qu'

MAGALMA

 

LECTORIUM

 

 

 

Encore la boîte du bouquiniste ou le carton du libraire d'occasions. Tous genres et éditions pêle-mêle, c'est  l'éclectisme assuré. Un livre au hasard qu'on ouvre à une page plus ou moins quelconque et cette courte lecture qui s'ensuit, généralement de quelques lignes tout au plus. Curieux ou pas mal...Au fait de qui est-ce ? Alors en le refermant on regarde sur la couverture le nom de l'auteur et le titre de l'ouvrage. (Ici ces derniers, dans un même esprit et pour inciter peut-être aux devinettes, ne sont dévoilés que le lendemain).

 

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n°669
 

       La guerre ne nous paraît si étonnante que parce qu'aujourd'hui c'est nous qu'elle atteint. Durant ces dernières années, je m'efforçais de m'éveiller moi-même  plus encore que d'éveiller les autres, par des appels, par des cris.  Ma propre indifférence, mon insensibilité, me faisait honte et horreur. Les cadavres chinois, abyssins, espagnols, nous en parlions, il nous arrivait même de les voir reproduits dans les magazines, au cinéma.

      Mais combien d'entre nous n'eurent même pas ce raidissement de la bête qui passe devant l'abattoir ? Il faut que le monde ne se résigne plus à la guerre nulle part ou qu'il l'accepte partout. Nous sommes la proie, aujourd'hui, du même incendie que nous regardions briller depuis des années, s'éteindre sur un point, reprendre ailleurs.  "Ne nous mêlons pas des querelles d'autrui" répétaient les sages.

 

François Mauriac - Mémoires politiques (1967)

 

n°668
 

       En 755 abordait en Espagne un personnage de roman, d'aspect étrange, grand, mince, aux traits accusés, le nez aquilin et les cheveux rouges. C'était l'unique survivant de tous les princes omeyades : Abd-er-Rahman. A vingt ans, fuyant les cavaliers abassides acharnés à sa poursuite, Abd-er-Rahman s'était jeté dans l'Euphrate, avait franchi le fleuve à la nage, erré de tribu en tribu, traqué sans cesse et partout.

       Il avait traversé la Syrie, la Palestine, l'Egypte, le désert de Libye, la Tripolitaine, l'Ifrikiya, la Maghrébie, sans argent, sans ami, sans mouture, échappant de justesse aux espions qui le harcelaient, même au bout du monde. Il avait refait, en se cachant, l'immense périple que ses ancêtres avaient parcouru en conquérants, moins d'un siècle auparavant. Parvenu en Espagne, le chevalier errant se fait reconnaître comme Emir de Cordoue par des troupes syriennes qui venaient de Damas et qui étaient demeurées fidèles aux Omeyades. 

 

Jacques C. Risler - La civilisation arabe (1955)

 

n°667
 

       Le Président a la parole : "Il s'agit d'un article paru dans l 'Action Française du 2 février 1944, intitulé Menaces juives, on n'a pas beaucoup parlé de cette question. Cet article commence ainsi : Le rôle joué par la juiverie des deux mondes entre Moscou, londres et New York doit être observé de plus près que jamais. C'est à elle que remonte une grande part de la responsabilité de la guerre. Toutes ces manoeuvres juives doivent être suivies,surveillées, déjouées sans pitié, sans quoi nous allons à des dévastations, à des massacres supérieurs à ce qui s'est vu en 1940.

       Tout dépend de la vigilance des citoyens, de la fermeté avec laquelle ils sauront dénoncer tout ce qu'ils en surprendront et sauront en poursuivre le châtiment régulier , sûr et prompt. "Nous continuons" poursuit le président qui dit: Nous avons sous les yeux un vieux numéro de Droit de Vivre que fonda le juif Lekah, dit Bernard Lecache, un n° d'avril 1939 où grouillent toutes sortes de menaces et de menées bellicistes que masquent (plutôt mal) les jargons humanitaires internationaux. 

 

Charles Maurras/Maurice Pujo - Pour réveiller le Grand Juge (1946)

 

n°666
 

       Lorsqu'un ouvrier entre chez Michelin, on lui remet un livret intitulé "Michelin vous accueille". Cette brochure énumère les activités de la firme de pneumatiques de Clermont-Ferrand et tous les avantages dont bénéficie son personnel. Le nouveau salarié apprend qu'il peut obtenir un logement par l'intermédiaire d'une filiale de la maison, qu'il peut faire la plupart de ses achats à la Société d'approvisionnement Michelin, qu'il a la possibilité d'envoyer ses enfants aux écoles et cours d'enseignement technique Michelin.

       Tout est prévu par la société : cours ménagers, consultations de nourrissons, colonies de vacances, sanas, bibliothèques, jardinage, bricolage ou philatélie, Michelin veille sur son troupeau à la façon d'un berger encadrant ses brebis, les entourant de soins méticuleux, pour leur bien et pour la prospérité finale du groupe "bibendum".

 

Jean Baumier - Les grandes affaires françaises (1965)

 

n°665
 

       Suzanne fit cependant une deuxième rencontre, celle de M. Jo. Un après-midi, comme elle sortait de l'Hôtel Central, elle trouva sa limousine arrêtée devant l'entrée de l'hôtel. Dès qu'il aperçut Suzanne, M. Jo alla vers elle d'un pas apparemment tranquille.

        - Bonjour, fit-il sur le ton triomphant, je vous ai trouvée. Il était peut-être encore mieux fringué que d'habitude mais toujours aussi laid.

       - On est venu vendre votre bague, dit Suzanne, ça sert à rien.

       - Je m'en fous, dit M. Jo en se forçant à un rire sportif, je vous ai quand même retrouvée. Il avait dû la chercher longtemps. Depuis trois jours, peut-être davantage. Ici, à la ville, loin de la surveillance de Joseph et de la mère, il avait l'air moins intimidé qu'au bungalow.

 

Marguerite Duras - Un barrage contre le Pacifique (1950) - (roman)

 

n°664
 

       Le monde entier connaît aujourd'hui les places angoissantes bordées de palais à arcades, au milieu desquelles se dresse une statue silencieuse ou une tour surmontée d'oriflammes, tandis que, dans le lointain, passe une locomotive tirant un train et laissant flotter dans l'air, comme une chevelure, son ruban de fumée. Les titres de ses tableaux, Mélancolie et mystère d'une rue, Mélancolie d'un soir, Nostalgie de l'infini, en accentuant le climat nocturne, irréel, qui donne à chacun d'eux l'aspect troublant d'une scène rêvée.

       Il faut souligner que, dans ses oeuvres, l'exactitude de l'architecture et des objets représentés, la fuite au loin de la perspective, la précision des ombres portées ne jouent nullement dans le sens du réalisme, mais au contraire renforcent singulièrement le sentiment d'irréalité qui s'en dégage. A partir de 1916 apparurent, dans l'oeuvre de Chirico, les mannequins et les intérieurs métaphysiques.

 

Patrick Waldberg - Les initiateurs du Surréalisme (1969)

 

n°663
 

       Que fait, somme toute, la philosophie moderne ? Depuis Descartes, et plutôt pour le braver que pour le suivre, les philosophes s'attaquent de toutes parts au vieux concept de l'âme, sous le couvert de critiquer les notions de sujet et de verbe, ce qui revient à s'attaquer à l'une des hypothèses fondamentales de la doctrine chrétienne. La philosophie la plus récente, qui est sceptique à l'égard de la connaissance, est, ouvertement ou non, anti-chrétienne, bien que nullement anti-religieuse, ceci dit pour les oreilles tant soit peu subtiles.

        Autrefois, en effet, on croyait à l' "âme" comme on croyait à la grammaire et au sujet grammatical; on disait : "je" déterminant  ; "pense", prédicat déterminé; penser est une activité à laquelle il est indispensable de supposer un sujet comme cause. Ensuite on a essayé avec une opiniâtreté et une astuce admirables, de se dépêtrer de ce réseau, on a cherché si l'inverse, peut-être, ne serait pas vrai :  "pense" déterminant, "je" déterminé; "je" serait alors une synthèse opérée par la pensée elle-même.

 

Frédéric Nietzsche - Par-delà le bien et le mal (1886)

 

n°662
 

       Quatre mois s'étaient écoulés depuis mon arrivée à Madrid et ma vie continuait aussi méthodique, sobre et studieuse qu'aux premiers jours. Plus exactement même, ces qualités tournaient chez moi à l'ascétisme. J'aurais aimé vivre dans une prison et si j'y avais vécu, je n'aurais pas regretté une seule parcelle de ma liberté. Tout dans mes tableaux devenait de plus en plus sévère. J'avais préparé des toiles en les induisant d'une couche beaucoup trop épaisse de peinture à la colle.

        Sur ces surfaces plâtreuses, je peignis, pendant ces quatre premiers mois de mon séjour à Madrid, deux oeuvres capitales et aussi impressionnantes qu'un autodafé. C'étaient bien des autodafés, car la préparation de colle se craquela  et mes toiles tombèrent en morceaux. Cependant, avant leur destruction, on les découvrit , et avec elles on me découvrit.

 

Salvador Dali - La vie secrète de Salvador Dali (1952)

 

n°661
 

       La question de l'étude et de l'exploitation des bois de nos colonies n'est pas nouvelle : elle est née le jour où nous avons connu l'existence de forêts considérables à la Guyane, à la Côte occidentale d'Afrique d'abord, à Madagascar et en Indochine plus tard. Mais des circonstances récentes ont profondément modifié le problème.

      En effet, la destruction d'importantes forêts sur le théâtre de la guerre, une exploitation meurtrière, pratiquée loin du front  et sans contrôle suffisant, pour satisfaire aux besoins multiples et variés des opérations militaires; enfin la nécessité de relever rapidement les villes et villages dévastés de nos régions du Nord et du Nord-est, constituent un ensemble de circonstances exceptionnelles, qui nécessitent l'utilisation urgente de quantités considérables de bois d'oeuvre.

 

Henri Leconte - Les bois coloniaux (1923)

 

n°660
 

       Les physiciens ont longtemps hésité entre une représentation corpusculaire et une représentation ondulatoire de la Lumière. au début du XIXè siècle, à la suite des travaux d'Augustin Fresnel, ils ont tous fini par se rallier à la représentation ondulatoire qui, convenablement interprétée, a été ensuite incorporée à la théorie électromagnétique de Maxwell. Les succès remportés par la théorie ondulatoire de la Lumière dans la prévision détaillée de tous les phénomènes les plus fins de l'Optique physique avient fait complètement abandonner par la Science de la fin du XIXè siècle toute idée d'une constitution granulaire de la Lumière.

       La découverte par Hertz en 1887 de l'effet photoélectrique a été à l'origine d'un certain retour vers la conception d'une structure discontinue de la Lumière.

 

Louis de Broglie - Certitudes et incertitudes de la Science (1966)

 

n°659
 

       On pourrait croire, sans choquer la raison, que notre pays occupe à peu près le centre de la Grêce et même du monde habité; car plus on s'en éloigne, plus les froids et les chaleurs qu'on rencontre sont pénibles à supporter. Et si l'on veut aller d'un bout de la Grèce à l'autre, on passe autour d'Athènes, comme au centre d'un cercle, soit qu'on voyage par mer, soit qu'on voyage par terre.

       Sans être entourée d'eau de tous côtés, Athènes n'en a pas moins les avantages d'une île : elle a tous les vents à son service, soit pour importer ce dont elle a besoin,  soit pour exporter ce qu'elle veut; car elle est entre deux mers. Sur terre aussi, elle reçoit une grande quantité de marchandises; car elle est sur le continent. En outre, tandis que la plupart des Etats sont incommodés par le voisinage des barbares, les Etats voisins d'Athènes sont eux-mêmes très éloignés de ces mêmes barbares.

 

Xénophon - Les revenus (c. 380 av.)

 

n°658
 

       Ce petit livre se propose de donner de la Théorie de la Relativité Restreinte une image aussi fidèle que possible à partir des connaissances de mathématiques et de physique  acquises en Propédeutique ou dans les classes de Mathématiques Spéciales conformément aux nouveaux programmes.

        Après l'introduction dans ces programmes des espaces vectoriels, des matrices et des formules classiques d'Analyse relatives aux intégrales doubles et triples, nous avons pensé qu'il restait peu à faire aux élèves-ingénieurs des Grandes Ecoles ou aux étudiants en fin de Propédeutique pour s'initier à la Relativité d'une façon valable.

 

Gaston Casanova - Relativité Restreinte (1961)

 

n°657
 

       Nous traverserons la forêt de la Rochebeaucourt par l'I.C. 63 qui rejoint l'I.C. 57 pès de Rougnac dont l'église, qui possède  quelques pans de murs du Xè, fut reconstruite  au XIIè. La nef unique, très longue et couverte d'un lambris plat et surmonté d'un clocher. Le choeur et la nef surmontent une crypte rectangulaire au berceau surbaissé.

       On peut voir encore le vieux château du Repaire avant de se diriger sur Villebois-Lavalette par le G.C. 16 où nous découvrirons les ruines d'une importante forteresse qui appartint à la maison d'Epernon. Les parties les mieux conservées sont l'enceinte et la chapelle à deux étages. Celui du bas comprend quatre travées dont la première formait porche.

 

Georges Pillement - La France inconnue (1956) - (guide)

 

n°656
 

       J'avais vingt fois voulu me tuer pour elle, je m'étais ruiné, j'avais détruit ma santé pour elle. Quand il s'agit d'écrire, on est scrupuleux, on regarde de très près, on rejette tout ce qui n'est pas vérité. Mais tant qu'il ne s'agit que de la vie, on se ruine, on se rend malade, on se tue pour des mensonges. Il est vrai que c'est de la gangue de ces mensonges-là que (si l'âge est passé d'être poète) on peut seulement extraire un peu de vérité.

       Les chagrins sont des serviteurs obscurs, détestés, contre lesquels on lutte, sous l'empire  de qui on tombe de plus en plus, des serviteurs atroces, impossibles à remplacer  et qui par des voies souterraines nous mènent à la vérité et à la mort. Heureux ceux qui ont rencontré la première avant la seconde, et pour qui, si proches qu'elles doivent être l'une de l'autre, l'heure de la vérité a sonné avant celle de la mort !

 

Marcel Proust - Le temps retrouvé (1927) - (roman)

 

n°655
 

       Mais pourquoi, au fond, essayer de vulagariser, alors que tout dans la Science Moderne, tend vers l'abstraction ? Si les nouvelles théories sont nouvelles, c'est surtout parce qu'elles cherchent à simplifier l'Univers, à tout ramener à des facteurs élémentaires communs, à des formules plus lapidaires les unes que les autres. Or quel langage est plus précis, moins poétique que celui de l'Algèbre, à la seule condition que l'on veuille se donner la peine d'en admettre la Phonétique et la Grammaire ?

       Ce que nous nous proposons donc, ici, ce n'est pas, pour rester dans la lignée de cette collection, de rabaisser. De simplifier, oui, mais non de vous considérer comme incapable de nous suivre dans des sphères plus élevées, comme trop peu évolué pour le "génie" que nous sommes. Dans cette stratégie, il n'y a guère de place pour la vulgarisation et nous n'hésiterons nullement à appuyer telle affirmation d'une version mathématique si celle-ci devait être plus simple.

 

Fred Klinger - Mais oui, vous comprenez la Physique (1965)

 

n°654
 

       Rochel eut l'impression de se retourner dans un lit tout en rêvant. Il distinguait maintenant le profil de Sabazio sur la vitre bleu nuit, au passage de quelques carrefours ou clairières sinon, brillait seul le petit brasier de tabac qu'il portait à ses lèvres dans le noir. Quand Sabazio enferma finalement sa cigarette dans un cendrier hermétique comme une tombe miniature, Rochel ne vit plus rien. La voix seule de son ravisseur lui parvenait.

       Il aurait voulu étendre le bras, allonger ses doigts vers lui, étant sûr que Sabazio profitait de ce passage de totale obscurité pour se dématérialiser complètement quelques secondes, une minute même, ne laissant que des vêtements tombés en tas sur la banquette, tandis que lui, devenu scarabée, cafard (ou rien : tel coin de la voiture, telle poignée de portière pouvaient tout aussi bien être son refuge du moment) continuait à pérorer en se moquant ouvertement de sa victime.

 

Michel Braudeau - Passage de la main d'or (1980) - (roman)

 

n°653
 

       Je frissonnais de peur, et en même temps je brûlais d'une allègre espérance en votre miséricorde, Ô Père. Et tous ces sentiments s'échappaient par mes yeux et par ma voix, quand, tourné vers nous, votre Esprit de bonté nous dit : "Fils des hommes, jusques à quand vos coeurs seront-ils appesantis? Pourquoi chérissez-vous la vanité et recherchez-vous le mensonge?"

       Certes j'avais chéri la vanité et recherché le mensonge. Et vous, Seigneur, déjà vous aviez magnifié votre Saint, le "ressuscitant d'entre les morts et le plaçant  à votre droite" afin que, d'en haut, il envoyât Celui qu'il avait promis, "le Paraclet, l'esprit de vérité." Il l'avait déjà envoyé et moi je l'ignorais.

 

Saint Augustin - Les Confessions (397-401)

 

n°652
 

       Je soufflai la chandelle de mon hôte, ce qui fit rentrer le corridor dans une obscurité aussi complète que celle où était la chambre; je lui recommandai de ne retrouver sous aucun prétexte la deuxième clef de la porte, et je le priai de me laisser tirer d'affaire tout seul. Il ne demandait pas mieux.

       La petite guerre continuait toujours, et les éclats de rire des combattants faisaient un tel bruit, que j'entrai dans la chambre, refermai la porte à double tour, et mis la clé dans ma poche, sans qu'aucun d'eux s'aperçût qu'il venait de se glisser dans la place un surcroit de garnison. Je n'avais pas fait deux pas, que j'avais reçu sur la tête un coup de matelas qui m'avait enfoncé mon chapeau jusqu'à la cravate.

 

Alexandre Dumas - Impressions de voyage en Suisse (1832)

 

n°651
 

       La pensée du jeune enfant est un sujet énorme, que j'étudie depuis plus de quarante ans sans en avoir encore fait le tour, et qu'on peut aborder sous de multiples perspectives. J'en retiendrai trois.

        Cette étude montre d'abord en quoi l'enfant diffère de l'adulte, c'est à dire ce qui manque au jeune enfant pour raisonner comme un adulte normal de culture moyenne. On peut vérifier, par exemple, que certaines structures logico-mathématiques ne sont pas à l'oeuvre à tout âge et ne sont donc pas innées.

        Cette étude montre ensuite comment se construisent les structures cognitives. A cet égard la psychologie de l'enfant  peut servir de méthode explicative générale en psychologie, car la formation progressive d'une structure fournit à certains égards son explication.

        L'étude du mode de construction de certaines structures permet enfin de donner une réponse à certaines questions que se pose la philsophie des sciences. A cet égard la psychologie de l'enfant peut se prolonger en "épistémologie génétique".

 

Jean Piaget - Six études de psychologie (1964)

 

n°650
 

       Il y a une quinzaine d'années, un de mes jeunes amis, étudiant en médecine, entre un jour dans l'église Saint-Roch, à Paris, avec une prostituée et, tandis que l'office se déroulait, caché dans un confessionnal, il se livra à la fornication. Athée, agressivement antireligieux, il avait accompli son "exploit" comme un sacrilège délibéré, et non pas seulement comme une de ces farces scandaleuses dont les carabins sont friands.

       Des années passèrent. L'étudiant, devenu docteur, épousa une cheftaine scoute. Ménage sympathique et sain, promis au bonheur familial autant qu'à la réussite sociale. A ce bonheur il ne manquait qu'un enfant. Il vint, au bout de neuf mois, le plus naturellement du monde. C'était un monstre à tête de chien, une espèce de gélatine violacée et baveuse, informe et purulente, sur le front duquel saillait une boursouflure qui ressemblait vaguement à l'effigie de Saint-Roch.

Roger de Lafforest - Ces maisons qui tuent (1972)

 

n°649
 

       Les principaux pronostics que les anciens tiraient de l'observation des étoiles sont contenus dans ce passage de l'Histoire naturelle de Pline : "Il y a dans le signe de l'Ecrevisse deux petites étoiles, nommées les Anons; le petit espace qui les sépare est occupé par un petit nuage qu'on appelle la Crèche : quand par un ciel serein ce nuage cesse d'être visible, c'est le présage d'une tempête violente. Si des deux étoiles la septentrionale est dérobée par le brouillard, le vent du midi sévit : l'Aquilon si c'est la méridionale...

       Si l'on voit voltiger de nombreuses étoiles, laissant une traînée blanchissante, elles présagent du vent dans cette direction. Si elles courent dans le même sens, les vents seront constants ; inconstants si elles courent dans des directions différentes."

 

Louis Dufour - Les dictons météorologiques (1973)

 

n°648
 

       La première voix, qui soutint et proclama le nationalisme égyptien, avait été celle de Loutfiel-Sayed, qui fut appelé le Maître du siècle "Ustaz al Gil";son influence fut considérable. Parmi les prosateurs qui ont repris la pensée de ce maître incomparable, on ne saurait trop rendre hommage à son disciple préféré Taha-Hussen. Fortement imprégné de culture française, Taha-Hussen s'est efforcé de démontrer l'harmonieuse fusion que représentent les civilisations occidentale et orientale, sur le sol même de l'Egypte. C'est là qu'il fut possible d'assimiler les pensées grecque, latine et européenne et d'en retrouver les origines profondes.

       Taha Hussen dès son enfance eut le malheur de perdre la vue. Courageusement, l'enfant accepta sa destinée et, avec une ferme résolution et une philosophie stoïque qu'un adolescent ne saurait rarement trouver lui-même, poursuivit ses études avec le désir fervent d'y rencontrer la vérité, mais aussi la consolation.

 

Jacques C.Risler - L'Islam moderne (1963)

 

n°647
 

       L'hiver, très rigoureux cette année-là, devait se prolonger plusieurs semaines, entraînant une consommation de charbon plus forte qu'à l'ordinaire et ne laissait pa de stocks sur les carreaux. Les dirigeants du mouvement croyaient donc que l'industrie, les transports, les foyers domestiques ne supporteraient pas d'être privés de combustibles et qu'afin d'éviter une catastrophe le pouvoir serait bientôt contraint de souscrire à leurs conditions. Mais ils comptaient surtout que, la preuve étant ainsi faite que rien ne pouvait remplacer en France le charbon français, on renoncerait à lui appliquer un programme de réduction.

       Or, pour ma part, c'est justement ce programme que j'entends maintenir en tout cas. Non, certes que je visse personnellement  sans mélancolie cette diminution de leur rôle infligée à nos charbonnages. Je savais bien quels trésors de labeur avaient été dépensés par des générations de mineurs à faire valoir un patrimoine dont au lendemain de la Libération, j'avais moi-même voulu qu'il devînt national. En ma qualité d'homme du Nord, je portais à ces travailleurs une estime particulière.

 

Charles de Gaulle - Mémoires d'espoir (1971)

 

n°646
 

       Le tuyau auquel Herst venait de faire allusion avait été une véritable aubaine pour le photographe. Il s'agissait d'une promenade à cheval en solitaire de Pierre Malarche, une escapade comme le président aimait à en effectuer de temps en temps au désespoir de ses gardes du corps. Herst qui était un peu son confident pour ces sortes d'affaires, en avait informé Gaur la veille, sachant très bien que celui-ci tiendrait sa langue trop heureux d'exploiter seul ce renseignement précieux.

        Dissimulé dans un fourré, Martial put prendre une photo assez remarquable, qui eut les honneurs d'une première page dans un hebdomadaire. Malarche avait cru au hasard d'une photo d'amateur et ne s'était pas formalisé. Il tenait à son auréole de sportif et à la réputation qu'il avait d'être un esprit indépendant. Il ne détestait pas que la preuve en eût été publiée, dès lors qu'il n'avait pas été importuné par le témoin.

 

Pierre Boulle - Le photographe (1967) - (roman)

 

n°645
 

       Nous ne savons malheureusement rien de ces premiers pas de Marcel Proust dans le savoir scolaire. On peut seulement présumer que, précoce et curieux comme il était, il apprit vite et avec ardeur, qu'il fut très tôt en mesure de faire des lectures au-dessus de son âge  et de griffonner des billets. sans doute faut-il faire entrer en compte la recherche de compensations dans l'activité spirituelle, à laquelle devait l'engager une santé précaire. Souvenons-nous qu'il naquit le 10 juillet 1871, dans la maison d'Auteuil où sa mère s'était réfugiée, chez son oncle Weil.

      Comment la vie prénatale de l'enfant n'aurait-elle pas subi le dangereux contrecoup des angoisses de la guerre puis de la défaite, des privations et des souffrances du siège de Paris, des horreurs de la Commune, qui devaient particulièrement affecter la jeune femme sensible qu'était Mme Adrien Proust ? Marcel était si faible à sa naissance qu'on n'espérait pas qu'il pût vivre. Toute son enfance se ressentit de cette fragilité initiale.

 

André Ferré - Les années de collège de Marcel Proust (1959)

 

n°644
 

     Un cri d'indignation s'échappa de mes lèvres. "Calme-toi, dit ma tante à qui cette colère faisait plaisir. On pourrait s'entendre. Ne donnons pas à ces gens la satisfaction de penser qu'ils nous ont atteints." A table ce soir-là, je m'assis donc en face de M. Georges Espinchat, marchand de drap dans le chef-lieu du département voisin. Dès les premières cuillerées de soupe, il nous informa que son "commerce" était le plus en vue de la ville et qu'il espérait tripler son avoir dans les cinq années qui allaient suivre.

     Sa maison s'élevait place de Jaude, formait selon lui le point de mire de cet endroit où je souhaitais intérieurement de ne jamais mettre les pieds. Douze demoiselles sous ses ordres (il me regarda d'un air sévère pour s'assurer que nul commentaire égrillard ne me viendrait aux lèvres), deux comptables et trois employés subalternes préposés au nettoiement , car les locaux étaient vastes.

 

Julien Green - Le visionnaire (1934) - (roman)

 

n°643
 

       Que ce soit par mode, par goût ou par "standinge", vous êtes passionné comme tout le monde par ces chères vieilles choses... Vous n'aimez pas pour autant être grugé ou acheter à prix d'or un objet aimable, mais sans valeur. "Le dictionaire Marabout des antiquités et de la brocante" vous épargne cette mésaventure. Et même si vous êtes connaisseur, il vous apprend mille et un détails qui vous raviront.

       Qu'il s'agisse de meubles, de tapis, de tapisseries, de porcelaines, de faïences, de céramiques, de verreries, d'argenteries, de broderies, d'étoffes, de bronzes, d'étains, de laques, d'ivoires, de jades, d'armes, d'horloges, de gravures, ce livre répond à toutes vos questions. Il donne en quelque 1300 articles, "toutes les bonnes adresses du passé".

 

Anne Saint-Clair - Le dictionnaire Marabout des antiquités et de la brocante (1971)

 

n°642
 

       J'ouvre les Index et je n'y trouve aucun philosophe de l'Antiquité, aucun philosophe du Moyen-Age, ni chrétien, ni arabe, ni juif... ; j'arrive au XVIe et je vois que les Espagnols pouvaient lire tous les traités de Pomponazzi , même celui qu'il écrivit contre l'immortalité de l'âme, puisqu'on ne leur interdit  que le De incantationibus. Ils pouvaient lire intégralement presque tous les philosophes de la Renaissance italienne : Marsilio, Ficino, Nizolio, Campanella, Telesio (ces deux derniers avec quelques expurgations). Que puis-je ajouter ?

        Même si cela paraît incroyable, le nom de Giordano Bruno ne se trouve dans aucun des Index inquisitoriaux espagnols, pas plus que celui de Galilée, de Descartes, de Leibnitz. Plus curieux encore, Thomas Hobes et Spinoza ne s'y trouvent pas mentionnés davantage ; Bacon n'y est cité que pour d'infimes modifications. Quant aux sciences exactes, physiques et naturelles, les erreurs et les calomnies proclamées contre l'Inquisition y sont plus notoires encore. Pourtant, pas un seul adepte de ces sciences ne fut poursuivi.

 

Guy et Jean Testas - L'Inquisition ( QSJ n°1237 -1966)

 

n°641
 

       Les appareils construits en France s'adaptent à n'importe quel réservoir pulvérisateurs sous pression, ou puisent le liquide à injecter dans un seau ou un réservoir quelconque; ces pals permettent de régler exactement la quantité de liquide à introduire dans le sol à chaque piqûre. Avec ces appareils on peut donc apporter la quantité d'engrais soluble voulue aux emplacements et à la profondeur désirés. Les résultats pratiques sur la productivité des arbres ont été excellents.

       Que l'on emploie les engrais liquides au pal doseur, ou les engrais en poudre à la barre de fer, il importe de ne faire les applications que lorsque le terrain est frais, à la suite d'une période pluvieuse ou d'un arrosage copieux, pour éviter que les engrais restent en solution trop concentrée autour des points d'introduction, car les racines voisines pourraient en souffrir.

 

Jean Masselin - Pratique actuelle de la culture fruitière (1938)

 

n°640
 

       Marc-Aurèle naquit à Rome, sur le Mont-Caelius, au mois d'avril de l'année 121, il reçut d'abord le nom de son bisaïeul maternel, Catilius Severus ; mais après la mort de son père, il porta celui d' Annius-Verus , qui était le nom de sa famille. Dans la suite, il prit, en reconnaissance de son adoption, ceux d'Aelius Aurelius: le premier appartenait à la famille d'Adrien, et le second à celle d'Antonin. Devenu Auguste, il laissa le nom de Verus, quoique son père l'eût illustré, à Lucius Commodus, son frère d'adoption; au nom ainsi abandonné, il substitua celui d'Antonin, dont l'histoire le distingue par le prénom de Marc , ou le surnom de philosophe, qu'aucun écrivain ne lui a contesté bien que ce titre ne lui ait été conféré par aucun acte public.

       Parent d'Adrien, on l'éleva dans le palais de cet empereur, non comme un jeune prince qu'énervent  des soins prodigués par la mollesse, mais sous les yeux des maîtres les plus capables de développer avec succès ses facultés physiques et morales. 

 

M.Toulotte - Histoire des empereurs romains (1834)

 

n°639
 

       L'impossibilité du mouvement est tirée de ce que le mobile transporté doit d'abord parvenir à la moitié avant d'accéder au terme. Le plus lent à la course ne sera jamais rattrapé par le plus rapide ; car celui qui poursuit doit toujours commencer par atteindre le point d'où est parti le fuyard, de sorte que le plus lent a toujours quelque avance. C'est le même raisonnement que celui de la dichotomie : dans les deux cas, en effet, on conclut qu'on ne peut arriver à la limite, la grandeur étant divisée d'une façon ou d'une autre ; mais ici, on ajoute que même ce héros de vitesse, dans la poursuite du plus lent, ne pourra aussi y arriver.

 

Zénon d'Elée - Doxographie ( c.450 av. )

 

n°638
 

       One year after the Normans have installed themselves in the province, Bohemond had driven the Greek Patriarch out of Antioch, together with most of the higher Greek clergy. Considering his policy of hostility to Byzantium, this was a natural enough move, but it was hardly likely that the Greeks would regard it as such. The insult to the Patriarch of Antioch was one of Alexius Commenus's major grievances against the Normans.

        The old prelate, who was respected by Latins and Greeks alike, had been solemnly reinstated on his patriarcal throne by the Crusaders, and no one at the time of the capture of Antioch had thought of disputing his rights. William of Tyre explains, not without some trace of embarrassement, that the venerable man left Antioch  "of his own free will without any violence having been done to him". 

 

Zoe Oldenbourg - The Crusades (1966) - (roman historique)

 

n°637
 

       Il y a dans l'art un point de perfection, comme de bonté ou de maturité dans la nature ; celui qui le sent et qui l'aime a le goût parfait ; celui que ne le sent pas et qui aime en deça ou audelà, a le goût défectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût, et l'on dispute des goûts avec fondement.

       On a dû faire du style ce qu'on a fait de l'architecture. On a entièrement abandonné l'ordre gothique, que la barbarie avait introduit pour les palais et pour les temples ; on a rappelé le dorique, l'ionique et le corinthien : ce qu'on ne voyait plus que dans les ruines de l'ancienne Rome et de la vieille Grêce, devenu moderne, éclate dans nos portiques et dans nos péristyles. De même on ne saurait en écrivant rencontrer le parfait, et, s'il se peut, surpasser les anciens que par leur imitation.

       Combien de siècles se sont écoulés avant que les hommes, dans les sciences et dans les arts, aient pu revenir au goût des anciens et reprendre enfin le simple et le naturel ! 

 

La Bruyère - Les Caractères (1689-96)

 

n°636
 

       Il y avait à gauche une esplanade bordée de platanes et soutenue par un mur penché en arrière, qui avait bien dix mètres de haut. A doite, c'était la rue. Je dirais : la rue principale. S'il y en avait eu une autre. Mais on y rencontrait qu'une petite traverse, qui n'avait que dix mètres de long et qui avait encore trouvé le moyen de faire un crochet  à deux angles droits, pour atteindre la place du village. Plus petite qu'une cour d'école, la placette était ombragée par un très vieux mûrier, au tronc creusé de profondes crevasses, et deux accacias : partis à la rencontre du soleil, ils essayaient de dépasser le clocher.

        Au milieu de la place, la fontaine parlait toute seule. C'était une conque de pierre vive, accrochée comme une bobèche, autour d'une stèle carrée, d'où sortait le tuyau de cuivre. Ayant dételé le mulet (car la charrette n'aurait pu le suivre), François le conduisit à la conque, et la bête but longuement, tout en battant ses flancs de sa queue.

 

Marcel Pagnol - La gloire de mon père (1957) - (souvenirs d'enfance)

 

n°635
 

       L'accent admirable et surtout vrai avec lequel furent prononcées ces paroles fit tressaillir le prince; il craignait un instant de voir sa dignité compromise par une accusation encore plus directe, mais au total sa sensation finit bientôt par être de plaisir : il admirait la duchesse ; l'ensemble de sa personne atteignit en ce moment une beauté sublime.

      "Grand Dieu! qu'elle est belle, se dit le prince; on doit passer quelque chose à une femme unique et telle que peut-être il n'en existe pas une seconde dans toute l'Italie... Eh bien avec un peu de bonne politique il ne serait peut-être pas impossible d'en faire un jour une maîtresse; il y a loin d'un tel être à cette poupée de marquise Balbi, et qui encore chaque année vole au moins trois cent mille francs à mes pauvres sujets.

 

Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839) - (roman)

 

n°634
 

       Les pêcheurs continuèrent à s'avancer prudemment. L'un d'eux, armé d'un harpon très primitif, un long clou au bout d'un bâton, se tenait debout sur la pirogue, pendant que les deux autres pagayaient sans bruit. Ils attendaient que la nécessité de respirer ramenaât les lamentins à leur portée. Dix minutes au plus, et ces animaux reparaîtraient certainement dans un cercle plus ou moins restreint.

       En effet, ce temps s'était à peu près écoulé, lorsque les points noirs émergèrent à peu de distance, et deux jets d'air mélangé de vapeurs s'élancèrent bruyamment. Les ubas s'approchèrent, les harpons furent lancés en même temps; l'un manqua son but, mais l'autre frappa l'un des cétacés à la hauteur de sa vertèbre caudale.

 

Jules Verne - La Jangada (1881) - (roman)

 

n°633
 

      Sa blessure lui avait fait perdre, irrémédiablement sans doute, beaucoup de son agilité; pour traverser simplement sa chambre, il lui fallait un temps infini comme à un vieil invalide; quant aux promenades sur les murs, il avait dû en faire son deuil. Mais cette aggravation de son état s'était trouvée largement compensée, à son avis, par le fait qu'on ouvrait maintenant tous les soirs la porte de la salle à manger; il attendait cet évènement durant deux heures couché dans l'ombre de sa chambre, invisible pour les dîneurs, il pouvait alors observer toute la famille réunie autour de la table dans la lumière de la lampe, il avait le droit d'écouter la conversation avec l'autorisation de tout le monde : c'était beaucoup mieux qu'auparavant.

 

Franz Kafka - La métamorphose (1915) - (nouvelle)

 

n°632
 

       Le cardinal Cesi, par sa légation de Bologne, était à mi-chemin entre Florence et Mantoue : don François  de Médicis le désigna pour négocier le contrat avec Mgr Zibramonte, représentant de Mantoue. Les Gonzagues pardonnaient au légat d'avoir révélé que don Vincent avait communiqué le mal français à une vierge, puisque c'était l'un des témoignages qui avaient éclairé le consistoire.

       A leur première rencontre, le cardinal Cesi dit à l'évêque d'Albe qu'il avait à lui transmettre la plus étrange demande qu'un ecclésiastique, mais c'était la condition préalable des Médicis à la poursuite des entretiens : ils demandaient que don Vincent fît, devant témoins, la preuve de sa puissance avec une vierge.

 

Roger Peyrefitte - La nature du Prince (1963) - (roman)

 

n°631
 

       Même lorsque l'intérêt personnel et concret n'est pas en jeu, les solidarités nationale et universelle de notre temps créent ce besoin de savoir tout de suite ce qui advient à l'autre bout du pays ou du monde. L'actualité est alors un facteur du critère d'intérêt. Pratiquement, cela veut dire que le journaliste s'efforce d'apprendre et de relater le plus vite possible les évènements significatifs et dignes d'intérêt, mais également que les nouvelles "retardées en transmission" se verront accorder moins d'importance relative que si elles avaient été connues dans les délais normaux.

       L'information qui aurait valu cinq colonnes à la une si l'on avait pu la surtitrer "exclusif- de notre envoyé spécial" ne vaudra plus, sauf exception, qu'un entrefilet en page intérieure si la rédaction en a eu connaissance... en lisant les confrères.

 

Philippe Gaillard - Technique du journalisme ( QSJ n°1429-1975)

 

n°630
 

       Il est vrai que les phrases ne se font pas toutes seules, et que si nous rions d'elles, nous pourrons rire de leur auteur par la même occasion. Mais cette dernière condition ne sera pas indispensable. La phrase, le mot, auront ici une force comique indépendante. Et la preuve en est que nous serons embarrassés, dans la plupart des cas, pour dire de qui nous rions, bien que nous sentions confusément parfois qu'il y a quelqu'un en cause.

       La personne en cause, d'ailleurs, n'est pas toujours celle qui parle. Il y aurait ici une importante distinction à faire entre le spirituel et le comique. Peut-être trouverait-on qu'un mot est dit comique quand il nous fait rire de celui qui le prononce, et spirituel quand il nous fait rire d'un tiers ou rire de nous. Mais, le plus souvent, nous ne saurions décider si le mot est comique ou spirituel. Il est risible simplement.

 

Henri Bergson - Le rire (1900) - (philosophie)

 

n°629
 

     Je voudrais bien donner quelque chose, dit-elle; mais on ne me le permet pas. Tout est vendu et acheté maintenant et toutes les choses dont vous parlez, Wragby et Shipley les vendent au peuple, à beaux deniers comptant. Vous ne donnez pas un seul battement de coeur, pas une once de sympathie. Et, d'ailleurs, qui est-ce qui a enlevé au peuple sa vie et sa virilité naturelles pour lui donner en échange ces horreurs industrielles ? Qui a fait cela ?

    -Et que voulez-vous que je fasse? dit-il, devenu vert. Leur demander d'accourir et de mettre ma maison au pillage?    -Pourquoi Tavershall est-il si laid, si hideux , pourquoi leurs vies sont-elles si désolées ?                                           -    -Ils ont bâti eux-mêmes leur Tavershall. C'est une façon de faire montre de leur liberté. Ils se sont bâti pour eux-mêmes leur charmant Tavershall; et ils vivent leurs charmantes vies. Je ne puis pas vivre leur vie à leur place. Chaque insecte doit vivre sa propre vie.  

 

D.H. Lawrence - L'amant de Lady Chatterley (1932) - (roman)

 

n°628
 

       Déjà Claude faisait dégager le sol, afin que la pierre ne se brisât pas en en rencontrant une autre. Pendant que les hommes maniaient les blocs, il la regardait:sur l'une des têtes, dont les lèvres souriaient comme le font d'ordinaire celles des statues khmères, une mousse très fine s'étendait, d'un gris bleu, semblable au duvet des pêches d'Europe. Trois hommes la poussèrent de l'épaule : elle bascula, tomba sur sa tranche et s'enfonça assez pronfondément pour rester droite.

        Son déplacement avait creusé dans la pierre sur laquelle elle reposait deux raies brillantes, que suivaient en rang des fourmis mates, tout occupées à sauver leurs oeufs. Mais cette seconde pierre, dont la face supérieure apparaissait maintenant, n'était pas posée comme la première; elle était encastrée dans le mur encore debout, prise entre deux blocs de plusieurs tonnes.

 

André Malraux - La voie royale (1930) - (roman)

 

n°627
 

       Il gratta deux, trois, quatre allumettes. Les zébrures du crayon étaient si serrées qu'il n'y avait de visible, pour des yeux d'homme, qu'un petit carré noir. Inutile d'insister. Le mot qu'on avait écrit là était mort. ll resta assis plein de trouble. Etait-ce l'oeuvre d'un méchant qui avait deviné un mot d'amour ? Non, il n'eut pas pris la peine de sortir un crayon pour l'effacer ; il eut effacé avec un doigt mouillé.

       La main qui avait effacé était la main qui avait écrit. Sans doute, quand elle décidait son acte, Soledad savait que son père, en sortant de l'Alcazar, amènerait les wordsbury sur cette place voisine, qui est un des sourires de Séville. Pendant qu'ils admiraient, elle s'était assise, et elle avait écrit un mot. Ensuite elle l'avait effacé. Mais avait-elle effacé un non ?

 

Henry de Montherlant - Les bestiaires (1954) - (roman)

 

n°626
      

       Ce qui caractérisait l'aspect de ce littoral, c'était l'encaissement des blocs de granit. Désordre véritablement grandiose que cet amoncellement de rochers gigantesques, sorte de champ de Karnak, dont la disposition irrégulière n'était point dûe à la main de l'homme. Là, se creusaient de ces profondes excavations, que l'on appelle "cheminées" en certains pays celtiques, et il eut été facile de s'installer entre leurs parois. Ni les halls ni les Store-rooms n'eussent manqué pour les besoins de la petite colonie. Rien que sur un espace d'un demi-mille, Briant trouva une douzaine de ces confortables excavations.

        Aussi Briant fut-il naturellement conduit à se demander pourquoi le naufragé français ne s'était point réfugié sur cette partie de l'île Chairman. Quant à l'avoir visitée, nul doute à cet égard, puisque les lignes générales de cette côte figuraient sur sa carte.

 

Jules Verne - Deux ans de vacances (1888) - (roman)

 

n°625
 

       Représentons-nous maintenant un être humain pesant 75 kgs, enfermé dans le projectile. Pendant le départ, le plancher du projectile devra agir sur lui avec une force de 750 kgs. C'est déjà plus que ce que l'homme supporte normalement. (Dans les avions de combat on accepte des accélérations égales à 7 fois la gravitation). En enfermant l'homme entièrement, sauf la figure, dans un récipient rempli d'eau, on le soutient de tous les côtés et ainsi il supporte des accélérations plus fortes, mais un facteur de 10 paraît bien être la limite supportable.

       Nous voyons ainsi que même si l'on renonce à tout confort, il ne sera pas possible d'envoyer un homme à des altitudes dépassant 10 fois la longueur de la machine qui le lancera. Même si nous construisons une machine de la longueur de la Tour Eiffel, l'altitude de 3000 mètres ne pourra pas être dépassée. Aucun amortisseur, aucun frein à la Jules Verne ne peut modifier ses calculs. Abandonnons donc définitivement les projets de Jules Verne qui, dans le cas particulier, sont tout à fait irréalisables. 

 

Auguste Piccard - Entre Terre et Ciel (1946) -(Visions d'avenir)

 

n°624
 

       Très curieux que Montaigne magistrat ait pris vis à vis des choses de la justice exactement l'attitude du moine Luther et du "prêtre" Calvin dans les choses de la religion. Voir tout le passage : "Qui voudra se desfaire de ce violent préjudice de la coutume..." (I, XXIII, 146). Presque tout peut se transporter dans l'ordre de la religion. Montaigne parle ici de vérité et de raison  dont sont justiciables les absurdités de la coutume. Le peuple attaché à des affaires qu'il ne peut savoir (Evangiles) et dont il lui faut acheter l'interprétation (vénalité, indulgences).

       Mais c'est une réflexion vivante. Ce n'est là qu'un moment de son attitude. Avec sa prodigieuse souplesse de vie, son aptitude à comprendre les choses sous la figure de la vie, il se place dans le tissu, dans l'être et le devenir de l'être social.

 

Albert Thibaudet - Montaigne (1965) - (essai)

 

n°623
 

       On consulta les observatoires du monde entier. S'ils ne répondaient pas, à quoi bon des observations ? Si les astronomes, qui dédoublaient ou détriplaient des étoiles à cent mille milliards de lieues, n'étaient pas capables de reconnaître l'origine d'un phénomène cosmique, dans le rayon de quelques kilomètres seulement, à quoi bon des astronomes ?

       Aussi, ce qu'il y eut de télescopes, de lunettes, de longues-vues, de lorgnettes, de binocles, de monocles, braqués vers le ciel, pendant ces belles nuits de l'été, ce qu'il y eut d'yeux à l'oculaire des instruments de toutes portées et de toutes grosseurs, on ne saurait l'évaluer. Peut-être des centaines de mille, à tout le moins. Dix fois, vingt fois plus qu'on ne compte d'étoiles à l'oeil nu sur la sphère céleste. 

 

Jules Verne - Robur le conquérant (1886) - (roman)

 

n°622
 

       Les amies d'Albertine étaient parties pour quelque temps. Je voulais la distraire. A supposer qu'elle eut éprouvé du bonheur à passer les après-midi avec moi, à Balbec, je savais qu'il ne se laisse jamais posséder complètement et qu'Albertine, encore à l'âge (que certains ne dépassent pas) où on n'a pas découvert que cette imperfection tient à celui qui éprouve le bonheur, non à celui qui le donne, eût pu être tentée de faire remonter à moi la cause de sa déception. J'aimais mieux qu'elle l'imputât aux circonstances qui, par moi combinées, ne nous laisseraient pas la facilité d'être seuls ensemble, tout en l'empêchant de rester au Casino ou sur la digue sans moi. Aussi je lui avais demandé ce jour-là de m'accompagner à Doncières où j'irais voir Saint-Loup.

 

Marcel Proust - Sodome et Gomorrhe (1923) - (roman)

 

n°621
 

      Toutes ces séparations m'apprenaient malgré moi ce que serait l'irréparable qui viendrait un jour, bien que jamais à cette époque je n'aie sérieusement envisagé la possibilité de survivre à ma mère. J'étais décidée à me tuer dans la minute qui suivrait sa mort. Plus tard, l'absence porta d'autres enseignements plus amers encore qu'on s'habitue à l'absence, que c'est la plus grande diminution de soi-même, la plus humiliante souffrance de sentir qu'on n'en souffre plus.

      Ces enseignements d'ailleurs devaient être démentis dans la suite. Je repense surtout maintenant au petit jardin où je prenais avec ma mère le déjeuner du matin et où il y avait d'innombrables pensées. Elles m'avaient toujours paru un peu tristes, graves comme des emblèmes, mais douces et veloutées, souvent mauves, parfois violettes, presque noires, avec de gracieuses et mystérieuses images jaunes, quelques unes entièrement blanches et d'une frêle innocence.  

 

Marcel Proust - Les Plaisirs et les Jours (1965)

 

n°620
 

       Quand, au début de ce travail, j'ai donné un de mes rêves en exemple d'analyse, j'ai dû interrompre l'inventaire de mes idées latentes parce qu'il s'en trouvait parmi elles que je préférais garder secrètes, que je ne pouvais pas communiquer sans manquer gravement à certaines convenances. J'ai ajouté qu'il ne servirait à rien de remplacer cette analyse par une autre, car, quel que soit le rêve choisi, fût-il le plus obscur de tous et le plus embrouillé, je me heurterais en fin de compte à des pensées latentes que je ne pourrais révéler sans indiscrétion.

       Toutefois, quand, après avoir écarté les témoins de ces débats intimes, j'ai poursuivi l'analyse à part moi, j'ai rencontré des pensées qui m'ont profondément étonné. Je ne me les connaissez pas ; elles me semblaient non seulement étrangères mais pénibles.

 

Sigmund Freud - Le rêve et son interprétation (1925)

 

n°619
 

       Mme Verdurin s'assit à part, les hémisphères de son front blanc et légèrement rosé magnifiquement bombés, les cheveux écartés, moitié en imitation d'un portrait du XVIIIe siècle, moitié par besoin de fraîcheur d'une fiévreuse qu'une pudeur empêche de dire son état, isolée, divinité qui présidait aux solennités musicales, déesse du wagnérisme et de la migraine, sorte de Norne presque tragique, évoquée par le génie au milieu de ces ennuyeux, devant qui elle allait dédaigner plus encore que de coutume d'exprimer des impressions en entendant une musique qu'elle connaissait mieux qu'eux. Le concert commença, je ne connaissais pas ce qu'on jouait, je me trouvai en pays inconnu.

 

Marcel Proust - La prisonnière (1923) - (roman)

 

n°618
 

       "La vie, dit Emerson, n'est rien d'autre que ce qu'un homme pense tout le jour." S'il en est ainsi, alors ma vie n'est rien d'autre qu'un gros intestin. Non seulement je pense à la boustifaille tout le jour, mais j'en rêve encore la nuit. Mais je ne demande pas à retourner en Amérique pour endosser le harnais de nouveau, pour qu'on me fasse travailler comme un forçat. Non, je préfère être un homme pauvre en Europe. Dieu sait si je suis pauvre déjà ! Il ne me reste plus qu'à être un homme.

          La semaine dernière, j'ai cru que le problème de l'existence était sur le point d'être résolu, j'ai cru que j'allais bientôt pouvoir suffire tout seul à mes besoins. Il advint que je rencontrai par hasard un autre Russe ayant pour nom Serge. Il habite Suresnes où se trouve une petite colonie d'émigrés et d'artistes fauchés. Avant la Révolution, Serge était capitaine dans la Garde impériale.

 

Henry Miller - Tropique du Cancer (1934) - (roman)

 

n°617
 

       Bourdoncle s'humiliait, ravi du reste d'être dans son tort. Mais un spectacle les rendit graves. Comme tous les soirs, Lhomme, premier caissier de la vente, venait de centraliser les recettes particulières de chaque caisse; après les avoir additionnées, il affichait la recette totale, en embrochant dans sa pique de fer la feuille où elle était inscrite, et il montait ensuite cette recette à la caisse centrale, dans un portefeuille et dans des sacs, selon la nature du numéraire.

        Ce jour-là, l'or et l'argent dominaient, il gravissait lentement l'escalier, portant trois sacs énormes. Privé de son bras droit, coupé au coude, il les serrait de son bras gauche contre sa poitrine, il en maintenait un avec son menton, pour l'empêcher de glisser. Son souffle fort s'entendait de loin, il passait, écrasé et superbe, au milieu du respect des commmis.

 

Emile Zola - Au bonheur des dames (1883) - (roman)

 

n°616
 

       La plus belle des Métamorphoses, à mon sens, est celle de Narcisse. La plus belle, la plus riche aussi, par l'arrangement des images et par le caractère psychologique de cette valéryenne aventure sur le thème de la connaissance. Narcisse était jeune et charmant. Un oracle lui avait prédit qu'il vivrait de longues années, à la condition de ne pas se connaître lui-même. Dédaigneux des nymphes, l'enfant pur aperçut ses traits dans une source : il s'étonna, l'image lui rendit son étonnement ; il tendit les bras vers lui-même, son double fit le même geste. Il voulut saisir son reflet dans l'eau, sa main ne fit que brouiller l'image, qui se reforma, l'eau calmée : "Quod petis est nusquam... Ce que tu cherches n'existe pas..." 

        Et l'enfant qui s'est reconnu dans cet aquatique fantôme, s'épuisant à cette vaine poursuite de lui-même, mourra de n'avoir pu se posséder.

 

Emile Henriot - Les fils de la louve (1949) -(études latines)

 

n°615
 

       Je commençai par arracher d'un coup sec, trois pages du cahier : j'obtins ainsi les dentelures irrégulières que je désirais. Alors, avec une vieille plume, je recopiai ma belle lettre, en supprimant la phrase spirituelle qui se moquait de son tendre mensonge. Je supprimai aussi au passage, les s paternels ; j'ajoutai quelques fautes d'orthographe, que je choisis parmi les siennes : les orthollans, les perdrots, batistin, la glue et le dézastre.

       Enfin, je pris soin d'émailler mon texte de quelques majuscules inopinées. Ce travail délicat dura deux heures, et je sentis que le sommeil me gagnait... Pourtant je relus sa lettre puis la mienne. Il me sembla que c'était bien, mais qu'il manquait encore quelque chose : alors, avec le manche de mon porte-plume, je puisai une grosse goutte d'encre, et sur mon élégante signature, je laissai tomber cette larme noire : elle éclata comme un soleil.

 

Marcel Pagnol - Le château de ma mère (1976) - (souvenirs d'enfance)

 

n°614
 

        Le regard est prise de possession et la part de la vision dans l'érotisme est universellement développée. Mais pathologiquement la recherche du plaisir sexuel peut être limitée au contact lointain que donne le regard, tout contact direct étant évité : ainsi se constitue un couple bipolaire, voyeurisme-exhibitionnisme, comme il y aun couple sadisme- masochisme.

        Dans l'exhibitionnisme il y a aussi le désir de voir : jouir de l'effet produit par l'exhibition. "Pour que le plaisir atteigne son maximum, le spectateur ou la spectatrice doit montrer du saisissement ou de l'effroi."

 

E.Yamarellos-G.Kellens - Le crime et la criminologie (1965)

 

n°613
 

       Toute fonction de structure se décomposant comme on l'a vu en une réunion de minternes ou une intersection de maxternes, la réalisation d'un circuit admettant une fonction de Boole quelconque comme fonction de structure est assurée.

       Un minterne étant représenté par des contacts en série, il suffit en effet de placer en parallèle toutes ces séries de contacts pour obtenir un circuit répondant à la question, c'est à dire ayant une fonction de structure identique à la fonction donnée supposée décomposée en minternes, ce qui est toujours possible.

 

Gaston Casanova - L'algèbre de Boole ( QSJ n°1246-1967 )

 

n°612
 

       Sa mère s'ouvrit de ses inquiétudes au Père d'Erlincourt à qui vint l'idée de faire admettre l'enfant à l'Ecole apostolique. Là, plus de trimestres à verser, et quant à l'éducation, la réputation des jésuites n'était plus à faire ! Au lieu d'être curé, Guillaume ferait de la prédication, c'était plus relevé ! Si les jésuites de Liesse avaient vécu en bonne intelligence avec le séminaire, le P. d'Erlincourt aurait sans doute pris la précaution de questionner le directeur de cet établissement sur les probabilités de vocation offertes par Guillaume, mais la cure et le séminaire s'ignoraient.

       Du reste, le Père aurait-il osé avouer aux prêtres d'en face son intention de leur prendre un de leurs meilleurs élèves ? Pendant les vacances, Guillaume avait servi plusieurs fois la messe au Père d'Erlancourt et l'avait très favorablement impressionné par ses allures d'enfant sage. Le religieux n'éprouva pas le besoin d'en savoir plus sur son compte.

 

André Billy - L'Approbaniste (1937) - (roman)

 

n°611
 

       La puanteur du fumier  que Jean remuait l'avait un peu ragaillardi. Il l'aimait, la respirait avec une jouissance de bon mâle, comme l'odeur même du coït de la terre.

        - Sans doute, continua-t-il après un silence, il n'y a encore rien qui vaille le fumier de ferme. Seulement, on n'en a jamais assez. Et puis, on l'abîme, on ne sait ni le préparer, ni l'employer... Tenez ! ça se voit, celui-ci a été brûlé par le soleil. Vous ne le couvrez pas.

       Et il s'emporta contre la routine, lorsque Jean lui confessa qu'il avait gardé l'ancien trou des Buteau, devant l'étable. Lui, depuis quelques années chargeait les diverses souches, dans la fosse, de lits de terre et de gazon.

 

Emile Zola - La terre (1887) - (roman)

 

 
n°610
 

       Quelqu'important qu'il soit, pour bien juger de l'état naturel de l'Homme, de le considérer dès son origine, et de l'examiner, pour ainsi dire, dans le premier Embryon de l'espèce ; je ne suivrai point son organisation à travers ses développements successifs. Je ne m'arrêterai pas à rechercher dans le Système animal ce qu'il put être à ses débuts, pour devenir enfin ce qu'il est. Je n'examinerai pas, si, comme le pense Aristote, ses ongles allongés ne furent point d'abord des griffes crochues ; s'il n'était point velu comme un ours, et si marchant à quatre pieds, ses regards dirigés vers la Terre, et bornés à un horizon de quelques pas, ne marquaient point à la fois le caractère, et les limites de ses idées.

 

Jean-Jacques Rousseau - Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes (1754)

 

n°609
 

       Le général serra de nouveau, et à lui faire mal, la main du prince. Il le fixa de ses yeux brillants avec l'air d'un homme qui s'est ressaisi brusquement et dont l'esprit est traversé par une pensée inopinée.

        -"Prince!  dit-il, vous êtes si bon, si simple d'esprit, que vous m'en inspirez parfois de la pitié. Je vous contemple avec attendrissement. Oh! que le Bon Dieu vous bénisse! Je souhaite que votre vie commence enfin et fleurisse... dans l'amour. La mienne est finie ! Oh! pardon, pardon! "

        Il sortit précipitamment en se cachant le visage dans les mains. Le prince ne pouvait mettre en doute la sincérité de son émotion. Il comprenait aussi que le vieillard partait dans l'enivrement du succès. Mais il sentait confusément qu'il avait affaire à un de ces hâbleurs qui, tout en se délectant dans leur mensonge jusqu'à s'en oublier eux-mêmes, n'en gardaient pas moins, au plus fort de leur griserie, l'impression intime qu'on ne les croit pas et qu'on ne peut pas les croire.  

 

Dostoïevski - L'Idiot (1870) - (roman)

 

n°608
 

       - Moi je monte, j'aime mieux ne pas le voir, reprit Adèle... Merci ! pour rêver encore comme la nuit dernière, qu'il vient me tirer les pieds, en me fichant des sottises, à cause de mes ordures.

       Elle s'en alla, poursuivie par les plaisanteries des deux autres. Toute la nuit, à l'étage des domestiques, on s'était amusé des cauchemars d'Adèle. D'ailleurs, les bonnes pour ne pas être seules, avaient laissé leurs portes ouvertes; et, un cocher farceur ayant joué au revenant, de petits cris, des rires étouffés s'étaient fait entendre jusqu'au jour, le long du couloir. Lisa, les lèvres pincées, disait qu'elle s'en souviendrait. Une fameuse rigolade, tout de même !

 

Emile Zola - Pot-Bouille (1882) - (roman)

 

n°607
 

       Si c'est être communiste que de combattre, comme les communistes le font eux aussi jusqu'à la mort, l'ennemi et les traîtres, si c'est être communiste que de chanter "La Marseillaise" devant les bourreaux, être communiste que de ne point séparer la lutte pour la liberté d'un idéal de justice sociale, nous sommes, alors, aussi bien "Communistes" que "Gaullistes" . On ne nous séparera pas de notre peuple, d'aucune classe de notre peuple, de cette élite ouvrière, qui a le droit puisqu'elle combat de chanter avec la même foi  "La Marseillaise" et "L'internationale".

       Les communistes sont nos frères d'armes. Nous marchons tous ensemble à la victoire. Et notre plus cher désir c'est de rester unis à la classe ouvrière, dans toutes ses expressions politiques pour refaire en France une plus juste République comme nous aurons ensemble délivré la Patrie.

 

Dominique Veillon - La collaboration (textes et débats) (1965) - (histoire)

 

n°606
 

       L'intelligence de chacun dépend, dans une large mesure, de l'éducation qu'il a reçue, du milieu dans lequel il vit, de sa discipline intérieure, et des idées qui sont courantes à l'époque et dans le groupe dont il fait partie. Elle se forme par l'étude méthodique des humanités et des sciences, par l'habitude de la logique dans la pensée, et par l'emploi du langage mathématique.

       Les maîtres d'école, les professeurs d'universités, les bibliothèques, les laboratoires, les livres, les revues, suffisent au développement de l'esprit. Seuls les livres sont vraiment essentiels. Il est possible de vivre dans un milieu social peu intelligent et de posséder par les livres une haute culture. La formation de l'esprit en est facilitée.

 

Alexis Carrel - L'homme cet inconnu (1935) - (essai)

 

n°605
 

      La délation n'était pas de création récente. Mais elle prit de de l'importance. Auguste fut presque inconsciemment à l'origine de la délation professionnelle. A l'origine, les délateurs n'étaient autres que des agents qui rassemblaient des renseignements sur les dettes dues au trésor public et les communiquaient aux officiels responsables. Le nom en vint à désigner ceux qui apportaient des dénonciations  dans les affaires où la peine était constituée par une amende.

      Auguste, éprouvant de la difficulté à faire appliquer ses lois sur le mariage et le divorce, offrit de payer tous ceux qui feraient des dénonciations susceptibles d'entraîner des poursuites judiciaires. Comme il n'y avait pas d'accusateur public, il fallait recourir à l'action privée des individus. Ceci eut pour résultat de faire de la délation une profession.

 

G.P. Baker - Le règne de Tibère (1938) - (histoire)

 

n°604
 

       Dans les rêves compliqués et embrouillés dont nous nous occupons maintenant, la dissemblance qu'on remarque entre le contenu manifeste du rêve et son contenu latent ne peut pas être attribuée à la seule nécessité de condenser et de dramatiser. Certains indices, qu'il est intéressant de relever, témoignent de l'existence d'un troisième facteur.

       Remarquons tout d'abord que quand nous sommes arrivés par l'analyse à connaître les idées latentes, elles nous paraissent de tout autre nature que le contenu manifeste du rêve ; mais ce n'est là qu'une première impression qui se dissipera après examen, car nous trouvons pour finir que tout le contenu du rêve est expliqué par les idées latentes, et que la plupart des idées latentes ont leur représentation dans le contenu manifeste.  

 

Sigmund Freud - Le rêve et son interprétation (1925)

 

n°603
 

       Deux fois, je tournai un coin, trois fois je tournai la chaussée et je revins sur mes pas; puis, comme mes pieds se réchauffaient et se séchaient, leur empreinte commençait à s'atténuer. Enfin, j'eus le temps de respirer; je me frottai, je me nettoyai les pieds avec les mains, et ainsi je pus sauver le tout. Ce que je vis en dernier lieu de ctte chasse, ce fut un petit groupe d'une douzaine de personnes peut-être, étudiant avec une perplexité infinie une empreinte aussi isolée et aussi incompréhensible que la trace observée par Robinson Crusoé dans son île déserte.

       Cette course m'avait réchauffé; je m'engageai avec plus de courage dans le dédale de ces rues peu fréqentées qui sont par là. J'avais l'échine raide et courbatue; mes amygdales étaient douloureuses depuis l'étreinte du cocher; la peau de mon coup avait été écorchée par ses ongles; mes pieds me faisaient extrêmement mal. 

 

H.G.Wells - L'homme invisible (1897) - (roman)

 

n°602
 

       Dans l'atelier de l'étage supérieur, il avait rassemblé une foule de figures arbitraires, qui avaient accompagné son art pendant vingt ans sans le conquérir. Héritiers retrouvés des Demoiselles d'Avignon et de la période nègre, se succédaient les yeux à la place des oreilles, les seins à la place des genoux, les enfants martiens des Figures au bord de la mer, Les Amoureux de 1920, la Femme endormie, signe hérissé de crocs que Kahnweiler conserva trente-sept ans.

       L'extraordinaire Crucifixion en chapelet d'omoplates et de fémurs, la Femme qui pleure, toutes les formes annonciatrices de celle que prodiguerait plus tard son génie-aux-liens ; et des figures récentes qui leur étaient apparentées, le Chapeau bleu, des portraits de Dora Marr, l'Enfant à la langouste, la Femme à l'artichaut, que les journaux nommaient déjà les Monstres.

 

André Malraux - La tête d'obsidienne (1974) - (essai sur l'Art)

 

n°601
 

       Picasso et Braque avaient découvert la poésie enfoncée dans les objets de la vie de chaque jour; les articles du bistrot, sans qu'on s'en doute peut-être assez, exprimaient un état de profonde culture. A leur suite, une élite décillée, admit la découverte ; une floraison d'art magnifique en résultait. Léger et Cendrars s'en allaient ailleurs, leur nez flairant autre chose. Ça n'a l'air de rien. Pourtant ils allaient ailleurs; une vision autre naissait,aujourd'hui les témoins sont innombrables et nous sommes dotés d'une optique autre.

        La grosse commotion, Léger la ressentait à ce premier Salon de l'Aviation qui suivit la guerre : apparition étonnante mais indiscutable d'organes neufs, formes, couleurs autrement aménagées et conditionnées et un élan vers quelque chose.

 

Roger Garaudy - Esthétique et invention du futur (1963) - (essai)

 

n°600
 

       Abou Yousouf Ibn Ishak al-Kindî est le premier de ce groupe de philosophes dont les oeuvres aient survécu au moins en partie. Il était né à Kûfa vers 185/796, d'une famille aristocratique  arabe de la tribu du Kindah, en Arabie du sud, ce qui lui valut le surnom honorifique de "philosophe des Arabes".Notre philosophe se trouva mêlé à Bagdad  au mouvement scientifique favorisé par les traductions des textes grecs en arabe. Lui-même ne saurait être considéré comme un traducteur de textes antiques, mais aristocrate fortuné, il fit travailler pour lui de nombreux collaborateurs et traducteurs chrétiens ; souvent il "retouchait" les traductions pour les termes arabes qui avaient embarrassé ces derniers.

       C'est ainsi que fut traduite pour lui a célèbre Théologie dite d'Aristote, par Abdul-Masîh al-Himsî (c'est à dire d'Emèse) ; ce livre eut une profonde influence sur sa pensée. Furent ensuite traduites pour lui la Géographie de Ptolémée  et une partie de la Métaphysique d'Aristote par Eustathios.

 

Henri Corbin - Histoire de la philosophie islamique (1964)

 

n°599
 

       La moitié d'une vie d'homme se passe à sous-entendre, à détourner la tête et à se taire. L'acteur est ici l'intrus.  Il lève le sortilège de cette âme enchaînée et les passions se ruent sur leur scène. Elles parlent dans tous les gestes, elles ne vivent que par cris. Ainsi l'acteur compose ses personnages pour la montre. Il les dessine ou les sculpte, il se coule dans leur forme imaginaire et donne à leurs fantômes son sang.

        Je parle du grand théâtre, cela va sans dire, et celui qui donne à l'acteur l'occasion de remplir son destin tout physique. Voyez Shakespeare. Dans ce théâtre du premier mouvement, ce sont les fureurs du corps qui mènent la danse. Elles expliquent tout. Sans elles, tout s'écroulerait. Jamais le roi Lear n'irait au endez-vous que lui donne la folie sans le geste brutal qui exile Cordelia et condamne Edgar.

 

Albert Camus - Le mythe de Sisyphe (1965) - (essai)

 

n°598
 

       Cependant l'oeuvre s'est modifiée. La version Master (Columbia) du 5 mars 1937, qui porte d'ailleurs comme titre Tne New East Saint Louis Toodle-Oo, l'a tout ensemble enrichie sur le plan de l'arrangement  et appauvrie du point de vue thématique, puisqu'elle n'utilise plus que le premier thème, traité de manière oplente, expressive jusqu' au baroque, par la masse orchestrale d'où, parmi des effets de cloches et de wood-blocks, émergent la trompette de Cootie Williams et la clarinette de Barney Bigard. Les éléments qui permettaient d'y repérer les épisodes d'une suite à certains égards  prospective ont disparu. Comme pour le mettre en gloire et commémorer son démarrage, tout s'organise autour du cheminement trébuchant mais obstiné de " l'homme du blues ". 

 

Jacques Réda - Ellington et sa mise en oeuvre (1980)

 

n°597
 

       Ce soir, depuis qu'avaient cessé de m'étourdir le jazz de l'Américain et les récriminations de Pia, je n'avais pas à me plaindre. Les souvenirs fleurissaient autour de moi dans le silence, doux, nombreux et odorants comme des belles-de-nuit sur leurs tiges entremêlées. Enrico me rappelait non seulement l'allumeur de réverbères mais mon vieux Moreuil du camp de Stettin, électricien à Boulogne-sur-Seine, qui lui aussi se rangeait, avec sa fierté gouailleuse, dans la confrérie des petits types : "Nous qui n'avons jamais été que des cons..."

        J'entendais sa voix, son accent si juste, tranchant sur le bruit confus du vent des sapinières qui secouait la tôle ondulée de nos baraquements.

 

Alexis Curvers - Tempo di Roma (1957) - (roman)

 

n°596
 

       La science des institutions anciennes a pour objet la reconstitution des formes politiques et sociales sous lesquelles s'est manifestée et déroulée dans l'histoire la vie des peuples de l'antiquité. Elle s'occupe avant tout de la condition des personnes, de la nature des pouvoirs publics, du système de l'administration, ainsi que des principales manifestations du culte.

        L'importance de cette étude n'est plus aujourd'hui méconnue par aucun de ceux qui estiment que l'histoire est autre chose que l'énumération dans l'ordre chronologique, des hommes d'Etat qui ont régné sur les peuples ou dirigé leur politique., des épisodes sanglants ou glorieux qui ont marqué leur passage au pouvoir, des révolutions qui ont changé le régime intérieur des cités, des traités qui ont modifié la carte politique des pays. Ce sont les institutions qui nous font pénétrer dans l'âme même des peuples disparus.

 

A.Boxler - Institutions publiques de la Grèce et de Rome (1907) - (précis)

 

n°595
 

       Universelle est la fascination qu'exerce la forêt sur l'âme et l'entendement humains. Mais en fait, cette attirance répond à des sentiments variés et contradictoires. Il y a la forêt hostile, effrayante, aux senteurs infernales, ou encore l'oasis maternelle et consolatrice, propice à l'élévation de la pensée, la forêt magique enfin, féérique, idyllique vestige de paradis à jamais perdus.

       Mais de tous ses admirateurs, qui donc la connaît bien ? Pénétrée et violée de toutes parts, elle n'est plus aujourd'hui lieu sacré mais porte en elle les traces incontestables de l'action humaine. Dans toute l'Europe, en tous cas en France, elle est presque entièrement artificielle, faite d'introduction d'espèces non indigènes, ou même de croisements et autres manipulations génétiques.

 

Alan Mitchell - Tous les arbres de nos forêts (1974) - (guide)

 

n°594
 

       Prenons une table, dit à son tour Ouspenski, une maison, un arbre, un homme et imaginons-les hors du temps et de l'espace. L'esprit devra s'ouvrir à tant de signes et de caractéristiques différents qu'il est impossible de les comprendre tous par le moyen de la raison. Et si l'on veut les comprendre au moyen de la raison, on sera forcé de les diviser d'une manière quelconque, de les prendre dans un certain sens, par un certain côté, par une certaine section de leur totalité.

        Qu'est-ce que l'Homme en dehors du temps et de l'espace ? C'est l'Humanité, Homme en tant qu'espèce., l' Homo Sapiens, mais c'est aussi la créature possédant la singularité, particularité, individualité de tous les hommes séparés. C'est vous, moi, César, les conjurés qui l'assassinèrent, et le porteur de journaux qui passe sous nos fenêtres, ce sont tous les rois, tous les esclaves, tous les saints, tous les pécheurs, pris dans leur ensemble, fondus dans cet être invisible qu'est l'Homme.

 

Georges Barbarin - L'énigme du Grand Sphinx (1966)

 

n°593
 

       "L'admiration pour un individu est, à mon avis, toujours injustifiée. Il va de soi que la nature distribue ses dons parmi ses enfants avec beaucoup de variété, mais il existe beaucoup de ces enfants richement doués, et je suis convaincu que la plupart d'entre eux mènent une existence paisible  et effacée. Il ne me semble ni juste; ni de bon goût, que certains parmi eux soient admirés hors de proportions, uniquement parce que les gens leur attribuent des qualités surhumaines d'intelligence et de caractère. C'est précisément ce qui a été mon lot : il existe un contraste vraiment grotesque entre les capacités et les perfections que l'on m'attribue et ce que je suis réellement.

        Cette pensée me serait insupportable si je n'y trouvais une belle consolation : c'est le fait qu'à notre époque, si souvent critiquée pour son matérialisme, on puisse faire des héros des hommes dont la valeur est purement spirituelle et morale. Cela prouve que les connaissances et l'équité sont appréciées par la majorité des gens plus que la richesse et la puissance."  (Albert Einstein)

 

Hilaire Cuny - Einstein et la relativité (1961)

 

n°592
 

       En poussant ce paradoxe jusqu'à l'absurde, on pourrait imaginer le cas suivant. Un astronaute dit au revoir à son fils nouveau-né, voyage dans l'espace pendant cinq ans à grande vitesse, et revient sur terre pour voir son fils qui poursuit déjà des études secondaires ! Et encore : son fils, de son point de vue, voit revenir son père extrêmement vieilli. Les deux ont raison, c'est ce que nous dit la théorie de la relativité.

        Ce paradoxe, ainsi que d'autres non moins absurdes, a une explication dans la théorie de la Relativité Générale qu'Einstein publia en 1915. En effet, à la base de tout paradoxe, il y a des prémisses qui n'ont pas été respectées. En particulier dans notre exemple, la théorie restreinte d'Einstein ne peut pas s'appliquer étant donné que pour faire son voyage dans l'espace, l'astronaute doit subir des accélérations et des freinages et la théorie de la relativité restreinte de 1905 ne parle que des systèmes animés les uns par rapport aux autres d'un mouvement de vitesse constante.  

 

S.Goudsmit / R.Claiborne - La mesure du temps (1970)

 

n°591
 

       Les fusées surréalistes retombées, les égarements abyssaux renvoyés à un érotisme de bazar, la poésie s'interroge toujours ce qu'elle peut bien être. Qu'est-ce que ces imges qu'elle crée et qui se dérobent à la peinture ? Les croire visibles et descriptions du visible a égaré de bons peintres dans une imagerie naïve. Les identifier à de la musique n'est-ce pas perdre ce qui, dans les mots en elles, porte des significations ?

        Mais, bien sûr, ces significations, si émouvantes ou glorieuses soient-elles, qui donc songerait encore à leur égaler le poème ? Cet objet chargé de sens paraît impatient de les refuser. On voit agir en lui une résistance à signifier qui le tient tout proche du silence des statues. Il veut être à la fois tout présent et sur le point d'être. Jamais transformé par le temps.

 

Gaston Bachelard - L'intuition de l'instant (1932)

 

n°590
 

       J'étais près de la Saône, derrière le long mur où nous marchions ensemble, lorsque nous parlions de Tinian au sortir de l'enfance, que nous aspirions au bonheur, que nous avions l'intention de vivre. Je considérais cette rivière qui coulait de même qu'alors ; et ce ciel d'automne aussi tranquille, aussi lent que dans ces tems-là dont il ne subsiste plus rien.

       Une voiture venait : je me retirai insensiblement ; et je continuai à marcher les yeux occupés des feuilles jaunies que le vent promenait sur l'herbe sèche, et dans la poussière du chemin. La voiture s'arrêta, Mme Del était seule avec sa fille, âgée de six ans. Je montai et j'allai jusqu'à sa campagne, où je ne voulus pas entrer.  

 

Senancour - Oberman (1804)

 

n°589
 

       Le Christ presque dévoré lance un gémissement bâillonné. Les corbeaux voltigent autour de lui, picorant dans ses chairs déchirées. De son ventre sacré, la vermine tente de s'échapper en se laissant emporter par le torrent sacré de son sang. La vieille créatrice de couvents ne souffle mot. Le râle répète sans fin le mot seule. Maria approche une coupe de Champagne des lèvres sèches de Sa Révérence qui la boit d'un seul trait. La Révérende dit finalement :

          - Je le sais.

          - Seule comme quelqu'un condamné à ne jamais mourir. Seule sans fin.

          - Seule et dans la goire, complète Sa Révérende syphilitique, en jetant sur les autres nonnes un regard d'infini mépris.

 

Agustin Gomez-Arcos - Maria Republica (1976) - (roman)

 

n°588
 

       Winston était couché sur quelque chose qui lui donnait l'impression d'être un lit de camp, sauf qu'ilétait plus élevé au-dessus du sol. Winston était attaché de telle façon qu'il ne pouvait bouger. Une lumière, qui semblait plus forte que d'habitude, lui tombait sur le visage. O'Brien était debout à côté de lui et le regardait attentivement. De l'autre côté se tenait un homme en veste blanche qui tenait une seringue hypodermique.

        Même après que ses yeux se soient ouverts, Winston ne prit conscience de ce qui l'entourait que graduellement. Il avait l'impression de venir d'un monde tout à fait différent, d'un monde immergé profondément au-dessous de celui-ci, et d'entrer dans la salle en nageant. Il ne savait pas combien de temps il était resté immergé. Depuis le moment de son arrestation, il n'avait vu ni la lumière, ni l'obscurité.

 

George Orwell - 1984 (1950) - (roman)

 

n°587
 

       Le lendemain, mon premier soin fut de faire la propreté de la mission. Comme d'habitude, les W.C. étaient dans un état effroyable. Je les fis nettoyer à fond et désinfecter. Puis je passai aux chambres. Au milieu de ce travail je reçus la visite du commandant Nestor, jeune homme des bois bosniaque, à l'aspect excessivement dur. Il n'aimait pas beaucoup les Britanniques et, me dit-il, ne parvenait pas à les comprendre. Je versai deux verres de raki et sortis du chocolat. Nous allumâmes des cigares et il prit le livre que je lisais : Le Singe blanc de Galsworthy.

        - Ah oui! dit-il. J'ai lu un bouquin de cet auteur, traduit en yougoslave. Il parlait d'une famille anglaise appelée Forsyte.

      Cette remarque me surprit et je lui demandai s'il connaissait d'autres auteurs anglais.

        - En ce moment, répondit-il, je suis plongé dans un gros livre : l' Histoire Universelle de H.G. Wells.

     

Lindsay S.Rodgers - J'étais médecin avec Tito (1958)

 

n°586
 

       Le secret des Andes : tel est le titre d'un très curieux ouvrage anglais qui n'a pas encore été traduit en français mais dont on trouvera un résumé très détaillé et de larges extraits dans les numéros de juin, juillet et août 1969 de la revue  "Ondes Vives". Ce livre est l'oeuvre d'un haut dignitaire de diverses sociétés secrètes initiatiques dont l'ordre ancien de l'Améthyste et l'Ordre de la Main Rouge, deux branches se réclamant des Rose-Croix.

        L'auteur, gardant l'anonymat, ne révèle que son prénom : "Frère Philippe" (Brother Philip). Ce témoignage extraordinaire apporte d'incroyables révélations sur la survivance secrète, en Amérique précolombienne, de tout l'héritage spirituel, scientifique et occulte, tant de la Lémurie que de l'Atlantide.

 

Serge Hutin - Hommes et civilisations fantastiques (1970)

 

n°585
 

       Un segment AB de longueur constante est tel que A décrit une droite Ox et B une droite Oy, l'angle xOy n'étant pas droit. 

                 1- Démontrer que le rayon du cercle (C), circonscrit au triangle OAB, est constant.

                 2- Soit M' un point du segment AB tel que, lorsque AB varie, les longueurs MA et MB restent constantes. La droite joignant le point M au centre w du cercle (C) coupe ce cercle en P et Q. Démontrer que les points P et Q se déplacent sur deux droites rectangulaires qui passent par O.

                  3- En déduire que l'ensemble des points M est une ellipse.

        Cette propriété qui généralise le procédé de la bande de papier est connue sous le nom de Théorème de la Hire.

 

A.Lentin / G.Girard - Géométrie/Mécanique (1964) - (manuel scolaire de Mathématiques Elémentaires)

 

n°584
 

       Un jour je me suis dit : Qu'est-ce que cette clé fait dans ma poche ? Alors je suis allé au Mans voir Clémenceau. Je lui ai dit : "Savez-vous ce que cette clé fait dans ma poche ?" Il m'a poché l'oeil et j'ai dû garder la Chambre des Députés pendant vingt-quatre heures. J'ai emporté la serrure, après m'être assuré qu'elle était bien à la température de la Chambre. De peur que le Président ne se couvre à la suite de cet incident, je me suis fait dorer six dents, j'ai pris le ballon pour rentrer chez moi.

        Dans le ballon, je rencontre Gambetta. Je lui dis : "Savez-vous ce que ce ballon fait dans le ciel ?" Il me jette par-dessus bord mais mon siège était fait depuis longtemps. C'était le siège de Paris. Je signe la paix et je vais porter le buvard aux Invalides. Sur l'esplanade je rencontre Mme Curie qui revient des courses. Je lui dis : "N'avez-vous pas honte de courir ainsi à votre âge ?"

 

Paul Eluard (en collaboration avec André Breton) - L'immaculée conception (1930)

 

n°583
 

       Ainsi, cette secousse sismique qui ébranla New York, ces évènements insolites que le général Hawthorne nous signalait l'autre jour... poursuivit-il tout haut, sont une conséquece des perturbations provoquées dans notre système solaire par l'intrusion de ce nouveau corps céleste, acheva le Vieux. Le fait est que tous ces désordres eussent dû, normalement, s'exercer avec beaucoup plus de violence sur des espaces plus vastes.

        Et nous avons été intrigués en confrontant nos points de vue au cours de nos récentes discussions, par leur modération relative. Une seule explication nous a paru possible, il semble que les autres planètes de notre voisinage aient modifié simultanément leur équilibre réciproque, ce qui compenserait l'anomalie. C'est pourquoi nous pouvons compter sur un répit supplémentaire.

 

Max Ehrlich - L'oeil géant (1951) - (roman)

 

n°582
 

       Insensiblement, l'espèce de curiosité anxieuse qui l'avait d'abord entraîné dans cette aventure singulière faisait place à un autre sentiment beaucoup plus profond dont il ne pouvait plus méconnaître l'entraînement irrésistible. Il touchait un nouveau but. Il prenait sa revanche, il semblait qu'il se vengeât sur cette proie innocente d'avoir cru, de croire encore malgré lui, d'espérer toujours être le même homme qu'avant.

       "Je n'ai perdu que Dieu, s'était-il répété cent fois déjà. Je n'ai donc rien perdu. Mais ma vie s'était constituée en fonction d'une telle hypothèse, tenait d'elle sa raison d'être, son sérieux. Dieu est nécessaire à mes habitudes, à mes travaux, à mon état. J'agirai comme s'il existait."

 

Georges Bernanos - L'imposture (1927) - (roman)

 

n°581
 

       Le Conseil supérieur, organisme d'arbitrage dont il est fait mention dans le projet d'autonomie de la faculté de Droit de Paris, devra effectuer des contrôles. Il apprendra qu'en l'absence d'étalon de mesure de résultats il faut contrôler les moyens, sinon on ne contrôle rien, et qu'en matière de contrôle des moyens, le mal étant le dépassement des moyens autorisés, mieux vaut prévenir (contrôle à priori) que guérir (contrôle à postériori plus sanctions).

        Il devra lui-même justifier le bien-fondé de ses demandes d'augmentation de dotation devant des autorités centrales qui ont pour tâche de fixer un ordre de priorité. En l'absence de toute injonction émanant d'un supérieur hiérarchique, le supérieur ultime étant la majorité parlementaire, que peut faire d'autre le responsable d'une décision budgétaire à qui on présente un dossier de demande d'augmentation de moyens peu convaincant, si ce n'est dire non?

 

Jean Rivoli - Le budget de l'Etat (1969)

 

n°580
 

       Bien des gens n'ont gardé qu'un souvenir cuisant de leur premier contact avec ce peuple hargneux qui vous mord, vous pique partout où il peut vous atteindre. Impossible de vous asseoir tranquillement sur l'herbe sans vous assurer que vous n'êtes pas tombé sur une fourmilière.

       Vous pouvez vous payer le plaisir de fouiller avec votre canne dans les coupoles des belliqueuses fourmis des bois, mais gardez-vous bien d'essayer de les examiner de beaucoup plus près. Quant à ceux qui s'effraient d'une démangeaison cutanée, ils feront bien de chercher une prise de contact plus paisible.  

 

A.Raignier - Fourmis (c.1960)

 

n°579
 

       J'ai le coeur plein de paroles et je ne sais pas les dire. Il me semble que je me partage en deux. - Il nous examina tous avec un visage très sérieux et une sincérité convaincante. - Oui, vraiment, je me partage en deux, et de cela j'ai véritablement peur. C'est comme si votre sosie se tenait à côté de vous. Vous êtes intelligent et raisonnable et l'autre veut absolument commettre une absurdité. Soudain, vous remarquez que c'est vous-même qui voulez la commettre. Vous voulez sans le vouloir, en résistant de toutes vos forces.

       Je connaissais autrefois un médecin qui, à l'enterrement de son père, à l'église, se mit tout à coup à siffler. Si je ne suis pas venu aujourd'hui à l'enterrement, c'est parce que j'étais convaincu que je sifflerais ou rirais comme ce malheureux médecin qui a du reste fini assez mal.

 

Dostoïevski - L'Adolescent (1875) - (roman)

 

n°578
 

       Le règne animal est plus à notre portée et certainement mérite encore mieux d'être étudié. Mais enfin cette étude n'a-t-elle pas aussi ses difficultés, ses embarras, ses dégoûts et ses peines ? Surtout pour un solitaire qui n'a ni dans ses jeux ni dans ses travaux d'assistance à espérer de personne. Comment observer, disséquer, étudier, connaître les oiseaux dans les airs, les poissons dans les eaux, les quadrupèdes plus légers que le vent, plus forts que l'homme et qui ne sont pas plus disposés à venir s'offrir à mes recherches que moi de courir après eux pour les y soumettre de force ?

       J'avais donc pour ressource des escargots, des vers, dez mouches, et je passerais ma vie à me mettre hors d'haleine pour courir après des papillons, à empaler de pauvres insectes, à disséquer ds souris quand j'en pourrais prendre ou les charognes des bêtes que par hasard je trouverais mortes.

 

Jean-Jacques Rousseau - Les rêveries du promeneur solitaire (1778)

 

n°577
 

       Le mois qui suivit mon retour, je le passai dans mon lit, en proie à un mal contracté probablement sur le lieu des fouilles et qui se traduisait par de violents accès de fièvre, semblables à ceux du paludisme. Je ne souffrais pas, mais j'avais l'esprit en feu, retournant sans cesse dans ma tête les éléments de l'effarante vérité que j'avais entrevue. Il ne faisait plus de doute pour moi qu'une ère humaine avait précédé l'âge simien sur la planète Soror et cette conviction me plongeait dans une curieuse griserie.

       A bien réfléchir, pourtant, je ne sais si je dois m'enorgueillir de cette découverte ou bien en être profondément humilié. Mon amour propre constate avec satisfaction que les singes n'ont rien inventé, qu'ils ont été de simples utilisateurs. Mon humiliation tient au fait qu'une civilisation humaine ait pu être aisément assimilée par des singes.

 

Pierre Boulle - La Planète des Singes (1963) - (roman)

 

n°576
 

       Un soir enfin, le dîner fut triste chez les brodeurs, et comme Hubert sortait, sous le prétexte d'une course pressée, Hubertine demeura seule avec Angélique, dans la cuisine. longuement, elle la regardait, les yeux mouillés, émue de son beau corsage. Depuis quinze jours qu'elles ne disaient pas un mot des choses dont leurs coeurs débordaient, elle était touchée de cette force et de cette loyauté à tenir un serment.

        Une brusque tendresse lui fit ouvrir les deux bras et la jeune fille se jeta sur sa poitrine, et toutes deux, muettes, s'étreignirent. Puis, lorsque Hubertine put parler : -Ah ma pauvre enfant, j'ai attendu d'être seule avec toi, il faut que tu saches...

 

Emile Zola - Le rêve (1888) - (roman)

 

n°575
 

       Les bigarreaux de Walpurgis sont des fruits moyens ou surmoyens, cordiformes courts, à contour elliptique, attachés généralement par 2 ; épiderme lisse, d'abord rouge clair pointillé, puis rouge très foncé ; sillon bien marqué vers la pointe ; point pistillaire très visible, grisâtre ; pédicelle grêle, court ou mi-court ; cuvette large et profonde. Chair ferme, colorée, à jus coloré, sucré et parfumé, bonne, noyau assez gros, adhésion à la chair, ovoïde, bombé.

       Arbre vigoureux, rustique, érigé, suffisamment fertile. Rameaux longs, de moyenne grosseur. Yeux ovoïdes, appliqués. Feuilles grandes, elliptiques, minces et souples, terminées par une pointe aiguë ; dents peu profondes, aiguës ; pétiole assez court creusé d'un sillon, légèrement rosé, glandes ovales, par deux. Fleurs hâtives. Variété de commerce,. A cultiver en plein air, à haute et à basse tige.

 

J.Vercier - La détermination rapide des variétés de fruits (1948)

 

n°574
 

       Les macrozooms permettent, sans aucun accessoire, la prise de vues rapprochée, par simple déplacement de l'un des groupes de lentilles du zoom. S'il s'agit d'un déplacement du groupe optique arrière, le tirage de l'objectif est allongé, et cela sans entraver la variation de focale. Les macrozooms construits sur ce principe possèdent une mise au point continue progressive, très souvent de la lentille frontale à l'infini, et toutes les focales, de la position "grand angle" à la position "télé" sont utilisables.

       Lorsqu'il s'agit d'un déplacement des lentilles intermédiaires, les possibilités offertes sont moins étendues. En effet, pour filmer à une distance inférieure à la distance minimale de mise au point, il suffit d'enclencher le réglage "macro" , mais dans ce cas, toutes les focales ne sont pas utilisables : seulement la plus courte ou/et la plus longue, ou, au mieux, une focale à sélectionner dans un intervalle donné plus ou moins restreint.   

 

Gérard Betton - Le cinéma d'amateur (QSJ n°1838-1980)

 

n°573
 

       Une classe dite moyenne n'est pas non plus une classe, encore moins une aristocratie. Elle ne saurait même pas fournir les premiers éléments de cette dernière. Rien n'est plus éloigné que son esprit de l'esprit aristocratique. On pourrait la définir ainsi : l'ensemble des citoyens convenablement instruits, aptes à toute besogne, interchangeables. La même définition convient d'ailleurs parfaitement à ce que vous appelez démocratie.

        La démocratie est l'état naturel des citoyens aptes à tout. Dès qu'ils sont en nombre, ils s'agglomèrent et forment une démocratie. Le mécanisme du suffrage universel leur convient à merveille, parce qu'il est logique que ces citoyens interchangeables finissent par s'en remettre au vote pour décider ce qu'ils seront chacun. Ils pourraient aussi bien employer le procédé de la courte paille.

 

Georges Bernanos - Les grands cimetières sous la lune (1938) - (roman)

 

n°572
 

       Il en est de même dans l'enchaînement en écho du type : nous le savons de Marseille . L'écho est ici non plus phonétique  mais lexical ; toute mention du mot savon déclenche, par automatisme verbal, l'image du plus connu et du plus populaire des savons  et le syntagme figé : savon de Marseille.

        Mais la scie détruit cette cohérence en détruisant les bases lexicales et grammaticales de l'écho qui répond stupidement et passivement à une homophonie dépourvue de sens et de raison. Le joueur apparaît - ou est censé apparaître - comme un imbécile qui répète une plaisanterie, pourtant des plus simplifiées, mais dont il ne comprend ni la forme ni la nature.

 

Pierre Guiraud - Les jeux de mots (QSJ n°1656-1976)

 

n°571
 

       C'est que le sévère abbé ne connaissait pas ce qui tient à la haute société. Mais, par ses amis les jansénistes, il avait des notions fort exactes sur ces hommes qui n'arrivent dans les salons que par leur extrême finesse au service de tous les partis, ou leur fortune scandaleuse.

        Pendant quelques minutes, ce soir-là, il répondit d'abondance de coeur  aux questions empressées de Julien, puis s'arrêta tout court, désolé d'avoir toujours du mal à dire de tout le monde, et se l'imputant à péché. Bilieux, janséniste et croyant au devoir de la charité chrétienne, sa vie dans le monde était un combat.

 

Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830) - (roman)

 

n°570
 

       Une foule de plus en plus nombreuse assistait maintenant aux offices. Thomas ne nourrissait aucune illusion quant à ce qui attirait les fidèles; même pendant les offices, ceux-ci pouvaient voir, entassés sur des tables disposées dans les bas-côtés, les victuailles achetées avec le bel or de Scheer. Mais Alec s'acquittait néanmoins de son rôle avec beaucoup de talent. En l'écoutant prêcher, Jeff se disait que le vieux montagnard avait dû réussir à concilier sa nouvelle tâche avec sa conscience et finir par avoir le sentiment de prêcher pour son Dieu, quoique utilisant des symboles et un rite assez bizarres; en tout cas, sa voix trouvait des accents convaincants.

       S'il continue ainsi, songea Jeff, nus allons avoir des bigotes qui seront transportées par ses paroles, au point de tomber en pâmoison. Je devrais peut-être lui dire d'appuyer sur la pédale douce. Mais Alec parvint à l'hymne final sans incident.

 

Robert Heinlein - Sixième colonne (1965) - (roman)

 

n°569
 

       Et Bibi-la-Grillade accepta une prune. Il devait être là, sur le banc, à attendre une tournée. Cependant, Lantier défendait les patrons ; ils avaient parfois joliment du mal, il en savait quelque chose, lui qui sortait des affaires. De la jolie fripuille, les ouvriers ! toujours en noce, se fichant de l'ouvrage, vous lâchant au beau milieu d'une commande, reparaissant quand leur monnaie est nettoyée.

       Ainsi, il avait eu un petit Picard, dont la toquade était de se trimbaler en voiture; oui dès qu'il touchait sa semaine il prenait des fiacres pendant des journée. Est-ce que c'était là un goût de travailleur ? Puis, brusquement, Lantier se mit à attaquer aussi les patrons.

 

Emile Zola - L'Assomoir (1877) - (roman)

 

n°568
 

       Malko relut une dernière fois la liste des armes et la brûla dans le cendrier. Inutile de tenter le diable. A présent, il lui manquait encore un renseignement essentiel : quand auraient lieu les exécutions.

       Devant les difficultés , il fallait renoncer à pénétrer à l'intéieur de la prison. Les gardes pourraient se retrancher et les alliés de Malko ne seraient pas en force suffisante pour affronter une bataille rangée. Donc, l'heure et le jour de l'exécution prenaient une importance primordiale, puisque les prisonniers seraient à ce moment seulement, dans la cour.

       Le Colonel Akmat pouvait lui obtenir ce renseignement. Dans ce cas, il enverrait tout à Beyrouth et n'aurait plus à communiquer avec eux. Au jour dit, ses alliés de l'extérieur interviendraient...

 

Gérard de Villiers - Les pendus de Bagdad (1969) - (roman d'espionnage)

 

n°567
 

       "Auprès de quelqu'un que j'aime, je cesse de me croire arrivé quelque part et je cherche avec lui. Et la honte de penser que j'avais cru quelque chose atteint  me rabaisse en-dessous de lui et alors je cherche en poussant avec lui par en-dessous. C'est pourquoi je suis toujours stupéfait de voir comme je ressemble à qui j'aime."

        C'est pourquoi aussi il est peu d'aventures de l'esprit qui soient moins littéraires que celles des Simplistes et du Grand Jeu. En même temps elles furent reliées pour Daumal à cette même nécessité de vivre avec et à travers quelqu'un, c'est à dire Lecomte. Dès le départ, le nom simpliste de Daumal souligne cette dépendance. Daumal est bien le "Phils" et Lecomte le "Papa". Et pratiquement jusqu'à la rupture, Daumal ne cessera jamais de vivre avec ce lien ombilical  qui le relie à Lecomte. 

 

Michel Random - Le Grand jeu (1965) - (essai)

 

n°566
 

       Avant même que les Alpinistes fussent rentrés à Chamonix, l'hôtelier Tairraz envoya un express à Saussure, espérant ainsi attirer chez lui l'illustre voyageur. Celui-ci ne voulut point quitter son auberge habituelle ni la bonne Mme Couteran qui le recevait depuis tant d'années. Mais il chargea Tairraz de préparer immédiatement une expédition, d'envoyer un groupe des meilleurs guides lui dresser deux huttes, l'une au sommet de la montagne de la Côte, l'autre sur le plus haut rocher des Grands-Mulets.

       Notons en passant que cet endroit est resté l'étape quasi-réglementaire où l'on passe la nuit quand on monte au Mont-Blanc. La hutte est devenue presque un petit hôtel. Sur l'ordre de Saussure Tairraz devait aussi s'entendre avec Jacques Balmat pour préparer une prochaine ascension, s'assurer des guides, des porteurs, etc...

 

Claude Nisson - La conquête du Mont-Blanc (1930)

 

n°565
 

       Il ne disait pas que depuis la fameuse soirée, il ne perdait pas son ennemi de vue et que, lentement, il accumulait les charges contre lui. Ainsi avait-il appris que l'ancien huissier  de la mairie avait fait l'acquisition d'un solide marteau chez un quincaillier de Crown-Commons et qu'au bar du Joyeux Pendu , il avait proclamé, dans une heure d'ivresse, qu'il ferait son affaire "à ce maîre de malheur".

       Mais dès le lendemain du 4 juin, jour où sa surveillance devenait officielle, M.Tiggs ne revit pas sa future proie. Mudge, qui était célibataire, habitait depuis sa déchéance un infâme garni dans Towns End.

 

John Flanders(1887-1964) - Contes d'horreur et d'aventures (Les collines rouges)

 

n°564
 

       La dernière chose que me dit Ezra, avant de se rendre à Rapallo, fut : "Hem', je voudrais que tu gardes ce pot d'opium et n'en donnes à Dunning que s'il en a besoin." C'était un grand pot de cold-cream et après avoir dévissé le le couvercle je vis que le contenu était sombre et gluant, et dégageait une odeur d'opium brut. Ezra l'avait acheté à un chef indien, disait-il, avenue de l'Opéra, près du boulevard des Italiens, et il avait coûté très cher.

       Je pensais qu'il provenait sans doute d'un vieux bar appelé le "Trou dans le Mur" et qui était un repaire de déserteurs et de trafiquants de drogue, pendant et après la guerre. Le "Trou dans le mur" était un bar très étroit, à peine plus large qu'un couloir, avec une façade peinte en rouge, dans la rue des Italiens.

 

Ernest Hemingway - Paris est une fête (1964) - (roman)

 

n°563
 

       Il n'est pas moins important de définir ce que vous attendrez de votre chien. S'agit-il d'un simple compagnon, ou d'un gardien de vos biens et des membres de votre famille ? Voulez-vous un chien qui vous accompagne à la chasse ou qui vous aide à garder vos moutons ? Tous ces points méritent de mûres considérations. Il s'agit pour finir de décider du sexe de votre futur compagnon et d'opter soit pour un animal seul, soit pour plusieurs animaux, si vous voulez dès le début vous lancer dans un élevage.

       Ce petit volume ne mentionne que les races les plus répandues et les plus appréciées. pour chaque chien décrit, on retrace l'historique  de son apparition, ses traits de caractère, ses principales aptitudes. L'ouvrage énumère aussi les critères qui permettent de définir le standard de la race : taille, poids, coloration, poil. Comme le chien manifeste souvent ses humeurs par la position de sa queue, nous avons jugé utile de mentionner son port habituel. 

 

 

Ludek Dobroruka - Les chiens (1965) - (atlas illustré)

 

n°562
 

       - Vous voyez bien que ce sont des racontars, vous vous fiez à des journalistes qui ne savent quoi inventer pour faire vendre leurs méprisables journaux, pour servir leurs patrons, dont ils sont les domestiques ! Vous croyez cela, monsieur Dudard, vous, un juriste, un licencié en droit. Permettez-moi de rire ! Ah! ah! ah!

       - Mais moi je l'ai vu, j'ai vu le rhinocéros. J'en mets ma main au feu.

       - Allons donc, je vous croyais une fille sérieuse.

       - Monsieur Botard, je n'ai pas la berlue! Et je n'étais pas seule, il y avait des gens autour de moi qui regardaient.

       - Pfff! Ils regardaient peut-être autre chose!...Des flâneurs, des gens qui n'ont rien à faire, qui ne travaillent pas, des oisifs.

       - C'était hier, c'était dimanche.

 

Eugène Ionesco - Rhinocéros (1959) - (théâtre)

 

n°561
 

       Depuis ma dernière sortie, les arbres des Champs-Elysées ont roussi. Je m'étonne de ce changement de saison. Il me semblait que le temps passé en prison ne devait pas compter, au dehors. Entré au Cherche-Midi un 8 juillet, je pensais en sortir - après combien de siècles? - le même 8 juillet. Mais il me faut constater qu'un été a fui, avec son éclat particulier, ses torpeurs, ses voyages que je ne ferai plus, ses femmes que j'aurai manquées.

        Cet automne précoce s'est aussi abattu sur mon juge d'instruction : ses tempes ont blanchi. En juillet il me reprochait d'avoir médit de l'Italie. Cette fois, butant sur la même page, il déclare sportivement : "Je reconnais que là, vous avez été bon prophète" . Premières illusions, tombant avec les première feuilles...

 

Alfred Fabre-Luce - Double prison (1946) - (souvenirs de captivité)

 

n°560
 

       On ne parla que de nous. On fit la queue le matin à la boucherie de Léonore pour y rencontrer ma mère et la contraindre à livrer un peu d'elle-même. Des créatures qui, la veille, n'étaient pourtant pas sanguinaires, se partageaient quelques uns de ses précieux pleurs, quelques plaintes arrachées à son indignation maternelle.

        Elle revenait épuisée, avec le souffle précipité d'une bête poursuivie. Elle reprenait courage dans sa maison, entre mon père et moi, taillait le pain pour les poules, arrosait le rôti embroché, clouait, de toute la force de ses petites mains emmanchées de beaux bras, une caisse pour la chatte près de mettre bas, lavait mes cheveux au jaune d'oeuf et au rhum.

 

Colette - La Maison de Claudine (1922) - (roman)

 

n°559
 

       On dit que le fleuve a atteint son profil d'équilibre lorsque la pente est assez diminuée pour que la force érosive de l'eau soit égale à la résistance des roches formant le lit du fleuve. Il est évident que si le niveau de base change, par suite d'un soulèvement du sol, le profil d'équilibre se modifie en conséquence.

       Tous les fleuves ne se trouvent pas au même état d'équilibre. Si le tronçon supérieur prédomine, le cours d'eau est à l'état de jeunesse , ex : la Durance ; si les trois tronçons sont à peu près égaux, il est à l'état de maturité, ex : la Loire ; enfin, si le tronçon inférieur s'étend très loin, c'est l'état de vieillesse , ex : le Missipi. Il est évident que depuis sa formation, le fleuve vieux a passé successivement par ces trois états.

 

V.Boulet - Géologie (4ème) (1925) - (manuel scolaire)

 

n°558
 

       Cette visite à un diplomate m'incline à jeter un regard critique sur tous ces messieurs de la Carrière avec lesquels j'ai eu des contacts depuis la constitution de la mission. Tous sont distingués, mesurés et prudents dans leurs paroles. Trois m'apparaissent dominer le lot : Massigli ici, Couve de Murville à Alger, Panafieu auprès de moi.

        Ce dernier, comme il convient, joue à la fois le jeu de la mission, son jeu personnel et celui du Quai. Je devine et découvre parfois, de sa part, des initiatives très personnelles. L'essentiel est que, sans qu'il soit nécessaire que je redresse, je le maintienne dans ce que je crois "le droit fil de la mission". C'est d'ailleurs un excellent collaborateur.

 

René Bouscat - Dossier d'une mission (1967)

 

n°557
 

       Après un temps assez long, comme il était à moitié plongé dans une sorte de rêve, il lui sembla à travers ses paupières demi-closes, apercevoir une faible clarté. Il tressaillit, et secouant par un dernier effort le sommeil qui l'envahissait, il ouvrit les yeux tout grands. Le brouillard était encore autour de lui, mais il était devenu à demi lumineux. De pâles rayons pénétraient à travers la brume : la lune venait de se lever.

       Bientôt la brume elle-même devint moins épaisse, elle se dissipa comme un mauvais rêve. A travers chacune des branches du vieux sapin, les étoiles brillantes se montrèrent dans toute leur splendeur, et à peu de distance la vieille tour qu'André avait tant cherchée se dressa devant lui inondée de lumière. Le coeur d'André battit de joie. Il serra son jeune frère dans ses bras. "Réveille-toi mon Julien, s'écria-t-il; regarde, le brouillard et l'obscurité sont dissipés ; nous allons pouvoir enfin repartir."

 

G.Bruno - Le tour de la France par deux enfants (1877) - (récit pédagogique)

 

n°556
 

       - Tu es le roi, mais tu dois m'accorder licence de te répondre en égal. J'en ai le droit. Je ne suis pas à ton service, je suis le ministre de Loxias ; aussi ne me verra-t-on pas rechercher le patronnage de Créon. Puisque tu m'as fait honte d'être  aveugle, je te dirai ceci : toi qui as tes yeux, tu ne vois ni dans quel abîme tu es tombé, ni où tu habites, ni de qui tu partages la vie. Sais-tu seulement de qui tu es né ? Des tiens, morts et vivants, tu es l'ennemi sans le savoir. Bientôt, s'approchant pas à pas, terrible, et te frappant tour à tour par ton père et par ta mère, la Malédiction attachée à ton sang te chassera du pays. Alors toi qui as si bonne vue, tu seras dans la nuit. Où tes cris n'iront-ils pas demander asile ? Quel Cicéron ne les répercutera, quand tu connaîtras le secret de tes noces et de ta maison, et vers quel mouillage interdit tu as vogué vent arrière !

 

Sophocle - Oedipe roi (c.425av) - (théâtre)

 

n°555
      

          Notre nation a déjà un caractère ; son système militaire doit être autre que celui de ses ennemis : or, si la nation française est terrible par sa fougue, son adresse, et si ses ennemis sont lourds, froids et tardifs, son système militaire doit être impétueux.

           Si la nation française est pressée dans cette guerre par toutes les passions fortes et généreuses, l'amour de la liberté, la haine des tyrans et de l'oppression, si au contraire ses ennemis sont des esclaves mercenaires, automates sans passions, le système de guerre des armes françaises doit être l'ordre du choc.

           Le même esprit d'activité doit se répandre dans toutes les parties militaires ; l'administration doit seconder la discipline.

 

Saint-Just (1767-1794) - Oeuvres choisies 

 

n°554
 

       Après deux ou trois séchées d'émeri, un examen superficiel par réflexion pourrait faire croire que les fractures du carbo sont éliminées ; mais examinons le verre par transparence devant une forte lampe, nous avons des petits accidents brillants, clairsemés sur le fond plus uni où l'émeri a travaillé ; il y a aussi des écailles sourdes invisibles pour l'instant, mais qui vont partir en laissant de nouveaux trous.

        Il est donc nécessaire de poursuivre le travail avec  l'émeri jusqu'à ce que nous soyons sûrs d'avoir éliminé tous les accidents, ce qui pourra demander quinze ou vingt séchées ou même plus. Toutefois l'émeri laisse lui-même des fractures inégales ;  on s'arrêtera quand on verra que les accidents anormaux repérés lors de la séchée précédente par un cercle au crayon au dos du miroir ne se retrouvent plus au même endroit.

 

Jean Texereau - La construction du télescope d'amateur (1961)

 

n°553
 

       L'homme archaïque tente de s'opposer, par tous les moyens en son pouvoir, à l' histoire, regardée comme une suite d'évènements irréversibles, imprévisibles et de valeur autonome. Il refuse de l'accepter  et de la valoriser comme telle , comme histoire, sans parvenir pour autant à la conjurer toujours; par exemple, il ne peut rien contre les catastrophes cosmiques, les désastres militaires, les injustices sociales liées à la structure même de la société, ou les malheurs personnels, etc.

       Aussi serait-il intéressant d'apprendre comment cette "histoire"  était supportée par l'homme archaïque, c'est à dire comment il endurait les calamités, la malchance ou les "souffrances" qui entraient dans le lot de chaque individu et de chaque collectivité.

 

Mircéa Eliade - Le mythe de l'éternel retour (1969) -(essai)

 

n°552
 

       Le théâtre de Claudel se moque de la psychologie romantique ou bourgeoise comme de l'architecture classique; l'auteur de Partage de Midi renoue avec le lyrisme des Grecs (il a d'ailleurs traduit Eschyle), de Shakespeare et de Lope de Vega.

        L'entreprise de Claudel (la recherche d'un théâtre poétique total, qui se moque des moyens comme du public) n'a pas d'égale dans notre siècle. Elle compte des réussites admirables  comme le premier acte de Partage de Midi ; et des échecs évidents  : en dépit des efforts de Jean-Louis Barrault, Tête d'Or n' a pas vraiment passé la rampe.

 

Pierre de Boisdeffre - La littérature d'aujourd'hui (1958)

 

n°551
 

       Sous la clarté lunaire, nous pénétrâmes dans la périlleuse passe des récifs de Bora-Bora et mouillâmes au large du village de Vaïtapé. Bihaoura, avec l'impatience d'une bonne ménagère, brûlait d'arriver chez elle pour préparer un autre plantureux repas. Tandis que la chaloupe l'emmenait avec son mari vers la petite jetée, des bruits de chansons et d'instruments de musique nous parvinrent aux oreilles.

        Partout dans les îles de la Société, on nous avait prévenus que les habitants de Bora-Bora débordaient de gaieté. Pris de curiosité, Charmian et moi descendîmes à terre. Sur la place du village, non loin des tombes oubliées sur la grève, des jeunes gens et des jeunes filles dansaient, couverts de fleurs.

 

Jack London - La croisière du Snark (1911) - (roman)

 

n°550
 

       Le secrétaire d'Etat Von Weizsäcker avait déclaré à l'ambassadeur d'Angleterre, le 19 juillet 1939 : "Monsieur Hitler est persuadé que l'Angleterre ne se battra jamais pour Dantzig." Et lors de la fameuse conférence qu'il eut le 22 aoùt à l'Ober-Salsberg, avec ses généraux de groupes d'armées et d'armées, Hitler s'était exprimé  dan le même sens. D'après lui, l'armement de l'Angleterre était encore insuffisant pour que la situation se modifiât en sa faveur. Se sentant très vulnérable, elle ne souhaitait pas être entraînée dans une guerre avant trois ou quatre ans.

        Les armements de la France étaient en partie périmés, mais encore assez bons. Sa population décroissait sans cesse et elle ne pourrait se permettre de mener une guerre de longue durée. Hitler fit aussi allusion à la conclusion prochaine d'un pacte de non-agression entre l'Allemagne et l'Union soviétique, dans l'espoir que cette nouvelle dissiperait les dernières réserves des généraux.

 

Gert Bucheit - Le complot des généraux contre Hitler (1967) - (histoire)

 

n°549
 

       Tu nous a donné un moment de bons rires avec tout ton passage sur Athman. Mais, cher ami, as-tu pu te méprendre une minute sur mon opinion quant à ce projet ? Je le condamne absolument. Je sais que ta mère le fait aussi. Je sais tous les arguments qu'elle t'a opposés. Je condamne ce projet d'emmener Athman en France, parce que je crois qu'il a neuf chances sur dix de tourner contre le pauvre garçon. Au fond, regarde bien : c'est moins pour lui que pour toi que tu l'emmènes.

        Je crois que toutes ses qualités, un peu bien négatives à Biskra, vont se transformer en défauts très positifs dans notre monde civilisé. Tu vas en faire un dérouté, un déraciné. Tu disais de la Brévine  : "Ces pays-là ont leurs habitants." On pourrait dire d'Athman et des autres : ces gens-là ont leur pays ; et, dans son pays seulement, Athman est enfant heureux et attrayant. Punktum damit !

 

Jean Schlumberger - Madeleine et André Gide (lettre de Madeleine à son mari du 10 mars 1895)

 

n°548
 

       Ces propos, j'aurais aimé les tenir dans cette réunion d'information. Je suis sûr qu'ils auraient désamorcé les projets machiavéliques de l'imprécateur. Se serait-il levé ? On peut en discuter interminablement. Ce dont je suis certain, hélas, c'est qu'aujourd'hui il est vain de se le demander. Je suis persuadé que, si les dirigeants américains avaient eu alors l'idée de ce qui se préparait, ils auraient volontiers accepté de parler un tel langage en échange d'une préservation générale et d'un enrayement du processus.

       Mais voilà : l'histoire des peuples et des entreprises montre qu'il est impossible de faire entendre normalement des propos prémonitoires. Ils apparaissent toujours aux contemporains des tragédies comme fantaisistes, déplacées et, quelquefois, déments. Plus tard, à la faveur de lamentables épilogues, on admet qu'ils étaient intelligents.

 

René-Victor Pilhes - L'imprécateur (1974) - (roman)

 

n°547
 

       D'une manière générale, l'art ou bien exécute ce que la nature est impuissante à effectuer ou bien l'imite. Si donc les oeuvres de l'art sont produites en vue de quelque fin, les choses de la nature le sont également ; c'est évident, car dans les oeuvres de l'art comme dans les choses de la nature, analogue est le rapport entre les conséquents et les antécédents. C'est surtout visible pour les animaux autres que l'homme, qui n'agissent ni par art ni par recherche ni par délibération. D'où cette question les araignées, fourmis et animaux de cette sorte travaillent-ils avec l'intelligence ou quelque chose d'approchant ?

        Or en avançant un peu de ce côté, on voit dans les plantes mêmes les choses utiles se produire en vue de la fin, par exemple les feuilles en vue d'abriter le fruit. Si donc c'est par une impulsion naturelle et en vue de quelque fin que l'hirondelle fait son nid et l'araignée sa toile, et si les plantes produisent leurs feuilles en vue des fruits, et dirigent leurs racines non vers le haut mais vers le bas en vue de la nourriture, il est clair que cette sorte de causalité existe dans la génération et dans l'être des choses de la nature.

 

Aristote(384-322) - Physique 

 

n°546
 

       Une légende originaire de la région de Florence nous dit ceci : une femme se désolait de ne pouvoir avoir d'enfant. Un jour qu'elle marchait dans la forêt, elle rencontra une vieille magicienne qui lui conseilla de prendre une citrouille, d'y percer un trou, de verser du lait dedans, puis de le boire. Elle suivit ces directives, et se trouva peu après enceinte.

        Elle donna naissance à un fils qui devint musicien. Son talent était si exceptionnel, qu'à l'âge de quinze ans il était le meilleur ménestrel de la région. On dit qu'il savait jouer de tous les instruments, mais sa faveur allait au luth dont il ne se séparait jamais.

 

Gabriel Yacoub - Les instruments de musique populaire et leurs anecdotes (1986)

 

n°545
 

       Ces souvenirs me revinrent à l'esprit, et je vis clairement que, puisque la voix de mon oncle arrivait jusqu'à moi, aucun obstacle n'existait entre nous. En suivant le chemin du son, je devais logiquement arriver comme lui, si les forces ne me trahissaient pas. Je me levai donc. Je me traînai plutôt que je ne marchai. La pente était assez rapide. Je me laissai glisser.

        Bientôt la vitesse de ma descente s'accrut dans une effrayante proportion, et menaçait de ressembler à une chute. Je n'avais plus la force de m'arrêter. Tout à coup le terrain manqua sous mes pieds. Je me sentis rouler en rebondissant sur les aspérités d'une galerie verticale, un véritable puits. Ma tête porta sur un roc aigu, et je perdis connaissance.

 

Jules Verne - Voyage au centre de la Terre (1864) - (roman)

 

n°544
 

       A l'extrême nord de l'Europe, aux limites de la civilisation, a lieu, depuis plus de deux ans, un service aérien de peu d'étendue mais régulier. Cette ligne d'avion des contrées désertes des terres arctiques est certainement de la plupart complètement inconnue. Les résultats obtenus aux points de vue technique et autres, en raison des conditions exceptionnelles causées par le caractère de la route, sont sans doute sans grande importance pour l'avenir de la navigation aérienne.

       Toutefois, nous avons lieu de croire que ces conditions particulières donnent à ce service d'avions un certain intérêt. C'est dans le but de renseigner les amis de l'aviation que nous publions ce court exposé sur la route aérienne la plus septentrionale du monde, son origine, son but, et les résultats obtenus.

 

 Aéro-Club de Suède - La route aérienne Porjus-Suorva (1923)

 

n°543
 

       Maintenant, j'ai une bien bonne nouvelle à t'annoncer. J'ai consulté hier le docteur Béchet qui a été fort aimable, et très-sérieux. Il m'a dit que je souffrais des nerfs, mais que ma poitrine n'était pas attaquée, que je n'avais aucune crainte à avoir et m'a donné une ordonnance que je ferai exécuter demain matin, encore de l'arsenic, je crois.

       L'exercice m'a fait du bien ; hier je maudissais Grivolas qui m'a fait faire tout le tour de Villeneuve, et je ne pouvais plus aller ; j'en ressens les bons effets ce matin et respire librement. Un dernier détail de santé, j'ai la figure toute rose, mais d'un vilain rose, ayant été brûlé par le soleil sur le Bateau.

       Adieu bon ange, embrasse bien pour moi cette méchante petite fille qui m'appelle vieux singe, et prie-la de t'embrasser de ma part. Je te tiendrai au courant de tout ce qui pourrait se dire à ton sujet.

 

Stéphane Mallarmé (à Mme) - Correspondance (Dimanche 12 août 1866)

 

n°542
 

       Après Noël, le maître appela les élèves au tableau et leur demanda de raconter ce qu'ils avaient trouvé sous l'arbre. Jaromil commença à énumérer un jeu de constructions, des skis, des patins à glace, des livres, mais il constata bien vite que les enfants ne le regardaient pas avec la même ferveur qu'il les regardait lui-même, et que certains avaient au contraire une expression indifférente, et même hostile. Il s'interrompit et ne souffla mot des autres cadeaux.

        Non, non, soyez sans crainte, nous n'avons pas l'intention de recommencer l'histoire mille fois contée du gosse de riche que ses petits camarades pauvres prennent en haine ; il y avait en effet dans la classe de Jaromil des enfants de familles plus fortunées que la sienne, et pourtant ils s'entendaient bien avec les autres et personne ne leur reprochait leur richesse. Qu'avait donc Jaromil qui déplût à ses camarades, qu'y avait-il donc en lui qui les agaçait, qu'est-ce qui le rendait différent ?

 

Milan Kundera - La vie est ailleurs (1973) - (roman)

 

n°541
 

       Après la première guerre mondiale, la tôle d'acier mince fit une offensive fulgurante dans la construction automobile. On remplaça un grand nombre de pièces en fonte ou en tôle épaisse par des pièces beucoup plus légères composées d'éléments en tôle mince emboutis et soudés entre eux. Il en résulta de notables allègements. Un exemple vient à l'esprit, celui des châssis.

        Construits jusque-là en tôle très épaisse, ils étaient lourds et peu rigides. Les hommes d'André Citroën s'aperçoivent de ce dernier défaut lorsque, en 1925, le Patron leur impose la carrosserie tout acier lancée en 1920 par le grand Américain, E.G. Budd, de Philadelphie. Les caisses n'acceptent plus les déformations comme le faisaient celles en bois recouvert de tôle. Elles cassent. On renforce le châssis qui devient semblable à celui d'un camion.

 

J.A. Grégoire - L'automobile de la pénurie (1975)

 

n°540
 

       Les monnaies d'or de César sont abondantes. Dès 46 ou 45, on peut reconnaître ses traits dans l'image de la Pietas  voilée qui dissimule le personnage du pontife suprême, alors consul pour la troisième fois. Ainsi l'on a pu confondre le visage du conquérant avec celui d'une vieille femme, et la méprise était soigneusement ménagée. C'est en effet à partir de l'an 44 seulement, que les lois permettent à l'effigie d'un homme vivant de servir de type à la monnaie et César aurait été le premier à bénéficier de cette faveur des Pères conscrits, si les poignards de Casca et de Brutus lui avaient permis de jouir du droit qui lui avait été ainsi conféré.

        Ses portraits monétaires sont tous immédiatement postérieurs à sa mort en 44. Cet exemple fut suivi aussitôt par les libérateurs Brutus et Cassius qui frappèrent des monnaies à leur effigie en Orient.

 

Jean Babelon - La numismatique antique (QSJ n°168-1944) 

 

n°539
 

       Enfin ils rêvèrent une crème, qui devait enfoncer toutes les autres. Ils y mettraient de la coriandre comme dans le kummel, du kirsch comme dans le marasquin, de l'hysope comme dans la chartreuse, de l'ambrette comme dans le vespétro, du calamus aromaticus  comme dans le krambambuli ; et elle serait colorée en rouge avec du bois de santal. Mais sous quel nom l'offrir au commerce ? Car il fallait un nom facile à retenir, et pourtant bizarre. Ayant longtemps cherché, ils décidèrent qu'elle se nommerait "la bouvarine".

        Vers la fin de l'automne, des taches parurent dans les trois bocaux de conserves. Les tomates et les petits pois étaient pourris. Cela devait dépendre du bouchage ? Alors le problème du bouchage les tourmenta. Pour essayer les méthodes nouvelles ils manquaient d'argent. Leur ferme les rongeait.

 

Gustave Flaubert - Bouvard et Pécuchet (1881) - (roman)

 

n°538
 

       - Alors, votre aveuglement doit être gigantesque ! Votre femme, Nyffenschwander ! Je l'ai vue toute nue à peine j'étais entré dans cet atelier, ensuite quand elle s'est couchée à mes côtés. Spontanément. Pas question de séduction. Elle s'est donnée par humanité, poussée par une fantaisie généreuse. Elle a senti ce dont avait besoin un mourant. Aidez-moi à pousser le lit de l'autre côté. Il pousse le lit, Nyffenschwander tire. Votre femme était dans mes bras. Elle tremblait, elle se contorsionnait, elle m'enlaçait, elle criait. Ça, c'était la vie; dans vos peintures il n'y en a pas trace. Tirez, Nyffenscwander, tirez. Là. Ça y est, le lit est à sa place. Maintenant, il faut déplacer la table.                 Ils transportent la table.  Vos barbouillages sont une perte de temps !

        - Mon art m'est sacré.

        - L'art n'est sacré que pour les médiocres. Vous vous accrochez à une théorie parce que vous êtes un incapable. Dans vos bras, votre femme était morte comme elle est morte sur vos toiles. Votre femme vous a quitté à raison. A présent, le fauteuil.  Ils transportent le fauteuil au premier plan à droite.

        - Je pourrais vous écharper !

        - Je suis à votre disposition.

 

Friedrich Dürrenmatt - Le Météore (1993) - (théâtre)

 

n°537
 

       Notre traitement des rhumatismes et particulièrement de l'arthrose est mis au point de façon rigoureuse et donne une réponse positive de façon constante et régulière. Dans les cas traités au début de l'évolution et sans être gêné par un traitement précédent nocif, le soulagement et la guérison sont obtenus dans une proportion voisine de 95%. Dans les cas évolués avec détérioration importante de l'articulation, le soulagement est obtenu et l'évolution  stoppée dans 75 à 80% des cas. Une bonne proportion de ces malades vont jusqu'à obtenir une guérison clinique quasi-totale.

        Il reste un petit pourcentage de malades désespérants mais jamais sans quelques raisons dont les principales sont : le grand âge, les traitements suivis précédemment (cortisone, rayons X, tranquillisants), la non-observation des conseils d'hygiène générale et articulaire concernant le ménagement de l'articulation malade si difficile à obtenir des personnes trop actives.

 

Henry Picard - De la cause au traitement des rhumatismes (1972)

 

n°536
 

       Il ne faut pas oublier, pour analyser la situation de l'instituteur, que l'appareil scolaire français ne doit pas être considéré comme un système, comme une machine bien huilée fonctionnant à tout coup et quoi qu'on fasse, pour le plus grand bénéfice de la bourgeoisie, mais comme le lieu de multiples contradictions, qui sont des effets repérables de la contradiction fondamentale entre la classe ouvrière et la bourgeoisie.

        Qu'aujourd'hui l'appareil scolaire fonctionne relativement bien pour la bourgeoisie, cela ne doit pas nous dissimuler les résistances qui doivent être réprimées pour cela. La maîtrise de la bourgeoisie sur l'appareil idéologique d'Etat, absolument essentiel, que représente l'école, dépend d'un rapport de force politique, et, à ce titre, il est éminemment précaire.

 

C.Baudelot / R.Establet - L'école capitaliste en France (1971)

 

n°535
 

       Vivez avec le temps ! Chaque jour vous vivez là où vous êtes, avec le temps qu'il fait. Les journaux, la radio, la télévision vous donnent les prévisions générales du temps pour les heures à venir. La superficie et le relief très varié de notre pays conditionnent une infinité de microclimats. Ce qui vous importe est de connaître le temps qu'il fera dans votre région. Si vous pouvez prévoir le temps, vous profiterez mieux des journées agréables, vous vivrez plus confortablement.

        Une girouette, un baromètre et un peu d'observation vous permettront de connaître les tendances du temps. La marche à suivre est simple. Il vous suffit d'observer la situation du moment : origine du vent, état du ciel et du baromètre ; à l'aide de ces indications, vous trouverez dans cet ouvrage le temps qu'il fera dans les 12 ou 24 heures à venir.

 

Jean Breton - Faire le pluie et le beau temps (1979)

 

n°534
 

       La séparation des deux yeux offre une sorte d'indice binoculaire d'un édifice pour juger des distances. Comme l'efficacité de cette séparation tend à décroître quand l'éloignement augmente, plus l'objet est proche, plus l'effet stéréoscopique est grand ; par conséquent, les choses qui sont proches de nous semblent être plus modelées et posséder plus de relief.

       A 1 mètre, la vue d'une punaise est très différente pour chaque oeil et, par conséquent, apparaît avec trois dimensions ; si nous reculons la punaise à 3 mètres, elle perd une partie de son relief. A 400 mètres, la vue d'un arbre ou d'un édifice reçue par un oeil est presque identique à la vue reçue par l'autre. A cette distance les objets semblent sur un même plan.  

 

Conrad G.Mueller / Mae Rudolph - L'optique (1966) - (sciences)

 

n°533
 

       Gridoux déjeunait sur place, ça lui évitait de rater un client, s'il s'en présentait un; il est vrai qu'à cette heure-là il n'en survenait jamais.Déjeuner sur place présentait donc un double avantage puisque comme nul client n'apparaissait asteure, Gridoux pouvait casser la graine en toute tranquillité. Cette graine était en général une assiette de hachis parmentier fumant que Mado Ptits-pieds lui apportait après le coup de feu, à l'environ d'une heure.

         - Je croyais que c'était des tripes aujourd'hui,dit Gridoux en plongeant pour attraper son litron de rouge planqué dans un coin.

         Mado Ptits-pieds haussa les épaules. Tripes ? Mythe ! Et Gridoux le savait bien.

          - Et le type ? demanda Gridoux, qu'est-ce qu'il branle ?

          - I finit de croûter. I parle pas.

          - Il pose pas de questions ?

          - Rien.

 

Raymond Queneau - Zazie dans le métro (1959) - (roman)

 

n°532
 

       La dignité humaine étant dans l'alliance du sentiment et de la pensée, et le relèvement de l'un par l'autre ou de l'autre par l'une, il est bien honteux aux jeunes gens de courir au-devant de leurs instincts. Mais, que dire d'un quinquagénaire auquel l'âge des réflexions n'en a pas apportées et qui, non content de ressembler aux bêtes, s'en fait gloire comme si la folie et l'ignominie étaient admirables.

        Le monde ne parle de morale que lorsque son intérêt l'exige, mais le ridicule n'est que toléré chez ceux qu'il adopte; or, un acte ridicule est la négation de la dignité humaine. Le monde est-il plus moral qu'on le dit ? Quand Mme Burckardt s'installait à Venise, M. Cecco Baldo était à la mode place Saint-Marc.

 

Max Jacob - Filibuth ou la montre en or (1922) - (conte poético-fantastique)

 

n°531
 

       Un objet qui l'occupa durant ces années-là fut un plant de tomate, rareté botanique issue d'une bouture qu'il avait à grand-peine obtenue d'un spécimen unique apporté du Nouveau Monde. Cette précieuse plante qu'il gardait dans son officine lui inspira de se remettre à ses anciennes études sur le mouvement de la sève : à l'aide d'un couvercle empêchant l'évaporation de l'eau versée sur la terre du pot, et en pratiquant chaque matin de soigneuses pesées, il parvint à mesurer combien d'onces liquides étaient chaque jour absorbées par les pouvoirs d'imbibition de la plante; il tenta plus tard de calculer algébriquement jusqu'à quelle hauteur cette faculté pouvait élever les fluides à l'intérieur d'un tronc et d'une tige.

        Il correspondait à ce sujet avec le savant mathématicien qui l'avait hébergé à Louvain quelque six ans plus tôt. Ils échangeaient des formules. Zénon attendait impatiemment ses réponses. Il commençait aussi à penser à de nouveaux voyages.

 

Marguerite Yourcenar - L'Oeuvre au Noir (1968) - (roman)

 

n°530
 

       En l'an 213 avant notre ère, un empereur chinois exaspéré par les remontrances des lettrés, ordonne de brûler tous les livres. Lorsque sept ans plus tard, la dynastie des Han s'empare de l'Empire, le mal est en grande partie accompli. Les ouvrages restaurés sont-ils très dignes de foi quand ils font remonter à un fabuleux passé la science des ancêtres ? La vieille chronologie chinoise reste encore très mystérieuse.

        Les Chinois prétendent avoir connu la valeur 365,25 jours pour l'année plus de vingt siècles avant notre ère et avoir employé un calendrier où se succédaient trois années de trois cent soixante cinq jours et une de trois cent soixante-six jours. Nous restons sceptiques. Un calendrier lunaire, où douze lunes de vingt-neuf et de trente jours se succédaient, paraît plus probable.

 

Paul Couderc - Le calendrier (QSJ n°208-1946)

 

n°529
 

       Le concept d'espace, qui émane de cette totalité spirituelle, est identique à l'espace des esprits, que la nation occupe dans sa propre conscience et dans celle du monde. Rien n'est en réalité dans la vie politique de la nation qui n'existerait pas en esprit dans sa littérature, rien n'est contenu dans cette littérature pleine de vie et sans rêves, qui ne se réaliserait pas dans la vie de la nation.

        Sur l'homme de lettres, dans ce "paradis des mots"  rayonne une dignité sans pareille. Jusqu'au journaliste, fût-il le plus petit, qui peut se ranger à côté de Bossuet, de La Bruyère. Le maître d'école est compagnon de Montaigne, de Molière et de La Fontaine. Voltaire et Montesquieu parlent encore aujourd'hui pour tous, tous parlent par leur bouche. Ici également le cercle est fermé.

 

Hugo von Hofmannstahl (1874-1929) - Espace spirituel de la nation 

 

n°528
 

       La christianisation de la Gaule ne fut effective qu'à la fin de l'Empire romain. Aucun nom chrétien ne remonte en France au-delà de l'an 400 et les noms de lieux à valeur chrétienne apparaissent seulement à l'époque franque pour prendre leur plein développement à l'époque suivante. Ce furent d'abord des édifices du culte, églises ou chapelles, ermitages ou monastères, qui donnèrent leur nom à l'agglomération qui se créa autour d'eux; mais le principal contingent  des noms religieux fut fourni  par le culte des saints, du XIè au XIIIè siècles.

        Le terme le plus ancien à valeur religieuse est cella qui de "chambre à provision" est passé au sens d'ermitage, puis de sanctuaire : nous le trouvons dès 528 pour La Celle (SM), en 829 pour La Celle-St-Cloud (SO) , en 804 pour Celles  (Hér), et au IXè s. pour La Lacelle (Or) qui offre une curieuse réduplication de l'article.

 

Charles Rostaing - Les noms de lieux - (QSJ n°176-1948)

 

n°527
 

       Le soleil se lève comme à l'accoutumée. Il fait bon ce matin... J'entends un avion. Un gros lourd, sans doute, qui s'est un peu attardé à jeter ses papiers... Mais on dirait qu'ils sont plusieurs, je les distingue vaguement  : trois... six... neuf... douze. Ils volent à moins de 400, ce sont des bi-moteurs à aile haute : pas de Français, peut-être des Anglais.

        Ils rompent leur formation impeccable, un groupe de six tourne autour du terrain, un autre groupe s'en va vers Laon. L'un d'eux a l'air de vouloir atterrir, peut-être un nouveau groupe qui arrive chez nous... Mais pourquoi ne sort-il pas son train ?

 

Guy Bougerol - Ceux qu'on n'a jamais vus (1945) - (récit)

 

n°526
 

       L'anglais de l'Amérique du Nord se distingue surtout de l'anglais de Grande bretagne par la fréquence de certaines expressions argotiques dont une bonne part provient de la minorité noire, de l'usage fréquent de la drogue et d'une déception générale face aux valeurs de la classe moyenne américaine, déception qui conduisit une multitude de jeunes à adopter les moeurs et la tenue de la bohème.

        Comme tant de grandes villes du pays, San Francisco fut un terrain propice au développement d'un nouvel argot parce que deux minorités bohèmes s'y rencontrèrent à la fin des années cinquante et soixante. L'enclave bohème prototype était par tradition Greenwich Village à new York qui, dans une certaine mesure, fut le modèle de la première minorité, une sorte de Greenwich Village neutre qui s'appelle la "Beat Generation". 

 

Hartmut Gedes - San Francisco (1978) - (guide)

 

n°525
 

       La durée est le progrès continu du passé qui ronge l'avenir et qui gonfle en s'avançant. L'amoncellement du passé sur le passé se poursuit sans trêve. Tout entier, sans doute, il nous suit à tout instant : ce que nous avons senti, pensé, voulu, depuis notre première enfance est là, penché sur le présent qui va s'y joindre, pressant contre la porte de la conscience qui voudrait le laisser dehors. Que sommes-nous, en effet, qu'est-ce que notre caractère, sinon la condensation de l'histoire que nous avons vécue depuis notre naissance, avant notre naissance même, puisque nous apportons avec nous des dispositions prénatales ?

        Sans doute que nous ne pensons qu'avec une petite partie de notre passé : mais c'est avec notre passé tout entier, y compris notre courbure d'âme originelle, que nous désirons, voulons, agissons. Notre passé  se manifeste donc intégralement à nous par sa poussée et sous forme tendance, quoiqu'une faible part seulement  en devienne représentation.

 

Henri Bergson - L'évolution créatrice (1907) - (philosophie)

 

n°524
 

       Les changements d'aspect que nous avons observés et qui correspondent à des modifications de la nature des électrodes, nous conduisent à penser que le dispositif a permis de transformer successivement de l'énergie électrique en énergie chimique, puis cette énergie chimique en énergie électrique. Il forme en réalité une pile dont les matières actives sont régénérables quand on la fait fonctionner en cuve à électrolyse réceptrice. On l'a d'abord appelé, pour cette raison, pile secondaire, mais on le nomme actuellement : accumulateur. Le courant qui en fait un générateur est appelé : accumulateur. Le courant qui en fait un générateur ets appelé courant de charge ; celui qu'il débite est appelé courant de décharge.

 

H.Fraudet / F.Milsant - Cours d'électricité (1965)

 

n°523
 

       - Allez où vous voudrez, mademoiselle, dit madame Vauquer, qui vit une cruelle injure dans le choix qu'elle faisait d'une maison avec laquelle elle rivalisait, et qui lu i était conséquemment odieuse. Allez chez la Buneaud, vous aurez du vin à faire danser les chèvres, et des plats achetés chez les regrattiers.

          Les pensionnaires se mirent sur deux files dans le plus grand silence . Poiret regarda si tendrement mademoiselle Michonneau, il se montra si naïvement indécis, sans savoir s'il devait la suivre ou rester, que les pensionnaires, heureux du départ de mademoiselle Michonneau, se mirent à rire en se regardant.

      - Xi, xi, xi, poiret lui cria le peintre. Allons, houpe là, haoup !

 

Honoré de Balzac - Le père Goriot (1842) - (roman)

 

n°522
 

       Neptune a pour fonction de vivre la transcendance, de la concrétiser. Neptune "sent"  ce qui échappe aux autres, l'au-delà des apparences, l'irrationnel, les vibrations subtiles, les courants qui passent ou non. Neptune est le médium, l'artiste ou le mystique en prise directe  sur l'inconnu, l'invisible, l'universel.

        La carence de R porte à se suffire de ce que l'on ressent, à ne pas avoir nesoin d'exprimer la richesse des perceptions ou à les exprimer autrement que verbalement, à avoir du mal à se polariser sur un objectif précis  et à court terme, à être indifférent au quotidien, au social.

 

Françoise Hardy - Entre les lignes, entre les signes (1986) - (astrologie)

 

n°521
 

       Il ne comprenait pas clairement cette chasse. Il avait attaqué le matin vers quatre heures et demie par le chemin des Romains, il faisait encore noir et très froid. Le brame qui avait dû être incessant pendant la nuit durait encore ; les mugissements répercutés par les échos retentissaient ça et là, se relançant l'un l'autre comme font parfois les aboiements  des chiens dans les villages au coeur de la nuit, déclenchés lorsqu'ils s'apaisent par un aboi vif et clair, toujours le même, comme un signal.

        Le meneur de jeu était le cerf roux, qu'on pouvait situer en haut, beaucoup plus loin que le mirador  où il était la veille, à droite du deuxième fourré et sans doute même à droite du chemin qui montait entre le fourré et la forêt. Il y avait dans son meuglement longuement prolongé sur la plus basse note quelque chose de désespéré.

 

Pierre Moinot - Le guetteur d'ombre (1984) - (roman)

 

n°520
 

        "L'imagination au pouvoir" avait été un des maîtres mots de mai 68. Formule jaillie spontanément du fond même d'une révolte instinctuelle et qui pourtant annonce avec une logique inexorable l'évolution ultérieure du gauchisme, tout tourné qu'il était alors vers des utopies politiques. Dans la mesure, en effet, où le mascaret révolutionnaire, qui avait remonté le courant politique avec une rare impétuosité, se retirait à nouveau, ou voyait se développer une esthétisation progressive du phénomène gauchiste.

           La défaite politique, provisoire peut-être mais néanmoins évidente à l'heure actuelle, se trouve plus que compensée par une victoire de plus en plus nette dans le domaine des arts et des lettres. La domination culturelle de la bourgeoisie et de ses valeurs est ainsi battue en brèche par une contre-culture qui lie la profanation, ou, pour reprendre le terme cher à Herbert Marcuse, la "désublimation" des valeurs artistiques et bourgeoises aux conquêtes d'une imagination redevenue créatrice grâce à l'abandon de critères pré-établis.  

 

Henri Arvon - Le gauchisme (QSJ n°1587-1974)

 

n°519
 

       Il y a dans les lettres deux grandes lignées familiales, la famille egotiste - ou faut-il dire nombriliste? -  et la famille fictionniste. Les premiers ne peuvent parler que d'eux-mêmes. Sous les dehors les plus divers, qu'il s'agisse de Jules César, des cours de la Bourse, de la pluie ou du beau temps, c'est toujours d'eux-mêmes qu'ils nous entretiennent. Ils ne peuvent pas être vraiment romanciers, selon moi, car il n'y a de vrai roman que peuplé de personnages nombreux, différents à la fois les uns des autres et de l'auteur, et dont aucun n'occupe l'avant-scène au point d'éclipser les autres. A cette définition répondent les romans de Balzac, de Hugo, de Dumas, de Zola, et même la Recherche de Marcel Proust. Mais Montaigne, Rousseau, Chateaubriand, et aujourd'hui François Nourissier, qu'ils cherchent ou non à nous donner le change, ne font eux qu'oeuvre égocentrique.

        S'agissant d'André Gide, il ne fait pas de doute que toute son oeuvre ne vise qu'à tenter d'éclaircir et d'épuiser, toujours vainement bien entendu, le mystère de la personnalité d'André Gide. Mais une réserve considérable doit être aussitôt formulée car l'égotisme de Gide ne ressemble nullement à l'égoïsme. Grand bourgeois fortuné, cultivé et esthète, André Gide n'a cessé par une série d'engagements graves de prendre des risques et de compromettre sa réputation, sa liberté et même sa vie pour des causes totalement désintéressées.

 

Michel Tournier - Le vol du vampire (1981) - (essai)

 

n°518
 

       Nous arrivions sur le plateau du jas de Baptiste, et Lili me conduisit sur le bord de la barre, le long de laquelle il avait l'intention de tendre nos pièges. Comme je tenais toujours ma tête baissée, je ne vis pas le payasge, mais mon regard dépassa soudain le bord de l'à-pic, et plongea tout droit dans le vallon.

        A travers les sommets de la pinède inférieure, je vis soudain, dans un espace libre, sur les ramilles sèches, une longue chose jaune et verte, toute ronde, et aussi épaisse que ma cuisse, le long de laquelle glissaient de lentes ondulations. J'ouvris mes yeux si grands que les larmes séchées tiraient la peau de mes pommettes... La chose était aussi longue qu'un homme, et pourtant, sur ma droite, je n'en voyais pas le bout, car elle sortait d'une épaisse broussaille.

 

Marcel Pagnol - Le temps des secrets (1960) - (souvenirs d'enfance)

 

n°517
 

       Bernard est allé voir son ami le Commandant C... , précepteur de S.A.I. Makonen, le jeune frère du prince Asfaou. Je suis seul à la maison lorsque Tageyn arrive. Je considère non sans perplexité ce quadragénaire de bronze poli, ployé en courbettes, dont va dépendre notre succès ou notre échec. C'est un Abyssin. Faut-il se fier ou non à son regard brillant ? Quelles pensées courent derrière le front bas, que presse une toison crépue et courte ?

        Quelle est la sincérité de ce sourire figé qui lui fixe les joues au plissé ? Toute présentation de serviteur à maître en Ethiopie commence par cette séance  de soumission niaise, dont on ne déduit rien. Passé ce premier contact, on peut essayer de serrer l'analyse.

 

François Balsan - Poursuite vers le Nil blanc (1947)

 

n°516
 

       Mais ce soir, non plus, je ne me sens pas en forme. J'ai même du mal à tourner mes phrases. Je parle moins bien, il me semble, et mon discours est moins sûr. Le temps, sans doute. On respire mal, l'air est si lourd qu'il pèse sur la poitrine. Verriez-vous un inconvénient, mon cher compatriote, à ce que nous sortions pour marcher un peu dans la ville? Merci.

        Comme les canaux sont beaux, le soir ! J'aime le souffle des eaux moisies, l'odeur des feuilles mortes qui macèrent dans le canal  et celle, funèbre, qui monte des péniches pleines de fleurs. Non, non, ce goût n'a rien de morbide, croyez-moi. Au contraire, c'est, chez moi, un parti pris. La vérité est que je me force à admirer ces canaux.

 

Albert Camus - La chute (1956) - (récit)

 

n°515
 

       Dès lors, la glace était rompue. Pendant que ma grand-mère allait et venait dans la maison , ma mère me demanda des nouvelles de Paris, me parla de la Comédie, me demanda ce que devenaient des gens qu'elle avait connus autrefois. Je la mis au courant, je potinai, presque brillamment, lui disant tout le bien que je pense des illustres sociétaires, l'amusant par des tas de détails, etc. Je ne cessais pas de me demander, tout en bavardant, ce qu'elle pouvait bien penser de moi.

       Après le dîner, ma grand-mère se couchant pour se reposer de toutes ses veilles avant notre arrivée, ma mère et moi allâmes nous asseoir dans la chambre de Fanny. Il y avait là avec nous la garde et la petite bonne. Ma pauvre tante, qui devait mourir le lendemain, ne cessait pas de gémir, râlant même déjà un peu.

 

Paul Léautaud - Le petit ami (1903) - (souvenirs)

 

n°514
 

       Eux, cependant, n'ont regardé d'abord que passagèrement entre leurs paupières qu'ils n'ouvrent qu'à demi, sous leurs couvertures, tournés vers le mur, encore serrés l'un contre l'autre, dans les deux lits ; ils voient le jour, puis ils ne veulent plus le voir et ne le voient plus, puis le voient de nouveau ; ils voient que le soleil est venu, qu'il entre ; ils ne veulent plus voir le soleil, ils n'osent pas, ils y sont forcés. Et, Clou, là-bas, pendant ce temps, toujours :

       " Venez m'aider... Il n'y a personne. Il n'est pas là... Je vous assure qu'il n'est pas là. " Pendant qu'ils font encore un essai, ouvrent les yeux tout grands, tournent la tête, voient le beau jour, se voient l'un l'autre...

 

C.-F. Ramuz - La grande peur dans la montagne (1925) - (roman)

 

n°513
 

       De son côté, le baron, admirant dans Mme Marneffe une décence, une éducation, des manières, que ni Jenny Cadine, ni Josépha, ni leurs amies ne lui avaient offertes, s'était épris pour elle, en un mois, d'une passion de vieillard, passion insensée, qui semblait raisonnable. En effet, il n'apercevait là ni moquerie, ni orgies, ni dépenses folles, ni dépravation, ni mépris des choses sociales, ni cette indépendance absolue qui, chez l'actrice et chez la cantatrice, avaient causé tous ses malheurs. Il échappait également à cette rapacité de courtisane comparable à la soif du sable. Mme Marneffe, devenue son amie et sa confidente, faisait d'étranges façons pour accepter la moindre chose de lui.

 

Honoré de Balzac - La cousine Bette (1846) - (roman)

 

n°512
 

       On ne pourrait exactement fixer la date à laquelle le Jeu de Dés fit son apparition sur le globe terrestre. Homère en parle dans l'Odyssée et on a retrouvé dans des cercueils égyptiens antérieurs de deux siècles au chantre d'Ulysse, de petits cubes d'ivoire, percés de trous, qui font remonter le Jeu de Dés aux premiers jours de la civilisation.

        La tunique sans couture du Christ fut jouée aux dés par les soldats qui montaient la garde près de la croix. Au Moyen- Age, les dés furent en honneur et le métier de "décier" (fabricant de dés) passait pour être fort lucratif. Il y eut même, dans les grandes villes, des Académies ou Ecoles de Jeux de Dés appelées Scholae deciorum .

 

Pierre Manaut - Les Jeux de Dés (1953)

 

n°511
 

       Les sentences de la Cour suprême des Etats-Unis ont force de loi sur l'ensemble du territoire, mais pour cette décision, la Cour a été divisée (cinq juges contre quatre) et fragmentée, à tel point que les neuf juges ont expliqué leur propre opinion et leur vote à la suite  de la sentence : les quatre juges nommés par le président Nixon votèrent contre l'abolition, alors que les cinq autres juges, pour l'abolition, ne partageaient pas des vues identiques  puisque deux seulement étaient favorables à l'abolition totale.

        Ces dissensions laissent une certaine latitude au Congrès et surtout aux Etats pour revenir sur cette décision. En fait, la Cour suprême ne s'est pas prononcée sur le principe de la peine de mort, mais sur la manière arbitraire et disparate dont elle était appliquée dans les différents Etats. Et, une fois la décision rendue, un mouvement en faveur de la peine capitale soutenue par le président Nixon réapparut. 

 

Laurence Thibault - La peine de mort en France et à l'étranger (1977) - (dossier)

 

n°510
 

       Le gosse, l'air malin, hélas ! oreilles écartées, épi sur le sommet du crâne, l'avait regardé sans répondre. Pujol prenait conscience de l'incroyable aspect qu'était sans doute le sien : le chapeau aux plumes rouges était resté sur sa tête, ou il y avait remis inconsciemment ; sa barbe n'était rasée que d'un côté, et le sang coulait sur sa combinaison blanche.

        - Qui c'est, dis ?

       Il s'était approché du gosse, qui reculait. Menacer n'eut servi de rien. Et plus de chewing-gum.

        - Les républicains ou les fascistes ?

        On entendait un bruit lointain de torrent, et des cris de corneilles qui se poursuivaient.

        - Ici, avait répondu le gosse, regardant l'avion, y a de tout : des républicains et des fascistes.

 

André Malraux - L'espoir (1937) - (roman)

 

n°509
 

       Les représentations sensibles sont dans un flux perpétuel; elles se poussent les unes les autres comme les flots d'un fleuve et, même pendant le temps qu'elles durent, elles ne restent pas semblables à elles-mêmes. Chacune d'elles est fonction de l'instant précis où elle a lieu. Nous ne sommes jamais assurés de retrouver une perception telle que nous l'avons éprouvée une première fois; car si la chose perçue n'a pas changé, c'est nous qui ne sommes plus le même homme.

        Le concept, au contraire, est comme en dehors du temps et du devenir; il est soustrait à toute cette agitation; on dirait qu'il est situé dans une région différente de l'esprit, plus sereine et plus calme. Il ne se meut pas de lui-même par une évolution interne et spontanée; au contraire, il résiste au changement.

 

Emile Durkheim - Formes élémentaires de la vie religieuse (1912)

 

n°508
 

       Les figurines en terre cuite que l'on plaçait dans les tombeaux comme par le passé, nous donnent une image vivante de cette époque. Elles représentent de nombreux types ethniques étrangers: des chameliers, des palefreniers, envoyés avec les chevaux du tribut, des danseuses, des noirs d'Afrique, des initiés de diverses religions.

       Les motifs décorant les gourdes des pèlerins témoignent de fortes influences du Proche-Orient ; l'art boudhique s'inspire directement de l'Inde goupta. Il reste très peu de vestiges architecturaux de la période T'ang, hormis des pagodes octogonales en brique ou en pierre.

 

Everard M. Upjohn - Les arts de l'Orient et de l'Extrême-Orient (1949)

 

n°507
 

       Les frères-pareils sont retombés chacun dans son moule, qui est son frère-pareil. Mais cette plage n'est pas le lieu des amours ovales. Nous nous levons d'un seul mouvement. Nous sentons sous nos pieds des touffes piquantes de varech désséché, et lorsque nous trébuchons sur l'un de ces paillassons nous découvrons sa face humide d'où sautillent des puces de mer.

        La passerelle. Le sentier. La Cassine. Tout dort encore, si ce n'est que l'un des dortoirs de Sainte-Brigitte est faiblement allumé. La cambuse. Nos vêtements tombent de nous. L'oeuf. Nous nous enlaçons tête-bêche riant de nous trouver aussi salés. La communion séminale sera-t-elle consommée ou le sommeil aura-t-il raison de notre rituel ?

 

Michel Tournier - Les météores (1975) - (roman)

 

n°506
 

       Louis Jouvet, rencontré dans le hall est navré. D'abord, Madeleine Ozeray ne veut pas rentrer à Paris. Petite fille elle a connu les horreurs de l'invasion. Elle ne veut pas "les" voir. Ensuite, on interdit le théâtre de Giraudoux et celui de Jules Romains, ses plus beaux rôles. Alors Cortot, toujours bon frère, leur obtient une tournée en Amérique du Sud.

        On nous passe des tracts jetés par les Anglais. L'un dit : "De Gaulle n'est pas, comme on vous le raconte, un traître. C'est un bon Français qui veut sauver son pays. Les Américains lui donnent tout leur appui."  L'autre : "Nous allons venir bombarder Paris. Prenez avec vous trois jours de vivres. Un avion-sirène vous avertira."

 

Maries-Thérèse Gadala - A travers la grande grille (mai40-oct.41) (1946) - (journal)

 

n°505
 

       - Monsieur, je ne le saurais affirmer ; mais je le suppose. Les alentours de ce château sont particulièrement surveillés ; des agents d'une police spéciale sans cesse y rôdent. Pour ne point éveiller les soupçons, ils se présentent sous les revêtements les plus divers. Ces gens sont si habiles, si habiles ! et nous si crédules, si naturellement confiants ! Mais si je vous disais, Monsieur, que j'ai failli tout compromettre en ne me méfiant pas d'un facchino sans apparence, à qui j'ai simplement, le soir de mon arrivée, laissé porter mon modeste bagage, de la gare au logement où je suis descendu. Il parlait français, et bien que je parle l'italien couramment depuis mon enfance, vous auriez éprouvé sans doute vous-même cette émotion, contre laquelle je n'ai pas su me défendre, en entendant sur terre étrangère parler ma langue maternelle... Eh bien, ce facchino...

        - Il en était ?

        - Il en était.

 

André Gide - Les caves du Vatican (1922) - (sotie)

 

n°504
 

       Au sujet de l'âge, il est fréquent d'entendre dire que les personnes âgées sont plus sujettes à la constipation que les jeunes. A ce propos les docteurs Conte et Bourlière rapportent diverses observations : " Chez 133 sujets, de 60 à 83 ans, Portis relève 41 constipés habituels et 10 constipés occasionnels. De même Humphry, sur 900 sujets de plus de 80 ans, en retrouve 31% se plaignant de constipation. "

       Mais cette proportion, au premier abord impressionnante, se révèle analogue si on interroge systématiquement des sujets plus jeunes, des citadins sédentaires. La plupart des sujets âgés constipés observés par Sorter l'étaient en réalité depuis longtemps, la rareté des selles s'étant seulement accentuée à partir de la soixantaine. Il n'est donc pas sûr que l'âge soit un facteur de constipation.

 

Eric Nigelle - Comment défendre son intestin ou le rééduquer (1975)

 

n°503
 

       Il y avait cinq ans que cette belle femme était veuve. Jamais elle n'avait eu d'enfants ; elle les détestait, sorte de petite dureté qui, dans une femme, prouve toujours l'insensibilité : aussi pouvait-on assurer que celle de Mme de Clairwill était à son comble. Elle se flattait de n'avoir jamais versé une larme, de ne s'être jamais attendrie sur le sort  des malheureux. Mon âme est impassible, disait-elle ; je défie aucun sentiment de l'atteindre, excepté celui du plaisir. Je suis maîtresse des affections de cette âme, de ses désirs, de ses mouvements.

        Chez moi tout est aux ordres de ma tête ; et c'est ce qu'il y a de pis, continuait-elle, car cette tête est bien détestable. Mais je ne m'en plains pas : j'aime mes vices, j'abhorre la vertu ; je suis l'ennemie jurée de toutes les religions, de tous les dieux ; je ne crains ni les mots de la vie, ni les suites de la mort ; et quand on me ressemble, on est heureux.

 

Marquis de Sade - Les prospérités du vice (1800) - (roman)

 

n°502
 

       En se bornant à nous donner des images, rien que des images qui, au lieu de se succéder, s'associent, s'emboîtent se catapultent, se chevauchent, se mêlent, l'auteur brouille la réalité que ces images sont chargées d'exprimer, ruine cette réalité en tant que support. Quelle est la part ici de l'inventaire objectif, de celui du souvenir, de celui du rêve, de l'hallucination ? On se trouve placé devant un jeu de miroirs, sans doute bien réels, mais qui renvoient des images, et ne les produisent pas.

        Robbe-Grillet aboutit au résultat exactement contraire de celui qu'était chargé de produire sa théorie. Cette défaite d'un théoricien controversé est la victoire d'un romancier. Robbe-Grillet a fini par convenir qu'objectivité et subjectivité formaient les deux faces complémentaires de sa manière d'appréhender le monde et que l'excès de l'une pouvait se retourner en l'autre. 

 

Maurice Nadeau - Le roman français depuis la guerre (1970) - (essai)

 

 
n°501
 

       Robinson se tait, accablé. Il est sûr que ses yeux ne l'ont pas trompé. Il a bel et bien pris Vendredi en flagrant délit de fornication dans la terre de Speranza. Mais il sait aussi que, depuis longtemps déjà, il lui faut interpréter les faits extérieurs, aussi indiscutables soient-ils, comme autant de signes superficiels d'une réalité profonde et encore obscure en voie de gestation. En vérité Vendredi répandant sa semence noire dans les plis de la combe rose par esprit d'imitation ou par facétie, c'est un fait accidentel qui relève de l'anecdote au même titre que les démêlés de la Putiphar avec Joseph.

       Robinson sent se creuser de jour en jour un hiatus entre les messages bavards que la société humaine lui transmet à travers sa propre mémoire, la Bible et l'image que l'une et l'autre projettent sur l'île, et l'univers inhumain, élémentaire, absolu, où il s'enfonce et dont il cherche en tremblant à démêler la vérité.

 

Michel Tournier - Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967) - (roman)

 

n°500
 

       C'est assez curieux, la chance a voulu que deux pâtissiers se trouvent l'un vis à vis de l'autre. Au premier étage gauche loge une petite demoiselle. D'habitude elle se cache derrière une jalousie  couvrant le carreau où elle est assise. La jalousie est d'une étoffe très mince, et celui qui connait la jeune fille, ou qui l'a vue souvent, s'il a de bons yeux, pourra aisément reconnaître tous ses traits. Tandis que pour celui qui ne la connait pas et qui n'a pas de bons yeux, elle n'est qu'une silhouette sombre.

       Je suis plutôt dans ce cas, au contraire d'un jeune officier qui tous les jours, à midi précis, fait son apparition dans ces parages et regarde ladite jalousie. C'est elle, au fond, qui d'abord a attiré mon attention sur cette belle communication télégraphique. Les autres fenêtres n'ont pas de jalousies, et celle qui, toute solitaire, ne cache qu'un seul carreau, indique généralement que quelqu'un se trouve derrière elle.

 

Soeren Kierkegaard - Journal du séducteur (1843)

 

n°499
 

       Il y a d'ailleurs beaucoup de cas où le temps de l'objet est succession pure sans localisation temporelle. Si je me représente la course d'un centaure ou une bataille navale, ces objets n'appartiennent à aucun moment de la durée. Ils ne sont ni passés ni futurs ni surtout présents. Il n'y a de présent que moi réel en tant que je me les représente.

       Pour eux, sans attaches, sans rapports temporels avec aucun autre objet ni avec une durée propre, ils se caractérisent seulement par une durée interne, par le pur rapport avant-après, qui se limite à marquer la relation des différents états de l'action. Ainsi le temps des objets irréels est lui-même irréel.

 

Jean-Paul Sartre - L'imaginaire (1940) - (essai philosophique)

 

n°498
 

       Ils sont rentrés tard tous les trois, Bruno le dernier. Ils ont trouvé l'armoire blanche de la cuisine repeinte de frais. J'ai dit : "Elle me faisait honte." J'avais honte, en effet, depuis quelques heures. La soupe-au-lait chez moi tourne très vite ; mes rognes, immanquablement,  me retombent dessus et c'est même un des rares traits de mon caractère que j'apprécie un peu. J'ai réfléchi le pinceau en main.

       J'ai réfléchi, laissant goutter sur le carrelage des étoiles de Ripolin qu'il m'a fallu nettoyer, ensuite, à genoux. Bonne posture pour un pénitent. Il n'y a pas de doute, comme l'escapade de Bruno (et la phrase qui pour moi en résume le sens : tu m'aimes moins ), comme le bain forcé d'Anetz (et l'apostrophe de Mamette : Vous sautez sur Bruno, qui sait nager ), ceci et un avertissement. J'ai longtemps ignoré qu'il était devenu mon préféré. 

 

Hervé Bazin - Au nom du fils (1960) - (roman)

 

n°497
 

       Mirelha et la Miugrana ont fait accéder leurs auteurs, à travers un malheur vécu, à l'illumination : Mireille sacrifiée, Zanie perdue, Mistral et Aubanel aperçoivent plus clairement leur destin poétique. C'est ainsi que Mistral se découvre poète national et il va concevoir, en lui donnant son deuxième volet, le diptyque Mireille-Calendal.

        Le sacrifice de l'héroïne a créé une Provence élargie dans le temps et dans l'espace, plus vraie que la Provence réelle de 1830 : le pays de Calendal. La Provence maritime et alpine, la Provence historique sont parcourues en tous sens par le nouveau héros. Le Pan-Occitanisme de Mistral alimenté par l'amitié catalane grâce à Victor Balaguer, se donne libre cours.

 

Jean Rouquette - La littérature d'Oc (QSJ n°1039-1968)

 

n°496
 

      Etranges images. Elles représentaient une foule de choses. Pas des choses vraies, d'autres qui leur ressemblaient. Des objets en bois qui ressemblaient à des chaises, à des sabots, d'autres objets qui ressemblaient à des plantes. Et puis deux visages : c'était le couple qui déjeunait près de moi, l'autre dimanche, à la brasserie Vézelise.

       Gras, chauds, sensuels absurdes, avec les oreilles rouges. Je voyais les épaules et la gorge de la femme. De l'existence nue. Ces deux-là, ça me fit horreur brusquement, ces deux-là continuaient à exister quelque part, au milieu de quelles odeurs ? ... Je haïssais cette ignoble marmelade. 

 

Jean-Paul Sartre - La nausée (1938) - (roman)

 

n°495
 

       Les intentions très subtiles de Michel Butor aboutissent ici à un impressionnisme exacerbé. Il rappelle celui de certains textes de Blaise Cendrars, cet enivrement de la vitesse, d'une visite rapide du monde, un univers de panneaux publicitaires, de néon, un monde lu en lambeaux... On parvient au point où la lecture devient difficile, où la "traduction" et la communication du texte se font impossibles : Mobile ne signifie rien pour qui n'a pas visité à trois cents à l'heure les Etats-Unis...

        Dans ce texte très élaboré, mais sans complaisance et sans "pédagogie" , Michel Butor a voulu traduire directement, brutalement, une expérience incommunicable. Il refuse d'initier le lecteur au monde qu'il découvre, car il veut précisément, exprimer le choc que produit cette découverte.

 

R-M Albérès - Michel Butor (1964)

 

n°494
 

       Adolf Hitler, irrationnel, contradictoire, complexe, est un homme dont on ne peut prévoir les actes : de là son pouvoir et son danger. Pour des millions d'honnêtes Allemands, il est sublime, adorable ; il les remplit d'amour, de crainte et d'extase nationale. Pour beaucoup d'autres Allemands, il est étriqué et ridicule, c'est un charlatan, un hystérique qui a réussi, un démagogue menteur. Quelles sont les raisons de ce paradoxe ? Quelles sont les sources de son extraordinaire pouvoir ?

       Ce petit bonhomme avec ses moustaches à la Charlot, excitable, dormant mal, qui est la tête du parti nazi, commandant suprême de l'armée et de la marine allemandes, chef de la nation allemande, créateur, président et chancelier du IIIè Reich, est né en Autriche en 1889. Il n'est pas allemand de naissance. Voilà qui est très important, car son nationalisme s'en trouva très tôt enflammé. Il contracta le patriotisme implacable de l'homme de la frontière, de l'exilé.

 

John Gunther - Les pilotes de l'Europe (1936)

 

n°493
 

       Cependant, si cette technique a pour elle l'avantage de la simplicité, elle est lourde (solidaire d'une terrible inertie de travail dès l'instant qu'il s'agit de la mise en mouvement de pièces mécaniques, ce qu'on doit toujours éviter dans les techniques électroniques), faisant appel à des appareils compliqués et impotents, inacceptables si l'on entend réaliser des cerveaux qui devront être dotés de plusieurs centaines de mémoires.

       Avec l'avènement de l' E.N.I.A.C. , les constructeurs furent ainsi, dès le début, amenés à concevoir une méthode plus rationnelle, avec le recours aux mémoires sous ultra-sons. Les nombres étant représentés, nous le savons,  par des suites d'impulsions, l'idée consiste à contraindre ces suites à circuler indéfiniment en circuit fermé jusqu'au moment où on décidera de les utiliser.

 

Albert Ducrocq - Appareils et cerveaux électroniques (1952)

 

n°492
 

       Précédé de conversations entre les deux tendances, le congrès de 1953 marque un premier rapprochement : Tessier s'en va, Bouladoux le remplace, Georges Levard devient secrétaire général. Un compromis sur les structures, qui améliore la démocratie à l'intérieur de la centrale, est adopté par les délégués. Mais la réconciliation est de courte durée. L'attitude de la direction pendant les grandes grèves d'août est jugée sévèrement par la minorité, et les polémiques reprennent.

       Au congrès de 1955, les minoritaires sont exclus du ureau ; à celui de 1957, les heurts sont particulièrement durs. "Quel socialisme défendez-vous, lance Bouladoux à la minorité. Celui de Staline, de Kadar ou de Guy Mollet ?" A quoi il est aussitôt rétorqué  : "Et quelle morale chrétienne, celle de Franco, d'Adenauer ou de Salazar ?" Malgré la violence des attaques menées contre elle, l'aile gauche maintient ses forces.

 

Lucien Rioux - Clefs pour le syndicalisme (1972) - (essai)

 

n°491
 

       Pour tenir la distance sans éprouver de défaillance, il est nécessaire de prendre un petit déjeuner abondant : café, thé, confiture, fromage, oeufs, galettes. Pas de restriction. Manger jusqu'à l'empiffrement. Au "déjeuner", par contre, se contenter de fruits secs, de chocolat. Se munir de choses légères, sucrées, énergétiques. Ne pas s'alourdir, se laisser prendre au traquenard d'une lente digestion.

       Plus le marcheur est rapide, plus sa digestion est lente. Le malheureux sera victime, des après-midi durant, de renvois de saucisson, de sardines, de relents de charcuterie ou de conserves plus ou moins magouillées. Saucissoner, voilà le mal. C'est pire que de s'en mettre plein la panse.

 

Jacques Lanzmann - Fou de la marche (1985)

 

n°490
 

       De nombreux intellectuels jugent la télévision comme le cinéma, en la séparant des normes du loisir dans lequel elle s'insère. Ils analysent le contenu des émissions du point de vue d'une conception absolue de la Culture avec un grand C. Lorsqu'on cherche les fondements de cette conception plus ou moins explicite, on les trouve dans le système de valeurs et de connaissances qui est dispensé à une élite pendant le temps des études universitaires.

       Par rapport à cette "haute culture" , le contenu de la télévision apparaît mineur. Dans cette perspective, toute culture de divertissement se voit attribuer un caractère plus ou moins "décadent" . Huizinga a déjà critiqué ce point de vue. Dès 1930, il accusait la culture universitaire d'origine gréco-hébraïco-latine d'être restée étrangère aux valeurs du jeu.  

 

Joffre Dumazedier - Vers une civilisation du loisir ? (1962) - (essai)

 

 
n°489
      

      En vérité, j'aurais été curieux de rencontrer cette créature de rêve et de la traiter comme elle le mérite. Quelle femme est-ce donc que celle qui se prête à une telle manoeuvre ? Est-ce une niaise enfant  à qui l'on a fait la leçon, ou quelque effrontée qu'on n'a eu que la peine de payer et de mettre en campagne ? Mais il faut l'âme d'un plat valet pour n'avoir jugé digne de donner dans ce piège un instant.

       Et pourtant elle ressemble à celle que j'aime... et moi-même, quand je la rencontrais voilée, je crus reconnaître et sa démarche et le son si pur de sa voix... Allons, il est bientôt six heures de nuit, les derniers promeneurs s'éloignent vers Sainte-Lucie et vers Chiaia, et les terrasses des maisons se garnissent de monde... A l'heure qu'il est, Marcelli soupe gaiement avec sa conquête facile. Les femmes n'ont d'amour que pour ces débauchés sans coeur.

 

Gérard de Nerval - Les Filles du Feu (1854)

 

n°488
 

       En sortant de chez le surveillant général il se sentait de taille et d'humeur à saccager ce monde injuste. Ces colonnes dans la cour des cadets, ah! s'il se fût arc-bouté contre elles, il les eût tel Samson fait s'écrouler.  "Toujours les mêmes !". Toujours les mêmes à sortir premier, à réussir leurs examens, à serrer la main des prof' ! Toujours les mêmes qu'on citait en exemple ! Incapables de grimper à la corde lisse ou de dessiner le buste en plâtre de Marc-Aurel, bien sûr !

       Mais la gymnastique et le dessin, "ça ne compte pas ! Il se prit à détester les bons élèves : ceux qui vont à la Saint-Charl' et président des conseils d'administration et meurent munis des sacrements de l'Eglise ! Toujours les mêmes : "les bons à droite" à droite de Charlemagne, du Bon Dieu, du proviseur ! Toujours les mêmes !

 

Gilbert Cesbron - Notre prison est un royaume (1952) - (roman)

 

n°487
 

       Etrange folie ou intensité de l'âme, du désir ! Je supprime pour moi-même ce qu'au même moment j'atteins. Aujourd'hui, par exemple, j'attendais une lettre de X..., une seule, je ne dis pas seulement que j'attendais une lettre, je ne taisais rien d'autre depuis trois jours que de l'attendre ; rien ne comptait qu'elle, rien ne m'importait, rien ne pouvait m'attrister que de ne pas la recevoir ni me porter au comble de la joie que de la sentir là présente, quelle qu'elle dût être! Eh bien ! cette lettre qu'on venait de me remettre en même temps que trois autres, seule je ne la vis pas.

        Je lus lentement les trois autres avec un secret désespoir de l'absence de celle-là seule qui m'eût intéressé et ce n'est que longtemps plus tard que je l'aperçus où personne ne l'avait déposée que moi, sans que j'eusse réussi à la voir. Mon désir, l'intensité de mon désir me la cachait, tant il est vrai que trop d'âme nous dérobe les choses.

 

Marcel Jouhandeau - Algèbre des valeurs morales (1935) - (essai)

 

n°486
 

       Quand le chanvre est arrivé à point, c'est à dire suffisamment trempé dans les eaux courantes et à demi séché à la rive, on le rapporte dans la cour des habitations; on le place debout par petites gerbes qui, avec leurs tiges écartées du bas et leurs têtes liées en boules,ressemblent déjà passablement le soir à une longue procession de petits fantômes blancs, plantées sur leurs jambes grêles, et marchant sans bruit le lng des murs.

        C'est à la fin de septembre, quand les nuits sont encore tièdes, qu'à la pâle clarté de la lune on commence à broyer. Dans la journée le chanvre a été chauffé au four; on l'en retire, le soir, pour le broyer chaud. On se sert pour cela d'une sorte de chevalet surmonté d'un levier en bois, qui, retombant sur des rainures, hache la plante sans la couper.

 

George Sand - la Mare au Diable (1846) - (roman)

 

n°485
 

       L'enseignement des devoirs familiaux servira d'accompagnement à celui du patriotisme. Le maître n'aura pas de peine à montrer comment, dans le milieu restreint de la famille, les sentiments réciproques créent entre les parents et les enfants, les frères et les soeurs, des liens et des obligations solides. A moins de circonstances anormales, nous sentons fortement que la famille est le milieu dans lequel nous vivons pleinement. L'école n'a qu'à confirmer ces sentiments en les éclairant.

        Mais il y a plus. Par eux, l'enfant prend déjà conscience de la solidarité qui réunit tous les individus d'un même groupe. On ne manquera pas d'attirer son attention sur l'importance de la famille pour la prospérité  et la vie même de la Patrie, sur les devoirs impérieux qui en résultent, sur celui, notamment, pour chaque adulte, de fonder une famille et d'y entretenir comme une flamme sacrée.

 

F.Alengry - La philosophie du Maréchal Pétain (1943)

 

n°484
 

       Je parle de l'écrivain français, le seul qui soit demeuré un bourgeois, le seul qui doive s'accommoder d'une langue que cent cinquante ans de domination bourgeoise ont cassée, vulgarisée, assouplie, truffée de "bourgeoisismes" dont chacun semble un petit soupir d'aise et d'abandon. L'Américain, avant de faire des livres, a souvent exercé des métiers manuels, il y revient; entre deux romans, sa vocation lui apparaît au ranch, à l'atelier, dans les rues de la ville, il ne voit pas dans la littérature un moyen de proclamer sa solitude, mais une occasion d'y échapper.

        Il écrit aveuglément par un besoin absurde de se délivrer de ses peurs et de ses colères, un peu comme la fermière du Middle West écrit aux speakers de la radio new-yorkaise pour leur expliquer son coeur ; il songe moins à la gloire qu'il ne rêve de fraternité, ce n'est pas contre la tradition mais faute d'en avoir une qu'il invente sa manière et ses plus extrêmes audaces, par certains côtés, sont des naïvetés. 

 

Jean-Paul Sartre - Qu'est-ce que la littérature? (1948) - (essai)

 

n°483
 

       Walter se rendit à Fleet Street aux bureaux du Monde Littéraire , se sentant sinon précisément heureux, mais calme tout au moins, calme de la certitude que tout était maintenant arrangé ; tout, car au cours de l'éruption d'émotion de la nuit dernière, tout était venu à la surface. D'abord, il ne reverrait plus Lucy, plus jamais ; cela,  c'était définitivement réglé et promis, pour son bien, autant que pour celui de Marjorie.

        Et enfin, il demanderait une augmentation à Burlap. Tout était arrangé. Le temps lui-même semblait le savoir. C'était un jour de brume blanche tenace, si intrinsèquement calme que tous les bruits de Londres juraient  avec cette tranquillité. La circulation rugissait et se précipitait, mais sans parvenir à toucher au calme, au silence essentiel de la journée.

 

Aldous Huxley - Contrepoint (1928) - (roman)

 

n°482
 

       Il faut laisser à Klepp ceci : il a su garder ouverts les accès de toutes les opinions confessionnelles. Sa prudence, sa lourde chair luisante et son humour qui vit de hasards lui ont fourni une recette astucieuse pour mêler au mythe du jazz les enseignements de Marx.

        Si, un jour, un prêtre orienté à gauche, genre prêtre-ouvrier, traversait sa route et qu'il entretint une discothèque riche en musique de Dixieland, on verrait alors un marxiste  jazzomane recevoir les sacrements le dimanche et mêler l'odeur corporelle ci-dessus décrite aux émanations d'une cathédrale néo-gothique.

 

Günther Grass - Le tambour (1960) - (roman)

 

n°481
 

      Dans les régions abritées des influences océaniques, la vitesse moyenne du vent reste encore élevée au bord même des plages, surtout dans les parties les plus exposées, cap, centre des baies, mais elle diminue à l'intérieur des terres : Dinard 3.9m/s, Deauville 4.1m/s, Caen 4.4m/s et dans les parties abritées : port de Trouville, promenade du Clair-de-Lune  à Dinard. Les arbres poussent plus près du rivage.

       Les déviations des vents sont semblables, mais la brise de mer est plus fréquente. Elle pénètre jusqu'à 8 à 10 km de la côte dans la région de Dinard, elle souffle 1 jour sur 3 ou 5 selon la chaleur des étés à Caen (réchauffement rapide du sol calcaire sur lequel la végétation arborée est rare, côte rectiligne). Elle prend naissance entre 9 et 11h sur la côte, arrive à Caen-Carpiquet entre 12 et 14h, provoquant une diminution brutale de la température.

 

Gisèle Escourrou - Le climat de la France (QSJ n°1967-1982)

 

n°480
 

       Le lendemain, Basini fut mis sous tutelle. Non sans quelque solennité. On choisit une heure de la matinée consacrée à la gymnastique en plein air, sur les pelouses du parc, heure qu'il n'était pas difficile de "sécher".

        Reiting prononça une espèce d'allocution, pas précisément brève. Il démontra à Basini que sa légèreté le condamnait, qu'il aurait dû être dénoncé et qu'il ne devait qu'à une grâce exceptionnelle d'éviter la honte d'un renvoi. Pendant toute cette scène Basini fut très pâle, mais il n'ouvrit pas la bouche, et jamais son visage ne trahit ce qu'il pouvait éprouver.

 

Robert Musil - Les désarrois de l'élève Törless (1965) - (roman)

 

n°479
 

       C'était la première phrase prononcée depuis que Roubachof était entré dans la salle , et, malgré le ton dégagé  du barbier, elle prenait une signification spéciale. Puis ce fut de nouveau le silence ; le garde debout dans l'embrasure alluma une cigarette ; le barbier tailla le bouc de Roubachof et lui coupa les cheveux  avec ses mouvements rapides et précis. Pendant qu'il se penchait sur Roubachof, ce dernier rencontra  un instant son regard ; au même moment, le coiffeur enfonça deux doigts  sous le col de Roubachof, comme pour atteindre plus aisément les cheveux sur son cou ; comme il retirait ses doigts, Roubachof sentit sous son col une petite boule de papier qui le chatouillait.

        Quelques minutes plus tard, sa toilette était terminée et Roubachof était ramené dans sa cellule. Il s'assit sur le lit, l'oeil fixé sur le judas pour s'assurer qu'on ne l'observait pas, retira le morceau de papier, l'aplanit et lut. Il ne contenait que trois mots, apparemment gribouillés en toute hâte : "Mourez en silence."

 

Arthur Koestler - Le Zéro et l'Infini (1945) - (roman)

 

n°478
 

       - Il doit venir manger de l'oie. Mais voici ce qu'il nous faudra faire : je suis certain qu'il viendra clamer pour son argent sur l'heure. J'ai imaginé un bon tour. Il faut que je me couche, comme si j'étais malade, dans mon lit. Et quand il viendra, vous direz : " Ah! partez bas! " et vous gémirez, en faisant pâle mine. " Hélas! " ferez-vous, " voici  deux mois ou six semaines  qu'il est malade! ". Et s'il vous dit : " Fadaises! Il arrive tout juste de chez moi! " , " Hélas! " ferez-vous, "ce n'est pas le moment de plaisanter! " Et laissez-moi lui jouer un air de ma façon, car il ne tirera rien d'autre de moi !

       - Par l'âme qui en moi repose, je jouerai très bien le rôle, mais si vous retombez encore dans un mauvais cas et si la justice s'occupe de nouveau de vous, ce sera, je le crains, deux fois pire que la première fois ! Souvenez-vous du samedi où l'on vous mit au pilori ! Vous savez que chacun cria contre vous à cause de votre tromperie.

 

? - La farce de Maistre Pathelin (1486)

 

n°477
 

       Il descendit donc, mais à peine avait-il rasé la moitié de sa figure, qu'une auto à toute vitesse arriva sur la terrasse de la Noue. Le Hic l'avait vue pénétrer dans le chemin des pruniers. Il devait même rester plusieurs jours pénétré d'admiration devnt la hardiesse avec laquelle elle avait pris son tournant et grimpé la côte. Il se trouva là pour saluer le Monsieur qui descendit en hâte de la voiture et lui dit :

          - Bonjour, mon petit ami. Je suis le préfet. Veux-tu courir avertir ton papa que j'ai quelque chose de très important à lui dire mais que je suis horriblement pressé : dans une demi-heure, à Tours, je préside une commission.

        Le Hic était de feu : c'est dans ces moments-là que c'est utile. Il bondit dans le cabinet de toilette et força son père à ne pas raser sa seconde joue.

 

René Benjamin - Les innocents dans la tempête (1947) - (roman)

 

n°476
 

       Daru installa deux couverts. Il prit de la farine et de l'huile, pétrit dans un plat une galette et alluma le petit fourneau à butagaz. Pendant que la galette cuisait, il sortit pour ramener de l'appentis du fromage, des oeufs, des dattes et du lait condensé. Quand la galette fut cuite, il la mit à refroidir sur le bord de la fenêtre, fit chauffer du lait condensé étendu d'eau et, pour finir, battit les oeufs en omelette.

        Dans un de ses mouvements, il heurta le revolver enfoncé dans sa poche droite. Il posa le bol, passa dans la salle de classe et mit le revolver dans le tiroir de son bureau. Quand il revint dans la chambre, la nuit tombait. Il donna de la lumière et servit l'Arabe : "Mange" dit-il. L'autre prit un morceau de galette, le porta vivement à sa bouche et s'arrêta.  -Et toi ? dit-il.    -Après toi. Je mangerai aussi. 

 

Albert Camus - L'exil et le royaume (L'hôte) (1957) - (nouvelles)

 

n°475
 

       Le lecteur croira peut-être qu'en découvrant ce qu'il y avait d'insolite en moi, je conçus un grand effroi de ce qui allait m'arriver. Mais non, mon nouvel état ne m'épouvantait pas. Tous les jours, je sentais ma volonté faiblir, absorbée, si l'on peut dire, par cette autre volonté qui croissait en moi avec lenteur.

        Tous les jours j'abandonnais un peu plus de place à cet être singulier qui m'avait déjà pris mon corps, ma voix, mes gestes, et qui voulait, de plus, mon coeur et mon cerveau. N'avais-je pas consenti à tout cela en acceptant de retenir en moi la pensée d'un crime ?

 

Julien Green - Le voyageur sur la terre (1930) - (roman)

 

n°474
 

       Elle est bien dupe, la femme que des noeuds aussi absurdes que ceux de l'hymen empêchent de se livrer à ses penchants, qui craint ou la grossesse, ou les outrages à son époux, ou les taches, plus vaines encore à sa réputation ! Tu viens de le voir, Eugénie, oui, tu viens de sentir comme elle est dupe, comme elle immole bassement aux plus ridicules préjugés  et son bonheur et toutes les délices de la vie.

        Ah! qu'elle foute, qu'elle foute impunément ! Un peu de fausse gloire, quelques frivoles espérances religieuses la dédommageront-elles de ses sacrifices ? Non, non, et la vertu, le vice, tout se confond dans le cercueil. Le public, au bout de quelques années, exalte-t-il plus les uns qu'il ne condamne les autres ?  Eh! non, encore une fois, non, non! et la malheureuse, ayant vécu sans plaisir, expire, hélas! sans dédommagement.

 

Marquis de Sade - La Philosophie dans le boudoir (1795)

 

n°473
 

       Tais-toi donc, ivrogne que tu es ! Croiriez-vous, prince, qu'il s'est maintenant mis en tête de devenir avocat ; il tourne au chicaneau, s'exerce à l'éloquence et fait des effets oratoires en parlant à ses enfants. Il y a cinq jours, il a plaidé en justice de paix. En faveur de qui ? Une vieille femme l'adjurait de la défendre contre un gredin d'usurier qui l'avait dépouillée des cinq cents roubles représentant tout son avoir. A-t-il défendu la vieille femme ?  Non : il a plaidé pour l'usurier, un juif du nom de Seidler parce que celui-ci lui avait promis cinquante roubles...

      - Cinquante roubles si je gagnais le procès, mais cinq seulement si je le perdais, rectifia Lébédev d'une voix tout à fait changée et comme s'il n'avait pas crié  un instant auparavant.

 

Dostoïevski - L'idiot (1870) - (roman)

 

n°472
 

       Avec les nids, avec les coquilles, nous avons multiplié, au risque de fatiguer la patience du lecteur, les images qui illustrent, croyons-nous, sous des formes élémentaires, peut-être trop lointainement imaginées, la fonction d'habiter. On sent bien qu'il y a là un problème mixte d'imagination et d'observation. L'étude positive des espaces biologiques n'est pas, bien entendu, notre problème.

        Nous voulons simplement montrer que dès que la vie se loge, se protège, se couvre, se cache, l'imagination sympathise avec l'être qui habite l'espace protégé. L'imagination vit la protection, dans toutes les nuances de sécurité, depuis la vie dans les plus matérielles coquilles jusqu'aux plus subtiles dissimulations dans le simple mimétisme des surfaces. L'ombre aussi est une habitation.

 

Gaston Bachelard - La poétique de l'espace (1957)

 

n°471
 

       L'après-midi, je descendis pour la rencontrer, je la trouvai menant une femme chez le directeur, je lui dis que j'allais l'attendre ; je l'attendis une grande heure et elle disparut avec affectation par un autre côté ; je redescendis et la fis demander, on me dit qu'elle était dans la salle ; elle avait donc disparu sans que je la visse ; je la fis prier de venir me dire un mot, on revint sur le champ me dire qu'elle n'y était plus mais qu'elle était chez Bernard ; j'y descendis, elle n'y avait pas mis le pied, enfin il devint clair qu'elle se jouait de moi et cela d'elle même  car Dumoustier n'était pas à la maison.

        Madame avait aussi eu une scène d'humeur, qui m'obligeait de l'envoyer chercher chez ses enfants ; elle et sa domestique avaient troublé deux fois ma méridienne, il est clair que c'était un jour de farce.

 

Marquis de Sade - Journal inédit (1814)

 

n°470
 

       Mais un quatrième document va nous donner une impression si parfaite de dématérialisation imaginaire, de décoloration émotive qu'on va vraiment comprendre, en renversant des métaphores, que le bleu du ciel est aussi irréel, aussi impalpable, aussi chargé de rêve que le bleu d'un regard. Nous croyons regarder le ciel bleu. C'est soudain le ciel bleu qui nous regarde.

       Nous empruntons ce document, d'une pureté extraordinaire, au livre de Paul Eluard : Donner à voir (p.11) : "Tout jeune, j'ai ouvert mes bras à la pureté. Ce ne fut qu'un battement d'ailes au ciel de mon éternité...Je ne pouvais plus tomber." La vie de ce qui n'a aucune peine à vivre, la légèreté de ce qui ne court aucun danger de tomber, la substance qui a l'unité de couleur, l'unité de qualité, sont données dans leur certitude immédiate au rêveur aérien.

        Le poète saisit donc ici la pureté comme une donnée immédiate de la conscience poétique. Le poète aérien connaît une sorte d'absolu matinal, il est appelé à la pureté aérienne "par un mystère où les formes ne jouent aucun rôle."

 

Gaston Bachelard - L'Air et les songes (1943) - (essai sur l'imagination du mouvement)

 

n°469
 

       Une fois de plus, il allait falloir abandonner la tactique habituelle aux armées régulières. Le désert de l'ouest, pouvait être assimilé à une mer sur laquelle on manoeuvrait avec des chameaux au lieu de bateaux. Le chemin de fer pourrait être l'objet de raids continuels et impunis, car les corps de méharistes ennemis étaient pour ainsi dire inexistants, et, de plus, ne sauraient où frapper.

        Lawrence avait appris, par expérience, que la meilleure tactique consistait à utiliser un effectif  réduit monté sur d'excellents chameaux et à attaquer des points très espacés en se servant du matériel le plus facile  à transporter :  explosifs ou armes automatiques. Une "Lewis" en effet, pouvait se manoeuvrer sur le dos d'un chameau allant à un train de dix-huit milles à l'heure. Il réclama donc des armes automatiques et des explosifs à l'Egypte. 

 

Robert Graves - Lawrence et les Arabes (1927)

 

n°468
 

       Cette section de la rue Bonaparte est l'ancien lit d'un petit bras mort de la Seine, appelé  la Noue ou la Petite Seine , aménagé, au XIVè siècle, en canal pour amener l'eau de la rivière dans les fossés de l'enceinte  de l'abbaye. Ce canal séparait le petit Pré-aux-Clercs, situé à l'est, du grand Pré-aux-Clercs, situé à l'ouest ; le premier était la propriété de l'abbaye ; le second , bien plus vaste puisqu'il s'étendait jusqu'aux abords de notre Hôtel des Invalides, était celle de l'Université, les étudiants de la montagne Sainte-Geneviève venaient y prendre leurs ébats (le nom de la rue de l'Université porté par une rue de ce quartier rappelle ce souvenir). En 1468, l'abbaye céda le petit Pré-aux-Clercs à l'Université.

 

Jacques Hillairet - Connaissance du vieux Paris (1956) - (guide)

 

n°467
 

      - Moi, je vais vous demander quelles auraient été les conséquences morales de la politique contraire. Voici la question que je voudrais poser. C'est, en effet, le choix qui se posait devant un chef de gouvernement. Je vois, d'un côté, un certain nombre d'heures perdues, dont j'ai essayé de mesurer l'effet positif, direct. De l'autre si, dans des circonstances pareilles, aussi périlleuses, aussi dramatiques, j'avais pris, ou si M.Sarraut, mon prédécesseur - puisque j'ai trouvé cette politique déjà entièrement engagée - huit jours auparavant, avait pris l'initiative contraire, nous serions allés au plus grave des conflits sociaux et, je le répète, comme conséquence fatale, à la guerre civile. (Interrogatoire de Léon Blum)

 

Mazé / Génébrier - Le Procès de Riom (1945)

 

n°466
 

       Father Watts-Watt stood in the open door, his hand on the switch. The light shone at me from his knees and his eyes and his swinging bulb moved all the shadows  of the room in little circles. For a time we looked at each other through this movement. Then he seemed to pull his eyes away from me and look for something in the air over my bed.

       "Did you call out, Sam?" I shook my head without saying anything. He moved away from the door, watching me now, trailing his right hand behind him on the switch and then letting it go consciously, like a swimmer who takes  his feet off the sand and knows now  he is out of depth. 

 

William Golding - Free Fall (1959) - (roman)

 

n°465
 

       - Le nom de votre père ?

       - Le nom de mon père ? Le nom de mon père ? Il s'appelait, je ccrois, je n'en suis pas du tout sûr, il s'appelait... Non, vraiment, je ne m'en souviens pas.

      - C'est ennuyeux.

       - J'avais les papiers, avec les noms, dans l'autre valise.

       - Mettez un point d'interrogation sur le livret que vous lui faites, ça arrangera tout.

       - Inutile, je pense, de vous demander le nom de votre mère.

       - Mon père l'appelait tantôt Ursule, tantôt Elise, tantôt Mariette, tantôt Blanche.

       - Mettez Jeanne, c'est plus vraisemblable.

       - Pour vous aider. Quel est votre âge ?

       - Ah! monsieur le Consul, si vous pouviez me me le dire, je voudrais bien le savoir.

        - Mettons " âge indéterminé ".

 

Eugène Ionesco - L'homme aux valises (1975) - (théâtre)

 

n°464
 

       Elle raccroche le récepteur et prend une cape de pluie dans le placard. L'odeur de fourrure, de naphtaline et d'étoffes la prend à la gorge. elle relève le châssis de la fenêtre et respire à pleins poumons l'air humide plein de la froide pourriture de l'automne. Elle entend le grondement d'un grand paquebot sur la rivière.

        Obscurément, terriblement loin de cette vie absurde, de cette lutte futile, idiote.  Un homme peut épouser un bateau mais une femme !... Le téléphone égrène son tremblement, sonne, sonne. Le timbre de la porte vibre en même temps. Elle presse le bouton qui fait déclencher le loquet.  

 

John Dos Passos - Manhattan Transfer (1925) - (roman)

 

n°463
 

       Messieurs, je vous répète que votre enquête est inutile. Détenez-moi à vie si vous voulez, emprisonnez-moi, exécutez-moi si vous avez besoin d'une victime pour satisfaire l'illusion que vous appelez justice : je ne peux rien ajouter à ce que je vous ai déjà dit. Tout ce dont je puis me souvenir, je vous l'ai rapporté avec la plus parfaite sincérité. Rien n'a été déformé ni dissimulé et sii quelque chose dans mes propos demeure vague, c'est à cause de cette amnésie démoniaque qui s'est abattue sur mon esprit. A cause d'elle et de l'horreur souterraine qui a fait fondre sur moi ces malheurs.

       Je vous le dis encore, je ne sais ce qu'est devenu Harley Warren. Je pense pourtant - j'espère presque - qu'il repose dans un oubli paisible, si toutefois pareil bonheur peut exister quelque part.

 

H.-P. Lovecraft - Démons et merveilles (1955) - (roman fantastique)

 

n°462
 

       Notre-Dame s'était assis sur le lit. Il se faisait à l'odeur. Pendant que Divine préparait le thé, il délaçait ses souliers. Les lacets étaient noués.  0n peut penser qu'il s'était chaussé et déchaussé sans lumière. Il quitta son veston et le jeta sur le tapis. L'eau allait bientôt bouillir. Il s'efforça d'enlever d'un coup chaussettes et souliers, car il suait des pieds et craignait que cela ne se sentit dans la chambre.

        Il ne réussit pas complètement, mais ses pieds ne sentaient rien. Il se retenait pour ne pas jeter un regard sur le nègre, il pensait : "C'est à côté de Boule de Neige  qui va falloir que j'ronfle ? Y va décaniller, j'espère ? " Divine n'était pas très sûre de Gorgui. Elle ignorait s'il n'était pas un des nombreux mouchards de la Mondaine.

 

Jean Genet - Notre-Dame-des-Fleurs (1948) - (roman)

 

n°461
 

       Il fut heureux pour moi que j'eusse à prendre des précautions pour assurer (autant qu'il était possible) la sécurité de mon redoutable visiteur ; car cette pensée, en s'imposant à moi dès mon réveil, rejeta toute autre préoccupation dans un arrière-plan lointain.

        Il était évident que je ne pouvais le garder caché dans l'appartement sans provoquer inévitablement des soupçons. Je n'avais plus, il est vrai, de Vengeur à mon service, mais j'étais servi par une vieille femelle irritable, assistée d'un vivant paquet de haillons  qu'elle appelait sa nièce ; leur défendre l'accès d'une pièce eût été éveiller leur curiosité et leurs folles imaginations.

 

Charles Dickens - De grandes espérances (1861) - (roman)

 

n°460
 

       Jésus-Maria avait coutume d'aller tous les jours à la poste, d'abord parce qu'il pouvait y rencontrer beaucoup de gens de connaissance, ensuite parce que le courant d'air qui soufflait en permanence à l'angle du bureau de poste lui permettait de voir les jambes d'un grand nombre de filles. On ne doit pas supposer qu'il y ait la moindre vulgarité dans cet intérêt. On pourrait aussi bien critiquer un amateur de galeries d'art ou de concerts. Jésus-Maria aimait regarder les jambes des filles.

        Un jour qu'il venait de passer deux heures appuyé au bureau de poste sans grand succès, il fut le témoin d'une scène pitoyable. Un policeman poussait devant lui sur le trottoir un jeune garçon de seize ans environ ; et ce garçon portait dans ses bras un bébé enveloppé dans un morceau de couverture grise. 

 

John Steinbeck - Tortilla Flat (1935) - (roman)

 

n°459
 

       Je ne connais pas M. Marcel Dassault. Il évolue, au propre comme au figuré, à des altitudes qui ne sont pas à ma portée. Et les rares fois que j'ai pu le découvrir en chair et en os, il était tellement emmitouflé dans ses cache-nez que j'ai cru qu'il s'agissait de l'homme invisible. J'éprouve donc à son égard et de très loin, l'admiration circonspecte qu'on doit aux génies polyvalents qui ont gagné sur tous les tableaux.

        Marcel Dassault me semble être la dernière réincarnation de Midas : tout ce qu'il touche devient immédiatement de l'or. Lui-même arbore depuis longtemps le teint jaunâtre de ceux qui se sont trop longtemps penchés sur le métal précieux.

 

Philippe Bouvard - Un oursin dans le caviar (1973)

 

n°458
 

       Estragon's boots front center, heels together, toes splyed. Lucky'hat at same place. The tree has four or five leaves. Enter Vladimir agitatedel. He halts before the boots, picks one up, examines it, sniffs it, manifests disgust, puts it back carefully. Comes and goes. Halts extreme right and gazes into distance off, shading his eyes with his hand. Comes and goes. Halts extreme left, as before. Comes and goes. Halts suddenly and begins to sing loudly. "A dog came in..." Having begun too high he stops, clears his throat, resumes.

 

Samuel Beckett - Waiting for Godot (1952) - (théâtre)

 

n°457
 

       - O ma petite Lia, si nous nous étions choisis nous-mêmes, nous aurions le droit de nous séparer, mais nous sommes descendus l'un vers l'autre du plus haut de notre enfance et des desseins de Dieu. Ne soyons pas modestes. Dieu de nous a voulu faire un couple. Connais-tu une femme et un homme aussi nettement élus dans l'accord et dans l'harmonie ? Nous avons été copiés sur les contours du premier couple et dans tous les détails. Ma main est la main de ton mari, et pas une autre. Elle est la main de ta main. Ma tête est la tête de la tienne. Et ma bouche et ma voix. Et sur cette balance des êtres qui les jauge non d'après leur masse mais d'après leur équivalence, nous pesons le même poids, à une once près. Et dans cette fulguration, qui éclaire les êtres selon leur huile et leur essence, si nous n'avons pas la même couleur, nous avons la même lumière.

 

Jean Giraudoux - Sodome et Gomorrhe (1942) - (théâtre)

 

n°456
 

       Courteline n'est pas de ces auteurs privilégiés qui écrivent comme ils respirent ; il a le travail lent, pénible même. Il disait souvent :

         - Une phrase, on croit que c'est facile ! Quand elle n'a qu'un sujet, un verbe et un complément, c'est l'enfer !

       Et il ajoutait :

         - J'ai mené une vie de chef de gare. Vous les avez vus, les chefs de gare ? Ils prennent un wagon ici, un autre là ; ils sifflent et ça part. Moi, je prenais un mot ici,  un autre là, un autre ailleurs ; j'attelais, je sifflais... et ça déraillait !

       Est-ce un mal ? Pas nécessairement. La facilité n'a d'intérêt que pour l'artiste lui-même ; qu'il produise en se jouant, comme le rosier donne des roses, ou qu'il sue à la besogne ainsi qu'un galérien, cela ne regarde que lui ; la postérité ne se demandera pas si l'ouvrage fut écrit en six mois ou en dix ans, elle le jugera sur ce qu'il est.

 

Albert Dubeux - La curieuse vie de Georges Courteline (1965)

 

n°455
 

       L'auto fut reléguée au garage, avec une vieille toile à matelas par-dessus pour la protéger des poussières. A la fin de novembre, les premiers grands froids apparurent. Dans la propriété du père Toubens, les piquets à chapeaux disparaissaient presque sous les feuilles mortes. Chaque matin les élèves arrivaient à l'école les joues rouges et la goutte au nez. Et puis, un jour, la température devint plus douce. La bise s'arrêta de souffler. On eût dit qu'un évènement exceptionnel se préparait dans le ciel gris.

        Vers trois heures de l'après-midi, mon père relisait lentement la dictée quotidienne et le poêle qui ronflait créait une délicieuse impression de confort quand tout à coup sans bruit, l'évènement se produisit. Ce ne furent d'abord que  quelques gros flocons indécis qui fondirent en arrivant sur le sol...

 

Jean L'Hote - La communale (1957) - (souvenirs)

 

n°454
 

       Il existe plusieurs procédés de représentations du relief  : représentation à l'effet et estompage (carte de Cassini)hachures (carte d'Etat-Major), isohypses ou courbes de niveau (carte de France au 1/20 000 en cours d'exécution et cartes dérivées,  1/50 000 en particulier). Les représentations à l'effet et l'estompage sont du ressort du dessinateur-cartographe, plus que celui du topographe.

        La méthode des hachures consiste à représenter le relief  par des traits suivant la ligne de plus grande pente, avec une longueur correspondant à une dénivelée fixée  et un écartement qui est le quart  de la longueur : cette méthode est suggestive à condition de comporter de nombreuses cotes.

 

Pierre Merlin - La topographie (QSJ n°744-1964)

 

n°453
 

       Un matin de vacances, Delphine et Marinette s'installèrent dans le pré, derrière la ferme, avec leurs boîtes de peinture. Les boîtes étaient neuves. C'était leur oncle Alfred qui les leur avait apportées la veille pour récompenser Marinette d'avoir sept ans, et les petites l'avaient remercié en lui chantant une chanson sur le printemps. L'oncle Alfred était reparti tout heureux et tout chantonnant, mais il s'en fallait que les parents eussent été aussi satisfaits.

       Ils n'avaient pas cessé de ronchonner pendant le reste de la soirée : "Je vous demande un peu. Des boîtes de peinture : est-ce qu'on fait de la peinture nous ? En tout cas, pour demain matin, il n'est pas question de peinturlurer. Pendant que nous serons aux champs, vous cueillerez des haricots dans le jardin et vous irez couper du trèfle pour les lapins." 

 

Marcel Aymé - Les contes du chat perché (1939)

 

n°452
 

       Là où des couches perméables profondes absorbent  une partie des eaux de pluies, la nature ou l'absence de la végétation ne paraissent pas influencer beaucoup l'abondance des nappes  et le régime des sources.  Il n'en est pas de même dans les terrains imperméables et surtout dans ceux des régions accidentées.  La forêt, en maintenant un sol assez épais et en le perforant par ses racines, entretient des nappes superficielles bien plus abondantes et durables qu'en des régions dénudées. En maint endroit, lors des sécheresses, elle empêche les sources et les ruisseaux de tarir.

 

Maurice Pardé - Fleuves et Rivières (1933)

 

n°451
 

       Les plantes ligneuses ornementales comprennent aussi bien des arbustes, des arbrisseaux que des arbres, aussi leurs origines sont-elles très diverses. Ce sont surtout les espèces à caractère d'arbuste ou d'arbrisseau provenant des régions tempérées de type océanique ou méditerranéen que nous étudierons ici. Bon nombre de ces espèces sont indigènes.

       La plupart des plantes ligneuses peuvent être reproduites par multiplication asexuée (bouturage, marcottage, greffage) plutôt que par semis, car les plantes ligneuses issues de semis demandent beaucoup de temps pour atteindre l'âge adulte.

 

André Perrichon - Plantes de balcon et de terrasse (1976)

 

n°450
 

       Il est, au contraire, sans voix ce Lazariste au visage diaphane, et sa tête tremble pendant qu'il célèbre le divin sacrifice. Mais la ferveur de ses yeux répand sur les prisonniers la grâce. Il le sait, d'instinct ; et il refuse de suivre le convoi sanitaire qui devait le rapatrier.

       Là, un officier de chasseurs, professeur dans une école libre. La pureté de son regard fascine et retient les captifs, qui cherchent un appui.

 

H.L.J.P. Mazeaud - Visages dans la tourmente (1946)

 

n°449
 

       Sûrement on prête trop à l'ADN. Revoilà la critique fondamentale de René Thom : il est dangereux de vouloir parer l'ADN de pouvoirs magiques. L'ADN ne peut pas tout faire tout seul. La pression du milieu ne peut que jouer sur lui. Le milieu c'est le reste de la cellule et son environnement. On commence d'ailleurs, expérimentalement, de démontrer l'importance de certains éléments cellulaires sur la structure, donc sur la fonction, de l'ADN. Et l'on sait même que l'on en sait finalement peu sur "lui".

       Francis Crick réfléchit beaucoup sur ce qui constitue à ses yeux "the ultimate parasite", "le parasite par excellence et qu'il appelle l'ADN égoïste. Il y a dans chaque cellule de longues parties du fil d'ADN qui paraissent ne servir à rien. Bref, d'énormes réserves (?) de programmes.

 

Pr Jean-Paul Escande - La deuxième cellule (1983)

 

n°448
 

       Les chapeaux ont conquis la boutique. On sait où on est. Seuls les paravents ont encore l'air de cacher quelque chose. Les horloges sont toujours là, mais rassemblées dans le hamac, et prêtes à l'emballage. Il y a aussi quelque part, une roue de motocyclette, et aussi un mannequin de couture, vêtu d'une robe blanche qui le fait ressembler à Germaine.

       La table est mise pour un goûter de quatre personnes, parce que c'est dimanche à 5 heures.

       Madame Séverin et Fernand sont un peu endimanchés comme la table.

       Fernand est en train de photographier la tête de Madame Séverin au moyen d'un vieux kodak sur pied. Tous deux ont sur la tête un chapeau pour dame.

 

Roland Dubillard - Naïves hirondelles (1962) - (théâtre)

 

n°447
 

       Quand l'autobus arriva, il se leva doucement, reprit son paquet de journaux et de cartons, et monta sans même regarder Adam. En le suivant des yeux, Adam le vit, à travers les vitres, qui fouillait lentement dans les poches de son pardessus trop grand, pour payer le contrôleur. Il penchait sa tête maigre vers le sol, et de la main gauche, il retenait ses lunettes, à cause des cahots, qui les faisaient glisser, millimètre par millimètre, le long de son nez. Adam n'eut pas le courage d'attendre le cinquième autobus. Les hommes étaient éternels et Dieu était la mort.

        En entrant dans le "Magellan", les toilettes et le téléphone étaient au fond, à gauche. Quand on en avait fini avec les toilettes, qu'on ouvrait la porte sur laquelle était indiqué : messieurs, tout cela dans le brouhaha de la chasse d'eau, on trouvait l'annuaire posé sur une étagère en dessous du téléphone. Pour faire la communication, il fallait donner le numéro au barman.

 

J.M.G. Le Clézio - Le Procès-verbal (1963) - (roman)

 

n°446
 

       De ce village caché dans un repli, pour parvenir à l'hôtel perdu dans une forêt d'érables, il fallait suivre encore une route peu sûre, mal défendue d'un côté contre les précipices, de l'autre contre des quartiers de roc qui défiaient les lois de l'équilibre. J'avais le souvenir d'une demeure accueillante, luxueuse, même très luxueuse dans un décor de la fin du siècle dernier adapté à grands frais au confort le plus exigeant.

        Je l'avais connue dotée d'un personnel nombreux dont j'appréciais le tact et les égards. Je la retrouvais inchangée d'apparence  dans la splendeur automnale des érables exaltés par le couchant. Mais au lieu du groom écarlate qui s'emparait de mes bagages et me confiait à un portier massif, je ne voyais qu'un vieillard au travers des grandes baies du hall. J'entrai. Il s'inclina et, après une hésitation marquée, me demanda ce que je désirais.

 

Noël Devaulx - Anamorphose (1980) - (nouvelle)

 

n°445
 

       Mais la noce faite et parfaite ne changea rien aux habitudes de l'arquebusier à cheval, qui même fit espérer qu'il pourrait obtenir, grâce à la tranquillité des croquants, de rester à Paris jusqu'à l'arrivée de son corps. Eustache tenta quelques allusions épigrammatiques sur ce que certaines gens prenaient des boutiques pour des hôtelleries, et bien d'autres qui ne furent point saisies, ou qui parurent faibles ; du reste, il n'osait encore en parler ouvertement à sa femme et à son beau-père, ne voulant pas se donner, dès les premiers jours de son mariage, une couleur d'homme intéressé, lui qui leur devait tout.

 

Gérard de Nerval - La Main enchantée (1852) - (histoire macaronique)

 

n°444
 

       Dans le petit vestibule de Jean Cocteau, rue de Montpensier, on se trouve coincé entre quatre portes dont deux semblent en bois blanc. Sur l'une d'elles, un tableau noir couvert de signes à la craie. Une gouvernante replète entame la conversation :  "Non, Monsieur n'est pas à Milly. Oui il est très occupé.  Non, il n'est pas toujours à la campagne. D'ailleurs il revient d'Allemagne..."

       Je sens que cette interview improvisée va prendre un tour intéressant, lorsque la porte au tableau noir s'ouvre. Alerté sans doute par nos chuchotements, Jean Cocteau s'avance, précédé de deux chats siamois. Un pas alerte et décidé. On s'attend à un roulement de tambour : "V'là le poète qui passe..."  

 

Gilbert Ganne - Interviews impubliables (1965)

 

n°443
 

       Aux premiers jours de juillet 1936, à Hambourg, un groupe plutôt bizarre de voyageurs monte à bord du vapeur Usaramo. Quatre-vingt-cinq civils, jeunes, vigoureux : des commerçants, techniciens, photographes, à en croire leurs passeports, et qui partent pour une croisière organisée par une agence de tourisme. Que de bagages, de malles, de caisses, s'étonnent ls marins.

       Et voilà qu'une caisse mal arrimée se détache, tombe, éclate. Les hommes occupés au chargement se penchent, écarquillent les yeux : l'objet noir et brillant qui gît parmi les planches brisées...eh oui, pas de doute, c'est bien une bombe de deux cent cinquante kilos !

 

J.J.Heydecker / J.Leeb - Le Procès de Nuremberg (1959)

 

n°442
 

       Le monde des héros est l'âge du bronze. Le fer, à cette époque, était pourtant connu ; mais il constituait encore une rareté. De fait, tout est en bronze dans l'épopée, tout ou presque. Lorsque Achille offre en prix pour les jeux un bloc de fer, il vante la valeur de ce prix, et l'usage que peut en faire l'agriculture.

       Mais au détour des épithètes ou des comparaisons, Homère dit volontiers que les héros ont "un coeur de fer", ou que l'oeil brûké du Cyclope grésille comme le fer que l'on trempe. Les façons de parler sont de temps en temps, les armes des héros d'un autre. On remarque d'ailleurs que le fer intervient moins, par rapport au bronze, dans l'Iliade que dans l'Odyssée.

 

Jacqueline de Romilly - Homère (QSJ n°2218-1985)

 

n°441
 

       Les matelots, de rudes gaillards fortement musclés, à la peau d'un noir de charbon et au visage simiesque, souquaient ferme, car ils venaient de déferler les hautes voiles du perroquet. Leurs yeux rusés, étincelants, leurs mains griffues, firent frémir le jeune garçon. Il ignorait que c'était des indigènes de l'île Erromango, les plus cruels des mers du sud. Rapoo lui apporta un transatlantique et l'installa à l'ombre des voiles de hune.

        Robert respira à fond l'air tiède et salé de la mer. La grande chaleur était passée, le soleil déclinait déjà à l'horizon. Un albatros survola le bateau en direction du sud. L'adolescent ne tarda pas à ressentir une bienfaisante sensation de paix. Sa poitrine semblait délivrée d'un poids inhumain. Il s'enfonça plus profondément dans la chaise longue et s'endormit, premier sommeil sans cauchemars après des jours de souffrance sans fin.

 

John Flanders - L'Île Noire (1986) - (roman)

 

n°440
 

       D'un certain point de vue, la situation actuelle peut être décrite comme une crise de la foi ; ayant perdu leur foi non seulement sur le plan religieux, mais encore sur celui de l'idéologie politique et de la science, bien des hommes s'estiment privés de cette espèce de sécurité.

        Je crois que cette crise peut être attribuée, au moins partiellement, au fait qu'il n'existe plus d'aînés qui en sachent davantage que les jeunes sur ce que ceux-ci sont en train de vivre.

 

Margaret Mead - Le fossé des générations (1970)

 

n°439
 

       On entend démarrer la voiture officielle. Cris. Sifflets. Pétarade de mobylette. Les invités disparaissent. Surgit la Poupée enveloppée de rouge.

      - Les molécules s'organisent suivant des angles élastiques. Le résultat pourtant sera d'ordre politique. Quel rapport existe entre la mort d'un colonel  et la vitesse des rayons lumineux ? Aucun, dites-vous ? Erreur, erreur. Nous touchons au but... Venez avec moi... Vous verrez le soleil se lever. Venez, venez ! Allez, venez les amis ! Venez vous tous !

       A pleine voix la poupée chante :

               Il n'y aura plus de chemin, il n'y aura plus que la grand-route par où nous passerons demain, pour fuir l'erreur, pour fuir le doute.

 

Jacques Audiberti - La Poupée (1969) - (théâtre)

 

n°438
 

       La rencontre de la gamme heptatonique européenne et de la gamme pentatonique africaine allait donner naissance à une nouvelle gamme majeure, la gamme du jazz. Jusqu'à l'époque où l'esclavage mit, pour la première fois, des Africains en contact avec des civilisations étrangères, la musique africaine, de la Côte d'Ivoire au Congo, était demeurée fermée à l'écart d'une musique étrangère, les accords se produisent, uniquement, comme rencontres accidentelles de deux ou plusieurs lignes mélodiques.

       Les mélodies s'organisent à l'intérieur d'un système pentatonique ignorant le demi-ton, une échelle de cinq tons entiers qui coïncident avec cinq des intervalles de la gamme diatonique et ne s'accordent pas avec deux d'entre eux, le troisième et le septième, qui sont des demi-tons de la gamme diatonique et sont, par suite, étrangers à l'oreille africaine. 

 

Simonovna/Vladimirovitch - Le guide Marabout du piano (1982)

 

n°437
 

       Certain soir où nous dînions chez Boylesve, le restaurant qui fait l'angle de la rue Geoffroy-Marie et du Faubourg Montmartre  : une torpille tomba sur l'immeuble d'en face et le pulvérisa, épargnant, par miracle, les locataires entassés dans les caves. Nous n'avions senti, nous, qu'une sacrée secousse. Ainsi la vie de Paris continuait. Il fallait bien vivre, tandis que les journaux et affiches nous répétaient : " Les Allemands sont à 80km de Paris".

        Les dancings clandestins regorgeaient de permissionnaires qui essayaient d'oublier avant de remonter en ligne  et, pendant les alertes, notre spectacle se poursuivait après une annonce devenue habituelle : "Mesdames et Messieurs, l'alerte vient d'être donnée. Vous pouvez descendre aux abris." Personne ne quittait sa place.  

 

Saint Granier - Ma jeunesse folle (1943) - (souvenirs)

 

n°436
 

       Ce sont les conteurs qui attirent le plus de monde. Autour d'eux, se forment les cercles d'auditeurs les plus nombreux et les plus fidèles. Leurs récits durent longtemps. Les auditeurs s'accroupissent en un premier cercle sur le sol et ne se relèvent pas de sitôt. D'autres debout, forment un deuxième cercle. Ils bougent à peine, fascinés, suspendus aux mots et aux gestes du conteur.

        Ces derniers, vont souvent par paire, chacun récitant tour à tour. Leurs paroles viennent de plus loin et restent plus longtemps suspendues dans l'air que celles des hommes ordinaires. Je ne comprenais rien, et cependant je restais debout, à portée de leur voix, toujours également ensorcelé.

 

Elias Canetti - Les voix de Marrakech (1967) 

 

n°435
 

       L'homme a la main placée de telle sorte que l'objet qu'il appréhende le plus souvent et le plus totalement est son propre appareil sexuel. Cela signifie  - l'homme étant "celui qui mesure" -  que le sexe se trouve relativement à la conscience exactement au point zéro, centre et commencement de tout ce qui existe.

        Ce point est d'autant plus le centre et le commencement que le sexe tenaille l'homme comme un abcès sur le point de crever ; situation qui, fatalement, envahit et mine la personnalité. En cet objet et sur lui, avec ou contre lui, se concentrent toutes les références métaphysiques, mentales, morales. Il figure la quintessence du Bien et du Mal, mêlés en de brûlantes fusions.

 

Jacques Lantier - Magie et Sexualité en Afrique Noire (1972)

 

 
n°434
 

       On applique les considérations précédentes à l'étude du mouvement plan sur plan. ce mouvement est concrétisé par une feuille de papier mobile, qu'on fait glisser arbitrairement sur une feuille de papier plan fixe, c'est à dire par le mouvement d'un plan mobile Pm  sur un plan fixe Pf ; l'axe instantané est naturellement orthogonal à ces deux plans, il porte une rotation w à l'instant t , mais sa vitesse de glissement sur lui-même est nulle, autrement dit le mouvement  de Pm sur Pf  est tangent à une rotation  et non à un mouvement hélicoïdal, ou encore les axoïdes sont des cylindres qui non seulement sont tangents le long d'une génératrice, mais encore roulent sans glisser l'un sur l'autre.

 

Robert Campbell - La Cinématique (QSJ n°1204-1966)

 

n°433
 

       Me voici donc seul sur la terre, n'ayant plus de frère, de prochain, d'ami, de société que moi-même. Le plus sociable et le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. Ils ont cherché dans les raffinements de leur haine quel tourment pouvait être le plus cruel à mon âme sensible, et ils ont brisé violemment tous les liens qui m'attachaient à eux.

       J'aurais aimé les hommes en dépit d'eux-mêmes. Ils n'ont pu qu'en cessant de l'être se dérober à mon affection. Les voilà donc étrangers, inconnus, nuls enfin pour moi puisqu'ils l'ont voulu. Mais moi, détachés d'eux et de tout, que suis-je moi-même ? Voilà ce qui me reste à chercher.

 

Jean-Jacques Rousseau - Les rêveries du promeneur solitaire (1782)

 

n°432
 

       Mais il y avait un cas d'exception à cet état de prostration générale, celui du pauvre Piers dont le comportement différait totalement du nôtre. Il suffocait littéralement, essayant des deux mains d'arracher un serpent invisible de sa gorge; dressé sur les genoux, il se tordait lui-même, se cabrait, haletant de faiblesse. Sans cesser de se débattre, il roula sur le côté et sa lutte mimée avec le serpent, quelque chose comme un boa, atteignit un tel réalisme qu'un instant l'on crut presque voir le reptile s'enroulant autour de lui, l'étreignant à lui couper la respiration.

       Comme je l'ai dit, toute cette scène était si réaliste et l'angoisse de Piers si vive que je fis un effort, dérisoire, pour me redresser et venir à son secours, mais Akkad, d'un sourire, me déconseilla d'intervenir. En fait il paraissait se réjouir hautement de ce simulacre de combat et de la profonde anxiété de mon ami.

 

Lawrence Durrell - Monsieur ou Le Prince des Ténèbres (1974) - (roman)

 

n°431
 

       Mais, à peine étendu sur la paille, je m'aperçus, à mon grand déplaisir, que le lieu de la réunion où s'étaient rendus les principaux locataires de mon appartement ne pouvait pas être fort éloigné, tant mon oreille fut assourdie d'un mélange confus de hurlements, de jappements, d'abois, de grognements, de piaulements, de murmures, pris dans toute l'échelle de la mélodie canine, depuis la base ronflante du mâtin de basse-cour jusqu'à l'aigre fausset du roquet, et qui formait certainement le morceau d'ensemble le plus extraordinaire dont il ait jamais été question en musique.

 

Charles Nodier - La fée aux miettes (1832) - (conte fantastique)

 

n°430
 

       Elle reste là, à chercher, mais raisonnablement, ce qu'elle préfère faire de son temps, orpheline tout à coup de ce père  qui l'a oubliée. Son regard reste sauvage, orphelin, lui, de cet égarement qui tout à l'heure l'a emportée alors qu'elle traversait la forêt. Elle lève la main vers son visage, les croise sur sa bouche, et se frotte les yeux comme au réveil elle doit le faire.

       A quel jeu s'était-elle amusée près de l'étang ? C'était de boue séchée qu'étaient salies ses mains. Elle avait dû lâcher la pièce de cent francs après l'avoir tendue à M.Andesmas. Ses mains retombèrent, en effet, vides, le long de sa robe.

 

Marguerite Duras - L'après-midi de monsieur Andesmas (1962)

 

n°429
 

       A l'aube, mon frère et moi dormons la figure enfouie dans nos oreillers, et déjà s'entendent les chaussures cloutées de notre père qui tourne dans la maison. Il fait beaucoup de bruit quand il se lève, peut-être exprès, et monte et descend les escaliers  avec ses chaussures cloutées une bonne vingtaine de fois, toujours sans raison.

       Peut-être bien que toute sa vie est comme ça : un gaspillage de forces, un grand travail inutile : et peut-être bien qu'il fait tout cela pour protester contre nous deux, tellement nous le mettons en colère.

 

Italo Calvino - Le corbeau vient le dernier (1949) - (nouvelles)

 

n°428
 

       Il était une fois un Bûcheron et une Bûcheronne, qui avaient sept enfants, tous Garçons. L'aîné n'avait que dix ans, et le plus jeune n'en avait que sept. On s'étonnera que le Bûcheron ait eu tants d'enfants en si peu de temps ; mais c'est que sa femme allait vite en besogne, et n'en faisait pas moins que deux à la fois.

        Ils étaient fort pauvres, et leurs sept enfants les incommodaient beaucoup, parce qu'aucun d'eux ne pouvait encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinait, c'est que le plus jeune était fort délicat, et ne disait mot : prenant pour bêtise ce qui était une marque de bonté dans son esprit. Il était fort petit et quand il vint au monde, il n'était guère plus gros que le pouce, ce qui fit que l'on l'appela le Petit Poucet.

 

Charles Perrault - Contes de ma mère l'Oye (1697)

 

n°427
 

       Deux obstacles s'opposent aux tentatives de standardisation et de rationalisation.

       L'un est d'ordre humain : les ouvriers spécialisés deviennent continuellement plus rares. En réalité, l'ouvrier spécialisé était, en Angleterre, une sorte de survivance de l'artisanat. Cette forme économique est désormais si lointaine dans le passé qu'elle ne subsiste même plus par la tradition. Et la naissance d'une classe ouvrière spécialisée, en rapport avec les modes modernes de production, est défavorisée par l'abaissement des salaires, provoqué à son tour par la crise économique générale.

        Le second obstacle est d'ordre financier avec le resserrement sensible du crédit.

 

Jean Luchaire - Les Anglais et nous (1941)

 

n°426
 

       L'une la nommait ma petite dille, l'aultre ma pine, l'aultre ma branche de coural, l'aultre mon bondon, mon bouchon, mon vibrequin, mon possouer, ma teriere, ma pendilloche, mon rude esbat roidde et bas, mon dressouoir, ma peite andoille vermeille, ma petite couille bredouille.  "Elle est à moy disoit l'une".

    -C'est la mienne, disoit l'aultre.

    -Moy (disoit l'aultre), n'y aurai je rien ? Par ma foy, je la couperay doncques.

    -Ha couper ! (disoit l'aultre) ; vous lui feriez mal. Madame, coupez-vous la chose aux enfants ? Il seroyt Monsieur sans queue."

 

Rabelais - Gargantua (1534) -(satire)

 

n°425
 

       On peut dire beaucoup de choses en peu de mots. C'est ce que fait le décret dont il s'agit, et qui contient un certain nombre d'innovations du plus vif intérêt. Tout d'abord par son article premier, il insère l'Assemblée de la Corporation Nationale  de la Presse dans le cadre de la légalité nouvelle. Ainsi une organisation née empiriquement de circonstances occasionnelles et qui, pour se trouver une assise légale, avait dû déposer ses statuts sous l'égide de la loi de 1884 sur les syndicats, se trouve maintenant couverte par les deux grandes lois édictées depuis l'armistice.

        La preuve est ainsi faite que le corporatisme, tel que nous l'avons préconisé ici, n'est nullement en opposition avec le syndicalisme.

 

Jean Luchaire - Partage du pouvoir (1943)

 

n°424
 

       Nous continuerons très progressivement la rotation de tangage, en surveillant l'altimètre et l'anémomètre, nous réglons le compensateur au fur et à mesure. Lorsque la vitesse atteint 150, nous bloquons l'assiette, ajustons le régime et réglons le compensateur pour pouvoir lâcher le manche. Pendant toute cette manoeuvre, nous penserons à la variation des effets moteur et nous surveillerons la bonne tenue de la ligne droite.

       Il est possible d'accélérer toute cette opération en réduisant le régime en dessous de 2200 tr/mn au début de la manoeuvre ; mais la coordination (tangage / vitesse / altitude constante) devient beaucoup plus difficile.

 

B.Sérabian - Le pilotage (1978)

 

n°423
 

       Les papiers qui ont été trouvés en sa possession ont été remis aux fonctionnaires de la police allemande, qui en ont délivré reçu. Ces papiers indiquent un domicile à Tarare, un autre route de Crémieu, et un troisième à l'Hôtel de la Scala, 17 Place Thomassin. Rémy Colonel avait également une carte de franc-garde de la Milice française.

        Les policiers allemands ont déclaré qu'ils connaissaient la femme prénommée Annie, qu'elle fait partie d'un groupement de résistance et que Rémy Colonel s'était mis récemment en rapport avec elle.

 

Paul Garcin - Interdit par la Censure (1944)

 

n°422
 

       C'est encore du "Grenier" que sortit le quatrième président de l'Académie Goncourt : Joseph Henri Rosny dit Rosny aïné. Il connaissait bien le saint des saints qu'il décrivit avec ironie dans Le Termite en racontant les littéraires conversations d'Auteuil que coupait le sifflet répété des trains de la petite ceinture.

       Dans un pastiche du Journal des Goncourt publié par Bonsoir en 1922 il devient lui-même "Rôny" auprès d'un "Mirbot"  (Mirbeau) et d'un "hecave (Lucien descaves).

 

Michel Caffier - L'Académie Goncourt (QSJ n°2819-1994)

 

n°421
 

       La corruption méthodique, la primauté toujours affirmée de l'étranger, la destruction ivre de tout ce qui faisait la tendresse de vivre dans les vieilles cités, telle était la République prophétisée par Rimbaud et dont Senghor allait rapporter la constitution. Après la guerre de Sécession, les "Yanquis" avaient jeté sur le Sud les carpet-baggers pour détruire sa civilisation.

        L'opération démocratique de 1947 fut beaucoup plus radicale. On fit rapporter la constitution par un nègre, au demeurant distingué ; mais on décréta en même temps que le renversement des valeurs allait s'accomplir sans retour. Le vieux mot d' Empire fut abandonné. Il était trop Romain et n'avait pas d'équivalent Bambara.

 

Pierre Boutang - La république de Joinovici (1949)

 

n°420
 

       On peut cependant  distinguer dans ces quelques fragments le goût particulier d'Agoracrite pour certaines formes sa prédilection pour tel type ou telle composition de draperie. Je croirais volontiers que la partie la plus intacte de la frise Est du Parthénon, où figurent Poséidon, Apollon et Artémis, est de la main du disciple chéri de Phidias. 

        Les traits un peu efféminés d'Apollon, le dessin trop appliqué du torse et du manteau de Poséidon, la jolie draperie moulant à petits plis le buste d'Artémis ont leurs répondants parmi les fragments du relief de Rhamnonte.

 

Jean Charbonneaux - La sculpture grecque classique (1945)

 

n°419
 

       La logique exige que la notion d'intimité se définisse d'abord pour que l'on puisse ensuite soupçonner les gestes qui échappent au vécu communautaire de la cellule familiale. Il fallait que la transparence fût incomplète pour que l'ombre projetée sur certains moments de la vie de l'individu en fasse un pêcheur potentiel.

        Entre conduites secrètes et conduites coupables il n'y avait qu'un pas à franchir ...En ce sens, l'histoire de la masturbation est liée à celle de la vie privée.

 

Didier-Jacques Duché - Histoire de l'onanisme - (QSJ n°2888-1994)

 

n°418
 

       On doit juger que les premiers mots dont les hommes firent usage eurent dans leur esprit une signification beaucoup plus étendue que n'ont ceux qu'on emploie dans les langues déjà formées ; et qu'ignorant la division du discours en ses parties constitutives, ils donnèrent d'abord à chaque mot le sens d'une proposition entière.

 

Jean-Jacques Rousseau - De l'inégalité parmi les hommes (1755)

 

n°417
 

       Vichy ne parvient à aucune de ses fins à Madrid. Le blocus anglais se relâche, certes, en septembre et si la navigation reste interdite au sud de Dakar, la flotte marchande peut cependant quelques mois au moins sillonner la Méditerranée et même emprunter le détroit de Gibraltar, à telle enseigne qu'à la fin novembre le trafic de Marseille a repris à 80%.

        Cette tolérance s'explique moins par un accord que par l'insuffisance numérique de la marine anglaise, comme le montrera le resserrement du blocus en 1941. En fin de compte, les denrées alimentaires et le pétrole viendront des Etats-Unis par l'Afrique de Nord, aux termes de l'accord Murphy-Weygand du 10 mars 1941, accord que l'Angleterre n'accepte qu'avec réticence.  

 

Robert O. Paxton - La France de Vichy (1972) 

 

n°416
 

       We had human visitors, too - a passing fisherman who presented us with lumpfish from his catch, which Trondur skinned  and cooked up into fish stew ; and a party of hunters in a speed boat. They had been shooting guillemot for the pot, and they also gave us part of their catch, much to Trondur's delight.

       He plucked, boiled, then fried and finally sauced the guillemot, with sour cream to produce as fine a meal as any French chef. "One guillemot!" he announced judiciously  as he ladled out our helpings "is same as two fulmar, as three puffin, all good food."   

 

Tim Severin - The Brendan Voyage (1978)

 

n°415
 

       Enfin le vestibule, fait d'une double rangée de sept colonnes campaniformes d'une très belle envolée, s'appuie au pylone, lequel est légèrement dévié pour s'adapter à la direction de chapelles qui avaient été élevées  au-delà par Thoutmosis III.

        L'ensemble qui s'étage ainsi parallèlement au Nil et reflète dans les eaux ses hautes colonnes, se place au rang des grands sites de l'Egypte ancienne.

 

Pierre du Bourguet - L'art égyptien (1967)

 

n°414
 

       Non seulement Céline a beaucoup voyagé, s'est frotté à toutes sortes de milieux, s'est livré à de nombreuses activités, mais il a recueilli des renseignements et des connaissances sur à peu près tout ce qu'il a découvert ou vécu. Chez l'auteur de D'un château l'autre , nous avons affaire à une nature en continuelle expansion qui, avec le même enthousiasme, a versé dans son oeuvre ce qu'elle a précédemment éprouvé dans sa traversée du jour et de la nuit.

 

Marc Hanrez - Céline (1961) - (essai)

 

n°413
 

       Aux  "entretiens de Bichat" de 1974, plusieurs conférenciés ont rappelé tout l'intérêt de la cellulose dans le traitement des constipations qui atteignent la moitié du monde civilisé. Une petite ration quotidienne de pain bis, contenant du son, paraît un moyen facile et à la portée de tout le monde de favoriser le transit intestinal. En fixant les sels biliaires en excès, la cellulose s'oppose aussi à l'apparition des calculs vésiculaires.

       Pour l'Américain Dennis Burkitt, l'élimination des fibres cellulosiques de l'alimentation humaine élève le taux de cholestérol du sérum et favorise notamment les affections coronariennes. Il préconise lui aussi l'usage des céréales non décortiquées. 

 

Brigitte d'Heucqueville - Les pratiques du Livre de Poche (1987)

 

n°412
 

       La grammaire se propose de définir les règles du bon usage et doit s'appuyer sur la structure même de la langue, autrement dit sur l'emploi des formes. Du point de vue scientifique aussi bien que pédagogique, il est essentiel de ne pas confondre la grammaire avec l'expression des idées et la création individuelle du style, autreùent dit avec la psychologie et la stylistique.

       Toutefois la grammaire n'en est pas pour cela réduite à être un simple recueil  de recettes formelles. Si elle a le devoir primordial de définir la règle, rien ne lui interdit de l'interpréter et d'en faire comprendre le sens et la portée.

 

Oscar Bloch - Grammaire française (1945)

 

n°411
 

      L'existence d'un Etat de savane, particulièrement lorsque le nombre de ses dignitaires et fonctionnaires est élevé, crée une division de la société en deux grandes strates superposées : les gouvernants, c'est à dire non seulement ceux qui ont pouvoir de décision, mais tous ceux dont les revenus proviennent de l'impôt, et les gouvernés, c'est à dire tous ceux qui remettent une partie de leur surplus agricole aux premiers.

       Les privilèges des gouvernants sont liés à leurs fonctions, aussi essayent-ils de les rendre héréditaires. Ainsi se forme une classe noble. Ce phénomène social s'est produit de façon assez nette chez les Kuba.

 

Jacques Maquet - Les civilisations noires (1966)

 

n°410
 

       - Un jour, j'étais si faible, comme morte...vous avez dit aux internes : "Pauvre petite Antoinette ! avant la fin de la semaine, elle aura vu les splendeurs de son Paradis." Après la visite, vous êtes revenu seul, et vous m'avez fait une piqûre là où j'ai mal maintenant...

       - Alors, vous...

       - J'avais ma connaissance, mais je ne bougeais pas... J'ai eu l'idée, tout de suite, que vous tentiez quelque chose de hardi.. A présent que la mère supérieure a prononcé le mot, je me rends bien compte de ce que vous avez essayé... Nous avions une soeur qui est morte de cela vers Noël... Il fallait, pendant les derniers jours, beaucoup prendre sur soi pour l'approcher... (Un silence)

       - Comment appelle-t-on les gens qui font ce que j'ai fait ?

       - Comment ?

       - Assassins, n'est-ce pas ?  

 

François de Curel - La Nouvelle Idole (1899) - (théâtre)

 

n°409
 

       On rencontre beaucoup de salamandres  lucifuges en Amérique du Nord (par exemple Eurycea). Les Typhlotriton sont déjà beaucoup plus liés au domaine souterrain. Enfin, quelques espèces ne sauraient vivre en dehors des réseaux et des grottes ; elles appartiennent aux genres Gyrinophilus, Eurycea, Typhlomolge et Haideotriton.

        Leur étude a été très poussée. Nous y reviendrons. L'animal certainement le plus classique est le¨Protée, Proteus anguinus Laurenti 1768, des grottes de Carniole, dont l'élevage a été parfaitement réussi au Laboratoire souterrain du C.N.R.S. à Moulis.

 

C.Delamare Debouteville - La vie dans les grottes (QSJ n°1430-1965)

 

n°408
 

       Saint-Georges monte un cheval blanc et enfonce sa lance dans la gueule du dragon situé sous les pieds de son cheval. Vêtu en soldat romain, saint-Georges porte une armure octe-brun aux décors d'or, une robe vert-clair, un pantalon vert foncé. Son bouclier brun, au décor en forme de rosace, est fixé à son bras gauche. Il est revêtu d'un manteau rouge, décoré d'or qui flotte derrière lui.

       L'incarnat est brun, les traits du visage brun foncé, aux ombres vertes. Saint-Georges tient les rênes du cheval dont l'arnarchement et la selle sont ocre-brun et rouges avec des rehauts de blanc. Le dragon brun dont le pourtour est noir, a le corps pointillé d'ocre-blanc. Sa tête est rouge, ses pattes rouges, striées d'or.

 

Icônes d'une collection privée - Musée d'Art et d'Histoire de Genève (1974)

 

n°407
 

       Ils remontèrent encore pendant deux heures dans la direction de l'occident, et, tout à coup, devant eux, ils aperçurent quantité de petites flammes.

       Elles brillaient au fond d'un amphithéâtre. Ça et là des plaques d'or miroitaient, en se déplaçant. C'étaient les cuirasses des Clinabares, le camp punique ; puis ils distinguèrent aux alentours d'autres lueurs plus nombreuses, car les armées des Mercenaires, confondues maintenant, s'étendaient sur un grand espace.

 

Gustave Flaubert - Salammbô (1862) - (roman)

 

n°406
 

       Mallarmé est un autre cas de Bélier combattu. En effet, né le 18 mars 1842 à 7h, deux astres dominent son ciel et se combattent : Mars et Saturne. Il finit par donner à ses deux natures une personnification poétique : Hérodiade, fille hivernale et glacée du Capricorne, et le Faune, fils brûlant de l'été, revanche de la volupté, librement épanouie, d'un Mallarmé trop longtemps refoulé par son propre refus.

        A la suite de Baudelaire, Mallarmé appartient à la lignée des grands aventuriers (Mars-Bélier) mais il fut un aventurier introverti (Saturne-Capricorne), un explorateur qui poussa très loin la conquête des pouvoirs intérieurs.

 

F-R Bastide - Bélier (1981) - (astrologie)

 

n°405
 

       Un soir, après dîner,  M.Utterson était assis au coin de son feu, lorsqu'il eut la surprise de recevoir la visite de Poole.

        - Bonté divine, Poole ! que venez-vous faire ici ? s'exclama-t-il. Puis le regardant une seconde fois : Qu'est-ce que vous avez ? ajoutat-t-il. Le docteur est-il malade ?

        - Monsieur Utterson, répondit l'homme, il y a quelque chose qui ne va pas.

        - Asseyez-vous, dit l'avoué, et buvez ce verre de vin. A présent, prenez votre temps et dites-moi tout simplement ce qui vous tourmente.

       - Vous connaissez les façons du docteur, monsieur, et ses manies de s'enfermer. Eh bien ! il s'est encore enfermé dans son cabinet et je n'aime pas cela, monsieur. Qu'on me pende si j'aime cela, monsieur Utterton ! J'ai... j'ai peur !    

 

Robert Louis Stevenson - Docteur Jekyll et Mister Hyde (1886) - (roman)

 

n°404
 

       Un peu avant l'aube, le cri du muezzin avait tiré Lalla Zahra de son sommeil. Elle s'était levée hâtivement, toute vêtue, et après avoir trouvé ses sandales au bord de la natte de roseaux, elle avait ouvert la porte. L'air était franc comme s'il avait neigé sur les sommets, mais à midi il faudrait se garder du soleil qui brouillerait le sang, les yeux et nouerait jusqu'au souffle.

       Guettant vers le haut, elle se demandait comment le jour allait fuser dans l'immensité des ténèbres et en quel point il apparaîtrait.

         - Si tu te mets en route avec les étoiles, disait Lahcen et que les étoiles tout à coup disparaissent, alors retourne chez toi, reviens en arrière, c'est un présage funeste.

 

Simonne Jacquemard - Le mariage berbère (1975) - (roman)

 

n°403
 

       Plutôt qu'il me soupçonne de vouloir lui faucher son blot...j'aurais préféré cent fois qu'on me foute à la porte tout de suite... mais où aller après ça ? C'était des grandes résolutions... Bien au-dessus de tous mes moyens... Fallait au contraire que je m'accroche, que je m'évertue, que je m'innocente... J'ai essayé de le détromper. Il me croyait plus. L'autre charogne, le Magadur, il l'avait complètement tanné.

        A partir de ce moment-là, il se méfiait à bloc de mes moindres intentions. Il me montrait plus jamais sa bite. Il craignait que j'aille répéter. Il allait seul aux chiots exprès pour fumer plus tranquillement. Il en parlait plus du Palais-Royal... Entre deux virées au septième, à me farcir tous les cargos, je me ratatinais sous le lambris, j'enlevais mes grolles, mon costard, j'attendais que ça se passe...

 

Louis-Ferdinand Céline - Mort à crédit (1936) - (roman)

 

n°402
 

       Le seizième jour, il ouvre les yeux. Sa mère, déçue -elle espérait un monstre- , se désintéresse de lui et le fait transporter dans  "l'autre chambre", celle d'Antonio son fils aîné. L'enfant a grandi dans le secret de l'amour exclusif de son frère, Antonio, initiateur du plaisir et du savoir par lequel le monde s'est ouvert à lui. L'enfant se découvre un passé, il déchiffre autour de lui sa propre histoire.

        Il ne vit que par l'amour qu'il porte à son frère et par la haine qu'il voue à sa mère, les deux faces d'un même sentiment. Sa mère meurt, son frère le quitte. Il s'expatrie. Il ne lui reste qu'à écrire son histoire en attendant le retour de son frère dans la maison de leur enfance.

 

Agustin Gomez-Arcos - L'agneau carnivore (1975) - (roman)

 

n°401
 

       Quand, le soir, j'arrive en vue de ma maison, il y a un instant où, tandis que les fenêtres de ma chambre me sont encore cachées, j'aperçois l'ombre d'une de leurs grilles encorbellées, démesurément agrandie contre le mur rosé de lune, et, avant de le voir lui-même, je vois l'ombre de mon chat dormant sur une planche, dans la grille, suspendu au-dessus de la rue, une ombre elle aussi fantastique, à six mètres de haut contre le mur.

        Il suffit. Comme d'autres se sentent chaud au coeur lorsqu'ils voient, au retour, de la lumière derrière leurs vitres, mon humble chat, mystérieux sans mystère, me porte à croire que je n'ai pas perdu tout à fait la journée où je lui procurai cette quiétude.          

 

Henry de Montherlant - Service inutile (1963)

 

n°400
 

       - Qui es-tu donc ?

       - Celui qui t'a remis les mille philippes, je suis Charmide.

       - Non, par Pollux, tu n'es pas Charmide, ni aujourd'hui ni jamais, pour ce qui concerne cet or du moins. Va donc, conteur de sornettes ; tu prétends en conter à un conteur.

       - Je suis Charmide.

       - Il ne te sert à rien de l'être, par Hercule, car je n'ai pas une once d'or sur moi. Tu es fin, comme tu sais profiter de la moindre occasion ! A peine ai-je eu dit que je portais de l'or, que tu es devenu Charmide : auparavant, tu ne l'étais pas. Eh bien, tu t'étais encharmidé, décharmide-toi !

 

Plaute - L'homme aux trois deniers (254-184av) - (théâtre)

 

n°399
 

       Seule une aggravation, parfois très sensible, de la progressivité pourrait permettre aux pays en voie de développement d'obtenir un rendement relatif à l'impôt  sur le revenu équivalent à celui des pays occidentaux. mais cette majoration de l'impôt serait difficile à faire admettre aux contribuables pour lesquels elle pourrait constituer une contrainte insupportable compte tenu de l'état de pauvreté de ces pays.

       De plus, de telles mesures risqueraient d'inciter les contribuables à maintenir leurs activités dans le cadre de l'économie de subsistance afin d'échapper à l'impôt. Enfin l'augmentation de l'impôt sur le revenu en diminuant l'épargne pourrait entraver le développement des investissements que ces pays essaient au contraire de susciter.

 

Pierre Beltrame - Les systèmes fiscaux (QSJ n°1599-1979)

 

n°398
 

       Chez le vieil officier demeure toujours quelque chose du sous-lieutenant, de la première épaulette. Pour entraîner les jeunes, je m'en vais faire un tour dans le no man's land. Curieux, ce no man's land ! On n'y rencontre vraiment personne, si ce n'est des escadres de corbeaux. Savent-ils que la guerre est déclarée ? Peut-être en poussant jusqu'à Berlin, finirait-on par découvrir du Boche ? Cinq cent mille soldats français contemplent la belle lune rousse de novembre, au commandement.

       Un incident cependant. une patrouille allemande qui s'est perdue vient se heurter à l'aube à la sentinelle double... qui garde la face arrière du bataillon réservé, à six kilomètres en arrière des postes avancés. Les cinq cent mille hommes ont des trous. la sentinelle double dort, bien entendu.

 

Georges Loustaunau-Lacau - Mémoire d'un Français rebelle (1948)

 

n°397
 

       On sait comment finissent ces succès de camaraderie, par un four. Ce fut le sort d'Artemire le 15 février 1720. Voltaire furieux des sifflets et des quolibets bondit de sa loge où il bouillait de rage et il apostropha le public. Fallait-il qu'il fût habile, oui habile comédien, car ce fut un coup de théâtre. Il retourna la salle. Quand on se représente ce qu'est une salle déchaînée, s'en donnant à coeur joie du plaisir cruel de couler une pièce, on ne peut qu'admirer ce pouvoir, un peu magique, de la parole d'un homme qui n'avait pour lui, ni la prestance, ni la voix, ni la puissance, rien de physique, rien qu'un regard éblouissant et des phrases enchanteresses qui tombaient du balcon sur le parterre  en cascade de diamants.

        Et le miracle se produisit : le parterre applaudit l'auteur dont il venait de siffler la pièce.

 

Jean Orieux - Voltaire ou la royauté de l'esprit (1977)

 

n°396
 

       La consommation de vin est très différente suivant les régions. Si l'on en croit les affiches du nord de la Loire, le vin serait presque un poison, tandis que dans le sud il serait presque un remède. La réalité est évidemment dans un juste milieu et tout le monde est d'accord pour dire qu'il est normal pour un homme de boire de 3/4 à 1 l  de vin par jour suivant les cas.

        Si l'on n'y comptait pas les femmes et les jeunes enfants, les statistiques seraient assez rassurantes puisqu'elles nous disent qu'on en consomme  2 l  par semaine. 

 

Jules Carles - L'alimentation par les plantes (QSJ n°1558-1974)

 

n°395
 

       -Les sources printanières... Les feuilles nouvelles... Le jardin enchanté a sombré dans la nuit, a glissé dans la boue... Notre amour dans la nuit, notre amour dans la boue... Notre jeunesse perdue, les larmes deviennent des sources pures... des sources de la vie, des sources immortelles... Les fleurs fleurissent-elles dans la boue...

      -Ce n'est pas ça, ce n'est pas ça. Tu perds ton temps, tu oublies Mallot, tu t'arrêtes, tu t'attardes, paresseux... et tu n'es pas dans la bonne direction. Si tu ne vois pas Mallot dans les feuillages ou dans l'eau des sources, ne t'arrête pas, continue. Nous n'avons pas le temps. Toi tu t'attendris, tu t'attendris sur toi-même et tu t'arrêtes, il ne faut jamais s'attendrir, il ne faut pas t'arrêter.

 

Eugène Ionesco - Victimes du devoir (1954) - (théâtre)

 

n°394
 

       I realized that as soon as the hunting got under way and the collection increased, most of my time would be taken up in looking after the animals, and I should not be able to wander from camp. So I was eager to get into the forest while I had the chance, and while the camp was still in the process of being cleared, I sent a message to the Chief of  Eshobi, saying that I would like to see him.

        He arrived with four council members at a crucial moment when I was watching, with increasing exasperation, the effort of five men to erect my tent, with conspicuous lack of success.

 

Gerald Durrell - The Overloaded Ark (1963) - (roman)

 

n°393
 

       Il y avait sur le vapeur un homme vieillot, à la figure si épanouie que, si elle ne mentait pas, il devait être l'homme le plus heureux de la terre. Et il l'était, d'ailleurs, disait-il : je l'ai entendu de sa propre bouche ; il était Danois, mon compatriote, et directeur de théâtre ambulant. Il avait tout son personnel avec lui, enfermé dans une grande caisse ; il était montreur de marionnettes.

        Sa bonne humeur naturelle, disait-il, avait été purifiée par un ingénieur, et grâce à cette expérience, il était devenu tout à fait heureux. Je ne le compris pas tout de suite. mais alors il m'exposa clairement toute l'histoire et la voici...

 

Andersen (1805-1875) - Le montreur de marionnettes - (conte)

 

n°392
 

       Ce lundi matin, avait lieu, avant la messe, la première procession des Rogations. Sur deux files, les petits passaient d'abord, les grands à leur suite. Alexandre et Georges s'étaient souvenus de l'occasion manquée à la procession des Rameaux, car l'un avait fait en sorte d'être le dernier de sa division, et l'autre de se placer immédiatement après lui.

        Depuis l'incident du mois de mars, ils n'avaient jamais été si proches dans une cérémonie religieuse. Jamais non plus ils n'avaient été ensemble en plein air de si bon matin.

 

Roger Peyrefitte - Les amitiés particulières (1945) - (roman)

 

n°391
 

       Souvent le soir, je me sauvais de la maison vers huit heures et demie et je marchais seul à sa rencontre sur la route de Vichy. Le chemin était parfois long, inquiétant, personne en effet ne s'aventurait la nuit venue sur les routes désertiques de cette France occupée. Aussi, quand j'apercevais deux phares, je savais sans aucun doute possible que c'était lui, que j'étais sauvé.

 

La Guerre à neuf ans - Pascal Jardin (1971) - (récit)

 

n°390
 

       Désormais, je laisse à la muse divine le soin de bercer ma douleur; martyr d'amour à dix-huit ans, et, dans mon affliction, pensant à un autre martyr du sexe qui fait nos joies et nos bonheurs, n'ayant plus celle que j'aime, je vais aimer la foi. Que Jésus, que Marie me pressent sur leur sein : je les suis : je ne suis pas digne de dénouer les cordons des souliers de Jésus; mais ma douleur ! mais mon supplice !

        Moi aussi, à dix-huit ans et sept mois, je porte une croix, une couronne d'épines ! mais dans la main, au lieu d'un roseau, j'ai une cithare ! Là sera le dictame à ma plaie !...

 

Arthur Rimbaud - Un coeur sous une soutane (1870) - (nouvelle)

 

n°389
 

       Le capitaine anglais, ravi de tant de diligence, quitte le bord suivi de son équipage, avec une évidente satisfaction. Pendant toute la durée de nos négociations, ce vieux loup de mer m'a abondamment abreuvé de thé anglais chaud, fort et coupé de lait, d'un goût dont j'avais perdu même le souvenir.

        A partir du moment où son boy a quitté l'office, mon garçon à moi, avec le même thé, la même eau et les mêmes ustensiles n'a jamais pu me servir autre chose qu'une infâme tisane en dépit de mes plus violentes protestations. Le colonel Bramble avait raison : "Vous Français, vous ne savez pas faire le bon thé ! "  

 

Raoul Baudan - Service à la mer (Commandant de l' "Ile de France") (1959) - (souvenirs)

 

n°388
 

       Le gros Gaston, à sa façon minaudière, aimait faire des présents, des cadeaux qui pointaient le bout de leur nez minaudant hors de l'ordinaire, tout au moins à ce qu'il croyait mignardement. Un soir il remarqua que le coffret où je rangeais mes pièces d'échecs était cassé et, dès le lendemain matin, un de ses petits chenapans m'apporta de sa part  une cassette de cuivre, avec un couvercle orné d'un motif oriental fort élaboré, et une robuste serrure.

        Au premier coup d'oeil je reconnus une de ces tirelires de paccotille, appelées luizettas pour quelque obscure raison, que l'on achète à Alger ou ailleurs et dont on ne sait plus que faire ensuite. Elle se révéla trop plate pour mes lourdes pièces, mais je la gardais néanmoins, la vouant à un tout autre usage. 

 

Vlasimir Nabokov - Lolita (1959) - (roman)

 

n°387
 

       On est seul dans la voiture. Se glisser au volant. Vérifier le bon fonctionnement des accessoires. Mettre les essuie-glaces. Actionner le lave-glace. Faire fonctionner le clignotant. Arrêter les essuie-glace. Conduire : poser les deux mains sur le volant et le tourner de gauche à droite, sans interruption. Allumer la radio. Enfoncer l'allume-cigare. Poser un coude sur le rebord de la fenêtre, une main sur le volant, prendre l'air hyper-décontracté et jeter un regard circulaire pour juger de l'effet produit sur les passants.

 

Delia Ephron - Comment faire l'enfant (1983)

 

n°386
 

       Si étrange que cela vous paraisse, il existe un pouvoir mystérieux capable de transformer votre vie de façon si profonde, si radicale, si complète, que lorsque le processus en sera achevé, vos amis vous reconnaîtront à peine, et du reste, vous ne pourrez guère vous reconnaître vous-même.

        Ai-je été vraiment, vous demanderez-vous, cet homme ou cette femme dont je me souviens vaguement, et qui portait mon nom il y a six mois ou six ans ? Etais-je vraiment cette personne ? Cette personne pouvait-elle être moi ? Or en vérité vous serez en un sens le même, tout en étant cependant quelqu'un d'absolument différent.

 

 

Dr Emmet Fox - Le Pouvoir par la Pensée constructive (1973)

 

n°385
 

       Depuis le début de l'histoire, les jours consacrés à la guerre sont plus nombreux que les jours consaceés à la paix. La vie de société est une guérilla permanente. Là où l'hostilité s'apaise, l'indifférence s'étale. Les cheminements de la camaraderie, de l'amitié ou de l'amour semblent perdus dans cet immense échec de la fraternité humaine.

        Heidegger, Sartre l'ont mis en philosophie. La communication reste pour eux bloquée par le besoin de posséder et de soumettre. Chaque partenaire y est nécessairement, ou tyran, ou esclave. Le regard d'autrui me vole mon univers, la présence d'autrui fige ma liberté, son élection m'entrave. L'amour est une infection mutuelle, un enfer. 

 

Emmanuel Mounier - Le personnalisme (1950) - (philosophie)

 

n°384
 

       Notre curiosité quant au sort ultime de la matière engloutie par un trou noir est encore insatisfaite. Que devient la matière dans un trou noir ? Il est très difficile de satisfaire notre curiosité sur ce point-là. Vraiment, tout ce que nous pouvons faire, c'est de spéculer. En effet, nous ne disposons d'aucun moyen de savoir si les lois de la Nature qui ont été si péniblement découvertes et énoncées en observant l'Univers restent vraies dans les conditions extrêmes d'un trou noir. Nous ne pouvons reproduire ces conditions d'aucune façon sur Terre, ni les observer au firmament puisque nous ne connaissons aucun trou noir dans notre entourage.

 

Isaac Asimov - Trous noirs (1977)

 

n°383
 

       Le ressortissant français Germinal Chamoin né le 9 août 1901 à Romilly-sur-Seine (permis de séjour des autorités polcières cantonales de Sigmaringen du 21 novembre 1944 n° 56944) est autorisé à faire un voyage à de Sigmaringen à Flensburg et retour. Ce voyage doit avoir lieu dans l'intérêt du service et a pour but d'accompagner et d'aider le docteur Louis Destouches grand blessé de guerre dans son voyage au Danemark jusqu'à Flensburg et de lui porter aide.

        Les services de distribution des billets de chemin de fer allemands sont priés de lui délivrer les billets nécessaires. Ce certificat perd sa validité après la retour à Sigmaringen et doit être restitué à l'autorité.

 

François Gibault - Céline, chevalier de l'Apocalypse (1940-1961)  (1981)

 

n°382
 

       Cet ouvrage est le premier de deux volumes intitulés Eléments de chimie-physique. Les notions qui y sont exposées constituent la base indispensable, non seulement pour les étudiants qui se spécialiseront en chimie mais encore pour ceux qui poursuivront des études dans des disciplines différentes, les sujets traités étant adaptés aux certificats de P.C. ,  C.B.-B.G. , C.P.E.M.  et C.P.E.B.H. .

        Notre expérience de l'enseignement nous a montré tout l'intérêt que portent les étudiants aux notions, nouvelles pour eux, de structure atomique et moléculaire : la formation des molécules, leur forme géométrique, leur réactivité leur avaient souvent été présentées de façon arbitraire. Ces notions deviennent plus cohérentes et s'éclairent à la lumière des théories modernes de la liaison chimique.

 

Nicole Lumbroso-Bader - Cinétique chimique (1968)

 

n°381
 

       Des mille formes de la vie, chacun ne peut connaître qu'une. Envier le bonheur d'autrui, c'est folie ; on ne saurait pas s'en servir. Le bonheur ne se veut pas tout fait, mais sur mesure. Je pars demain ; je sais : j'ai tâché de tailler ce bonheur à ma taille... gardez le bonheur calme du foyer...

       - C'est à ma taille aussi que j'avais taillé mon bonheur, m'écriai-je ; mais j'ai grandi  ; à présent mon bonheur me serre. Parfois, j'en suis presque étranglé...

       - Bah ! vous vous y ferez ! dit Ménalque ; puis il se campa devant moi, plongea son regard dans le mien, et, comme je ne trouvais rien à dire, il sourit un peu tristement et ajouta: on croit que l'on possède, et l'on esr possédé.

 

André Gide - L'Immoraliste (1902) - (roman)

 

n°380
 

        - Monsieur le Capitaine, laissez-moi vous poser, à mon tour, quelques questions.

        - Allez-y.

        - Quand j'ai ouvert et que je vous ai vu, c'était bien vous qui aviez sonné ?

        - Oui, c'était moi.

        - Vous étiez à la porte ? Vous sonniez pour entrer ?

        - Je ne le nie pas.

        - Tu vois ? J'avais raison. Quand on entend sonner, c'est que quelqu'un sonne. Tun ne peux pas dire que le Capitaine n'est pas quelqu'un.

         - Certainement pas. Je te répète que je te parle seulement des trois premières fois puisque la quatrième ne compte pas.

         - Et quand on a sonné la première fois, c'était vous ?

         - Non ce n'était pas moi.

         - Vous voyez ? On sonnait et il n'y avait personne.

 

Eugène Ionesco  - La cantatrice chauve (1954) - (théâtre)

 

n°379
 

       Si l'on mesure avec précision les abscisses du chariot à divers instants, on constate que l'accélération n'est pas rigoureusement constante, mais qu'elle décroît, et d'autant p lus vite que la vitesse est plus grande. Ceci est encore plus net si, au lieu de faire rouler un chariot dans l'air, on le fait rouler sous l'eau dans un bassin.

       On constate alors que l'accélération satisfait à une relation  y(t) = yo - f(v)  la fonction f(v) est appelée le terme de la résistance du fluide à l'avancement du chariot. On a ainsi une équation différentielle qui, une fois intégrée, permet de déterminer le mouvement du chariot, si on donne la position initiale et la vitesse initiale. 

 

Jean-Louis Destouches - La Mécanique Elémentaire (QSJ n°906-1967)

 

n°378
 

       Rien au monde n'est aussi fragile et aussi fugitif qu'un renom de pouvoir qui n'est pas appuyé sur une force qui lui est propre. Le seuil d'Agrippine est aussitôt désert ; personne ne la console, personne ne la visite, si ce n'est quelques femmes qu'attire l'amitié ou la haine, on ne sait. Parmi elles était Julia Silana, que Messaline avait chassée, comme je l'ai raconté plus haut, du lit de Silius.

        Silana, célèbre par sa naissance, sa beauté, la légèreté de ses moeurs, fut longtemps chérie d'Agrippine. Puis de secrètes inimitiés avaient rompu leur intelligence, depuis qu'Agrippine, à force de répéter que c'était une felle dissolue et sur le retour, avait détourné de l'épouser un jeune noble, Sextius Africanus.

 

Tacite (c.54-c.120 ap.)  - Annales  - (histoire romaine)

 

n°377
 

       La constante intrication des facteurs organiques, psychogénétiques et relationnels a déjà été évoquée. Elle nécessite de ne rien négliger des facteurs somatiques associés au tableau d'une psychogénèse manifeste ou encore d'un déséquilibre individuel ou interindividuel  alors qu'existe pour le sujet une pathologie organique susceptible de générer le symptôme d'appel.

       Une grande part des dysfonctions ne réclame pas d'exploration spécifique : l'éjaculation précoce primaire, l'impuissance circonstancielle chez l'homme ou encore les phobies sexuelles.

 

Philippe Brenot - La sexologie (QSJ n°2861-1994)

 

n°376
 

       La mort dans l'âme, chapitré sévèrement par ses proches collaborateurs, Déat se rendit comme convenu à l'Hôtel Majestic. Les adjoints de Sauckel se montrèrent intransigeants, et demandèrent à Déat de signer un texte autorisant les départs pour l'Allemagne soit de la totalité de la classe 1944, soit des hommes de quarante-cinq  à soixante ans.

        C'était un chantage inacceptable. Déat refusa. Après son départ, les Allemands rédigèrent un texte concernant la seconde proposition et annoncèrent qu'ils l'appliqueraient malgré tout.  Quelques jours plus tard, ils l'envoyèrent à Déat. Il le signa !

 

André Brissaud - La dernière année de Vichy (1965)

 

n°375
 

       Je ne me dispense pas ici de faire une  psychologie  " de la croyance " , des " croyants " , au profit, comme il se doit, des " croyants " eux-mêmes. S'il y en a aujourd'hui qui ne savent toujours pas combien c'est indécent d'être "croyant" ou un signe de décadence , fêlure de la volonté de vie, dès demain ils le sauront.

        Ma voix atteint aussi les durs d'oreille. Il semble, si je n'ai point mal entendu, qu'existe chez les chrétiens une sorte de critère de la vérité appelée " preuve par la force ". "La croyance rend bienheureux : ainsi elle est vraie."

 

Nietzsche - L'Antéchrist (1896)

 

sn°374
 

       C'est le succès qui donne à la vie de la couleur et de l'éclat. Un peu de succès...et des forces nouvelles affluent en nous ; nos pensées deviennent plus nettes et plus hardies ; nos doutes s'évanouissent ; tout effort nous est facilité, et nous envisageons l'avenir avec joie.

        L'insuccès, par contre, nous énerve, nous inquiète et paralyse nos énergies pour un temps plus ou moins long. Aussi nous efforçons-nous de retenir le succès et de l'attacher à nos pas. Il est indispensable à tous : au matérialiste comme à l'idéaliste.

 

Henry Lowenfeld - Comment choisir et gérer ses placements ? (1912)

 

n°373
 

       Un seul mot de tout ce discours acait frappé Clélia, c'était la menace d'être mise au couvent, et par conséquent éloignée de la citadelle, et au moment encore où la vie de Fabrice semblait ne tenir qu'à un fil, car il ne se passait pas de mois que le bruit de sa mort prochaine ne courût de nouveau à la ville et à la cour. Quelque raisonnement qu'elle se fît, elle ne put se déterminer à courir cette chance : être séparée de Fabrice, et au moment où elle tremblait pour sa vie ! C'était à ses yeux le plus grand des maux, c'en était du moins le plus immédiat.  

 

Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839) - (roman)

 

sn°372
 

       Une soif folle s'empara de moi. Mon regard allait du melon aux seins, des seins au melon, sur un tel rythme saccadé que bientôt je n'eus plus conscience de mes gestes. La béquille triturait le melon, le réduisait en bouillie si bien qu'il finit par tomber sur ma tête au moment même où la femme aux seins glorieux, ayant finalement décroché le diabolo, descendait l'échelle.

       Je me jetai par terre pour me cacher et tombai sur ma cape d'hermine inondée de jus de melon. Haletant, épuisé, j'attendis que la paysanne, me découvrant nu dans le vestibule, remontât un échelon pour en croire ses yeux, mais sans doute ne me vit-elle pas car elle disparut malgré mon attente.

 

Salvador Dali - La vie secrète de Salvador Dali (1952)

 

n°371
 

       Après Bourg-le-Rond  (1937) qui est la démystification d'un miracle et Printemps ches les ombres (1939), où des adolescents petits-bourgeois jouent à s'abstraire de la vie, Alexis Curvers (1906) a attendu près de vingt ans avant de nous donner Tempo di Roma (1957). Ce fut une révélation. Avec un constant bonheur d'écriture, un artiste venu du Nord réussissait à exprimer le spectacle divers et le charme impalpable de Rome, en même temps qu'il semblait découvrir, avec une sorte de ravissement, l'art de flâner, de jouir de sa culture et de son expérience, de participer en gourmet, sans trop s'embarrasser des conventions et des principes, aux festivités éphémères de la vie.

 

R.Burniaux/R.Frickx - La littérature belge (QSJ n°1540-1980)

 

n°370
 

        Pardonne-moi de traverser si vite et de si mal décrire des lieux d'une telle importance ; mais la Suisse doit t'être si connue d'avance, ainsi qu'à moi, par tous les paysages et par toutes les impressions de voyage possibles, que nous n'avons nul besoin de nous déranger de la route pour voir les curiosités.

       Je cherche à constater simplement les chemins du pays, la solidité des voitures, ce qui se dit, se fait et se mange çà et là dans le moment actuel.

       Par exemple, je dois dire que j'ai demandé aucun bifteck, craignant qu'il ne soit d'ours ; et qu'ayant appris que, dans les chalets, séjours de l'hospitalité, une tasse de lait se vendait quatre francs, je m'en suis refusé la consommation. L'expérience des voyageurs passés n'est dont point inutile ; voilà ce qui doit recommander la présente lettre à ton attention.

 

Gérard de Nerval (1808-1855) - De Paris à Cythère

 

n°369
 

       La cote d'une oeuvre picturale est incontestablement liée à la notoriété de son auteur. Il est donc primordial que la signature figure au bas de l'oeuvre. Il arrive, cependant, que des toiles ne portent pas de marque distinctive. Elles peuvent, dans certains cas, être attribuées par les experts, à un auteur, dans la mesure où ceux-ci peuvent, sans toujours en avoir la preuve, reconnaître le style de cet auteur.

        Ainsi, la signature d'un peintre illustre, si elle est authentique, est toujours un élément valorisant d'une oeuvre. A l'inverse, un tableau ancien, même d'auteur inconnu, peut avoir une grande valeur pour ses qualités artistiques propres. Il faut aussi signaler l'existence de nombreux faux qu'il n'est pas toujours facile de déceler même pour un expert.

 

Direction Générale des Impôts -Bureau III B 4 - Guide d'évaluation des biens (1982)

 

n°368
 

       Ecoute, homme sage, homme prévoyant, qui étends si loin aux siècles futurs les précautions de la prudence ; c'est Dieu même qui te va parler et qui va confondre tes vaines pensées par la bouche de son prophète Ezéchiel. Assur dit de ce saint prophète, s'est élevé comme un grand arbre, omme les cèdres du Liban ; le ciel l'a nourri de sa rosée ; la terre l'a engraissé de sa substance  (les puissances l'ont comblé de leurs bienfaits, et il suçait de son côté le sang du peuple). C'est pourquoi il s'est élevé, superbe en sa hauteur, beau en sa verdure, étendu en ses branches, fertile en ses rejetons.

 

Bossuet - Sermon sur l'ambition (1662)

 

n°367
 

       Tchouang-tseu dont on ne sait pas grand-chose, vécut sans doute, au IVè siècle avant J.-C. Il aurait refisé la charge de ministre de l'Etat de Tchou. Méprisant les intrigues politiques, il n'entendait pas en devenir la victime. Il préférait, disait-il, rester un goret crasseux, heureux dans sa fange, plutôt que de devenir un boeuf gras promis au sacrifice. En 742 ap. J.-C. , sa ville natale prit le nom de Nan-hoa, Fleur du Sud.

 

H. van Praag - Sagesse de la Chine (1966)

 

n°366
 

       Il est trop tard maintenant pour voir les Giotto de Padoue. Nous les verrons au retour de Venise. Gagnons la mer. Gagnons la mer à petite vitesse, en prenant notre temps par ce crépuscule noir et or. Tout est à voir autour de nous. Le pays est devenu gentiment paysan. Ce ne sont plus les Géorgiques opulentes des approches du Mincio, c'est un canton d'hommes légers  qui ne prennent même pas la terre au sérieux.

        S'ils ont des poètes, je parie qu'ils ne chanteront les moissons, ni les vendanges, ni les boeufs aux cornes en lyre. En fait de lyre, un jeune gars, ni beau ni laid, joue du bugle au seuil d'une petite ferme. Nous nous arrêtons deux minutes pour l'écouter.

 

Jean Giono - Voyage en Italie (1954)

 

n°365
 

       Le mouvement gaulliste est loin d'être toute la droite et il est autre chose qu'elle. Aux élections municipales d'octobre 1947, il connaît un éclatant succès, y compris dans des villes de tradition socialiste comme Marseille et Lille. Il recueille environ 40% des suffrages exprimés dans les communes de plus de 9000 habitants. Un véritable raz-de-marée. Aux législatives du 17 juin51, malgré une loi électorale compliquée conçue contre lui et le Parti communiste il conquiert 117 sièges à l'Assemblée nationale.

        Il a obtenu de très nombreuses voix dans les banlieues urbaines et dans les arrondissements à prédominance ouvrière. Comme le boulangisme autrefois, le R.P.F. a coalisé sous son nom une partie de la droite et une fraction non négligeable d'électeurs de gauche.

 

J-Ch. Petitfils - La droite en France de 1789 à nos j.  (QSJ n°1539 -1973)

 

n°364
 

       -Qu'est-ce que je vais faire ? Qu'est-ce que je vais faire ? Qu'est-ce que je vais faire ?

       -Dors. Moi, je voudrais dormir.

       -Dormir...Dormir ?

       -Oui, chérie... dormir. Les lits sont faits pour qu'on y dorme.

       -Le mien, mal fait.

       -Ce sont les lits de l'Allemagne.

       -Il me faudrait je ne sais quoi.

       -Pour dormir, tu n'as besoin que de toi. C'est avec toi que tu dors. Tu couds avec le fil. Tu galopes avec ton cheval. C'est avec toi que tu dors.

       -Je crois que j'ai besoin d'un peu de fleur d'orange.

 

Jacques Audiberti - Le mal court (1948) - (théâtre)

 

n°363
 

       Cette culture fruitière modernisée ne peut intéresser qu'une partie relativement faible des 100 000 ha encore occupés par le châtaignier.  Que faire du surplus ? Les débouchés traditionnels tendent à s'amenuiser, y compris ceux des extraits tannants des châtaigniers qui utilisaient le bois des vieux arbres.

        Deux formes d'utilisation de l'ancienne châtaigneraie méritent d'être étendues: d'une part le taillis, de croissance très rapide, encore assuré de très bons débouchés (piquets, échalas, parquets, etc...) et qui sera peut-être utilisé plus largement dans l'avenir en papeterie ; d'autre part l'enrésinement.

 

Pierre Cochet - La Forêt (1963)

 

n°362
 

       La racine et l'écorce de berbéris sont légèrement laxatives et exercent un effet stimulant sur le foie. En mettre 40g dans un litre d'eau ; bouillir, puis infuser 10 minutes ; utiliser comme boisson.

       Le polypode est le laxatif des enfants et adultes dont le foie est insuffisant. On en met 40g dans un litre d'eau ; bouillir 2 minutes, infuser 10. Boire en deux jours, à n'importe quel moment.

      Le liseron des haies est un laxatif recommandé dans l'insuffisance hépathique, l'engorgement du foie, les cirrhoses. Mettre deux ou trois pincées de feuilles par tasse d'eau bouillante : infusr 10 minutes. Diminuer ou augmenter la dose selon le cas. prendre une tasse avant chaque repas.

 

Raymond Dextreit - Le foie ce méconnu (1960)

 

n°361
 

       Jour après jour le personnel de la lutherie poursuit son travail absorbant. Il s'agit de rendre encore plus précis le système d'évaluation des instruments et de trouver de nouveaux moyens de les améliorer, car, à en juger par les notes décernées, les violons expérimentaux  le cèdent encore un tout petit peu aux meilleures créations anciennes.

       En outre, on a remarqué que les modèles de fabrique n'obtiennent des notes très élevées que lorsque les experts les écoutent à une distance d'au moins sept mètres de l'exécutant. A proximité immédiate, la sonorité est un peu plus rauque et plus mordante qu'il ne faudrait : "cela sent le bois vert".

 

Gleb Anfilov - Physique et Musique (1969)

 

n°360
 

       Le lendemain, ayant convoqué le conseil, il les consola et les exhorta " à ne pas se laisser abattre ni bouleverser par un revers : ce n'était point par leur valeur et en bataille rangée que les Romains les avaient vaincus, mais grâce à une pratique et à un art des sièges, dont eux-mêmes n'avaient point l'expérience ; on se trompait, à n'attendre que des succès à la guerre ; il n'avait jamais été d'avis de défendre Avaricum, et il les en prenait à témoin ; le malheur était dû à l'imprudence des Bituriges et à l'excessive complaisance des autres ; il le réparerait vite, néanmoins, par de plus grands avantages. Les états gaulois jusqu'alors séparés des autres allaient par ses soins entrer dans son alliance et il ferait de toute la Gaule un seul et même faisceau de volontés. 

 

César - La guerre des Gaules (52 av)

 

n°359
 

       Le père d'Euphrasie, Antigone, sénateur et gouverneur de la Lycie, mourut jeune ; sa mère, nommée également Euphrasie, refusa de se remarier et s'installa en Egypte avec sa petite fille, auprès d'un monastère de religieuses. A sept ans, la fillette confiait à l'abbesse  son désir de mener la vie monacale. Sa vocation allant toujours s'affirmant, l'abbesse l'admit au couvent et la revêtit de l'habit religieux.

        La mère d'Euphrasie mourut peu après, et l'empereur Théodose décida d'appeler à la cour la jeune fille pour la marier. Elle répondit à cet appel par une lettre si élevée que l'empereur en pleura. Euphrasie ne quitta donc pas son couvent, y faisant toutes besognes avec allégresse.

 

Marteau de Langle de Cary - Dictionnaire des saints (1963)

 

n°358
 

      En l'an 1009, à une époque où il n'était pas encore question de la menace seldjoukide, le khalife fatimide du Caire avait ordonné la destruction de l'église du Saint-Sépulcre, but de pèlerinage pour des milliers de Chrétiens d'Europe. Les persécutions et les mauvais traitements infligés aux pèlerins qui faisaient alors route vers Jérusalem eurent un retentissement pofond en Occident.

       L'espoir de voir un jour Byzance reprendre possession de ses provinces " syriennes " s'effaçait de plus en plus. Mais quand éclata en Europe la nouvelle du désastre byzantin à Malazgerd, les dernières illusions que les Chrétiens pouvaient encore entretenir à ce sujet s'envolèrent. L'empire grec s'effondrait, touché à mort, semblait-il.

 

René Kalisky - Le monde arabe (1968) - (histoire)

 

n°357
 

       J'étais arrivé à une presque complète indifférence à l'égard de Gilberte, quand deux ans plus tard je partis avec ma grand-mère pour Balbec. Quand je subissais le charme d'un visage nouveau, quand c'était à l'aide d'une autre jeune fille que j'espérais connaître les cathédrales gothiques, les palais, les jardins de l'Italie, je me disais tristement que notre amour, en tant qu'il est l'amour d'une cetaine créature, n'est peut-être pas quelque chose de bien réel, puisque, si des associations de rêveries agréables ou douloureuses peuvent le lier pendant quelque temps à une femme jusqu'à nous faire penser qu'il a été inspiré par elle d'une façon nécessaire, en revanche, si nous nous dégageons volontairement ou à notre insu de ces associations, cet amour, comme s'il était au contraire spontané et venait de nous seuls, renait pour se donner à une autre femme.

 

Marcel Proust  - A l'ombre des jeunes filles en fleurs  (1919) - (roman)

 

n°356
 

       Il lui fallait attendre vingt minutes. Il marcha au hasard. Les lampes à pétrole s'allumaient au fond des boutiques ; ça et là, quelques silhouettes d'arbres et de cornes de maisons  montaient sur le ciel de l'Ouest où demeurait une lumière sans source qui semblait émaner de la douceur même de l'air et rejoindre très haut l'apaisement de la nuit.

        Malgré les soldats et les Unions ouvrières, au fond des échoppes, les médecins aux crapauds-enseignes , les marchands d'herbes et de monstres, les écrivains publics, les jeteurs de sorts, les astrologues, les diseurs de bonne aventure, continuaient leurs métiers lunaires dans la lumière trouble  où disparaissaient les taches de sang. 

 

André Malraux - La condition humaine (1933) - (roman)

 

n°355
 

       Au plus profond de ce taillis, non loin de l'extrémité orientale de l'île, c'est à dire de la plus éloignée, Legrand s'était bâti lui-même une petite hutte, qu'il occupait quand, pour la première fois et par hasard, je fis sa connaissance. Cette connaissance mûrit bien vite en amitié car il y avait dans le cher reclus de quoi exciter l'inrérêt et l'estime.

         Je vis qu'il avait reçu une forte éducation, heureusement servie par des facultés spirituelles peu communes, mais il était infecté de misanthropie et sujet à de malheureuses alternatives d'enthousiasme et de mélancolie. Bien qu'il eût chez lui beaucoup de livres, il s'en servait rarement.

 

Edgar Poë - Le scarabée d'or (1839) - (Histoires extraordinaires)

 

n°354
 

       Tout d'abord le français est la seule parmi  les langues considérées à posséder le partitif grammaticalisé du : du poil, à l'origine " un peu, une pincée de poil ", peut facilement être interprété comme n'importe quelle quantité de poil; confusion impossible pour l'anglais qui dit prendre un poil.

        Ensuite " prendre du poil de la même bête ", est devenu en français reprendre du poil, ce qui est un contre-sens particulièrement ambigu dans notre langue où reprendre signifie  à la fois " prendre encore, de nouveau " et " se rétablir, retrouver de la vigueur " ; confusion encore impossible en anglais.

 

Pierre Guiraud - Les locutions françaises (QSJ n°903)(1962)

 

n°353
 

       -Ne vous asseyez pas, madame ; c'est inutile. Vous allez perdre votre temps et me faire perdre le mien.C'est curieux, ce parti pris, chez les trois quarts des femmes, de considérer le commissaire pour un racommodeur de ménages cassés ! Madame, les petites querelles d'intérieur ne sont pas de la compétence du commissaire de police. Sorti des flagrants délits d'adultère, le commissaire ne doit, ne peut intervenir qu'en cas d'entretien de concubine  au domicile conjugal. Est-ce le cas de votre mari ?

 

Georges Courteline - Le commissaire est bon enfant (1899) - (théâtre)

 

n°352
 

       Fehrendorf me peint en sainte stylite. Je reste debout sur un chapiteau corinthien. Fehrendorf, moi je te le dis, c'est une nouille molle. La dernière fois je lui écrase un tube de peinture. Il m'essuie son pinceau dans les cheveux. Je lui donne une claque. Il me jette sa palette à la tête. Je renverse le chavalet. Le voilà derrière moi avec son appuie-main par-dessus le divan, les tables, les chaises, tout l'atelier.

        Derrière le poêle, il y avait une esquisse : tu es gentil ou bien je la déchire ! Il a décrété l'amnistie, et; pour finir, il m'a terriblement - mais terriblement, je te le dis - embrassée !

 

Frank Wedekind - L'éveil du printemps (1974) - (tragédie enfantine)

 

n°351
 

       Il y avait des années que j'écrivais sur ces forces et pourtant, je n'aurais pas été jusqu'à imaginer l'effet foudroyant que pouvaient produire quatre-vingts chars B2 sur des spectateurs les voyant déboucher de face. A distance et intervalle de cinquante mètres, disposés en une vaste profondeur sur un front de deux kilomètres, tirant à la fois la mitrailleuse et le canon de 75, la division blindée, à 25 kilomètres à l'heure, nous submerge.

        L'observatoire a été bien choisi. Rien ne nous échappe. Je pense à mes meilleurs soldats, ceux du camp de César, ceux de Verdun, et je constate qu'il n'y a pas d'autre attitude à prendre que celle de faire le mort en priant Dieu de ne pas tomber sous une chenille.

 

Georges Loustanau-Lacau - Mémoires d'un Français rebelle (1948)

 

n°350
 

       La tendance libertaire fut-elle un  " épisode de jeunesse " dans la vie de Kafka, limité aux années 1909-1912 ?

       En réalité, après 1912, Kafka a cessé de participer aux activités des anarchistes tchèques et s'est trouvé de plus en plus intéressé par des cercles juifs et sionistes. Mais ses conversations avec G.Janouch, vers l'année 1920, montrent la persistance de ses premières inclinations.

        Non seulement il qualifie les anarchistes de Prague " d'hommes très gentils et très gais ", " si gentils et si amicaux qu'on se voit obligé de croire en chacune de leurs paroles " , mais encore les idées politiques et sociales qu'il esquisse sont très proches de l'anarchisme. 

 

Annie Goldmann - Essais sur les formes et leurs significations (1981)

 

n°349
 

       C'est à cette époque, on l'apprit par la suite, qu'il donna au bureau des signes de distraction qui furent jugés regrettables à un moment où la mairie devait faire face à un personnel diminué, à des obligations écrasantes. Son service en souffrit et le chef de bureau le lui reprocha sévèrement en lui rappelant qu'il était payé pour accomplir un travail que, précisément, il n'accomplissait pas.

        Votre vie ne me regarde pas, lui dit-il. Mais ce qui me regarde, c'est votre travail. Et la première façon de vous rendre utile c'est de bien faire votre travail. Ou sinon, le reste ne sert à rien.

 

Albert Camus - La peste (1947) - (roman)

 

n°348
 

       Ainsi, un domaine très vaste de la pathologie est sous la dépendance directe du ciel et de ses caprices, si toutefois les deux conditions essentielles sont réunies : brusquerie dans la variation du temps et fragilité du sujet.

        Le vent malin peut nous clouer au lit, projets balayés, immobiles, hémiplégiques ; une onde magnétique peut, telle la femme de Loth, nous figer à jamais. Ne sommes-nous donc que des insectes, aveugles et décidés ? Faut-il subir ce qui vient d'en haut ? Peut-on détendre l'arc et dévier la flèche ?  Sommes-nous maîtres du lieu et de l'heure ? Même le suicidé ne l'est pas !

 

Dr Fernand Attali - Le temps qui tue, le temps qui guérit (1981) - (essai)

 

n°347
 

       Aux Etats-Unis, pour la guerre totale, la mobilisation a commencé en juin 1940 et ne devait s'achever qu'en 1944, au terme de quatre années. Mais, tandis que se déployait l'effort vers la mobilisation totale, les Américains se demandaient s'il leur serait possible de maintenir à onze millions d'hommes l'effectif de leurs forces armées, de construire une marine à même de dominer deux océans, de combler les pertes au fur et à mesure, de créer une armée aérienne supérieure, et de façon définitive, aux armées aériennes adverses, sans pour cela cesser de pourvoir aux besoins de la population civile. 

 

Walter Lippman - La politique étrangère des Etats-Unis (1945)

 

n°346
 

       Malgré quelques opinions contraires, on peut affirmer que dans de nombreuses sociétés africaines la dimension des organes sexuels masculins est proportionnelle à la taille des hommes. En général le pénis est relativement large, même au repos, ce qui lui permet de demeurer assez longtemps dans le vagin, même après l'éjaculation.

        Au lieu du penis pendulus habituel, les Boschimans ont le penis rictus , c'est à dire court et étroit, et qui demeure horizontal même à l'état flasque, ce qui explique ces images rupestres où les personnages semblent avoir le pénis en érection même lorsqu'ils s'adonnent à des activités indépendantes de la vie sexuelle, telles que la guerre et la chasse. 

 

Boris de Rachewiltz - Eros noir (1993) - (ethnographie)

 

n°345
 

       La Colère de Samson , dans son état définitif, est datée du 7 avril 1839. Ce même jour, Vigny notait dans son Journal : " Depuis longtemps j'avais le sentiment de la conception de ce poème dans la tête, mais le dessin ne me satisfaisait pas. En voyageant et en passant à Tours, j'ai écrit, dans une auberge, au mois de décembre, une esquisse en prose dont le mouvement est bien jeté. Je l'ai crayonnée et je l'ai oubliée au portefeuille.

        Un jour à Londres, je l'ai regardée comme un peintre regarde l'esquisse d'un autre peintre, et la jugeant comme oeuvre d'art, je l'ai approuvée et me suis donné l'autorisation de peindre le tableau. Hier ici j'ai pris la toile et je l'ai peinte en deux jours. " 

 

Henri Guillemin - M. de Vigny, homme d'ordre et poète (1955) - (essai)

 

n°344
 

       Je doutais de la vocation de Jacques et de la volonté que j'avais eue. La peinture était-ce donc un pis-aller, ce que l'on fait de moins mal ? D'ailleurs il travaillait peu maintenant, il prétendait se rattraper sur  " la vie " , son temps il le passait à écouter les niaiseries d'un jeune cycliste ou à plaisanter au soleil avec une troupe de nageurs.

        Je croyais voir la vérité : Jacques ne pouvait pas vivre, et pour cela voulait se transporter dans l'art, mais il était frappé d'une faiblesse, d'un manque, et il ne lui restait plus qu'à retomber dans une fausse vie.

 

Pierre Jean Jouve - Le monde désert (1960) - (roman)

 

n°343
 

       Pendant de longues années, autant que dura notre jeunesse, nous nous tînmes sur la plus grande réserve et ne fîmes jamais allusion au passé. L'autre jour, elle me demanda à brûle-pourpoint, et son visage encadré de cheveux gris se colorait d'une rougeur juvénile :

          -Pourquoi m'avez-vous quittée ?  

        Pris de court, je n'eus pas la force de fabriquer un mensonge. Aussi fus-je sincère :

           -Je ne sais plus... j'ignore tant de choses de ma propre vie.

            -Moi je regrette, dit-elle. (Et déjà je m'inclinais à cette promesse de compliment.) Il me semble que vous devenez très drôle en vieillissant.   

 

Italo Svevo - La conscience de Zeno (1923) - (roman)

 

n°342
 

       Ecoutez-le ! Dans le temps peut-être, il y avait des femmes pour estimer que la province c'était la tombe. A l'heure actuelle, les distances, pff ! Paris, pour y être, je n'ai qu'à fermer les yeux. Je vois le métro, je le vois, je le tiens, le métro, les bistrots, la gare Saint-Lazare, le Café de Paris, la rue de Londres, sombre, méthodique, glacée, où je naquis derrière une façade en marbre, le boulevard du Maine, le cimetière de Vaugirard, les arbres, les bancs. 

(S'apitoyant sur elle-même) Elle a dérivé toute la nuit, la pauvre fille. Qui l'épousera ? Qui l'aimera ? Tu n'as plus qu'à t'asseoir sur ce banc. C'est gratuit. ( Elle s'assied sur un fauteuil, déconfite, désolée. )

 

Jacques Audiberti - L'effet Glapion (1959) - (théâtre)

 

 
n°341
 

       Un masque kwakiutl représente l'ancêtre courroucé combattant ses rivaux ; ouvert, le même ancêtre victorieux et plein de joie, distribuant des présents. Un autre masque figure un saumon dont le corps est constitué par deux volets accolés.

       En pivotant, ceux-ci dévoilent une tête d'homme de part et d'autre de laquelle ils se déploient, en fin de course, comme deux ailes, celles du corbeau mythique.

 

Jean-Louis Bédouin - Les masques (QSJ n°905 - 1961)

 

n°340
 

       Amon engendre Hachepsout ; la reine Ahmès apprend la nouvelle de la bouche de Thot ; Khnoum et la déesse  Heket à tête de grenouille  conduisent Ahmès enceinte qui va accoucher ; l'enfant est né ; Amon le porte ; les nourrices royales allaitent l'enfant, etc...

        Les différents thèmes de ces reliefs correspondent exactement aux représentations de la théogamie et de la naissance royale du temple de Louxor. A droite, au nord de la salle de la naissance, on parvient en montant quelques marches, à la petite chapelle d'Anubis.

 

Egypte - Guide poche Marcus (1976)

 

n°339
 

       "La loi est l'expression de la volonté générale" signifie d'abord que l'individu  est source de toute loi. Certes, la loi implique une obligation de comportement, un impératif, un "ordre" , mais l'homme ne s'oblige que lui-même et n'obéit qu'au commandement qu'il se donne. La loi efface le pouvoir en ce qu'elle ne le nomme plus et le pouvoir n'est légitime que d'être légal, c'est à dire, en ce sens, voulu. Voulu ou consenti ?

           De la volition en oeuvre au consentement plus passif, il y a cette nuance psychologique que les discours classiques ont toujours gommée. Rousseau prévoit la subtile manipulation mais il sera trahi par deux fois : la volonté générale sera représentée, la volonté générale sera majoritaire.

 

François Châtelet - Histoire des idéologies (1978)

 

n°338
 

       La première construction ne fait appel qu'au théorème de Thalès ; elle n'est pas très commode, car elle conduit à construire des parallèles de direction unique ; la deuxième et la troisième évitent cet inconvénient : on trace des parallèles à deux directions seulement, ce qu'un papier quadrillé rend très facile.

        D'ailleurs la troisième constitue un véritable abaque  cartésien rectiligne à deux variables : pour toute valeur de b on a  x  sans nouvelle construction. 

 

J-L Pelletier - Les mathématiques utiles  (1965)

 

n°337
 

       En automne l'on vendengera, ou d'avant ou après ce m'est tout un pourveu que ayons du piot à suffisance.
Les cuydez seront de saison, car tel cuydera vessir qui baudement fiantera. Ceulx & celles qui ont voué ieuner ieusnes iusques à ce que les estoilles soient au ciel, à heure presente peuvent bien repaistre par mon octroy, & dispense. Encores ont ilz beaucoup tardé: car elles y sont devant seize mille et ne sçay quantz iours. Ie vous diz bien atachées.
Et n'esperez dorenavant prendre les alouettes à la cheute du ciel, car il ne tombera de vostre aage, sus mon honneur.
Cagotz, caffars & porteurs de rogatons, perpetuons, & aultres telles triquedondaines, sortiront de leurs tesnières. Chascun se guarde qui vouldra.
Guardez vous aussi des arestes quand vous mangerez du poisson, et de poison Dieu vous en guarde.

 

François Rabelais (1483-1553) - De l'Automne - (nouvelle)

 

n°336
 

       S'il est vrai que le bonheur est l'activité conforme à la vertu, il est de toute évidence que c'est celle qui est conforme à la vertu la plus parfaite, c'est à dire celle de la partie de l'homme la plus haute. Qu'il s'agisse de l'esprit ou de toute autre faculté, à quoi semblent appartenir de nature l'empire, le commandement, la notion de ce qui est bien et divin ; que cette faculté soit divine elle aussi ou ce qu'il y a en nous de plus divin, c'est l'activité de cette partie de nous-mêmes, activité conforme à sa vertu propre, qui constitue le bonheur parfait.

 

Aristote - L'éthique de Nicomaque (349 av.) - (philosophie)

 

n°335
 

       Evidemment tout cela ne me gêne qu'accessoirement, ce n'est pas en ce moment que je pourrais me promener, ni me reposer : il m'est arrivé plusieurs fois de m'endormir en plein travail pour un instant, une patte prise au-dessus de moi  dans la terre dont je m'apprêtais à faire tomber un morceau.

        Je vais modifier ma méthode. Je creuserai une véritable galerie dans la direction de ces bruits et ne cesserai d'avancer que je n'aie trouvé leur véritable cause, en dehors de toute théorie.

 

Franz Kafka - Le terrier (1919) - (nouvelle)

 

n°334
 

       C'est pourquoi ils ne célèbrent pas la Nuit sainte tout seuls dans la gare centrale de Cologne mais dans le Sauerland au sein d'une famille. Une contrée boisée, montueuse, faite à souhait pour Noël ; le reste de l'année, la plupart du temps il y pleut : un climat aigre qui provoque les maladies spécifiques du Sauerland : faute de contacts, les Westphaliens des bois succombent au spleen et travaillent et boivent trop, trop vite, à trop bas prix.

 

Günther Grass - Les années de chien (1963) - (roman)

 

n°333
 

       Simha vient d'avoir cinq ans. Pour dire comme sa mère, elle vient de finir quatre ans et d'entrer dans ses cinq ans.

       La petite Simha aurait bien vécu sans le savoir ! Mais depuis quelques jours, on lui répète cela comme le refrain d'une chanson, et on l'embrasse très fort en disant : " cinq ans, cinq ans " , tout aussi bien qu'une cloche qui sonne au cou d'une chèvre ou à la main du porteur d'eau.

       Pour elle les ans n'existent pas encore. Elle essaie de se réprésenter quelque chose : entrer dans cinq ans, est-ce comme d'entrer de la chambre dans le patio ou du patio dans la salle de réception ? Quatre ans ! un cycle fermé déjà, pour une si petite personne ! petite petite, n'arrivant pas encore à la hauteur des coussins du divan qui fait le tour des murs. Quatre ans, cinq ans, qu'y avait-il avant ?

 

Pascale Saisset - Heures juives au Maroc (1930) - (étude)

 

n°332
 

       Un volume ne suffirait pas à étudier ce grade (souverain prince rose-croix) auquel certains dignitaires de la Maçonnerie actuelle semblent tenir beaucoup, sans doute parce qu'il possède un aspect sensible et quelque peu sentimental qui n'a cependant rien à voir ni avec la compréhension traditionnelle de ce degré, au demeurant fort intéressant, ni avec la conception non humaine de l'Initiation hermétique qui doit être considérée seulement sous l'aspect d'une réalisation spirituelle tout intérieure et d'ordre transcendant.

 

Jean Palou - La Franc-Maçonnerie (1964)

 

n°331
 

      Les jours ont passé, se heurtant, se dévorant ; le temps s’est frayé un chemin à travers nos surprises, nos révoltes et nos résignations ; plusieurs fois l’aspect du monde est mort pour nous, détruit en même temps que ces parties de l’âme auxquelles il était attaché et qui, sevrées de leurs illusions, ont péri d’une manière soudaine ou lente.

      Aujourd’hui, comme dans mon enfance, j’écoute le silence de l’automne. Rien n’est plus secret ni plus confidentiel. D’un sage et commun consentement tout se penche, accepte une noble dégradation, car la nature, ayant l’expérience de son éternité, accueille sans révolte ses passagers repos.

 

Anna de Noailles (1876-1933) - L'automne en Savoie - (pensées)

 

n°330
 

       Je suis là, assis à ma table et prêt à écrire, mais les mots me font peur. Je m'efforce de rester calme, pourtant je me sens sur le point de céder à un tremblement nerveux. J'ai le dos tourné à ma fenêtre. Depuis mon entrée chez moi, j'évite d'y porter le regard. Je n'ose le diriger vers la fenêtre d'en face . Est-elle en train de m'y épier ?

        L'évènement est là, entre mes mains, comme un bloc sans faille. Il serait bon de trouver la moindre aspérité à laquelle accrocher une réfutation. Mais rien de tout cela ne peut être réfuté. Voyons les faits : cet après-midi, je me suis rendu à l'immeuble d'en face et j'ai interrogé la concierge.

 

Alain Dorémieux - Mondes interdits (1967) - (roman)

 

n°329
 

       Nous touchons ici au point essentiel du débat. Dans les cas où la reconnaissance est attentive, c'est-à-dire où les souvenirs-images rejoignent régulièrement la perception présente, est-ce la perception qui détermine mécaniquement l'apparition des souvenirs, ou sont-ce les souvenirs qui se portent spontanément au-devant de la perception ?

 

Henri Bergson - Matière et Mémoire - (1939) - (philosophie)

 

n°328
 

       Il y avait une fois un prince qui voulait épouser une princesse, mais une princesse véritable. Il fit donc le tour du monde pour en trouver une, et, à la vérité, les princesses ne manquaient pas ; mais il ne pouvait jamais s’assurer si c’étaient de véritables princesses ; toujours quelque chose en elles lui paraissait suspect. En conséquence, il revint bien affligé de n’avoir pas trouvé ce qu’il désirait.

        Un soir, il faisait un temps horrible, les éclairs se croisaient, le tonnerre grondait, la pluie tombait à torrent ; c’était épouvantable ! Quelqu’un frappa à la porte du château, et le vieux roi s’empressa d’ouvrir.

 

H.C. Andersen - La princesse sur un pois - (conte)

 

n°327
 

       Lorsqu'un esprit attentif et ouvert a parcouru, dans les manuels classiques, le cycle ordinaire des chapitres relatifs au premier et au second degré, il est rare qu'il n'éprouve ni étonnement, ni dépit du blocage brusque qui l'arrête au seuil même du troisième degré.

        Si les fonctions et équations cubiques constituent un champ clos réservé, pourquoi ne pas dire tout net qu'elles ne rentrent pas dans le cadre normal des mathématiques élémentaires ? Il est vrai, sans doute, que le troisième degré s'étend sur le triple domaine algébrique, géométrique et trigonométrique, de sorte que cette position à cheval  qui, du seul point de vue scientifique, n'est pas sans intérêt, explique la difficulté d'en introduire l'étude.

 

Le Docteur Devauchelle - Résolution des équations cubiques (1926) - (mathématiques)

 

n°326
 

        Il est bien des vices, Fuscinus, bien des vices déshonorants et capables de flétrir à jamais les plus heureux caractères, que les parents eux-mêmes enseignent et transmettent à leurs enfants. Si le père a la passion du jeu, son fils, portant encore la bulle, remue déjà le dé dans un petit cornet. Et cet autre, qu'espérer de lui, quand il aura appris d'un dissipateur à barbe grise, son maître en gourmandise, l'art de préparer les truffes et d'accommoder à la même sauce les champignons et les bec-figues ? A peine la septième année de cet enfant sera-t-elle écoulée, n'eût-il pas encore renouvelé toutes ses dents, missiez-vous à ses côtés cent précepteurs austères, il n'en soupirera pas moins après une table délicate, et ne consentira jamais à dégénérer de la cuisine paternelle.

 

Juvénal (1er/2éme s. ap.)  - Satire XIV 

 

n°325
 

       Au jour fixé, nous quittâmes la maison, et nous arrivâmes le soir à Malaucène, lieu situé au pied de la montagne, du côté du nord. Nous y restâmes une journée, et aujourd’hui enfin nous fîmes l’ascension avec nos deux domestiques, non sans de grandes difficultés, car cette montagne est une masse de terre rocheuse taillée à pic et presque inaccessible. Mais le poète a dit avec raison : un labeur opiniâtre vient à bout de tout. La longueur du jour, la douceur de l’air, la vigueur de l’âme, la force et la dextérité du corps, et d’autres circonstances nous favorisaient. Notre seul obstacle était dans la nature des lieux.

        Nous trouvâmes dans les gorges de la montagne un pâtre d’un âge avancé qui s’efforça par beaucoup de paroles de nous détourner de cette ascension. Il nous dit que cinquante ans auparavant, animé de la même ardeur juvénile, il avait monté jusqu’au sommet, mais qu’il n’avait rapporté de là que repentir et fatigue, ayant eu le corps et les vêtements déchirés par les pierres et les ronces. Il ajoutait que jamais, ni avant ni depuis, on n’avait ouï-dire que personne eût osé en faire autant.

 

Pétrarque (1304-1374) - L'ascension du Mont Ventoux - (nouvelle)

 

n°324
 

        Ceux qui savent s’observer eux-mêmes et qui gardent la mémoire de leurs impressions, ceux-là qui ont su, comme Hoffmann, construire leur baromètre spirituel, ont eu parfois à noter, dans l’observatoire de leur pensée, de belles saisons, d’heureuses journées, de délicieuses minutes. Il est des jours où l’homme s’éveille avec un génie jeune et vigoureux. Ses paupières à peine déchargées du sommeil qui les scellait, le monde extérieur s’offre à lui avec un relief puissant, une netteté de contours, une richesse de couleurs admirables. Le monde moral ouvre ses vastes perspectives, pleines de clartés nouvelles.

          L’homme gratifié de cette béatitude, malheureusement rare et passagère, se sent à la fois plus artiste et plus juste, plus noble, pour tout dire en un mot. Mais ce qu’il y a de plus singulier dans cet état exceptionnel de l’esprit et des sens, que je puis sans exagération appeler paradisiaque, si je le compare aux lourdes ténèbres de l’existence commune et journalière, c’est qu’il n’a été créé par aucune cause bien visible et facile à définir.

 

Charles Baudelaire (1821-1867) - Le goût de l'infini - (nouvelle)

 

n°323
 

        Pendant un jour, beaucoup d’hommes en chairs et en os avaient remué beaucoup d’hommes en livres.
        Ces derniers étaient tirés de leur coin où parfois, ils reposent en quiétude grande, montrant pour visage, leur dos où est leur nom.
         Puis ensuite, leurs corps ouverts sur un tapis, sous le souffle du jeune et du vieux, mal touchés de certaines mains, disséqués par des regards ; leurs corps demandaient merci aux heures qui sonnaient lentes.
         Enfin le moment qui devait les remettre en place arriva, et les hommes en chairs et en os dirent adieu aux hommes en livres.

 

Xavier Forneret (1809-1884) - Rien  - (nouvelle)

 

n°322
 

       Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés.
Les Amours des bassins, les Naïades en groupe
Voient reluire au soleil en cristaux découpés
Les flots silencieux qui coulaient de leur coupe.
Les lauriers sont coupés, et le cerf aux abois
Tressaille au son du cor; nous n'irons plus au bois,
Où des enfants charmants riait la folle troupe
Sous les regards des lys aux pleurs du ciel trempés,
Voici l'herbe qu'on fauche et les lauriers qu'on coupe.
Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés.

 

Théodore de Banville (1823-1891)- Nous n'irons plus aux bois - (poésie)

 

n°321
 

       Il ne faudrait pas tout de même conclure que de servir Yubelblat ça n'apprenait pas certaines choses.... Je parle du domaine scientifique, de la médecine appliquée, des arts sanitaires et de l'hygiène... Il connaissait, le petit sagouin, tous les secrets du métier. Il avait pas son pareil pour dépister l'entourloupe, pour percer les petits brouillards dans les recoins d'un rapport.

       Il aimait pas les fariboles, fallait qu'on lui ramène des chiffres... rudement positifs... de la substance contôlable, pas des petites suppositions... des conjectures aventureuses, des élégants subterfuges... des fins récits miragineux... ça ne passait pas... des chiffres d'abord ! et avant tout ! ... Les sources !... les recettes du budget :...avant les dépenses !... Des faits basés sur des " espèces " ... en dollars ... en livres si possible... Pas des " courants d'air " !

 

Louis-Ferdinand Céline - Bagatelles pour un massacre (1937) - (pamphlet)

 

n°320
 

      

       Un mercredi matin, Tim s’aperçoit qu’il n’a plus aucune chaussette propre dans son placard. Ses parents déjà partis au travail, il doit se débrouiller tout seul. Pas question de porter ses baskets neuves à même la peau ! Il saisit aussitôt masque et tuba et plonge dans son tas de linge sale à la recherche de chaussettes encore vivantes. Cinq couples sont remontés à la surface. Un peu raidies par la crasse, elles ont quand même conservé leur couleur d’origine. Tim se dirige vers le lave-linge et jette les dix chaussettes dans le tambour béant. Le programme court sera sûrement suffisant pour les remettre sur pied. C'est la première fois qu'il manipule tous ces boutons et ne connaît pas la malice dont sont capables ces machines redoutables.
        Vingt minutes de tourbillon plus tard, le cycle semble terminé. Notre héros surexcité plonge sa main fébrile dans la gueule humide de la bête. Et là : incroyable mais vrai, seules huit chaussettes sont retrouvées.

 

Pascale Dehoux - Disparition (2010) - (littérature jeunesse)

 

n°319
 

       Oh ! les cimes des pins grincent en se heurtant
Et l’on entend aussi se lamenter l’autan
Et du fleuve prochain à grand’voix triomphales
Les elfes rire au vent ou corner aux rafales
Attys Attys Attys charmant et débraillé
C’est ton nom qu’en la nuit les elfes ont raillé
Parce qu’un de tes pins s’abat au vent gothique
La forêt fuit au loin comme une armée antique
Dont les lances ô pins s’agitent au tournant
Les villages éteints méditent maintenant
Comme les vierges les vieillards et les poètes
Et ne s’éveilleront au pas de nul venant
Ni quand sur leurs pigeons fondront les gypaètes.

 

Guillaume Apollinaire (1880-1918) - Le vent nocturne - (poésie)

 

n°318
 

        Ah ! celle là pourra resservir. Je crois que ce sera la dernière fois par exemple. Allons, nettoie, lave, brosse, frotte, savonne. Qui l’eut dit il y a cinq ans lorsque j’étais au séminaire. Ah ! misérable créature, qu’as-tu fait de moi ! Pourquoi le Ciel a-t-il voulu que je rencontrasse cette maudite petite blanchisseuse qui repassait alors mes surplis, et, grâce à laquelle j’en suis réduit maintenant à repasser des capotes. Sale métier, va ! les femmes, jusqu’où nous font-elles tomber !... Je ne pourrai jamais détacher celle là. Il est vrai qu’elle est encore plus bas que moi. Ah ! Raphaële, elle vit là dedans, sans remords et sans regret du passé. Et je l’aime toujours pourtant... En voilà une que j’ai oubliée. J’ai des distractions aujourd’hui. Malheureux Crête de Coq ! Elles m’ont nommé Crête de Coq, les gueuses. S’appeler Crête de Coq, quand je devrais aujourd’hui m’appeler l’Abbé Lecoq ! Ah ! les femmes, les femmes !

 

Guy de Maupassant - A la feuille de rose, maison turque (1875) - (théâtre)

 

n°317
 

       "Et alors même que Crainquebille aurait crié : " Mort aux vaches ! " il resterait à savoir si ce mot a, dans sa bouche, le caractère d'un délit. Crainquebille est l'enfant naturel d'une marchande ambulante, perdue d'inconduite et de boisson, il est né alcoolique.  Vous le voyez ici abruti par soixante ans de misère. Messieurs, vous direz qu'il est irresponsable. "

          Maître Lemerle s'assit, et M. le président Bourriche lut entre ses dents un jugement qui condamnait Jérôme Crainquebille à quinze jours de prison et cinquante francs d'amende. Le tribunal avait fondé sa conviction sur le témoignage de l'agent Matra.

 

Anatole France - Crainquebille (1922) - (nouvelle)

 

n°316
 

       Si un escabeau, et cela serait bien préférable, ne peut être mis par la deuxième sorcière, c'est à dire dès maintenant la suivante de Lady Duncan, derrière Lady Duncan pour qu'elle y monte, Lady Duncan pourra faire quelques pas vers la droite où se trouvera un escabeau sur lequel elle monte, à reculons et progressivement, lentement,  dans toute sa majesté.

       La suivante portera la traîne de Lady Duncan, Lady Duncan toujours enveloppée dans cette sorte d'aura.

       Macbett se lèvera et se jettera de nouveau aux pieds de Lady Duncan. 

       (didascalies)

Eugène Ionesco - Macbett (1972) - (théâtre)

 

n°315
 

       Vous serez le " popotier " déclara le Colonel, s'adressant à Baraton, lieutenant de réserve rappelé à l'activité à l'occasion du remue-ménage européen.

         - Bien, mon colonel !  répondit Baraton avec déférence et discipline, mais l'âme pleine d'appréhensions. Etre popotier dans des conditions pareilles, c'est désespérant. Sans aucun ustensile de cuisine, sans pratique, sans recettes, peut-on essayer de nourrir ses semblables ?

        Le colonel vit-il la gravité du cas et le choc intérieur que procurait cette décision à son subordonné ? Cela est dans le domaine du possible... en tous cas il ajouta :

         - Provisoirement !

        Mais Baraton se méfiait des situations provisoires.

 

Georges Bonnamy - L'état-major s'en va-t-en guerre (1941) - (roman)

 

n°314
 

       Il était toujours sensible, tout d'abord, à l'effet de la pointe acérée de sa canne sur le vieux dallage en marbre du hall, de grands carrés noirs et blancs qui faisaient, se rappelait-il, l'admiration de son enfance, et avaient développé en lui, il s'en apercevait à présent, une conception précoce du style.

        Cet effet était le vague cliquetis à répercussions, comme d'une cloche lointaine suspendue qui sait où ? dans les profondeurs de la maison, du passé, de cet autre monde mystique qui eût pu fleurir pour lui s'il ne l'avait, pour le meilleur ou le pire, abandonné.

 

Henry James - Le coin plaisant (1908) - (nouvelle)

 

n°313
 

       Du cycle suivant, on ne connait qu'un petit nombre de sédiments. Qu'il faille en chercher la cause dans un phénomène postérieur  d'érosion ou qu'il y ait eu réellement peu de dépôts, cela est difficile à établir d'une façon positive. Par contre, les formations granitiques et les produits volcaniques revêtent une très grande importance.

        C'est au cours de ce cycle, en effet, que se formèrent les grandes masses des granites rapakivi. Ceux-ci sont caractérisés par de grands cristaux  de feldspath de forme arrondie, qui, en s'effritant, forment une bordure blanche. Des blocs, grands et petits, ont été transportés en grandes quantités lors de la période glaciaire.

 

Van der Vlerk / Kuenen - L'Histoire de la Terre (1961)

 

n°312
 

       Je conçois, à la rigueur, qu'un touriste ayant passé un siècle ou deux loin d'un pays ne soit pas autrement surpris de trouver, à son retour, des décombres et des ruines où il avait jadis contemplé de somptueux palais; mais tel n'était pas mon cas.

       Après une absence de cinq ou six mois, je ne fus pas peu stupéfait de rencontrer, à l'un des endroits de la côte qui m'étaient les plus familiers, un manoir en pleine décrépitude, un vieux manoir féodal que j'étais bien sûr de ne pas avoir rencontré l'année dernière, ni là ni ailleurs.

       Mon flair de détective  m'amena à penser  que ces ruines étaient factices  et de date probablement récente.

 

Alphonse Allais - A l'oeil (1921)

 

n°311
 

       Cependant, si l'Etat mamelouk devient progressivement la proie des faiblesses internes qui ont sapé le pouvoir des dynasties musulmanes successives, il conserve intactes les frontières que lui ont données Beibars et Qalaoum grâce à leurs victoires sur les Mongols et les Croisés.

        Cette stabilité relative ne signifie pas que le statu quo se soit généralisé dans tout l'Orient. Le centre de l'Asie apparaît toujours comme un réservoir inépuisable de peuples nomades dont les incursions peuvent se reproduire à tout moment.

 

René Kalisky - Le monde arabe (1968)

 

n°310
 

       Pauvre enfant pâle, pourquoi crier à tue-tête dans la rue ta chanson aiguë et insolente, qui se perd parmi les chats, seigneurs des toits ? Car elle ne traversera pas les volets des premiers étages, derrière lesquels tu ignores de lourds rideaux de soie incarnadine.

        Cependant, tu chantes fatalement, avec l'insistance tenace d'un petit homme qui s'en va seul par la vie et, ne comptant sur personne, travaille pour soi. As-tu jamais eu un père ? Tu n'as pas même une vieille qui te fasse oublier la faim en te battant quand tu rentres sans un sou.

 

Stéphane Mallarmé - Anecdotes ou Poèmes (1887)

 

n°309
 

       - Tiens, salaud ! Tiens, bandit ! (Elle le frappe) Tiens ! Tu leur as tout expliqué, hein ? Tout ! Aménophis IV, le poison des Borgia, la traite des blanches, hein ? Tout ! Mais ce que tu ne leur as pas dit, ce que tu as étouffé, c'est pourquoi je me suis rasé...pourquoi je me suis rasé la moitié de la tête...Adieu, crapule ! (Elle sort. On l'entend descendre à toutes jambes.) 

       - Partie ? Qu'elle aille au diable ! Enfin, c'est assez juste, pourquoi s'est-elle?... On ne le saura jamais.

 

Roger Vitrac - Le coup de Trafalgar (1934) - (théâtre)

 

n°308
 

       Le soir tombait ; Jacques hâta le pas ; il avait laissé derrière lui le hameau de Jutigny et, suivant l'interminable route qui mène de Bray-sur-Seine à Longueville, il cherchait, à sa gauche, le chemin qu'un paysan lui avait indiqué pour monter plus vite au château de Lourps.

        La chienne de vie ! murmura-t-il, en baissant la tête ; et désespérément  il songea au déplorable état de ses affaires. A Paris, sa fortune perdue par suite de l'irrémissible faillite d'un trop ingénieux banquier ; à l'horizon, de menaçantes files de lendemains noirs ; chez lui, une meute de créanciers, flairant la chute, aboyant à sa porte avec une telle rage qu'il avait dû s'enfuir.

 

J-K Huysmans - En rade (1887) - (roman)

 

n°307
 

       Il y avait une fois une petite femme rudement gentille et qui avait oublié d'être bête, je vous en fiche mon billet. Son mari, lui était laid comme un pou, et bête comme un cochon.

        Les sentiments que la petite femme nourrissait à l'égard de son mari n'auraient pas suffi (pour ce qui est de la température) à faire fondre seulement deux liards de beurre, cependant que lui se serait, pour sa petite femme, précipité dans ls flammes ou dans l'eau sur un signe d'icelle.

         Des faits de telle nature sont, d'ailleurs, fréquemment constatables en maint ménage contemporain.

 

Alphonse Allais (1854-1905) - A la une !  - (contes et nouvelles)

 

n°306
 

       Partir avant le jour, à tâtons, sans voir goutte,
Sans songer seulement à demander sa route ;
Aller de chute en chute, et, se traînant ainsi,
Faire un tiers du chemin jusqu'à près de midi ;
Voir sur sa tête alors s'amasser les nuages,
Dans un sable mouvant précipiter ses pas,
Courir, en essuyant orages sur orages,
Vers un but incertain où l'on n'arrive pas ;
Détrempé vers le soir, chercher une retraite,
Arriver haletant, se coucher, s'endormir :
On appelle cela naître, vivre et mourir.
La volonté de Dieu soit faite !

 

(Jean-Pierre Claris de) Florian (1755-1794) - Le voyageur - (fable)

 

n°305
 

       Quand un macrophage rencontre un lymphocyte, quand un fibroblaste rencontre une cellule mélanocytaire, on aimerait bien savoir pourquoi ils trouvent à échanger des informations. Mettre en avant les récepteurs de membrane, connaître que ce sont essentiellement des sucres, que l'acide sialique tient un grand rôle est important mais répond au " comment ? ". Se demander pourquoi ils le font, au nom de quelle force de vie, dépasse et dépassera sans doute toujours les capacités humaines, mais saisir les grandes " relations " qui conditionnent les rapports des entités vivantes entre elles reste du domaine du possible.

 

Pr Jean-Paul Escande - La deuxième cellule (1983)

 

n°304
 
     

          Quand le soleil, à midi, tombe d’aplomb, les ombres bleuissent, les herbes allumées dorment dans la chaleur, tandis qu’un frisson glacé passe sous les feuillages.

Et c’était là que le moulin du père Merlier égayait de son tic-tac un coin de verdures folles. La bâtisse, faite de plâtre et de planches, semblait vieille comme le monde. Elle trempait à moitié dans la Morelle, qui arrondit à cet endroit un clair bassin. Une écluse était ménagée, la chute tombait de quelques mètres sur la roue du moulin, qui craquait en tournant, avec la toux asthmatique d’une fidèle servante vieillie dans la maison. Quand on conseillait au père Merlier de la changer, il hochait la tête en disant qu’une jeune roue serait plus paresseuse et ne connaîtrait pas si bien le travail ; et il raccommodait l’ancienne avec tout ce qui lui tombait sous la main, des douves de tonneau, des ferrures rouillées, du zinc, du plomb. La roue en paraissait plus gaie, avec son profil devenu étrange, tout empanachée d’herbes et de mousses.

 

Emile Zola - L'attaque du moulin (1880) - (nouvelle)

 

n°303
 
          

          Aux portières le paysage déroulé lui précise dans le souvenir les heures de ce même voyage fait naguère avec elle. Son oncle était venu le chercher à l'Ecole militaire après les examens de sortie, et, durant ce voyage, elle lui était apparue ainsi qu'une âme extraordinaire, instruite en toutes les sciences et portant sur le monde des jugements inattendus.

– Oui, répond le commandant, des jugements inattendus. Elle a tout étudié, n'est-ce pas, recluse dans ce fort où l'attache la situation de son père... Il n'y a plus un mur, chez elle, qui ne soit tapissé de livres...

– Voici le centre de notre patrie, mon commandant, vous l'a-t-elle appris...

– Le coeur de notre république du Nord? Voyez, comme il monte, ce sol, vers le pâle firmament de brumes. Il recouvre, peu à peu, sur l'horizon les tours fumantes des distilleries et des forges.

 

Paul Adam - Le conte futur (1893) - (nouvelle)

 

n°302
 

       Il y a plusieurs catégories de gens : ceux qui se posent les questions, qui ne trouve pas de réponse et qui se résignent à ne savoir ni d'où ils sont venus ni où ils vont ; il y a ceux qui ne se posent aucune question, qui vivent bien, peut-être parce qu'ils ont inconsciemment la réponse ; il y a ceux qui se posent la question, qui ont trouvé, qui ont leur réponse ; enfin il y a ceux qui se posent la question et ne peuvent y répondre. Je fais partie de cette catégorie. A mon âge il est bien tard pour espérer de répondre. Que suis-je venu faire ici ? Je n'y comprends rien.

 

Eugène Ionesco - Journal en miettes (1967)

 

n°301
 

       Je retournai dans le bureau de Mark Ambient, heureux d'avoir devant moi une heure de tranquillité pour examiner sa bibliothèque. Les fenêtres donnaient sur le jardin, et le calme ensoleillé, la douce lumière de l'été anglais avaient envahi la pièce, sans en avoir complètement chassé la riche atmosphère sombre et tamisée qui était inséparable de son charme et qui flottait autour des rayons pleins de livres dont les vieilles reliures de cuir exhalaient les effluves d'une culture rare, et aussi dans les espaces plus lumineux où médailles, estampes et miniatures ornaient les murs tapissés de tissus fanés.

 

Henry James - L'auteur de "Beltraffio" (1900) - (nouvelle)

 

 

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