Les chemins du bureau

ou Les rêveries du contrôleur solitaire

 

  Psychanalyse du fisc  

(Odyssée fiscalo-oedipienne)

 

 "Je croyais voir la vérité : Jacques ne pouvait pas vivre, et pour cela voulait se transporter dans l'art, mais il était frappé d'une faiblesse, d'un manque, et il ne lui restait plus qu'à retomber dans une fausse vie." Pierre Jean Jouve- Le monde désert

 "Votre erreur est de croire que l'homme a quelque chose à faire en cette vie." Henry de Montherlant - Service inutile

 

WORK IN PROGRESS

( augmenté le  ma 24 avr  )

(progresse lentement mais cette page labyrinthique s'augmente pourtant chaque jour de quelques lignes ou photos par ci par là et, en cherchant un peu, on finit par trouver la colonne en cours...Il faut dire que ce travail doit cheminer en luttant contre l'ankylose des rêves ou des cauchemars et avec la logique déroutante qui leur est propre, dans un espace-temps illusionniste où l'exactitude des lieux ou des situations est sujette à caution mais dont l'esprit drolatique ou absurde est assez bien sauvegardé. C'est celui qui prévalait sans doute dans ces bureaux là-bas, autrefois, quelque part et d'où on a comme par miracle peut-être réchappé sans en être tout à fait certain... 

(ou Des lignes et des images pour page-labyrinthe hors contrôle )

 

 

Tentative de reconstituer selon le principe du puzzle et le mode "work in progress", un passé plus ou moins lointain qui se dérobe le plus souvent ou qui n'envoie de l'ancien temps, dans un ordre aléatoire ou déroutant, que des bribes obscures ou minimales, des petites scènes incomplètes, vues en plans trop rapprochés ou trop lointains.  On ne dispose même parfois que d'une image au contenu énigmatique qu'il faut alors s'employer à déchiffrer au moyen d'autres images généralement reliées à la première et dans ces ce cas-là il n'est pas possible d'en afficher une sans afficher toutes les autres en même temps ! Et que dire des sons qui se promènent également par ci par là dans des fichiers plus ou moins bien conservés, dénaturés ou devenus illisibles par disparition du logiciel ou faiblesse d'oreille mais qu'on finit par réentendre quelquefois ! Des bruits, des petits bruits...

C'est pourtant toute une carrière que l'on tente de reconstituer ! Et pas n'importe laquelle, la plus improbable qui soit, la plus drolatique !  Cela va sûrement prendre du temps...Les interrogatoires peuvent durer longtemps quand on s'interroge soi-même ! Quand on se parle intérieurement d'homme à homme ou disons de moitié à moitié...Les sautes de temps ou les à-rebours tout comme les instants sont imprévisibles et non mesurables...Les magnétophones n'enregistraient pas tout...Leurs grosses bobines s'emmêlaient souvent ou s'arrêtaient tout simplement ou mieux ne partaient pas, jamais. Toujours à l'arrêt, ne partant que lorsque les bruits s'arrêtaient, des petits bruits certes mais tout de même audibles et vaguement reconnaissables...Elles tournaient de temps en temps comme au hasard, au petit bonheur. Et ce qu'on entend est intéressant si on veut mais...On reconnaît bien la voix de mon grand-père en tout cas...Et une fois de plus en pleine diatribe contre les pigeons de Paris, les moustiques dans les hôtels d'Italie, les vieilles taupes au fond du car dans ses voyages organisés, etc..etc...       

 

       
 

Premier Bureau

 

       
       
-Alors c'est là que vous avez commencé ?...Je veux dire c'est bien le lieu de votre première affectation ?

-Là ? Oh oui je crois...En effet c'est bien là le lieu de mon premier bureau...Je reconnais les vitres, les fenêtres...Par contre je ne sais plus si j'étais en haut ou en bas...Il n'y avait peut-être qu'un étage après tout...Ou bien cela aurait-t-il changé en moi depuis ?

-Ceci encore... Une des nombreuses fenêtres de l'Administration derrière laquelle vous avez peut-être séjourné au cours de votre innommable carrière...

-Qui ne fut qu'une suite sans fin d'atermoiements...

-Alors et ces carreaux à l'ancienne dans ce vieux mur de pierres ?

       
       

-...Ce n'est vraiment pas gai. On dirait une prison...

- Pourtant ce n'en est pas une...

-C'en était peut-être une à l'époque du seul fait que je me trouvais derrière ces murs...Me morfondant certainement et accablé d'un tel ennui que dans ces circonstances,  les extrêmes me rejoignaient ! C'est le grand thème du bureau-prison auquel depuis mon plus jeune âge, allez savoir pourquoi, je m'étais comme voué sans retenue ...Ces heures interminables qui passaient quand même ! 

 

 

 

 

-Peu importe...Vous donniez sur une rue ou une avenue ?

-Non, un boulevard, le bld de la République...

-Cela tombait bien. N'étiez-vous pas là pour la servir ?

-Je me trouvais effectivement alors dans la Fonction Publique...Je devais m'y retrouver contre toute attente mais conformément à ce que...

-Oui oui, mais comment vous y rendiez-vous là-bas ? Tenez, le premier jour, comment y êtes-vous allé ?

-Oh alors là, c'est tout de même assez ancien à présent et je ne me souviens pas vraiment ..C'était dans la même ville que celle où j'habitais, chez mes parents du reste...Ce n'était pas tout près mais pas très loin non plus...Ces bureaux étaient situés dans un un quartier assez proche et même contigu au nôtre...Derrière si vous voulez mieux, de l'autre côté de la grande avenue qui sépare la ville en une partie nord et une partie sud...

-Aviez-vous fait le chemin à pied ? Ou en autobus par exemple ?

-Il n'y avait pas de bus je crois pour y aller directement depuis chez nous...Et donc oui j'ai dû m'y rendre à pied car je possédais bien une voiture, ma toute première, mais elle était 

-Nous allons vous aider en vous montrant ce que nous avons trouvé concernant les chemins que vous avez dû emprunter un jour ou l'autre au cours de votre vie pour vous rendre au bureau...Il semble y en avoir beaucoup...

-Je m'en doute ! Depuis tout ce temps, tous ces changements, ces mutations...Toutefois toujours en région parisienne ou même à Paris essentiellement mais une ville où les bureaux et les façons de s'y rendre sont innombrables et si variées...

-Aussi avons-nous fait un tri, disons une sorte de sélection un peu aléatoire...Ce qui n'est pas facile c'est que ce sont souvent des petits détails insignifiants du décor d'une rue par exemple mais rarement vue dans son ensemble que nous obtenons...De plus n'oubliez pas qu'il peut s'agir  de souvenirs aussi bien réels qu'imaginaires...L'endroit d'où nous les avons extraits ne permettant pas toujours d'en déterminer la nature exacte...Il y des soubresauts du vrai à l'inventé et réciproquement... Heureusement le véridique de votre présence à une période certes indéterminée mais bien dans l'endroit qui s'affiche est attestée sur l'image même par des traces bleues, continues ou discontinues. Plus elles sont pleines et nombreuses plus vous avez fréquenté cet endroit  autrefois ou  plus vous y êtes simplement passé...Toutefois ces traces bleues il n'est pas donné si souvent d'en voir...Il faut en fouiller des souvenirs ou ce qui apparaît comme tels, pour tenter d'en extirper quelques images satisfaisantes ou qui puissent simplement faire encore impression au sens propre du terme...

-Les visions intérieures tiennent à peu de choses...Et puis je crois qu'elles sont souvent comme associées entre elles, corellées à plusieurs...Non ? On en fait venir une et c'est une ribambelle de clichés qui se succèdent souvent sans rapport apparent et d'un synchronisme peu établi voire improbable...C'es bien cela ?

-Oui et les vôtres de ce point de vue sont particulièrement déroutantes...Mais essayons tout de même avec ce que nous avons pu récolter aux alentours de cette époque et de ce lieu, le jour donc de votre première journée de bureau...Voulez-vous ?

-Avec un certain plaisir mais non sans appréhension...Cela fait si longtemps, comment savoir si c'était bien moi ?

-Toutes ces images proviennent de chez vous. Et même de vous plus précisément...Ce qui explique qu'on ne vous voie pas bien entendu. Mais c'est encore plus sûr ainsi...Toutefois n'est-ce pas vous qu'on aperçoit quelquefois dans une vitre à l'occasion de votre  passage devant une boutique, les fenêtres d'un rez-de-chaussée, le pare-brise d'une voiture ?

-Si ce n'est pas moi qui cela pourrait-il bien être ? Je passe dans des lieux divers sans m'en rendre compte ou sans m'en souvenir c'est exact. Lorsque j'arrive à m'apercevoir de l'importance quelquefois d'un simple détail, il est trop tard pour aller au bureau. Cependant je continue  le chemin emprunté au début en espérant que les choses vont s'arranger. Mais c'était souvent une fois de plus une simple errance qui ne me menait à rien...

-A cette époque tout de même je pense que vous aviez à coeur de mieux cibler les locaux administratifs auxquels on vous avait rattachés, non ?

-Si si, bien sûr. C'était l'époque bénie et idéalisée des commencements...

-Une phrase surtout semble vous être restée de cette époque. Nous l'avons trouvée certes à une grande profondeur mais comme encore vive, comme entendue de fraîche date...C'était une femme qui prononçait cette phrase...

-Quelle phrase ?

-"Le mercredi je reçois mes notaires"... Cela ne vous évoque rien ?

-C'est assez énigmatique...Mais cette femme était sans doute une collègue et probablement celle dans le bureau de laquelle on m'avait installé...C'est très vague...Je revois toutefois, oui j'étais assis à une table près d'une fenêtre par où je voyais des nuages, souvent je regardais les nuages dans le ciel...

-C'est exact nous avons une image de nuages vus par une fenêtre correspondant à peu près à cette période...Une image animée, les nuages filent dans le ciel...

-J'y voyais une manifestation fabuleuse du temps, comme primordiale, et me demandais si en attendant suffisamment je ne verrais pas repasser un nuage, le même nuage, dans le même sens et à la même vitesse...Combien de temps fallait-il attendre ?

-Vous pensiez ainsi pouvoir tenir jusqu'au bout...C'était déjà une échappatoire et un début d'enfermement !

-C'était pour moi la seule solution. Ce retour improbable du nuage, j'en évaluais pourtant vaguement une fréquence, une périodicité qui allait peut-être ponctuer ma présence même dans ces locaux ou dans d'autres similaires par la suite. Et c'était là aussi fort peu probable car j'étais "Aide temporaire" recruté pour un mois seulement, le temps d'encaisser le revenu des ventes de vignettes automobiles. Je passais les chèques des particuliers justement établis à l'ordre du Trésor Public sur de très larges feuilles de registre que je posais sur une plaque de métal comportant des picots d'arrimage sur la gauche...

-Oui mais cette collègue à côté de vous ou pas très loin, où est-elle à présent ? Nous ne l'avons pas trouvée...Qu'en avez-vous fait ?  C'est que vous semblez avoir des collègues voyageuses ou voyageurs, disons itinérants, tout au long de votre carrière...Nous les retrouvons de ci de là. Celle-là vous ne l'auriez pas des fois par la suite rencontrée ou seulement croisée par hasard ?

-Si les bureaux sont généralement exigus, les couloirs ne sont pas larges mais souvent interminables...Au bout d'un moment on finit par rencontrer quelqu'un, c'est fatal. Allez savoir qui c'est au juste ! Des années ayant généralement passé, plus ou moins nombreuses, mais toujours propres à estomper bien des choses que la pâleur des lampes des bureaux de demi-jour ne saurait aider à reconnaître, à raviver...Ce sont des ombres avec un dossier au bout du bras ou serré contre la poitrine...On ne saurait même pas dire si on s'est seulement regardé.  

 

 

 

 

-Vous l'avez trouvée chez moi ?

-Chez vous oui ou en vous, je ne sais au juste comment dire...On trouve un peu de tout à condition de chercher dans des endroits inattendus...

-C'est ainsi que tout se trouve et que tout arrive, non?...L'inattendu étant ce qui accourt le plus vite !

-En tout cas pour vous aider à revoir un peu mieux ce tout premier chemin, nous avons sélectionné quelques images avec des éléments associés qui pourraient peut-être vous mettre sur la voie, au sens propre du terme...Voici donc la sélection d'images prélevées sur le substrat même de vos souvenirs dans l'ordre des découvertes car il n'est pas très facile pour le moment d'en établir un autre...Voyez vous-même...Et intervenez si vous le souhaitez, si jamais un éclair se produit, ou si l'urgence d'une explication ou d'une mise au point, en abîme ou en congruence, se faisait sentir...ou si l'irrépressible besoin de révéler enfin quelque chose se manifestait pour de bon...Car vous savez que l'énigme c'est vous ! D'où venez-vous ? D'où tout cela vous vient-il ? Mais regardez plutôt un peu...Ces images sont corellées à la première et cela bien qu'apparemment il n'y ait pas de rapport évident entre elles...

-Dans le subconscient tout est plus ou moins relié...Montrez tout de même car ma mémoire visuelle est excellente...

-Ce sont vos propres images que vous visionnez, ne l'oubliez pas...

-Dénichées par vous je ne sais trop comment...

-Peu importe, ce qui compte c'est que nous arrivions à les voir en même temps que vous désormais...

-Alors je ne peux plus rien visualiser dans mon for intérieur, imaginer même peut-être tout simplement, sans que ... Oui, je comprends..C'est plutôt une imagerie alors ? Comme on dit une ménagerie...

-Le fait est que nous sommes loin du traditionnel diaporama ! Les photos tantôt se touchent, se succèdent, s'alignent, se tournent, se retournent, s'inversent, s'éloignent, se rapprochent, disparaissent, réapparaissent  sans pourtant jamais être là réellement. Sont-elles seulement quelque part ?

-A quel opérateur obéissent-elles ? Car elles sont incontestablement projetées et il n'y a pas de projection sans projectionniste !

-Je vais mettre que vous ne savez rien de ces images que vous êtes par ailleurs en mesure de créer à tout moment sans savoir ni comment ni pourquoi...

-Je suis donc comme tout le monde alors, j'inverse les bobines de temps en temps... Mais si ce sont bien réellement mes souvenirs ils m'appartiennent. Ils sont à ma disposition même si le plus souvent ils s'imposent à moi, se faisant lourds et insistants, parfois scabreux ou disons déroutants.. ou comme hors de portée, je ne les appréhende pas tout à fait...je les reconnais sans les connaître vraiment et sans pouvoir les approcher...

-Vous pouvez dire cela de tout le monde, de vos voisins par exemple...Vous les voyez quelquefois depuis toujours sans savoir qui ils sont...

-Je sais encore ce qu'ils étaient mais j'ignore ce qu'ils sont devenus alors même qu'ils passent toujours comme avant sous mes fenêtres ou dans l'escalier devant l'oeil de poisson de ma porte ...Une vision de cauchemar !

-Les souvenirs les plus anciens sont  parfois perçus de la sorte... 

 

    

       

"Pas plus loin que le jeu de boules avec ton vélo ! Pas même jusqu"au petit pont juste après ! Et pas jusqu'à Chariot bien sûr ! Tu étais monté jusqu'à Arranda l'autre fois par le chemin des vignes...Et s'il y avait eu de l'orage ? C'est trop loin...Tu te souviens de l'époque où tu ne dépassais pas le four ? C'était le bout du monde pour toi. Tu avais encore tes stabilisateurs !  Il y a deux ans non ? Regarde jusqu'oû tu vas maintenant ! Tu dépasses la Mairie et même l'église ! Seulement c'est suffisant pour cette année même si tu as déjà ton  rétroviseur...Si jamais tu entends une voiture, arrête-toi et mets toi bien sur le bas-côté...Il n'en passe pas souvent mais il faut d'autant plus faire attention...Ils montent de Saint-Rambert pour se promener ou  d'Ambérieu, de Pont d'Ain quelquefois ou même de Bourque le dimanche !...L'année prochaine je monterai jusqu'à Chariot  par la route en lacets qui monte sous la barrière de roches...Tu sais, c'est peut-être le dernier été que nous venons ici car Tati veut vendre la maison..."

     
-Alors voilà, je vous rappelle que nous partons, à gauche, de la seule vue de vos anciens bureaux dont on soit sûr...Et à droite dans

l'ordre où elles se sont affichées les vues en question...Ont-elles un rapport avec notre sujet ? Je veux dire, cela s'est-il un jour trouvé sur votre chemin pour aller au bureau ? ...

 

 

 

 

 

 

...Par exemple cette sorte d'abri ou de préau paraissant très ancien ?

-Oh non je ne pense pas...Je revois des lieux plus urbanisés que cette vieille campagne qui pourtant...Ou c'est très lointain alors car je ne me revois pas aller au bureau en passant par là mais cet édifice à l'intérieur noir comme un four me dit quelque chose cependant...Seul un enfant peut avoir l'idée de s'y cacher au plein soleil de l'été car la fournaise était dehors...C'était moi et ce n'était pas moi...Je m'imaginais déjà pouvoir être un autre et tapi dans l'ombre fraîche, je cherchais vaguement comment donner le change et trouver un personnage qui me rendrait intéressant... Quelle illusion ! Je ne pus ressortir de mon antre de pierres ce jour-là qu'en décidant que les poignées du guidon de mon vélo seraient manoeuvrables et qu'elles actionneraient le carburateur d'une énorme moto ! Et surtout j'étais persuadé que les émotions intensément ressenties, les actions conduites avec force et panache en imagination se voyaient de l'extérieur et valorisaient le rêveur fût-il un enfant...Quelle tragédie !  

-Nous allons donc classer ce four moyenâgeux au rayon de vos souvenirs inavouables...

     
     
Allons y dîner si tu y tiens mais j'ai leur fille dans ma classe et elle n'est pas très brillante, m'enfin...Oui Tati, ce restaurant m'a l'air très bien...et puis comme flambant neuf ! ...Oui ils ont tout refait récemment, par contre  tu vois ils ont laissé la verrière au-dessus de la porte...Mais j'aperçois une lumière à l'intérieur, entrons !...        
     
C'est le chemin des vignes par-là...vers Arranda aussi...Henri Tenant veut creuser une tranchée qui s'approcherait du bord de la route...D'où problème...Une tranchée au bord de la route ? Quelle responsabilité ! Et la nuit ?..Il prévoit une lampe...Ce n'est pas suffisant...Il devra demander une autorisation...Il a déjà commencé à creuser...Cela ne fait rien...Qu'il continue, on verra bien...Je demanderai à Bourdin s'il doit au moins mettre des fanions ou une pancarte pour avertir...Je vais lui demander tout de suite...Il est à la chasse, je l'ai vu sortir de la mairie avec son fusil...Il a pris le chemin des vignes, il est peut-être pas loin...Il bredouillait, il avait l'air un peu échauffé, faites attention, c'est peut-être pas le jour...Il peut pas interdire de toute façon, il oserait pas quand même, c'est pour amener l'eau dans son garage qu'Henri...Ah j'irai le voir un autre jour, Pont a mis son chapeau, on dirait qu'il va pleuvoir...Et la Grande Roche aussi, z'avez vu, déjà dans les nuages !...A quelle profondeur qu'il prévoit de creuser ?...Il sait pas encore, ça va dépendre...Et pour combien de temps ? ...Sait pas non plus...Il traversera pas quand même ? Parce que ça c'est pas possible même pour une journée, c'est la route de Saint-Rambert tout de même !...Non, il s'arrête juste au bord ! Il a mesuré...De toute manière il faudra mettre quelque chose autour le soir ou même dans la journée, pour les vélos ! Vous avez pensé aux vélos ? Et les motos ! Qu'ont l'habitude de rouler sur les côtés ! Au side-car du Père Joffre !         
     
Les Gourlettes, la Maison des Elèves de l'ENI...C'est à Clermont ça...A quel étage étais-je déjà ? Les élèves-inspecteurs et les élèves-contrôleurs , tout comme au réfectoire, étaient mélangés à la différence de l'Ecole où c'était les inspecteurs le matin et les contrôleurs l'après-midi...Je n'étais pas tout à fait élève, enfin pas seulement, étant déjà agent d'assiette titulaire pour avoir passé le concours deux ans auparavant....La plupart des autres n'avaient jamais mis les pieds dans un bureau, un vrai, ayant généralement passé le concours externe tout de suite après leur licence ou leur bac...Cette différence me donnait à mes yeux (et à mes yeux seulement) un certain ascendant sur eux qui n'étaient encore après tout que des étudiants ne connaissant pas encore le monde du travail ou plus exactement celui de l'Administration ! C'étaient en réalité eux les privilégiés, comme innocents de tout et encore pour quelques mois au pays des rêves et des cours polycopiés où le monde des bureaux et de leur futur emploi était comme idéalisé, réduit à d'aimables exercices où les contribuables étaient appelés A ou B et les entreprises E ou E' et n'avaient pas grand-chose à voir avec ce qui les attendait aussi bien dans les anciennes Inspections que dans  les tout nouveaux Centres des Finances qui commençaient à surgir de terre à cette époque. Toutefois je n'étais pas le seul à avoir déjà mis la main à la pâte si on peut dire, mon voisin de la chambre d'à côté venait lui aussi du concours interne et plus précisément de Vittel dans les Vosges où il avait surtout dû laisser sa jeune épouse ce qui sembla lui causer un souci assez diffus mais comme permanent tout au long de ce séjour forcé à l'ombre du Puy-de-Dôme..Un soir que, nous rendant au réfectoire, nous avions vu sortir d'une chambre un type et une jeune femme tout pimpants et comme heureux de vivre, il ne put s'empêcher de bredouiller dans sa barbe "ces deux-là je suis sûr qu'ils viennent de baiser". Évidemment les deux en question n'étaient pas mari et femme car ils auraient occupé une chambre à l'étage réservé aux couples mariés et comme toutes les autres chambres étaient individuelles cela le faisait furieusement gamberger le collègue Garillon au demeurant un sympathique barbu à grosses lunettes d'écaille, assez costaud mais au teint un peu souffreteux, se disant du reste fragile de la vésicule (qu'on venait de lui enlever)...Ce qui ne l'empêchait pas à la Truite Bleue, un restaurant de la Place de Jaude où nous nous  rendions le samedi soir, de faire bombance et d'écluser de concert le rosé de Saint-Pourçain que je ne dédaignais pas non plus, commandant généralement moi-même et d'autorité la demie supplémentaire juste avant le Saint-Nectaire et le reste du plateau...Nous geuletonions tous les deux sans réserve (sauf celle du patron) lui pour oublier la distance qui le séparait de sa femme, moi pour modérer ma trop grande présence à moi-même, pour m'oublier un peu...Mais pas trop quand même, car il n'avait pas non plus d'automobile et c'est moi qui nous ramenais vers les Gourlettes au volant de la 4L toute neuve que venait de m'offrir ma tante ! (Tati qui m'avait déjà acheté et il n'y avait au fond pas si longtemps que cela, mon ours en peluche !)  Mon collègue et voisin de piaule ne se désintéressait pas non plus du cinéma. Nous avions été voir "Chinatown" qui venait de sortir (et qu'il prononçait non sans une certaine gêne, en se grattant la gorge et très vite en prenant son élan  "chinatonne" d'autant que comme un imbécile je ne pouvais m'empêcher de le prononcer impeccablement à l'américaine et plus vrai que vrai. En réalité c'était lui qui me donnait une leçon mais je ne l'ai compris qu'après. Et surtout je commençais peut-être à relativiser la notion de mérite et l'intérêt qu'il y avait à vouloir toujours se présenter à son avantage ou à ce que je croyais l'être et qui n'était le plus souvent sans doute de ma part qu'une sorte d'orgueil mal placé et un ridicule achevé dans des postures que je m'imaginais indispensables. Les soirées à Clermont étaient éclectiques, nous avions vu ensuite, sur scène, Dick Rivers ! Dire qu'à l"époque c'était déjà par nostalgie que j'avais tenu à le voir lui qui, de son propre aveu, passait désormais pour un vieux ! Et de fait les Chats Sauvages étaient déjà loin ! Heureusement le Club de Minéralogie de l'Ecole réservait des sorties plus aérées et plus enrichissantes ! Nous partions récolter des petits cailloux essentiellement les week-ends où il ne rentrait pas voir sa femme (un sur deux). Nous suivions les itinéraires de la documentation concoctée par le responsable du club, éminent spécialiste de la taxe foncière et grand amateur de micas et cristaux en tout genre, ce qui nous conduisait parfois et en très peu de temps dans un paysage quasi-lunaire insoupçonnable à une aussi faible distance de la Place de Jaude ou des Gourlettes ! Le Monde Perdu de Conan Doyle ! Sur une pente d'éboulis noirâtres, Garillon me déclara en remontant ses lunettes d'un doigt jauni par le soufre que sa femme aurait été épatée par tant d'exotisme à si bon compte et qu'il regrettait d'autant plus etc etc...       cz aaa    
 

 

-Ah vous revoilà, je vous ai laissé un bon moment à vos souvenirs qui ne nous sont à ce moment pas d'une grande utilité et même nous détourneraient plutôt du but, disons de la bonne voie. Celà dit, vous me semblez avoir l'art de noyer le poisson en faisant serpenter la rivière !..

-J'ai encore de bons moments avec moi-même c'est exact mais je suis près à m'oublier un instant pour vous fournir des souvenirs plus précis ou plus utiles à vos investigations...Si encore je savais ce que vous cherchez...

-Nous l'ignorons nous-mêmes et le découvrirons sans doute, tout comme vous, quand nous aurons trouvé...

-Si vous trouvez jamais quelque chose car à ce rythme...

-Ecoutez Tom, je ne vais pas y aller par quatre chemins, je vais être obligé de faire procéder à un prélèvement d'images. C'est sans doute en effet le seul moyen d'en obtenir de plus lisibles, de plus en rapport avec le sujet qui nous préoccupe pour le moment et qui est tout simplement, vous semblez l'avoir oublié, le chemin du premier bureau !

-Le premier bureau, comme il est loin !

-Nous  allons commencer par ranger les images ci-dessous qui vous l'avouerez ne sont pas de mise. Bien sûr je ne doute pas que vous les ayez communiquées de parfaite bonne foi croyant sans doute nous faire admettre de la sorte que vos différents postes vous avaient parfois conduit en bord de mer ou de rivages lacustres entourés de montagnes ou sous le grand soleil des petites places bordées d'arcades en Italie... Malheureusement, nous avons vérifié, ce ne fut pas le cas...

-Ce sont celles qui me sont venues à l'esprit...Il doit y en avoir d'autres peut-être encore là quelque part mais difficiles à faire venir, à visualiser...

-Nous allons nous y employer. C'est dans un bric à brac de vieilles diapos qu'il faut chercher et il y en a chez tout un chacun,  errant ça et là dans le cosmos infini de l'inconscient...Pouvez-vous venir mardi après-midi pour un alpagage en règles ? Pour l'ouverture de vos vieux cartons ? Les greniers mentaux recèlent d'innombrables archives orbitant dans des zones parfaitement repérées et qui peuvent s'ouvrir à l'insu même de leur détenteur...

-Faites pour le mieux messieurs je vous en supplie, qu'on en finisse !

-Oh mais ça ne fait que commencer et ce sera long ! Nous vous présenterons les images ainsi obtenues, au fur et à mesure que nous vous les extirperons au petit bonheur la chance, ci-dessous là, juste en dessous à la place des autres...

-Dire qu'on a tout ça dans le crâne et qu'on ne peut pas s'en servir soi-même ! Il faut que d'autres comme avec des sortes d'ustensiles fouilleurs viennent vous les dérober à votre insu alors même qu'on vous fait rêvasser en vous forçant à écouter simplement des airs d'autrefois...

-Dans votre cas c'est sûrement  le meilleur moyen de libérer ces images enfouies un beau jour pour avoir trop servies...

-Et réapparues un beau jour à cause d'un trémolo trop sensible...J'ai hâte de voir cela à nouveau...Je m'assieds comme d'habitude...L'appareillage est très simple, un simple casque sans fil...On se croirait chez moi lorsque j'écoutais mes Sinatra d'abord en vinyle, puis sur disques compacts !... J'aurais pu rester chez moi !

-Ecoutez donc cela pour commencer, vous verrez bien après à quoi cela vous fait penser...De toute façon les prises se font sans vous, les images apparaissant hors de tout système ! Vous seul au bout d'un moment avez le pouvoir de faire prendre ou non corps à une réalité inrérieure !

-C'est une réalité virtuelle alors ?

-Si vous voulez. Tant que vous ne déciderez pas de la réduire, avant on disait révéler, nous ne pourrons pas la fixer...

-Utilisez un bon vieux fixateur...

-De toute façon elles finiront par sortir une à une pour venir s'afficher à l'endroit que le lecteur et son pilote lui auront désigné...

-Personne n'intervient alors, c'est entièrement automatique...

-C'est entièrement indépendant de qui que ce soit...

-Le plus sûr moyen d'obtenir quelque chose !

-Ou rien du tout, parfois les images sont toutes noires ou toutes blanches !

-Toujours une inversion en somme !

-Et très souvent des vues énigmatiques qu'on ne sait trop à quoi rattacher et qu'il faut tenter d'agrandir, de décaler, de translater, voire de décaroler !

-On se demande comment elles peuvent bien ressortir d'un tel traitement !

-Et bien c'est quelquefois après cela que vous commencez à entrevoir quelque chose, qu'un petit bout de passé qu'on croyait perdu à jamais vous revient, remonte danser devant vos yeux !

-Mes yeux intérieurs alors ?

-Bien sûr, les seuls que vous pouvez vraiment croire !

-Pourquoi voit-on les yeux fermés ?

-On ne peut que revoir mais je sais que désormais cela vous suffit bien et vous comble de je ne sais quoi...

-N'importe, j'ai souvent peur de ces images qui reviennent...

-Vous pouvez en changer facilement, elles glissent...Si une image vous dérange vous faites glisser la suivante..

-Slide en anglais ! Diapo ! C'est un diaporama alors !

-Si vous voulez. C'est le même principe. Vous revenez en arrière, repartez en avant. Il y a des sortes de paniers qui sont  interchangeables...Vous n'avez qu'à pousser, ils s'enclenchent ou plus exactement vous vous enclenchez vous-même , vous faites salon intérieurement, pas besoin de tirer les rideaux !

-J'ai hâte de pouvoir maîtriser ce système, de commander à ce stratagème ! Mais l'intériorité est-elle complète ? 

-Entière !

-Ce n'est donc pas un handicap en ce cas ! Une sorte d'infirmité...

-Nullement et ceux qui en doutent n'ont qu'à bien s'accrocher s'ils veulent voir quelque chose ! Tout le monde fait défiler des images dans sa tête à un moment ou à un autre....

-Tous mes souvenirs vont donc pouvoir défiler sans être vus de quiconque !

-Cela s'impose et vous serez donc vous-même libre de les regarder ou non...

-Sont-ils sonores ?

-Quelquefois oui. On entend des petits bruits, et aussi quelques paroles souvent indistinctes ou hachées...

-Alors je ne les regarderai pas, je n'écouterai que leurs bruits, leurs petits bruits...

-Nous par contre nous les verrons quand même passer et venir se ranger ça et là au hasard des places disponibles dans le pictorium, espace mental propre à tout un chacun, généralement caché et inaccessible mais visible chez vous en raison sans doute d'une configuration particulière...

-Ce mécanisme est intrigant et sûrement inconnu, peut-être même inconnaissable ! En tout cas on ne risque pas de poussières sur la pellicule avec ce genre de diapo-party...Plus besoin de soufflettes !

-Il semble qu'effectivement tout soit neuronal...Les tenants comme les aboutissants et il n'y a pas de vues réticulées non plus ! Et bien sûr tout gondolage de cliché est ignoré...il n'y en a pas !

-De gondolage ?

-Non, de clichés !

-Je ne me ferai jamais à ces complications internes et je préfère moi aussi les ignorer !

-Nous allons donc pouvoir commencer ?

-J'allais vous suggérer de commencer sans moi car je me pose une question qui me scie les nerfs, que deviennent toutes ces images une fois visionnées ?  Elles ne sont tout de même pas rangées dans ces petits tiroirs en plastique  comme en avait mon père autrefois et qui formaient des boîtes s'empilant les unes au-dessus des autres et qu'on n'apercevait plus par la suite que de temps à autre au fin fond du dernier rayon d'un placard ?

-Mais si c'est à peu près ça, c'est tout à fait cela même si on veut bien. Une fois mystérieusement affichées, car il est sûr qu'elles ne sont pas projetées, elles empruntent une manière de chemin synaptique au bout duquel elles disparaissent dans une boîte tout en haut d'une sorte de placard !

-D'où elles ne pourront plus jamais ressortir, c'est bien ça ?

-Oui à peu près, sauf pour quelques unes qui arriveront à s'échapper de ce curieux cortex ou à s'en laisser  happer

-J'ignore vraiment à présent où peut bien se trouver le fameux placard de mon grand-père !

-C'est dommage car nous en possédons la clé...

-Il n'y a plus rien à son ancienne adresse. Je suis tombé sur des Chinois qui ont apparemment tout transformé et qui n'avaient pas de placards !

-Débrouillez-vous, faites quelque chose, rien ne disparaît entièrement comme ça !

-C'est sans doute pour cela qu'elles sont en moi ces satanées diapos, j'ai dû les mémoriser sans m'en rendre compte, sans le vouloir !

-Vous ne dites que cela mais il faudra les restituer, nous les montrer quand même ! Où qu'elles soient ! Si elles se sont détériorées ou ont simplement changé de couleurs, vous en serez tenu pour responsable !

-J'ai les originales en tête, elles ne bougeront pas !

-Qui pourra jamais les voir en ce cas ?

-Je les ai vues il y a quelque temps, elles réapparaîtront sûrement ! Il en manquait me semble-t-il...

-Dommage, ce sont parfois les plus intéressantes...

-Tout ce que je peux vous proposer est une sorte de rêve éveillé si vous voulez...Mais il me faut auparavant trouver un déclencheur...

-Pensez à votre enfance, c'est encore en de telles occasions ce qui est le plus efficace pour se retrouver envahi d'images surannées...

-Alors qu'une seule suffirait parfois...C'est quand il fallait à tout prix terminer la bobine le dernier jour des vacances qu'on faisait souvent les meilleures photos ! Non ? On déclenchait au petit bonheur en cadrant à peine et en visant un peu n'importe quoi...Et c'était la seule chance d'en faire une bonne, de découvrir, en ce domaine comme dans d'autres,  l'excellence, la primauté de l'aléatoire sur le calculé, le programmé...

-Quand nous regardons nous ne faisons pas autrement, l'oeil balaie dans la plus parfaite indifférence...

-Mais il y a l'oeil intérieur...

-Qui est aussi l'oeil de la nuit...

-Et qu'il est impossible de fermer !

-Enfin quoi, vous vous rendez compte de l'extrême difficulté qu'il y a à vouloir classer toutes ses diapositives d'un seul coup et au même endroit ! Dans un même placard !

-Mon grand-père les prenait en micro-format avec un minuscule appareil qui tenait dans une poche de son veston comme s'il n'y était pas et qu'il fixait au bout d'une petite chaîne elle-même arrimée à un passant de ceinture de son pantalon!

-Le format n'a rien à y voir. Du reste je doute que dans la tête les images soient d'une dimension quelconque alors même qu'on les voit sans qu'elles existent vraiment ! Elles ont la dimension que nos souvenirs leur donnent...

-C'est vrai que certaines paraissent immenses et d'autres minuscules !

-C'est une des grandes tâches qui nous incombent que de mettre sans arrêt à jour et dans un ordre satisfaisant l'ensemble des souvenirs qui en nous se parent d'une image encore lisible...

-Certains souvenirs ne sont plus faits que de mots...

-Certaines images semblent clignoter...

-Donc elles s'éteignent aussi et sans doute définitivement...

-Raison de plus pour nous hâter dans cette belle et noble tâche de résurgence des vieilles images qui nous tiennent à coeur et que par chance nous reconnaîtrons peut-être encore !

-Si nous les avons jamais vues ! Certaines auront l'air d'être toutes neuves, de venir d'être prises. Où cela et par qui ?

-Tous ces mystères semblent sur le point d'être élucidés. Patientez encore un peu et vous aurez votre réponse...

-Je tremble à l'idée d'en voir resurgir certaines. De celles qui ne devraient pas se conserver aussi longtemps et même qui devraient se diluer rapidement ou se perdre dans les recoins les plus inaccessibles de nos lobes crâniens !

-Il y a des boutons pour cela mais nous ne les avons pas encore trouvés.

-On ne peut dans ces cas-là que se prendre la tête et secouer un petit peu, presser, compresser mais cela ne change rien, parfois même les images doublent alors de volume !

-On dit qu'elles s'inversent parfois...Je ne sais pas, je n'ai pas ce genre de problème, toutes mes images sont contrôlées et comme censurées quand il le faut. Je ne crains donc pas ces retours nauséabonds qui choquent quelquefois des gens qui pourtant les ont prises eux-mêmes !

-J'ai du mal à me censurer moi-même, à bloquer le mécanisme quand  cela s'avérerait nécessaire. Je me repasse comme à satiété mes pires turpitudes ou que je m'imagine être de mon fait...

-Effectivement cela peut provenir d'un spectacle par vous enregistré peut-être de visu mais dont vous n'êtes pas l'auteur ni même le protagoniste mais seulement un témoin, ou même avoir conservé cela de la simple lecture d'un roman à partir duquel se forment souvent spontanément des images que l'on garde parfois en mémoire très longtemps sans plus trop savoir d'où elles proviennent.  Et si vous admettez qu'il y a une différence entre "La symphonie pastorale" et "Les 120 journées de Sodome" vous voyez à quel combat d'images antagonistes un rêveur ayant un peu lu ses classiques peut se trouver confronté de l'intérieur sans y être pour quoi que ce soit dans le tohu-bohu de visions envahissantes et plutôt déroutantes dont il est devenu mystérieusement le siège !

-Certains rendent les écrivains responsables de cela, de toutes ces échauffourées mentales, pas les lecteurs qui  à chaque lecture subissent parfois de véritables traumatismes, qui hébergent des conflits intérieurs qui le plus souvent persisteront longtemps...Ils se reprocheront alors mais un peu tard d'avoir lu de telles insanités...

-Vous parlez de "La symphonie" ou des "120 journées" ?

-Je parle des deux ! Aussi insipides l'un que l'autre !

-Vous avez peut-être raison mais il vaut mieux pour le moment revenir à notre sujet. Votre obligation d'avoir à fournir des explications à propos de vos errances infinies aussi bien dans les rues de Paris que dans les couloirs et les sous-sols de l'Administration quand toutefois vous y arriviez...

-Ah vous voyez que dans ces conditions je faisais mieux de rester dehors. On ne peut pas multiplier quoi que soit par zéro, les errances s'annulant bien mais à l'infini, je ne pouvais donc pas dans ces cas-là revenir du tout...

-Oh c'est spécieux ! Encore une de vos entourloupes langagières qui n'engagent que vous...Simplifions. A midi, par exemple, après la cantine, en marchant droit devant vous,  jusqu'où pouviez-vous aller exactement sans compromettre votre retour à l'heure pour la reprise de deux heures ? Quel point exactement ? Comment faisiez-vous ? Vous aviez bien un repère ! Lequel ?

-Oui, tout au bout de cet immense boulevard où je m'engage pour ma promenade, il y a, imperceptible dans le lointain une très vieille enseigne. C'est sûrement celle du Rialto, un petit cinéma très ancien où j'allais dans mon enfance. J'avais grande envie d'aller jusque là-bas pour voir si c'était toujours le même. Et il me semblait justement que je devais avoir exactement le temps d'arriver à sa hauteur et de revenir au bureau, in extremis peut-être mais tout de même à l'heure...

-Alors ?

-Alors j'ai dû m'y reprendre à plusieurs fois. Chaque jour j'allais un peu plus loin. Seulement le jour prévu pour enfin atteindre mon but, je n'y suis pas allé. Je suis resté à la cantine. Il pleuvait des cordes !

-Je suppose que vous y êtes allé le lendemain ?

-Non, je n'y suis jamais retourné...

-Bon, bon...cela valait peut-être mieux...En tout cas, voici la première tirette que nous avons pu obtenir...L'image de départ est bonne, identifiable. Au bout c'est moins clair. On ne voit pas très bien où vous avez pu atterrir cette fois-là. Quant aux intermédiaires, si certaines sont reconnaissables, elles semblent indiquer un bien grand détour...

-Ne deviez-vous pas me dire en quoi consistait exactement une tirette ? 

-Alors baissons la voix, les mots y gagneront en consistance et en précision et nous pourrons aussi parler plus longtemps... Une tirette disiez-vous ?  C'est pour commencer une image que nous vous arrachons...

-Confisquons, le mot serait plus juste...

-Non non il en repousse toujours un double ou plus exactement la même réapparaîtra sur simple demande dans le fameux placard...En fait, ce sera l'ancienne, la seule véritable, qui sera de nouveau visible ! Voyons, vous avez fait des études, vous connaissez ce procédé mystérieux et comme magique du Copier-Coller ? C'est la même chose...

-Avec votre mine de détrousseur je craignais plutôt un Couper-Coller ! Et puis si c'est un prélèvement...

-Tout ce qui vous est prélevé est laissé sur place ! Cela sortira pourtant bien de vous et vous pourrez  voir ce produit  miraculeux, ce simple doublon neuronal, s'afficher aussitôt, requinqué en images véritables, devant vos yeux...

-Je redoute encore plus ce procédé que l'autre. Je préfère encore rêver et vous décrire ce que je vois !

-Comment croire alors en votre objectivité ? La logique des rêves est encore plus redoutable !

-Qui n'est rien à côté de celle des cauchemars où vous semblez vous complaire et qui paraît vous guider dans votre manigance infernale à vouloir à tout prix me détrousser de tous mes souvenirs ! Il serait tellement plus simple de nous rendre à Asnières et de fouiller une bonne fois pour toutes le placard de mon grand-père ! Je ne l'ai jamais vu mais puisque vous en avez la clé vous trouverez bien la porte...

-Allez-y donc sans moi, je vous attends ici...

-Nous risquons de plus de les trouver bien gondolées et les couleurs passablement défraîchies...Et qui sait, vous y figurerez peut-être mais méconnaissable ! Comment savoir si c'est bien vous ? Comment étiez-vous en ce temps-là ?

-Si vous ne me reconnaissiez pas, nous n'aurions plus rien à nous dire ! Et je suppose qu'alors votre enquête serait terminée, non ?

-Il y a enquête et enquête... Nous changerions de mode opératoire c'est tout ! Vous seriez à nouveau persuadé de vous livrer à une simple introspection, en train de chercher en vous-même  quelques éléments si possible en images de votre passé, de votre jeunesse. Nous n'aurions plus à intervenir. Vous n'auriez plus rien à nous demander. Je vous rappelle que cette enquête comme vous dites a été diligentée à votre demande. Seulement aux moments le plus intéressant, à deux doigts de toucher au but, vous ne souvenez plus de rien...

-Pardon, je me souviens encore du placard de mon grand-père ! Il me semble que ce n'est pas rien puisque vous m'avez dit vous-même qu'il contenait, peut-être sous une autre forme et ailleurs, en moi par exemple, l'entièreté de tout ce que je pouvais désirer retrouver  des petites promenades du dimanche en famille dans les squares ou les environs immédiats de Bécon-les-Bruyères !

-Votre grand-père vous avait bien dit de vous méfier dans l'existence, qu tout ne serait pas rose ! Où avez-vous été mettre les pieds encore ?

-Après la petite gare de Bécon sans personne le dimanche et comme mon grand-père passait déjà par-là tous les jours pour aller au bureau, nous remontions tout de suite par une sorte de petite avenue des marronniers qui débouchait sur le square juste en face de chez lui et qu'on voyait très bien de ses fenêtres, nous étions déjà rendus. Moi je regardais les traces des premiers Boeing707 très haut dans le ciel bleu des week-ends d'autrefois quand la Seine-et-Oise faisait tout le tour de Paris...

-Vous avez mis du temps à voir les choses bouger ! Du reste vous êtes encore un peu dans les fifties ou vous y retournez, non ?

-Cela m'arrive oui, je connais des petites routes pour cela...et des petits escaliers qui montent sous les combles de l'ancienne Inspection d'Académie, rue des Réservoirs où travaillait maman, avec son bureau devant la fenêtre et le Bassin de Neptune, dans l'ombre et la poussière il est bien toujours là...si si, encore ses vieux timbres de caoutchouc et leur tourniquet, et une pile d'enveloppes vierges à moitié tamponnées jonchant le sol. C'était là que le jeudi après-midi quelquefois... Mais je vous embête avec mes histoires, nous étions à Asnières je crois ou Bécon-les-Bruyères si vous aimez mieux , non ? Où en étais-je exactement ?

-Vous seul pouvez le savoir...Alors c'est comme ça que vous passez vos après-midi au lieu de venir au bureau ? Vous allez dans d'autres bureaux qui ne sont pas les vôtres ou qui l'ont peut-être été mais qui ne le sont plus depuis longtemps !

-Pas nécessairement. Je ne suis pas obligé de m'y rendre. Parfois je les visite en pensée seulement, faisant appel à ces fameuses photos mémorielles que vous appelez de mon grand-père ou de son placard je ne sais plus, et qui certains jours font très bien l'affaire. Ma présence est irréfutable, je suis bel et bien assis à mon bureau, le vrai ! Impassible bien qu'en légère  téléportation.           

-Cela semble plausible...Et nous avons trouvé cette vue qui paraît correspondre...C'est effectivement situé rue des Réservoirs...Ce sont possiblement des bureaux, précisément ceux d'autrefois que l'Administration installait dans des immeubles royaux ou à la rigueur grands bourgeois...

-C'est vrai les parquets craquaient...et ils craquent toujours !

-Mais vous nous parliez d'un bassin je n'en vois pas....

-C'est le côté rue que vous voyez là... Ses fenêtres donnaient de l'autre côté...Les travaux, les réfections, réaffectations, réinstallations depuis lors ont dû être innombrables...Et bien voyez-vous, dans ces combles là-haut qui n'étaient pourtant pas le lieu exact où elle travaillait, j'ai retrouvé aussi ma chaise avec la pile de bottins qu'on avait placés dessus à mon intention pour me donner de la hauteur en vue d'une frappe mieux ciblée des enveloppes de l'Inspection et plus généralement d'une meilleure vue sur  les jardins dont ce fameux bassin dont vous me parliez à l'instant...

-Si là encore nous pouvions vous en extirper une vue, aussi bien du bassin que de la chaise, nous aurions fait un grand pas en avant !

-Croyez-vous vraiment cela messieurs ? Je vous aiderais bien dans cette tâche très singulière mais ignorant moi-même comment on les fait venir dans sa tête, ce n'est pas pour vous dire comment vous pourriez en plus les importer jusque dans les vôtres !

-Nous y arrivons cependant, nous entrevoyons parfois ce que vous voyez !

-Quelle horreur! J'espère que vous ne tombez pas sur celles que je m'efforce de refouler au quatrième rayon tout en haut du placard !

-Elles en tombent quelquefois détrompez-vous mais rassurez-vous aussi car elles s'estompent très vite pour disparaître au fur et à mesure que nous en prenons conscience...Le format en est sûrement incompatible pour notre lecteur...

-C'était pourtant du 24x36 je crois avec  peut-être oui quelques 6X6 ce qui n'est pas fréquent mais c'était pour montrer à Tournier qui dans son grenier avait le projecteur adéquat ! Ce n'était pas la diapo de tout le monde, je suis désolé messieurs de votre manque d'adaptabilité...

-Je vous rappelle qu'il s'agissait du souvenir que vous en gardiez et non de leur support matériel qui du reste est introuvable et que nous ne cherchons même plus...

-Quoi ? Vous ne voulez plus retrouver le placard de mon grand-père ! Un placard super bien équipé, fait entièrement de sa main où l'on pouvait tenir dedans à force de s'y tenir debout et où une échelle coulissante permettait d'accéder au faîte d'une de ces structures d'étagères dont il avait le secret. C'était après les cerises à l'eau-de-vie qu'on y montait. Papy faisait son choix là-haut entre toutes ses boîtes de chaussures dont pas une seule qui ne portât au gros feutre noir la mention exacte des diapositives qu'elle contenait ou devait contenir...

-Vous nous avez dit que des asiatiques semblaient l'avoir investi ce closer modèle !

-Et bien oui j'ai imaginé cela faute d'éléments bien réels ou probants...Car en réalité je me demande si        

     

 

 

 

 

 

 

 

a i    
       
Fano, une "place d'Italie" (Chirico) en quelque sorte...        
       
 1er CdI  (Boulogne)        
       
Choisel, la tanière de l'ogre !        
       
Deal (Kent)...July64        
       
Deal. July 64-65        
       
Dieppe..le café suisse !        
       
Dieppe. Sur la promenade et la grande pelouse aux cerfs-volants !        
       
Fano. La plage du Levant !        
       
Fano - Etés des années 60 !        
       
Ferney et sa papète !        
       
Rue du Mont-Blanc        
       
Pl. des Nations- Le kiosque        
       
Rue du Rhône        
       
Rue Vermont        
                   
Rue Vermont ?        
       
Rue Vermont        
       
Lausanne- La gare        
       
Meudon -Val Fleury        
       
Ouchy        
       
Oxford- St-John's College - Juil 67(Summer School)        
       
Saint-Sulpice(6ème)- Les bureaux étaient installés dans les anciennes cellules des moines ou des impétrants. C'était très impressionnant. Surtout l'entrée à colonnades et le vestibule tout en pierre qui suivait avec, faisant face et derrière un grand comptoir en bois , la collègue de la "Réception" qui n'en perdait pas une sur les allées et venues...C'était immense tout autour et les services multiples que l'on pouvait demander..Et même, personne ne les connaissadeit tous. Cela allait du plus banal "Secteur d'assiette" à la "Direction Régionale des Brigades de Recherches et de Contrôle"...En me rendant ma convocation, la réceptionniste m'indiqua le chemin pour me rendre à la FI (Fiscalité Immobilière) et le bureau me M. Belmont, Inspecteur auprès duquel j'étais nommé...Ce n'était pas la période habituelle des changements de poste mais j'avais été dépêché depuis mon ancien bureau comme en urgence, à titre de "renfort" ! En réalité ils n'avaient pas eu la patience d'attendre le jeu habituel des mutations et m'avaient détaché d'office dans une villégiature qu'ils espéraient plus favorable pour moi, n'y ayant encore jamais mis les pieds...            
       
WH Smith & Son    English Bookshop and Tea-Room !        
       
Café de la Mairie        
       
-Old Navy ! Fermé le jour mais ouvert la nuit ! Dont une assez spéciale, il y a bien longtemps déjà,  et celle-là comme exclusivement pour moi et pour Claude Nougaro qui ce soir-là y faisait un drôle de numéro!

-Vous ne dites que cela et il faudra là encore vous expliquer sur cette bizarrerie et vous justifier si nécessaire au sujet d'outrances de langage comme de comportement...Et dire en particulier si vous avez pu vous rendre le lendemain à votre bureau et comme toujours, surtout si vous n'êtes pas allé jusqu'au bout, par quel chemin ! Et où vous situez cette fois-là, grosso modo, le trou noir...

       
       
Les Photocopies        
       
L'entrée du Luxembourg        
       
CDI Gros Caillou ! (rue du Bac)        
       

CDI rue du Gal Beuret ! A quel étage ai-je flotté exactement ? Je ne me souviens plus. Alors que j'y suis même allé deux fois (y ai été affecté à deux reprises) ! Quand tout cela va-t-il finir de revenir , moi qui n'y suis plus depuis longtemps maintenant mais qui pourtant revois toujours cette bâtisse lugubre...Que s'y était-il passé au juste, me concernant ? Je revois les murs noircis de fumée d'un bureau comme calciné..Le mien ? Pourquoi avait-il brûlé pendant la nuit ? Heureusement deux fois moins que celui d'à côté où le feu avait dû prendre disait-on...Ce n'était donc peut-être pas moi qui était visé, pas moi que l'incendiaire avait voulu impressionner ou mettre en garde... En garde contre quoi ? Qu'avais-je bien pu dire encore et où ?

       
       
-C'est assez curieux, il semble que pour plusieurs tirettes, d'où qu'on parte, on parvienne très souvent à ce bistrot. Il est pourtant bien loin d'un seul de vos anciens bureaux. Vos avez une explication ?

-Mais oui, regardez ce look défraîchi, cette terrasse donnant sur une rambarde et des travaux. Pas très aguichant. Du reste il n'y a personne pas plus qu'à l'intérieur qui semble désert malgré les deux loupiotes qu'on aperçoit par le carreau, oubliées dans la hâte d'une fuite quelconque.  Et du coup ce café était fait pour moi. D'ailleurs il porte un nom africain et la terrasse est en plein soleil ! J'avais très bien pu ce le choisir comme point de chute final ou d'ultime rebroussement... Regardez les volets fermés des fenêtres du gérant au premier étage, il n'y a personne tout le monde dort ! Ou bien était parti à temps. Quant à moi je n'allais peut-être  pas tarder à venir m' y asseoir comme une sorte de  rescapé improbable d'on ne sait trop quoi, y ajouter ma propre solitude, mon intime désolation...J'aurais pu peut-être...

-Vous ne vous souvenez pas ?

-Non. Je ne suis jamais allé dans ce café. Vous savez j'ai très bien pu retenir cette image malgré moi, en passant, ou derrière la vitre d'un autobus par exemple..

-En somme une image fortuite...

-Nous en sommes pleins paraît-il...Et la plupart ne seront jamais revues faute d'affichage demandé. Et comment demander une image dont on ne se souvient pas ? J'allais dire qu'on n'a plus en tête, ce qui n'est pas forcément tout à  fait juste mais qui revient au même...D'ailleurs je suis sûr que mon grand-père lui-même ne se souvenait plus  de toutes les photos qu'il avait prises et comme en plus nombre de ses boîtes lui étaient devenues inaccessibles en raison du tassement de ses lombaires, il en était réduit à projeter presque toujours le même panier qu'il rangeait dans un tiroir de sa salle à manger...

-C'est une comparaison sûrement pertinente et même judicieuse avec notre système d'archivage interne mais des liaisons plus subtiles et sans équivalent avec les séances de diapos des dimanches d'autrefois dans les familles, ont vu le jour  récemment dont l'étonnant système des tirettes, déjà évoqué, permet de tirer parti au moins dans certains cas...

-Mais allez-y, parlez m'en un peu plus, montrez-en moi, je n'en ai encore jamais vu une seule moi de vos fameuses tirettes ! Et en quoi puis-je bien être concerné par ces mystérieux systèmes voire même en bénéficier ?

-Mais tout simplement parce qu'on pourrait croire que cette étonnante machinerie a été conçue pour vous, pour votre propre cas pourtant si particulier, si hors les murs pourrait-on dire ! Et bien il s'adapte, il vous fouille sans vous détrousser, vous palpe sans la moindre gêne ni même réelle conscience de votre part...Et pourtant dès qu'il tient une image, il tire dessus d'un petit coup sec et le tour est joué, c'est la ribambelle de tous les souvenirs associés qui sort miraculeusement de votre cortex, suspendus à une sorte de fil comme des chemises ou des chaussettes sur une corde à linge...Sauf que c'est une corde à images, si vous voulez mieux...

-Et moi je ne vois rien ?

-Rien, absolument rien. Par contre nous, nous pouvons en faire une moisson bien réelle et très profitable...Tenez par exemple, dans la même tirette que celle de la photo du Brazza dont nous venons de parler, nous avons encore prélevé celle-ci...

...certes la météo n'est pas du tout la même et pourtant il y a un point commun entre les deux images...Nous vous laissons découvrir lequel...Prenez votre temps, nous il nous a fallu un bon moment avant de...

-En tout cas, je reconnais, c'est Villars ! Pas très loin  du Pré Fleuri !

C'est Villars-Chésières oui, en Suisse, où vous passiez vos vacances d'enfant...

-Les mois de juillet...En face des Dents du midi, du Grand Muveran et de la Tête à Pierre Grepp ! Des plus de trois mille mètres avec des plaques de neige éternelle comme à portée de main! Et chaque année, j'étais ébahi par le simple fait de pouvoir contempler à nouveau et toujours d'aussi près de si majestueux monuments !

-Oui oui mais n'oubliez pas ce que nous vous avons demandé...Pour vous aider sachez que ces commerces qui figurent en premier plan ne sont pas des cafés...Ce n'est donc pas le point commun. Toutefois l'un d'entre eux...

-Ce sont les Dents du Midi qu'on devrait voir au fond...Ce n'est pas le brouillard qui bouche la vue, c'est un nuage qui recouvre la station et la traverse en même temps, cheminant lentement le long de la montagne ! Ce n'était pas un simple brouillard de banlieue ou de bord de Seine, nous étions dans les nuages! A chaque fois je n'en revenais pas de ce prodige qu'il m'était donné d'observer et qu'on ne risquait pas de connaître à Paris...Du reste il suffisait parfois de descendre un peu le sentier pour apercevoir tout en bas la plaine et le Rhône éblouissants de soleil. Le soleil était en bas ! Les jours d'orage nous étions bel et bien au milieu des éclairs mais des éclairs horizontaux et plus bas que le pré d'en bas ! Tout semblait renversé ! Même moi qui ne savais plus très bien où j'en étais, surtout le premier jour quand le petit chagrin de se sentir loin des parents n'est pas encore balayé par l'ivresse d'une liberté renouvelée chaque fois plus exaltante. Qu'y avait-il après le dernier tournant du sentier devenu minuscule et lointain tout là-haut, mystérieux, et qui pourtant passait familier devant le chalet ? Un jeu de piste en groupe m'y conduirait peut-être ou même une mini fugue en solitaire...

-Savez-vous que je n'avais pas personnellement remarqué les détails en question et encore moins qu'ils constituaient un lien entre les deux images et donc que vous aviez peut-être votre mot à dire là-dessus et qu'il était même souhaitable de vous interroger, à condition bien sûr que vous paraissiez vous-même savoir de quoi il s'agissait ou que cela pût susciter chez vous un semblant d'intérêt, l'ombre d'un étonnement sinon d'un doute...

-Et une fugue nocturne ! Car c'est le soir venu qu'on apercevait là-haut des lumières...

-Voyez-vous ça...Et combien y en avait-il par hasard ?

-Deux...Oui c'est cela, il y en avait deux !

-Et bien nous y voilà. Je ne sais pas trop s'il est judicieux de crier bingo mais en tout cas regardez bien les éléments qui vous ont apparemment échappé mais que nous avons avons découpés à votre intention :     

     

        

-C'est très intéressant...Oui cela me dit vaguement quelque chose...Ces points lumineux sont vraiment dans ces deux photos là-haut?

-Mais oui, remontez donc les voir un instant, vous  trouverez, vous verrez tout de suite à présent ces détails signifiants, mieux, vous aurez appris à les reconnaître !

-Oui, ce caractère nocturne en plein jour aurait dû me frapper...Ce que je voyais là-haut dans mon enfance c'était comme deux...

-Ne me dites pas que c'était comme deux yeux dans la nuit ou encore mieux, les yeux de la nuit, ah non ! D'abord la nuit n'a qu'un oeil, et puis ce serait vraiment trop facile. Bougeaient-ils ?

-Oui ils semblaient avancer ou faire marche arrière...

-C'étaient les phares d'une voiture !

-Non, impossible, ils ne le faisaient jamais en même temps. Quand l'un semblait avancer, l'autre paraissait reculer !

-Nous ne comprenons rien à vos histoires. C'est trop embrouillé, invraisemblable. Et puis nous nous méfions de ceux qui voient ou croient voir des choses depuis leur lit. Car c'était bien le cas n'est-ce pas ? Vous étiez bien dans votre lit dans une des chambres de ce chalet ?

-Oui et d'où, sans avoir à me lever, je voyais tout le haut de la montagne...Et les éclairs de chaleur aussi quand il y en avait..Mais les lumières bien sûr c'était différent...Elles apparaissaient vers onze heures...

-Comment le savez-vous ?

-Je ne quittais pas ma montre aux aiguilles lumineuses...C'était pleine lune quelquefois mais ça ne changeait rien...

-Cela faisait bien des sources de lumière en même temps...Et les lucioles, vous y avez pensé aux lucioles, aux vers luisants ?

-Oui il y en avait mais je ne pouvais pas les voir pas de mon lit...

-Pourquoi gardiez-vous votre montre ? Vous aviez peur qu'on vous la prenne ?

-Non pas du tout mais avec mon voisin qui d'ailleurs en avait une lui aussi, nous jouions à celui qui s'endormirait le dernier et le plus tard possible...Mais le lendemain je ne me souvenais jamais de l'heure qu'indiquaient les petites traces verdâtres des aiguilles au moment fatidique où je décidais de ne plus retenir mes paupières...Mais je sais que l'autre dormait déjà généralement depuis longtemps. Ce qui ne m'empêchait pas de continuer puisque ce n'était pas une course entre nous deux mais plutôt une sorte de résistance individuelle à la nuit et à son oeil qu'il ne faut surtout pas chercher à fermer mais tâcher de fixer le plus longtemps possible sans soi-même sourciller...

-Et cette montre où est-elle à présent ?

-Dans le petit tiroir du secrétaire de ma salle à manger...

-Vous n'êtes jamais arrivé à vous en séparer n'est-ce pas ?

-On doit toujours reprendre sa fouille...

-Bon alors je vais indiquer que vous pensiez voir une, deux ou trois lumières selon les circonstances...C'est bien cela ?

-Oui, en effet je crois que vous avez assez bien résumé la situation si particulière de mes soirées d'alors...

-Et cette enfoncement solitaire dans le temps de la nuit à l'aide seulement d'une petite montre lumineuse, qu'en pensez-vous au juste à présent ?

-Je crois que c'était avant tout une épreuve que je m'imposais dans l'espoir de vaincre ma timidité...

-Effectivement, vous obliger à fixer le plus longtemps possible l'oeil même de la nuit, c'est une sorte d'exploit pour celui qui dans la journée peinait déjà à soutenir un simple regard un peu sérieux ou juste attentif à votre personne...

-Une personne qu'on semblait trouver un peu à part et qui de ce fait obtenait au mieux une gentillesse un peu moqueuse et le plus souvent une compassion un rien pincée ou dubitative...

-Comme vous y allez avec vos autoportraits psychoaffectifs ! Méfiez-vous de ne pas tomber dans l'autosuffisance ! Vous croyez qu'à cette époque vous pouviez susciter  une telle attitude à votre égard de la part d'adultes chargés avant tout de vous protéger, de vous distraire ou de vous dorloter au même titre que les autres ?

-C'est justement ce qui m'inquiète...

-Et puis d'abord pourquoi vous croire à part ? Quelle prétention ! Vous voulez que je vous dise ? Le problème n'est pas que vous soyez à part, entièrement ou non, c'est que vous êtes ailleurs. Encore mieux, vous n'êtes pas là! Pas là du tout!

-C'est que j'ai dû m éloigner !

-Votre fiche est formelle. Vos absences ne sont pas seulement répétées, elles sont chroniques, permanentes !

-Je suis parti pour me chercher, me retrouver !

-Revenez à deux alors, sans quoi nous y irons vous chercher !

-Et si je suis toujours seul, de moitié ?

-En ce cas nous ne vous verrons pas et ne pourrons plus rien pour vous...Vous pourrez rester où vous êtes.

-Je ne serais même pas ailleurs mais nulle part en réalité si j'ai bien compris ?...Ah mais voilà qui plaidera peut-être en ma faveur, je viens à l'instant  de retrouver moi-même une image montrant une lumière dans la nuit...Regardez...

-Malheureusement, nous ne pouvons pas la voir à moins d'attendre qu'on la fasse passer par notre réseau! Et qui pourra s'en charger ? Qu'importe, nous ferons faire des tirages aléatoires de toutes vos images nocturnes, il y en aura bien une qui ressemblera à la vôtre !

-Comment le saurez-vous ?

-Voyons, comment est-elle à peu près ?

-Elle ressemble beaucoup à celle que vous m'avez montrée en premier avec aussi un café qui bien sûr n'est pas le même et il fait nuit, aussi ne voit-on rien ou presque...J'avais dû arriver trop tard, il n'y avait plus que la pendule-réclame qui luisait pâlotte au-dessus du comptoir...Tout le reste à l'intérieur co mme au-dehors était noir...

-Très bien, ce sera facile à retrouver. Ce ne sont pas les fins de bamboches qui manquent dans vos replis corticaux !

-Moi-même heureusement, pour la plupart, je les ai oubliées.  Celle-ci je ne sais pourquoi m'est restée à disposition...

-Ce n'était pas la nuit de Nougaro  ?

-Non ce n'était pas Old Navy, ce n'était donc pas en effet la nuit du Nougaro ! Cela sonne un peu comme un film d'épouvante et le fait est qu'on nous n'en étions pas très loin...Quelle horreur, aussi bien de ma part que de la sienne !

-Bon, si vous le voulez bien, revenons à nos moutons...

-Pourquoi m'avez-vous lu ma fiche ? Ce n'est vraiment pas très gentil, je dirais même, pas humain. Et d'abord par qui est-elle rédigée ?

-Je ne peux pas vous le dire. Je peux vous en donner connaissance mais je ne peux pas vous révéler d'où elle émane ni par qui elle est concoctée. Mais attendez la prochaine lecture. Vous savez que la teneur peut en être modifiée et du coup s'améliorer...

-Elle peut difficilement être plus dure, plus méchante sauf à la rédiger moi-même...Du reste c'est curieux on dirait un peu mon style. Il m'arrive d'ailleurs de me traiter moi-même de la sorte soit  pour me booster, me châtier ou par pur plaisir cérébral mais je vous dénie le droit d'en user de la sorte à mon égard sans mon consentement écrit !

-Vous irez dire ça à ces messieurs.

-Où sont-ils exactement ces messieurs ?

-Mais dans leur château, bien qu'ils n'y règnent pas à proprement parler. D'ailleurs ils ne font pas que s'occuper de vous, ils ont d'autres fonctions. L'un d'eux est aussi proviseur du lycée d'à côté, un autre administrateur d'un grand théâtre national, un autre encore directeur de l'observatoire et un autre est remisier en je ne sais plus quoi et en plus  régisseur d'une annexe de l'opéra. Vous voyez, ils sont d'un niveau supérieur et ont fort à faire et si vous présentez la moindre remarque même enveloppée de la plus plate obséquiosité, vous recevrez vite des coups de bâton.

-Comment se fait-il qu'ils s'occupent de moi ? Et quel rapport avec mes images intérieures ?

-Oh ils ne s'occupent peut-être pas de vous ou pas encore et les notes vous concernant viennent sûrement d'ailleurs. Ce sont des gens dans des bureaux qui parfois dans une journée ne font qu'apposer une seule fois leur paraphe au bas d'un document sans savoir d'où il vient ni où il va et ce à longueur d'année. Donc cela concerne forcément tout le monde un jour ou l'autre...Attendez, votre tour viendra.

-Ce n'est pas très rassurant.

-Mais non ce n'est rien du tout, une simple formalité ! D'ailleurs elle est parfois annulée au tout dernier moment et dans ces cas-là on ignore pour la vie ce dont il pouvait s'agir. Du reste peu de gens en sont avisés. Certains prétendent qu'elle est parfois traitée d'office unilatéralement, sans la présence ni la participation de l'intéressé...

-Ces gens du Château montrent sans doute par là  qu'à leurs yeux une absence pure et simple vaut mieux  qu'une présence approximative...

-Entre autre et puis sont-ils seulement là eux-mêmes ? On en doute un peu, personne ne les a jamais vus....

-Je crois que j'ai une enveloppe moi écrite par l'un d'entre eux...Mais ce n'est pas mon  nom, ils ont dû se tromper...

-Quand ils ne peuvent pas les intervertir, ils les les changent carrément... Ah oui on ne dit pas le Château mais le Manoir car il s'agit en réalité d'une grande bâtisse et probablement même d'un ancien presbytère où avait vécu jadis un écrivain qui en avait fait une sorte d'île dans les limbes...

-Où ces messieurs ne vont pas tarder à disparaître !

-Tant mieux, ils ne servaient pas à grand-chose...Non ce qui est déroutant avec vos associations d'images c'est cette difficulté qu'on a à remonter le temps, à les ordonner chronologiquement. Et puis on est toujours obligé de partir de celle qui représente le détail le plus insignifiant et que l'on doit d'abord "agrandir" jusqu'à l'obtention d'un élément quelque peu identifiable...Ce n'est qu'à l'extrémité  de la tirette qu'on obtient parfois quelque chose de plus ou moins probant, manifeste ou utilement qualifiable, nommable. Et à ce propos, je vais peut-être enfin pouvoir vous montrer un tout premier résultat !

-Vous me suivez de près. A quel titre exactement m'avez-vous pris en compte, je ne dirai pas en considération ? Etes-vous aussi du Manoir ? Appartenez-vous au genre "Messieurs" ?

-Ah non ! Non pas du tout. Nous n'avons rien de communautaire étant parfaitement indépendants...

-Ne me dites pas que vous êtes des fonctionnaires privés !

-Si, exactement. Des fonctionnaires privés bénévoles !

-C'est un drôle de statut ! A-t-il été publié ? Et même seulement reconnu ?

-Il est reconnu par tous ceux qui vivent à nos crochets et qui ont intérêt à ce que nous existions, que nous fonctionnions !Système très fiable et qui assure à nous aussi la sécurité de l'emploi, sa permanence sans faille. C'est vrai nous sommes subventionnés, en espèce, mais d'une manière purement symbolique...

-Avec des billets de Monopoly ?

-Oh non ce sont bien des vrais mais ils n'ont plus cours ! Comme ceux qu'on voit vendus en vrac à dix sous le mille dans de grandes enveloppes, vous savez aux vitrines des numismates de la rue Vivienne...

-Oh oui je connais. A la pause de midi, j'atterrissais souvent dans le quartier de la Bourse. D'une part  pour la brasserie Le Vaudeville son tartare et sa clientèle cosmopolite moitié finances moitié artistes, d'autre part oui pour ces marchands de vieilles monnaies dont les boutiques, au retour et en me figurant qu'elles étaient sur le chemin du bureau, retenaient un moment mon attention, suscitant des rêves de collection ou même de chasse au trésor !

-Alors que vous étiez déjà servi !

-A cet endroit-là, étant le plus souvent sur le point de poursuivre mon chemin en vagabond, il me plaisait de m'imaginer ne possédant rien du tout et juste bon à m'ébahir des choses visibles depuis le trottoir ou le comptoir d'un bistrot et des plus médiocres sinon des plus banales. Je ne possédais pas tant que ça mais j'aurais pu au moins avoir à coeur de m'en occuper davantage et de faire fructifier mon bien qui tenait en réalité seulement dans une ancienne boîte à biscuits !

-Cette façon de voir les choses vous honore mais me semble bien modeste et pour tout dire largement sous-évaluée !

-Mais dites donc, êtes-vous chargé d'établir mon patrimoine ? Dans quel but ? Attention à ne pas inverser les rôles !

-Rassurez-vous, nous n'avons aucune compétence ni prérogative en ce domaine ! Toutefois nous sommes fondés  à vous poser des questions exclusivement sur le contenu exact de votre boîte de biscuits qui de toute évidence ne renferme pas que des petits fours...D'accord ?

-Je suppose que s'agissant là de votre seule prérogative à mon égard, elle est du même coup sans restriction aucune. Aussi, messieurs, je n'ai donc apparemment pas le choix mais concernant l'objet de vos investigations, sachez que vous aurez tout le loisir d'en inspecter vous-même le contenu aussitôt que j'en aurai retrouvé l'emplacement exact car voyez-vous et nonobstant l'extrême soin avec lequel je range mes affaires, je n'ai pas encore réussi à mettre la main dessus !

-Vous ferez pour le mieux nous n'en sommes pas encore là. Et où qu'elle soit pour l'instant nous finirons bien par l'avoir et en soulever le couvercle...

-Elle sera peut-être vide...Je ne me souviens plus du tout de ce qu'il y avait dedans pour finir. Mon père y avait placé un temps les petites savonnettes empaquetées qu'il rapportait de ses voyages et que les hôtels mettent à la disposition des clients dans tous les pays du monde. Ayant eu besoin de la boite, je ne sais plus pourquoi, je les avais enlevées mais je crois que seule l'odeur de savon parfumé l'avait ensuite occupée assez longtemps. Et donc vous voyez bien je ne savais plus quoi y mettre...

-Vous aviez un souvenir plus précis du placard de votre grand-père...

-Oui et permettez-moi de repartir à sa recherche ou tout au moins de vous en refaire la description !

-Non inutile nous ne voulons plus rien savoir de cela. C'était plutôt cette boîte qui nous turlupinait mais...

-Oh je vous promets de tout faire pour la retrouver ou une autre presque semblable...

-Pas la peine, comme vous dites des boîtes comme ça on en trouve tant qu'on veut. On a eu tort de vous embêter pour trois fois rien. Revenons plutôt à ce qui nous occupe, ces images...vos images...

-Ah mais j'y pense dans ces vieilles boites de biscuits on met souvent des photos. C'était sans doute pour cela que vous...

-Oh non, rien à voir, vous savez bien qu'elles sont exclusivement dans votre tête...

-Il y en a qui s'impriment comme ça de temps à autre spontanément...J'entends mon imprimante se déclencher...

-Vous êtes équipé Wi-Fi !

-Si on pouvait imprimer ces images cérébrales on aurait fait un grand pas en avant.

-Et on aurait peut-être des surprises !

-Oui car tous les souvenirs avec le temps se dénaturent et les images qui y restent accrochées sont souvent bien pâlottes ou peu significatives voire même illusoires, mensongères...

-Elles se réduisent parfois à des détails insignifiants...Leurs champs se rapetissent et il faut en quelque sorte faire zoom arrière pour élargir la scène, obtenir une vue d'ensemble qui restera souvent énigmatique !

-Mais dites-moi, votre travail n'est vraiment pas facile. Ou votre étude, votre enquête, votre investigation, votre thèse, votre exploration, votre exploitation, votre balayage, votre survol, votre observation, votre instruction, votre analyse, votre synthèse, je ne sais quoi...Je ne sais pas exactement comment vous vous employez à mon sujet. C'est une sorte de dissection , non ? Qui n'ose pas dire son nom, si ? Doctorez-vous ? C'est  peut-être une mise en sauce de ma personne ?

-Nous essayons de conjuguer à votre propos probité et efficacité. Nous ne cherchons nullement à vous circonvenir ! Mais sachez que cette demande vous concernant vient de haut, de très haut...

-Elle est donc tombée bien bas. Mais cela ne fait rien, j'aurais peut-être le temps d'y satisfaire ou plus simplement la possibilité. Sinon je vous ferai un prix pour les images dont j'aurai pu disposer. Elles vous seront livrées encadrées et tirées sur toile !

-Nous donnerions cher pour voir un seul de vos souvenirs prendre forme, s'afficher dans votre esprit, mettre au point la netteté et les couleurs avant de céder la place au suivant selon un mode de transition sans doute variable et réglable qui nous échappe encore...

-Pas pour longtemps car il me semble alors que je vais fondre et m'enchaîner !

-Le fondu enchaîné !  C'est donc la même chose qu'autrefois sur nos braves lanternes dont certaines permettaient déjà ce mode de liaison subtil et troublant...

-Effectivement c'était cela qui me captivait dans ces séances souvent assez ennuyeues. Lorsque la vue précédente et la suivante se mélangent sans cesser chacune d'être reconnaissable. Dans cette superposition des deux images estompées de moitié, certaines valeurs de couleurs, de blancs ou de noirs se recouvrent alors en s'augmentant ou s'annulant.  C'est à ce moment précis que j'aurais voulu prendre une nouvelle photo, celle justement de ce fondu, pris à différentes étapes et pour certaines parties de l'image seulement. Ce que je fis par la suite en particulier en enchaînant l'image d'un même décor pris sous des angles légèrement différents ou en décalant l'éclairage...Fondre ainsi le jour et la nuit ! 

-Vous aviez déjà une tournure d'esprit très particulière ! 

-Je devais appeler cela des "Nocdiurnes" et en faire des expositions un peu partout. Ce qui n'eut pas lieu, étant déjà à l'époque bien trop timide pour pousser la porte d'une quelconque galerie d'art avec mes tirages sous le bras... J'avais envisagé de les montrer sans dire que c'était de moi mais je ne l'ai pas fait non plus. J'ai fini par ranger dans un grand tiroir de ma commode les centaines de tirages que j'avais obtenus et refermé à clé.

-Vous aviez fait le principal. Et au moins n'avez-vous rien détruit. Le reste, vous savez...

-Vous êtes bien aimable tout à coup. Cette sorte de consolation me va droit au coeur...Vous ne voudriez pas les voir tout de même !

-Non pas du tout, nous ne sommes pas compétents pour cela...Et puis vous savez bien que nous nous intéressons à d'autres tiroirs plus impalpables mais pas plus faciles à ouvrir ou plutôt à entrouvrir. Et justement, revenons à nos tirettes ! Elles vont bon train vous savez, elles avancent et je me fais fort d'en produire une d'ici très peu de temps. Je crois qu'il s'agit du jour de votre installation comme titulaire à l'Inspection de la rue du Général Niox dans le 16ème à deux pas de la Porte de saint-Cloud. Finis les stages, c'était votre premier vrai poste comme Contrôleur ! Contrôleur des des Contributions comme on disait Au théâtre ce soir, dans les pièces de Feydeau ou de Courteline ! Le roi n'était pas votre cousin ! Cont des Cont !

-C'est abominable !  Vous avez retrouvé ça ? Et on voit bien ? Est-ce qu'on voit réellement quelque chose ?  Vraiment voit-on quelqu'un ? Et surtout, se peut-il que ce fût moi ? N'y a-t-il pas un doute tout de même sur la personne ? C'est bien un peu flou non ? Les têtes au moins sont-elles floutées ?

-Pas du tout et la netteté générale n'est pas mauvaise. Simplement je vous rappelle qu'avec ce genre d'archive, d'images picto-neuronales comme on dit, on voit ce que vous voyez et il n'est donc pas question que vous y figuriez vous-même...

-Ah bon, oui c'est vrai, ah tant mieux je préfère cela, je n'ai jamais eu de goût pour les spectacles de fourvoiements programmés suivis d'autodestruction passive...

-On ne vous voit pas à moins bien sûr que vous ne vous trouviez devant une glace ou même simplement devant la vitrine d'un magasin...

-Et c'est le cas ?

-Je n'en ai pas vu moi-même mais il est vrai que j'en ai visualisé que fort peu. La plupart de celles que je réussissais à débusquer dansaient un moment comme dans l'air puis s'enroulaient vite sur elles-mêmes pour disparaître aussitôt dans une sorte de repli. J'vous jure c'est commode !

-Un repli du cerveau certainement...

-Je n'en jurerais pas car on ne sait pas trop ce qu'on voit, d'où ça vient ni où ça va...

-Mais finalement ce sont bien comme  des diapositives, non ?

-Vous allez encore me parler de votre grand-père de Bécon-les-Bruyères et de son placard ! Je crains que ça n'ait pas grand rapport...Encore qu'avec votre histoire de rayon inatteignable et de tiroir de secours dans la salle à manger, oui, il y a sans doute une certaine analogie avec ces boyaux d'images fumantes et toujours déformées ou un peu noircies qu'on trouve parfois chez vous  dans vos propres tiroirs ! Trop claires, pas assez révélées ou mal fixées !

-C'est malheureusement souvent le lot des souvenirs auxquels on tient le plus !

-Votre mémoire est un piètre labo photo !

-On n'y a pas accès. C'est bien là le drame. Sinon j'irais installer la lumière orange adéquate, qui manque certainement ou rouge ! Vous avez connu cela vous aussi je suppose. Vous avez sûrement  déjà développé de l'argentique !

-Et nous le faisons toujours de temps à autre, ne serait-ce que lorsque nous dénichons de vieilles bobines de films qui semblaient prêtes à être envoyées au laboratoire et qui ne l'ont jamais été ! Oui nous développons alors tout de même au cas où l'opération révèlerait malgré tout quelque chose qui tiendrait bien sûr du miracle étant donné le retard parfois constaté !

-Et où donc trouvez-vous de telles vieilleries ?

-Mais chez vous tout simplement !

-Ah oui il s'agit probablement de ces bobines de Diadirect, des diapositives noir et blanc, de grande qualité car de très faible vitesse ou sensibilité et avec lesquelles je faisais en conséquence mes expériences de poses de très longue durée !Sous double filtre rouge par-dessus le marché, les jours de grisaille d'est en automne ou carrément et là en toute saison, entre chien et loup ! Vous connaissez cette extrême difficulté d'approche en matière de prise de vue ?

-En tout cas le résultat n'est pas très probant et le nombre d'éléments visibles ou seulement identifiables sur vos clichés est des plus parcimonieux...Comment expliquez-vous cela ?

-Mais qu'y a-t-il exactement, qu'avez-vous vu ou seulement entrevu alors ?

-On se croirait dans une sorte de brouillard d'où émergent parfois de vagues silhouettes qui paraissent se déplacer car elles ne sont présentes à l'image que par les traces qu'elles laissent derrière elles...

-Et bien oui c'est tout à fait cela, c'est bien l'effet recherché. Et on est visible sur ces photos et selon mon procédé que si on ne se déplace pas trop vite. Au-delà d'une certaine limite, que j'appelle vitesse d'échappement, on ne figure pas du tout sur le cliché. En-deça au contraire on commence à voir apparaître les individus ou les objets en mouvement modéré dont les traces seront d'autant plus visibles qu'ils sont plus lents ou ralentiront davantage. Et si si l'on voit des éléments d'une grande netteté et sans ces sillages de poisson derrière eux, c'est qu'ils sont parfaitement immobiles.

-Ils ne sont pas nombreux ceux qui paraissent ainsi poser pour vous.

-Ils posent pour eux-mêmes et sans le savoir. Comment le savoir du reste ? Moi-même j'ignore tout du montant de la pêche. J'ai pourtant devant mon instrument toute une foule mais composée de gens très affairés, soit traversant en ligne droite d'un bon pas, soit tournant plus ou moins en rond en attendant quelqu'un. Et ceux-là ne laisseront aucune trace sur l'émulsion aussi longtemps que je puisse prolonger la pose et qu'ils ne cesseront de se déplacer à bonne allure. Mais que le tournicoteur en vienne à s'arrêter pour refaire son lacet, du même coup il se retrouvera si je puis dire dans l'épuisette! C'est cela, il figurera sans raison valable ni pour aucun motif véritable sur la photo.

-C'est ce qui sépare l'amateur de génie du professionnel ordinaire !

-Si vous voulez car effectivement je n'ai aucun intérêt à photographier de la sorte. Ces photos ne me rapportent rien et en plus je ne les montre à personne. Et finalement je me les cache presque à moi-même, les regardant si peu. Pourtant croyez-moi je les trouve géniales et d'un enseignement supérieur.

-J'aurais accepté élémentaire mon cher Watson...On ne voit presque rien.

-L'essentiel, seulement l'essentiel. ! Ce qui mérite d'être retenu. Ni plus ni moins.

-Vous rejetez donc presque tout. Sur une foule entière, il reste quoi ? Deux trois péquins plus ou moins figés ou bâillant aux corneilles, probablement oisifs et des inutiles voire des malfaisants...

-Parfois, dans un jardin bondé, seules les statues apparaissent...Oisives je veux bien, inutiles cela vous regarde mais malfaisantes !

-Bon dites, il va falloir nous aider pour ces maudites tirettes, on ne s'en sortira jamais seuls ! Pas sans vous en tout cas.

-Je n'ai jamais été très fort pour juger ou apprécier les autofictions...

-Cela n'en sera pas, tout ce qu'on vous donnera à voir a dû réellement vous arriver !

-Sauf les rêves et les obnubilations. Je suppose que ces fantasmagories laissent pareillement des traces et que votre procédé est tout à fait capable de les restituer sans faire de différences !

-Absolument pas, ce n'est pas la même chose, le contraste est plus dur et le cyan  n'intervient jamais. Nous jugerons par nous-mêmes de toute manière. Mais ne vous inquiétez pas trop, quand vous verrez les images qu'on a déjà pu obtenir de votre boîte Kodak, des détails insignifiants d'on ne sait trop quels décors, structures ou machines ou je ne sais trop quoi d'autre,  vous ne vous en ferez pas outre mesure quant à la bienséance ou au bon sens commun de vos souvenirs, qu'ils soient enfouis depuis longtemps ou de formation récente.

-Vous pouvez donc tout exhumer, tout raviver de la sorte ! Avec toutes les couleurs je parie

-Elle sont parfois ternies voire réduites à un sépia à peine distinct mais nous les restaurons également ! Tout en respectant les conventions universelles en la matière, qui sont nombreuses je vous le signale et pas souvent très commodes à comprendre ni à appliquer. Mais nous en tirons notre maximum !

-Vous faites entièrement à votre guise, j'ai bien compris et vous avez beau parler de détails, la simple idée de tomber en votre présence sur l'un d'entre eux me fait froid dans le dos ! Des bouts de machines ! Et puis quoi encore ?    A propos, ma caboche n'est peut-être qu'une vieille boîte Kodak mais grâce à vous et si j'ai bien compris elle est en quelque sorte  connectée et en conséquence cette espèce de baptême numérique l'a d'une certaine manière rajeunie !

-Et considérablement augmenté le volume de sa mémoire et sa capacité à nous la restituer ! Il suffit de pianoter dessus !

-Avisez-vous de me tapoter sur la tête d'une façon ou d'une autre !

-En réalité nous  n'en avons nul besoin et vous le savez parfaitement.

-Je sais que je suis et serai encore pour un bon bout de temps sous le feu roulant de vos questions concernant                  les malheureuses diapos de mon grand-père ou ce qu'il doit en rester...

-Justement tout est chez vous, encortiqué quelque part dans la boîte ! N'en manque pas une, nous en sommes sûrs ! Vos diapos des dimanches passés à l'ombre des tilleuls de Bécon-les-Bruyères, comme toutes les autres ! Des diapositives vraiment prises ou non, le plus souvent juste mémorisées, enregistrées avec la mémoire visuelle, le lecteur intégré de l'époque ! Finalement le plus sûr, le plus immédiat avec là aussi plus ou moins de piqué, de profondeur de champ, de contraste, de recherches de cadrage, de luminosité...

-Je n'arrêtais pas de photographier dans ma tête et même de filmer ! Si cela demeure quelque part, il doit y en avoir une masse considérable ! Sous quelle forme ? Est-ce vraiment toujours disponible à présent ? Encore lisible ? Vous dites que oui vous autres..

-Nous sommes formels, nous en retrouvons des trains entiers...

-Des trains d'images !

-Oui, sous forme d'octets empaquetés par groupes de cent et qui suivent le circuit ordinaire des synapses pour aboutir dans ces zones de meilles qui n'ont pas de noms et où on ne s'attendrait pas à les trouver...

-Pas étonnant à ce que ce qu'on en garde soit parfois bien terne, bien indifférencié et comme visqueux...

-Parfaitement, ils subissent une sorte de méiose...

-Ils sont comme engendrés alors ?

-C'est une forme de renaissance oui si vous voulez, c'est la réminiscence !

-Les souvenirs qu'on croyait disparus peuvent donc bien revenir !

-Ils se reformatent d'eux-mêmes, par eux-mêmes, par ce qu'il en restait dans des conduits où ils finissent leur existence quand on ne fait pas suffisamment appel à eux...

-Effectivement ceux de l'enfance ne sont pas souvent demandés et on a du mal à les obtenir avec une grande netteté.

-Ils disparaissent vite en effet, sauf pour quelques rêveurs de grand talent qui comme vous savent les maintenir à flot par l'intensité de leurs rêveries...Montrant par là que ce qui dessert souvent dans la vie pratique peut aider à renforcer le système immunitaire de ceux qui placent le souvenir des au-dessus de tout et qui trouvent ainsi le moyen de s'immuniser contre l'oubli, pour eux le handicap majeur.

-C'est assez bien dit mais quel rapport réellement avec moi ? J'ai beaucoup de souvenirs qui s'estompent vous savez et à cela je sens que je ne peux pas grand-chose. Et si j'essaie de rêver, je rêve souvent dan le vide. Heureusement avec les diapos de mon grand-père je ne serai jamais perdant car je compte bien les récupérer ! Toutes mes images sont là et sur des bons caches en plastique inaltérable, certaines sous verre anti-newton, anti-poussière ! Le tout certainement dans une petite mallette au rangement idéalement conçu, encore amélioré par mon grand-père qui n'hésitait pas à ajouter un peu  partout des petits rebords d'aisance, des rainures de calage ou même des soufflets d'aération, des filtres à odeur et des verres teintés anti-jaunissement !

-N'oubliez pas que les images que nous allons vous soumettre auront le plus souvent l'apparence d'infimes détails. Pour commencer car elles subiront un traitement approprié au cours duquel nous aurons besoin de votre participation la plus active surtout pour nous guider dans le choix qui s'offre entre plusieurs voies possibles d'agrandissement, d'orientation ou plus simplement d'avancée dans le paysage ou le décor quels qu'ils soient...

-Je m'y emploierai volontiers. Dès qu'il s'agit d'explorer le passé, de me vouer aux tâches les plus nobles en la matière, je suis un peu là !

-Et vous pensez bien que nous tenons à votre disposition toutes sortes d'éléments complémentaires pour vous aider. Des affiches de cinéma de l'année de votre naissance, des réclames géantes de la même époque, les voitures qui circulaient alors, des vitrines de magasin, et classés par années, les catalogues de la Manufrance !

-La collection de mon grand-père sûrement !

-Oui avec ses petites croix au crayon rouge devant les loupes éclairantes ou les niveaux à bulle...

-Les niveaux à bulle et leurs pendants, les fils à plomb ! Tout mon grand-père et j'ai comme l'impression qu'il est là...

-Regardez, voici son couteau !

-Mais c'est bien le sien ! Son couteau de poche ! Et de la Manuf' justement ! Un huit-lames non ? Avec tire-bouchon et vrille ! Et ultraplat avec un manche de nacre !

- Toujours en place comme la petite chaîne qui le reliait en permanence à son pantalon !

-C'est insensé ! Où l'avez-vous trouvé ?

-Là-bas au fond avec ses affaires...

-Ses affaires ?

-Vous pourrez les voir tant que le brocanteur ne sera pas passé...

-Un brocanteur ?

-Oui, on ne peut pas les garder. Comme il n'y a pas de valeurs, il les prend pour rien, nous en débarrasse gratuitement...

-Pour rien ? Je vais le voir de ce pas, l'attendre pour annuler cette opération...

-Trop tard, il est sûrement déjà passé ! Mais ne vous en faites pas il expose ses acquisitions boulevard de Picpus le samedi après-midi à même le trottoir, vous trouverez bien quelque chose à récupérer !

-Et ses diapos ?

-Nous ne les avons pas trouvées. A vrai dire, il n'y avait pas grand-chose. Tout tenait sur un petit plateau pour les repas vous savez. Le type n'aura eu qu'à le soulever et à l'emporter !

-Et tous ses catalogues ? Ils devaient être lourds et encombrants, la collection était complète !

-Ils n'y étaient pas, nous les avions vus rue Rameau à l'Hôtel  de maître Blache, dans la salle d'exposition. Nous les avons feuilletés un instant mais ils venaient d'être vendus et assez vite une famille d'asiatiques en a pris livraison, les emportant  dans de grandes valises !

-Les Chinois ! Ceux de chez mon grand-père, qui ont repris son appartement !

-Je suppose qu'ils ne l'ont pas volé !

-Non bien sûr, d'ailleurs mon grand-père était lui-même locataire, seulement qu'ont-ils fait du contenu de son placard ?

-S'ils l'ont vidé, ils ont apparemment trouvé de quoi le remplir à nouveau...

-Avec précisément ce qu'il avait contenu ?

-Cela montre qu'ils n'avaient pas vendu le contenu de votre fameux placard...

-Ou qu'ils cherchaient à le reconstituer ! Je suis persuadé qu'en dépit de cet aller-retour inattendu les diapos se trouvent toujours là-bas ! Ils n'y ont même pas touché...Mais pourquoi ont-ils vendu les catalogues de la Manuf' ?

-Le principal est qu'ils les ait rachetés ! C'est ce qu'on appelle un repentir...

-Ce sont peut-être des artistes !

-Si vous allez les voir, ne parlez pas tout de suite du placard, inutile de les inquiéter. Ils y ont peut-être entreposé des choses précieuses et puis enfin vous n'avez rien à y faire.

-Ne me dites pas ça, je suis capable de repartir sans avoir parlé des diapos !

-Vous aurez peut-être au moins revu les croix rouges au crayon de votre grand-père sur ses vieux catalogues...

-S'ils ne les ont pas remis dans le placard justement ! Vous me l'avez dit ! Un placard qu'ils ne veulent plus ouvrir, qu'ils ne veulent même peut-être plus voir du tout ! Il ne me restera plus qu'à regarder un moment par la fenêtre les arbres du square en face ou les pigeons dans la rue de Lorraine juste en bas.

-Ils vous offriront peut-être alors une tasse de thé rien que pour cela...

-Mon grand-père leur jetait des poignées de graviers. Il avait la hantise des pigeons et de leurs roucoulements ! Et celle des bonnes femmes qui les nourrissaient avec des "petits petits petits" ! Je crois que c'est à elles surtout qu'il essayait de lancer un peu de la terre de ses pots de fleurs, qu'il les haïssait davantage encore et qu'elles lui inspiraient ses plus belles maximes sur la bêtise humaine, le sans-gêne des gens, leur arrogance, leur prétention, leur méchanceté sous des apparences de fausse bonté ou des manières d'une gentillesse contrefaite et vulgaire...Des petits toutous.

-Ah vous voyez, il n'avait pas que son placard ! Il avait son ouverture sur le monde...

-Ses voisins n'étaient pas mieux lotis. Il ne les voyait pas souvent mais les entendait par la fenêtre justement : "Chéri, remonte-moi une petite plaquette de beurre!"...Ceux du dessus précisément qu'il percevait peut-être aussi à travers les murs. J'ignore si c'étaient les pigeons ou le voisinage mais le nombre de boites de boules Quiès vides qu'on a retrouvées chez lui et l'empressement qu'il mettait à nous en vanter les mérites pour le rangement des clous ou des petites rondelles de machines m'avaient frappé. Je crois que c'était à deux sortes de roucoulements qu'il avait à faire et même si les uns étaient plutôt diurnes et les autre nocturnes,  c'est bien des deux, surtout le week-end dans la solitude de son lit, qu'il devait se protéger...

-Ne me dites pas que votre grand-père était vieux garçon !

-Il ne l'avait pas toujours été bien sûr mais par la force des choses il l'était un peu devenu ! En vérité, je n'ai jamais su exactement pourquoi il avait élevé seul ses deux fils dont mon père qu'il emmenait le week-end manoeuvrer des cerfs-volants qu'il leur fabriquait lui-même dans la maison de Saint-Germain-en-Laye. Ce n'est que beaucoup plus tard alors que j'étais déjà dans les impôts depuis belle lurette et faisais semblant pour mes voisins de faire du cinéma à Boulogne-Billancourt (j'habitais effectivement rue de Silly ça ne s'invente pas), maman ayant une fois de plus réitéré son souhait de me voir enfin peut-être me marier ou au moins fréquenter (je ne connaissais pas encore Annie), qu'il ajouta avec cette petite voix de fausset qu'il prenait pour dire une blague ou quelque chose qu'il aurait mieux valu passer sous silence et en rougissant un peu : "Fais attention, choisis bien, fais pas comme Papy !" J'en ai déduit qu'il avait probablement divorcé ou dû se séparer  de ma grand-mère paternelle pour une raison assez sérieuse et sans doute embarrassante ! Qu'en était-il exactement ? Je l'ignore toujours. Tout seul qu'il était il avait donc eu droit à deux parts et demi pour ses impôts ! Combien coûtaient exactement les baguettes et la toile de cerf-volant ? Mystère et incompréhension. Et  je ne posais toujours pas de question. Ces abîmes de complexité familiale simplement entrevus me suffisaient largement !                               

                                                             

 

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-Voici deux images très bien conservées. C'est assez rare. Cette netteté va-t-elle de pair avec les souvenirs que vous en avez  peut-être gardés ? Ces deux portes vous rappellent-elles quelque chose ?   Dans l'espace des souvenirs, vous remarquerez que deux portes corrélées par quelque lien s'inclinent l'une vers l'autre...

-Je vois cela...Mais pour autant elles ne m'évoquent rien de précis à proprement parler...Cependant la première à gauche, si peut-être...Oui, devant il y a la mer me semble-t-il, directement ou bien la plage, enfin la plage n'est pas loin en tout cas... C'est Fano en Italie !... Oui c'est ça,  l'Adriatique est juste en face, tout près. Les années soixante, l'adolescence, les vacances encore avec les parents mais déjà des errances solitaires qu'on apprend à leur cacher...

-Et celle de droite ?

-Et bien comme si les deux choses s'équilibraient tout à coup, se faisaient à présent écho dans mon souvenir, celle de droite à l'inverse c'est la montagne, la haute montagne ! La région de Zermatt en Suisse, pays cette fois-ci de mes vacances d'enfant, avec ma tante. Là, le Cervin n'est pas loin. Le voit-on de ce pas de porte ? Je ne sais plus. Elle m'avait acheté une paire de jumelles pour le voir encore mieux, d'encore plus près si c'était possible. Le Pré Fleuri à Villars c'était elle aussi. Elle n'avait pas d'enfants, j'étais son seul neveu, c'était moi qui prenait tout ! Ce qui lui plaisait beaucoup c'est que dans les trains, les hôtels ou les restaurants je passais pour son fils, ce qu'elle ne démentait pas toujours...

-Vous en viendrez au fait, parce que là vous essayez de noyer le poisson. Vous semblez abusivement oublier le contexte réel de notre entrevue et surtout son but, l'élucidation de cette énigme pour le moins singulière et dont vous émergez vous-même seulement de temps à autre et d'une bien curieuse façon comme pour brouiller les pistes...A propos, votre tante était suisse ?

-Imbéciles ! Pas du tout, elle y résidait pour son travail. Elle était traductrice à l'O.M.S. , au Palais des Nations donc. En plus vous devriez savoir qu'à Genève il y a plus de résidents étrangers que de suisses de souche, dont de nombreux  fonctionnaires internationaux comme elle... Du reste, non seulement elle gagnait le double de ce qu'elle aurait gagné en France mais c'était net d'impôt ! Non sans cela elle était française à cent pour cent. Née à Feillens dans l'Ain en 1910 ! Avant cela, juste après la guerre, elle avait résidé à New York pendant cinq ans, même travail, même situation. Un jour, je lui avais dit, croyant la rassurer et la convaincre du niveau de zèle dont  je faisais preuve  dans l'administration française, que je restais souvent au bureau jusqu'à huit heures du soir quittant alors le centre le dernier, elle me répondit qu'en Amérique c'était très mal vu car là-bas on aurait jugé simplement que je n'étais pas capable de faire mon travail comme les autres dans l'horaire imparti et donc soit que je prenais mon temps soit que j'avais la comprenette un peu lente !    

-Merci pour ces précisions qui nous serviront vous le savez pour  établir la fiche de tous les personnages de votre enfance ou les principaux, ceux qui vous ont marqué ne serait-ce qu'un peu et de près ou de loin. Dans une affaire comme la vôtre, rien n'est à négliger vous le pensez bien !

-Certainement mais quand même qu'ai-je de si extraordinaire pour que vous vous intéressiez à moi de la sorte?

-Quelqu'un d'autre s'intéresse-t-il à vous ? Et même s'est-on jamais intéressé à vous ?

-Pas vraiment à ma connaissance non.

-Et bien vous voyez, il était temps que nous intervenions. Un peu plus votre vie entière allait passer inaperçue et pratiquement sans laisser de traces !

-Vous oubliez toutes ces photos que j'ai prises dès mon plus jeune âge au bord des mers aussi bien qu'en haut des montagnes !

-Et peut-être même sur la lune puisque toutes ces images sont toutes cérébrales, purement imaginaires !

-Vous me disiez que c'était à vous de les débusquer dans toute cette gélatine qui nous sert à tous de...

-Gélatine ! Vous voyez, vous employez les mots mêmes de la photographie...Votre cas n'est pas désespéré. Si nous arrivons à mettre la main sur des tirages papier nous aurons fait un grand pas en avant ! Vous en avez bien ? Mais les diapos de votre grand-père nous n'y croyons pas beaucoup.Vos escapades pour essayer de les retrouver ne sont guère convaincantes ! Et ces Chinois vous les avez vraiment vus ou est-ce le fruit de votre imagination ?

-Je n'ai pas d'imagination mais j'ai le sens de la richesse du réel, de la complexité des choses...Du dehors dans une vitre on voit à la fois les nuages qu'il y a dans le ciel et ce qui se trouve derrière la fenêtre à l'intérieur. Non ? Alors !

-Oui peut-être...Mais nous irons vérifier cela ! De l'intérieur !

-Avec quoi ? J'ai donné les clés à la concierge qui doit les garder jusqu'au retour des Chinois !

-Ah vous voyez qu'ils sont partis !

-Et vous, vous voyez qu'ils existent bien, vous venez de l'admettre en disant qu'ils étaient partis !

-Nous irons tout de même y faire un tour.

-Pas un tour de clé en tout cas. La concierge ne les lâche pas comme ça !

-Nous saurons nous faire ouvrir !

-En vertu de quoi ? Vous n'êtes pas de la police, vous me l'avez bien dit ! Et puis même de la police, il vous faudrait un...

-Un mandat de perquisition, merci nous le savons, nous regardons aussi la télévision !

-Alors vous avez tout faux, vous ne serez jamais de véritables policiers...

-On dit flics, m'enfin !

-A la télé oui et même cops dans les v.o. ! Vous me décevez beaucoup. Lorsque conformisme rime avec  vulgarité c'est consternant...Vous êtes des enquêteurs civils un point c'est tout.

-On ne peut rien vous cacher ! Par contre vous avec ce méli-mélo de souvenirs en tout genre que vous ne lâchez qu'avec des pincettes !

-C'est l'inconvénient ou l'apanage des travaux photos ou de ceux qui s'y adonnent. Vous voyez bien qu'il y a aussi ou encore de l'argentique ! En cherchant bien vous en trouveriez sous ma peau ou autour de mes ongles !-

-Ce n'est pas de l'argent métal et encore moins de l'argent papier façon billet que nous cherchons. Notre quête est beaucoup plus élevée que cela. Nous fouillons le rayon des songes, le département des visions intérieures !

-Vous feriez mieux de vous rendre directement à la Belle Jardinière, ce n'est pas très loin d'ici...Ils y vendent des cadres appropriés !

-Vos images semblent parfois onduler...Ce n'est pas commode pour reconnaître certains décors ou en pointer le détail qui assurera peut-être le lien avec tel mot ou telle formule présents par ailleurs mais rigoureusement sans signification...

-C'est un jeu comme un autre ! Mais vous semblez le prendre très au sérieux...

-Bah nous aimerions reconstituer quelque chose qui se tienne...Nous sommes là pour vous défendre ne l'oubliez pas !

-Ça y est, des avocats maintenant ! Vous m'enverrez vos honoraires...        

-Ne me dites pas que c'est tout ce que vous avez vécu, qu'il n'y a pas autre chose et de plus consistant ! Un élément caché mais indubitable. Cela nous aiderait à vous magnifier ! A vous mettre en valeur !

-Au regard de qui ? Vis à vis de quelle instance ? A la demande de quelle autorité ?

-Une sorte de curiosité générale serait sans doute satisfaite et des regards plus ou moins suspicieux apaisés sinon tout à fait banalisés à votre égard ou envers l'image, justement, que vous semblez vouloir leur donner de vous-même, toujours à contrario de ce que vous êtes réellement ou de nature à laisser envisager les aspects d'une existence disons un peu trop romanesque ou tout simplement farfelue ! Alors qu'à l'envisager de plus près, cela me paraît bien raplapla...

-Cela dépend du point de vue auquel on se place et de l'humeur où je suis peut-être au moment où l'on m'envisage, où l'on me dévisage plutôt devrais-je dire comme si l'on n'avait jamais rien vu...

-Ce sont peut-être ces mimiques dont vous vous affublez parfois, non ? De fausses grâces qui se voudraient enfantines et qui ne sont que de vaines tentatives pour assouplir une carcasse qui ne sautille plus que bancale ou dégingandée !

-Comme vous me voyez !     

 

             
     

 

 

 

 

 
    -Oui dis donc, steak madrilène, ça te dit quelque chose ?

-Ah vous voyez bien que vous êtes de la maison poulaga, vous me tutoyez !

-D'abord vous devriez savoir que les gens de la police, les vrais, pas ceux du cinéma des années cinquante, ne tutoient plus leurs ouailles ! Non moi  c'était par pure amitié, disons par sympathie, depuis le temps qu'on vous épluche, qu'on essaie de ranger vos affaires au dedans comme au dehors !

-Merci de ne pas avoir insisté car pour ma part je ne me voyais pas vous tutoyer comme j'aurais dû le faire en retour et ce surtout pour ne pas vous laisser croire que je m'accommodais facilement d'un quelconque paternalisme...

-Alors steak madrilène, ça vous dit quelque chose ?

-Ça ne me dit trop rien. Vous avez des images ?

-Quelques unes mais elle sont encore à l'enveloppement !

-C'est donc tout le contraire du monde ordinaire de la photo ?

-Effectivement ces images  n'ont nul besoin d'être développées ! Elles le sont suffisamment comme ça ! Au contraire dès qu'un rêve ou un fantasme en produit il faut se dépêcher de les envelopper si on ne veut pas qu'elles s'éparpillent à force de grandir, de s'agrandir sans fin ! C'est seulement après qu'elles empruntent le circuit qui leur est destiné et où nous pouvons alors si j'ose dire, telles des fleurs les cueillir...

-C'est vrai que parfois elles sont bien envahissantes...On voudrait s'en défaire d'une façon ou d'une autre mais il n'y a pas moyen...

-Nous y parvenons quelquefois. Nous employons des sortes de pinces synaptiques, je vous en montrerai, qui sont elles-mêmes des images, c'est très curieux... Des images d'images !

-Quel étonnement ! J'ai hâte de voir ça !

-Mais on ne voit rien, rien du tout. Nous supposons que ce sont des images  car nous avons l'habitude d'en manipuler si on peut dire et nous reconnaissons leur inertie particulière, leur propension à onduler et à perdre toute leur virtualité dès qu' on essaie de les conduire à s'afficher entière ou seulement tramée...

-Je me demande ce que j'ai au juste dans la tête moi...A force de vous écouter j'ai l'impression que c'est plus compliqué que je pensais...

-Revenons au steak madrilène si vous voulez bien...

-Vous ne laissez pas tomber hein ?

-Non car j'ai l'impression que c'est un gros morceau !

-J'espère qu'il n'est pas trop filandreux!

-A propos d'images nous venons d'en obtenir deux concernant ce plat plus ou moins exotique ou plutôt le contexte mémoriel dans lequel il semble baigner... Les voici!

-Où cela ?

-A droite un peu plus haut, là même où elles sont tombées...Ici les images ont priorité. De plus, elles s'affichent où bon leur semble et dans l'état, la forme ou le format qui leur sied. En outre, une troisième est attendue...Où et quand ? C'est autre chose...Voyons déjà ces deux-là ! Tirez bien la tirette sur la droite pour avoir la deuxième en entier !

-Ah! vous dites avoir et non plus voir, vous avez remarqué ?

-Allez-y, montez voir un peu !      

    

 

 

 

 

 

 

-Celle-ci par exemple vous évoque-t-elle déjà quelque chose sous sa forme tombée du nid, comme dégluée par le neurone ou ce qui vous en tient lieu ?

-Ce n'est pas très explicite...non réellement je ne vois pas très bien...C'est une drôle d'image !

-C'est ainsi que vous l'avez chez vous quelque part...

-Elle a sûrement depuis l'origine été chamboulée et si elle correspond à un souvenir, je n'arrive pas ou plus à établir le lien ! Un rapport avec l'eau ?

-Non il y a un T devant, ça se termine en  TEAU .

-Pourquoi tout ce rouge ? Ce n'est pas le rouge sang tout de même !

-Non sûrement pas.Du reste le traitement est en cours qui aura sûrement tôt fait de l'éliminer.. C'est un effet d'inversion des couleurs, fréquent avec les souvenirs... L'image va probablement s'éclaircir d'un coup...

-Et la deuxième à côté ?

-A gauche on a déjà identifié les cheminées du Louvre. En bas, c'est donc la rue de Rivoli !

-Qu'est-ce que je faisais là ?

-Ne me dites pas que vous n'êtes jamais allé rue de Rivoli !

-Non bien sûr mais quel rapport avec ce steak madrilène ! Et quand donc était-ce ?

-Nous n'avons pour le moment aucune indication de date...Vous non plus, pas la moindre idée ?

-Cela me semble très ancien non ?

-Ah voilà qui va peut-être nous éclairer davantage, on m'annonce la troisième image...Juste à droite, montons la voir...   

-Est-ce plus clair ?

-Ne jouez pas sur les mots, quelle pâleur !

-C'est ainsi que s'estompent nombre de souvenirs, les vôtres ne font pas exception ! Les images les plus colorées tournent au brouillard le plus blême...

-Je le suis moi-même devant tant d'incertitude... Je me fais du souci quant à la résolution de cette énigme...

-Ne vous inquiétez pas, les pâlots comme ceux-ci ne tardent pas à être requinqués par l'effet d'une technique de plus en plus perfectionnée ! En un rien de temps il sera ravivé de frais !

-Puissent les couleurs d'autrefois revenir avec !

-C'est la couleur qui en s'avivant redonne toute sa structure et sa densité à l'ensemble dont un souvenir lumineux renaît alors aussitôt !

-Les souvenirs qui meurent ressuscitent en pleine lumière ! Dans quel monde cela se produit-il ? C'est peut-être un des Empires du Soleil ! 

-Ou un de ceux de la Lune qui est l'astre de la nuit et qui vaut bien l'autre. Mais laissons cela car on m'annonce la première image comme clarifiée !

-Où est-elle ? Je ne la vois pas...

-Elle sera sans doute visible en bas, tout en bas où tombent souvent les images qui s'alourdissent en rajeunissant ! Alors vous l'avez vue restaurée dans ses vrais couleurs et teintes ?

-Elle n'était pas encore tombée, j'y retourne !

-C'est ça. Je vous attends ici, ne pouvant guère faire autre chose ! Et faites attention il paraît que les images fraîchement ravivées ne tachent pas mais que leurs couleurs déteignent tout de même à juste les regarder ! Attendez donc un moment, qu'elle sèche, c'est peut-être plus prudent, non ?

-Sèchent-elles ? Ont-elles besoin de sécher ? En tout cas leurs couleurs sont forcément naturelles! Sans cela, d'où viendrait l'artifice ? Je vais m'en parer au plus vite si cela est possible !

-Vous êtes remonté trop vite, ce n'est pas très prudent. Vous y êtes ? Bon alors résumons-nous. Nous connaissons maintenant l'année du souvenir qui nous préoccupe grâce à l'image qui s'est donc révélée, vous venez de la voir, être l'affiche ou la partie que vous en avez mémorisée,  de "La vie de château", film sorti en 1966  et que vous êtes même probablement allé voir ce jour-là et sans doute à Paris... Alors ?

-C'est possible mais il y a autre chose, un  autre élément d'importance. Par exemple avec qui et comment m'y suis-je rendu ? Car j'étais top jeune pour y être allé seul et trop vieux pour apprécier la présence de mes parents, de ma mère surtout avec laquelle j'avais pourtant été voir "Ben-Hur" aux Champs-Elysées en 1962 !

-Mais vous aviez douze ans tandis que là déjà le temps avait passé et des années décisives...Ah! il se pourrait que l'image blafarde d'on ne sait trop quoi tombe à son tour et parée là encore de ses bonnes vieilles couleurs ressuscitées ! Vous y allez ? Descendrez-vous zyeuter ?

-C'est le coeur battant que je vais une fois de plus dévaler ce drôle d'escalier !

-Drôle parce que dérobé, on ne le retrouve plus ! Je vais y aller pour vous par l'autre chemin ! Vous êtes trop émotif pour ce genre de rencontre! Laissez-moi vous rapporter le cliché sous une forme particulière qui en sauvegardera, durant l'onduleux transport, toute la restauration. Et je pourrai la placer directement ici à mon retour puisqu'elle ne sera pas tombée en bas.

-Pas la peine, elle y est déjà ! Regardez.       

-Cela ne fait rien, je descends quand même, j'en profiterai pour faire du rangement.  Il y a encore, le croirez-vous, des tirages-papier qui traînent par là en bas ! Et bien sûr on ne peut rien en faire, je ne peux même pas les remonter, ils sont bien trop lourds désormais.  Ces images sont perdues !  Leur support  est devenu impraticable, il n'est plus reconnu par les machines. Heureusement à la longue ces photos ont tendance à s'empiler dans les coins où elles s'estompent très vite. On ne peut sauver que ce qui n'existe pas ou plus, que ce qui est déjà et pour toujours immatériel ! Mais regardez plutôt l'image toute fraîche que je vous ai donc remontée...

-Vous n'étiez pas descendu ! Je ne saurai jamais comment fonctionne exactement la mémoire...

- Allez, dites-moi si son rafraîchissement est communicatif.. Cela vous dit quelque chose ? 

-Mais oui, c'est le lycée Hoche à Versailles !

-Nous avons rudement avancé, c'est très clair à présent, non ?

-Quoi, vous voyez un rapport avec ce steak plus ou moins espagnol ?

-Il était au menu de la cantine tout bonnement !

-Impossible !

-Nous sommes bien là en 1966 ?

-Aucun doute, les archives cinématographiques le prouvent ! Sans oublier les collections d'affiches.

-J'en avais commencé une d'affichettes... 

-Donc 1966 et plus précisément au printemps, probablement au mois de mai !

-Et bien en ce cas j'étais en seconde et je ne mangeais pas encore à la cantine ! Je n'y ai mangé qu'à partir de la première !  Soit cette même année certes mais à la rentrée seulement !Et puis je ne me souviens pas de noms de plats aussi gastronomiques ou disons exotiques quand le hachis Parmentier était ce qu'il y avait de plus fréquent et de plus goûté !

-Vous avez raison, cela sent plutôt le restaurant. Et donc la rue de Rivoli ! Retournons-y voulez-vous ?

-Un instant s'il vous plait. Pourquoi le lycée ? Si ce n'est pas la cantine c'est autre chose, il y a sûrement un rapport qu'il faudrait établir avant d'aller plus loin. Et on gagnerait peut-être du temps !

-Et bien en tout cas, voici deux nouveaux éléments et pas des moindres. Les véhicules à bord desquels vous avez voyagé ce jour-là, ce fameux jour-là ?

-Le jour du steak madrilène !... Des autobus ?

-Non, deux voitures...Une pour aller, l'autre pour revenir...Mais revoyez les plutôt là-haut à droite, à l'endroit habituel où elles viennent de se poser !              

 

-Non, vous ne rêvez pas  et nous savons que vous ne rêviez pas non plus à l'époque même si il y a peut-être eu de quoi en douter ! ...Voilà, il semble que le jour de cette excursion à Paris vous  soyez parti en Peugeot 404 et revenu en Mercedes 600 ! Vous comprenez je suppose qu'il va falloir vous creuser les méninges pour apporter quelques explications !

-Oh dites faites-le vous-même vous connaissez le chemin il me semble !

-Non, nous n'avons plus rien pour l'instant en provenance du couloir central, du grand placard ! Tous nos wagonnets sont vides. Pour le moment vous êtes le seul en mesure de fournir des précisions... Ne me dites pas que cela ne vous rappelle rien du tout !

-Et bien pour ce qui est de la 404 oui, je la revois se garant dans le seizième,  bd Flandrin je crois...Un homme et une femme à l'avant. Nous sommes descendus pour aller faire des courses à Inno. Je me souviens assez bien. Il avait payé avec un billet de cinq cents francs ! Coupure encore peu connue à l'époque et qui mit le personnel en émoi. Surtout qu'il y en avait plusieurs car il avait acheté des vêtements à...à... Je ne sais plus très bien, pas à la femme en tout cas, à l'autre... Un autre qui était là aussi, qui nous accompagnait, que plutôt j'accompagnais...  L'homme  aux billets avait un fort accent allemand ou alsacien et de grosses lunettes d'écaille qui lui donnaient l'air d'un hibou ! Je me souviens que la femme portait elle aussi de grosses lunettes mais de soleil et un fichu rose ou jaune je ne sais plus dont une boucle blonde dépassait...

-Bon, ne compliquez pas trop car on a encore du chemin à faire. De toute façon voici un dossier d'éléments divers prélevés ici ou là dans les encoignures et qui devraient m'a-t-on dit éclairer votre lanterne !

-Une lanterne de projection, j'en étais sûr ! Me voici donc suréquipé !

-Apprenez d'abord à mettre au point !

-Et où est donc ce charmant dossier ?

-En haut à droite. Jouez de la tirette !    

-Comme vous le voyez sans doute, encore un film de cinéma et un classique cette fois !  L'affiche, avec un petit encart au-dessous indiquant entre autre les dates du tournage... Dessous encore une vue de Neauphle-le-Château et quelques renseignements sur cette petite commune des Yvelines et ses hôtes plus ou moins célèbres...

-Comme c'est étrange !

-Oui c'est le cas de le dire car si vous ne vous en rappelez pas, vous avez tout de même tout cela en mémoire ! Et vous seul pouvez procéder à des rapprochements, des interpolations, des battages de cartes, des abattages de jeux...Tâchez que ce soit une réussite !

-Neauphle-le-Château on allait s'y promener le dimanche quand j'étais petit avec mes parents... Surtout dans les champs qui au début de la période de chasse étaient en certains endroits jonchés de cartouches vides que nous ramassions avec mon père qui comptait faire je ne sais plus quoi des douilles dont le cuivre semblait l'inspirer pour quelque composition plus ou moins artistique après de toute façon un interminable séjour dans une petite valise en carton qui allait prendre longtemps la poussière...Maman n'aimait pas beaucoup ce ramassage pourtant autorisé et plutôt pacifique mais elle y voyait probablement quelque chose de vaguement guerrier qui l'attristait un peu et entachait une humeur déjà naturellement soucieuse...C'est qu'on revenait quelquefois chacun avec un grand sac plastique plein de ces objets vides qui sentaient encore la poudre ! Où va-t-on les mettre ? Et surtout que va-t-il en faire ? Rien, jamais rien du tout justement. Par contre,  quel bon air d'automne on respirait à chaque fois autour de Neauphle et qu'on rapportait un peu aussi sûrement car qu'est-ce qu'on dormait bien ces soirs-là à Versailles !

-C'est très intéressant mais comment relier cela à notre énigme en cours ? Cette digression me paraît peu recevable eu égard en outre au plaisir évident qu'une fois de plus vous avez pris  simplement à évoquer vos parents et la façon qu'ils avaient les pauvres de se départir du seul souci qui les affligeait réellement dans l'existence et qui était certainement de vous avoir comme fils, si on peut appeler ça un fils...

-Mon père me prenait tout le temps en photo et m'appelait sa petite cocotte !

-Vous voyez ! Oh vous avez dû les amuser étant petit et même leur procurer un authentique et légitime plaisir parental et sans doute les avez vous un temps rendus heureux...

-Ah quand même !

-Mais comme souvent avec l'adolescence sont survenus les problèmes, les complications de part et d'autre ! Tout d'un coup, on ne se voit plus de la même façon et plus du tout même quelquefois !

-Où serais-je allé ? Mon père venait de me fabriquer un tableau noir pour le mur de ma chambre où je pouvais en imitant mes professeurs me refaire leurs cours pour moi tout seul et potasser à fond le programme de cette terminale prestigieuse qu'on appelait mathélem' !

-Non, si vous avez tenu à avoir ce tableau c'était parce que votre voisine d'en face, cette jeune fille qui elle était en math spé, également à Hoche,  que vous voyiez dans le bus et que vous n'hésitiez pas à épier le soir à travers les branches de l'arbre qui vous séparait d'elle, en avait un également !

-Tous les soirs c'est vrai , depuis la lucarne entrouverte de la salle de bains, je jouais les hiboux pour l'apercevoir tracer sur son tableau les grands S simples doubles ou triples des intégrales que que j'attendais chaque fois avec impatience, ayant été dans l'ensemble et de ce point de vue, il faut bien le dire, assez rarement récompensé...

-Vous la regardiez avec des jumelles ?

-Bien sûr, comment aurais-je pu sans cela envisager de distinguer des intégrales sur un tableau noir placé aussi loin et au travers de branches qui oscillaient au moindre souffle de vent ?

-C'est exact, je n'y avais pas pensé...

-De plus, il me semble bien  que c'étaient celles que m'avait achetées ma tante à Zermatt pour observer le Cervin et les petits nuages blancs qui pirouettaient autour du sommet les jours de föhn et lui faisaient comme un grand panache étincelant sur ce ciel bleu nuit des hautes altitudes où en plein jour à midi on peut voir des étoiles...

-Vous en étiez loin !

-Oui, j'avais l'impression d'avoir sacrifié toutes mes soirées à cette jeune fille qui pourtant ne me connaissait pas...Cette jeune matheuse que j'admirais en secret dans l'autobus quand elle portait le calot noir des taupins orné d'un X d'or ou qu'aux interclasses je suivais très souvent jusqu'à l'entrée du couloir des salles de Physique réservées aux Spéciales !

-Matheuse, mateuse...Vous n'inversez pas un peu les rôles par hasard ?

-J'entendais ce terme avec un h . Malgré l'homophonie des deux termes, je suis tout de même assez déçu et même peiné que vous ayez pu associer la version vulgaire du mot à une ferveur peut-être nocturne et usant d'un binoculaire grossissant mais purement cérébrale de ma part. Du reste je ne voyais que le dessus de sa tête lorsqu'elle était assise à sa table et son bras lorsqu'elle écrivait sur son tableau. Au moment de se coucher je l'apercevais un court instant de dos le temps de rejoindre son lit que je ne pouvais pas voir vers le fond de la pièce et où elle disparaissait d'un seul coup laissant encore un moment la petite lueur jaune de sa lampe de chevet avant de l'éteindre après un laps de temps généralement assez court...Vous voyez, rien de bien croustillant aussi je crois que le maintien à sa place de la lettre h s'impose, non ?

-Soit, je l'admets volontiers. Mais tout de même vous avouerez qu'elle vous en aura fait perdre du temps cette effigie nocturne impalpable et idéalisée ! 

-Pas du tout et au contraire, je lui dois le bac ! Le bac Maths en tout cas. Aurais-je eu le bac Philo? C'est possible mais sans enthousiasme et surtout sans avoir dû me transformer moi-même pour y parvenir ! Sans cette volte-face inimaginable qui en quelques semaines a changé un réfractaire sans espoir en un adepte passionné et presque imbattable !

-Et qu'avez-vous fait pour cela au juste ?

-Je me suis contenté d'observer chaque soir dans la ferveur d'une solitude nocturne soudain récompensée, les soirées studieuses d'une jeune fille qui contre toute attente préparait sous mes yeux les grandes écoles d'ingénieurs et n'était là que pour moi, n'étant vue que par moi! Il n'était pas question de laisser se perdre les avantages sans pareils d'un tel privilège. Aussi me mis-je  d'abord à calquer mes horaires sur les siens...Mais dites-moi, vous n'auriez rien pour illustrer mes propos, me remettre un peu dans l'ambiance ? Vous n'avez rien trouvé ?  Vous ne l'avez pas trouvée ?

-Tous placards visités nous avons, après la première peignée, pu retenir et pour ce qui est des fenêtres seulement, ces trois là ? Laquelle est-ce ?

 

 

 

-Aucune ! Ah mais ce n'est pas du tout le style...

-Vous nous aviez bien dit cistercien ?

-Oui, bien sûr mais ce ne sont pas celles-là...Avez-vous peigné dans la bonne direction et dans le bon ordre ? Le classement chronologique s'effectue parfois à rebrousse-poil si l'on veut aboutir. Et de nocturnes je n'en vois pas! C'est pourtant par celles-là qu'il fallait commencer et leurs peignées déroulantes ne sont pas plus délicates que je sache...

-C'est de votre faute aussi. Quand vous vous mettez à penser, ça nous coupe les moyens. Nos circuits tombent à plat et les couleurs s'agrègent en boules qui nous bloquent tout le système...Vous ne pourriez pas vous discipliner un peu de l'intérieur ?

-C'est dans mon intérêt. Pourquoi irais-je vous mettre les bâtons dans les roues alors que vous tentez ni plus ni moins de ressusciter mon passé ou certains aspects de ce dernier ?

-A l'aide d'images en couleurs qui viennent, ou plutôt reviennent, si on les appelle...Tout de même nous pensions bien que celle dont le rideau s'entrouvre un peu avait quelque chose d'approchant...

-Il n'y avait pas de rideaux ou plus exactement juste un store vénitien qu'elle maintenait la plupart du temps relevé...Je voyais tout ! Et pourtant je ne voyais pas son tableau en entier, au maximum un petit quart en haut à droite...Et la lueur de sa lampe de travail sur le bois du lit...Quand elle relevait la tête, j'en distinguais juste, sur le même fond, la courbure capillaire qui oscillait un peu montant et descendant légèrement avant de disparaître complètement pour une nouvelle plongée vers le cahier ou la copie sur laquelle elle écrivait ou qu'elle relisait de près...

-Vous avez mentionné, éclairé par la lampe de sa table, le bois du lit...Je croyais que vous ne pouviez pas le voir son lit...

-C'est vrai je ne voyais pas le sien mais celui de sa soeur...

-Elle avait une soeur ?

-Oui et un frère aussi qui avait sa chambre bien sûr...Elles avaient un lit à étages dont elle occupait celui du bas. De toute manière celui du haut je n'en distinguais que le panneau à l'extrémité, panneau qui me cachait le couchage lui-même...Donc quand je disais que je voyais tout, je ne voyais rien ou presque ! D'autant que je devrais garder le souvenir de la soeur grimpant vers sa couchette puisque je voyais un ou deux barreaux de la petite échelle qui y menait. Mais je crois me rappeler qu'elle n'était là que le week-end. Oui, c'est ça, elle était étudiante en médecine à Paris et devait avoir une chambre dans la capitale...

-Vous aviez votre petit monde sous les yeux ! Comment saviez-vous que sa soeur faisait médecine ?

-Je l'ai su par un camarade du lycée qui avait été dans la même classe que son frère. Du coup j'avais su également que leur père était médecin militaire. Je le voyais malgré moi, en surplus, en bonus comme on dit maintenant, par la fenêtre de la cuisine qui se trouvait en bas, juste sous la chambre qui n'occupait pas tout le champ. Aussi dès que la lumière se faisait dans la cuisine qui à cette heure de la soirée était généralement éteinte et le store n'étant là non plus presque jamais baissé, mon regard était attiré par la silhouette qui était venue s'y activer pour une tâche qui me paraissait toujours un peu énigmatique ne voyant grosso modo que le haut des bustes et même  parfois seulement la tête et le cou. La lumière verdâtre rendue par un néon au plafond conférait à l'endroit une lueur plutôt d'aquarium qui ne s'estompait que si c'était elle qui apparaissait, descendue comme par miracle pour se remplir  sans doute au robinet un verre d'eau qu'elle buvait assez vite en regardant, sans s'en approcher, vaguement par la fenêtre. Elle devait alors sinon regarder vraiment, du moins voir l'arbre qui nous séparait et à travers lequel...

-A travers lequel elle ne se doutait pas qu'on la regardait !

-En la regardant, je la modifiais, je réduisais son paquet d'ondes...C'est quantique vous savez ! L'observateur modifie l'objet de son observation. S'il porte son regard ailleurs, l'objet cesse d'exister. Ou plutôt il est à nouveau dans une indéfinition absolue qui le fait ressembler à un gros nuage susceptible de prendre toutes les formes possibles en relation avec d'éventuels et futurs autres regardeurs !Nous étions probablement, dans ces moments-là, corrélés...

-Vous la regardiez beaucoup n'est-ce pas ?

-Non pas tant que ça. Comme je vous l'ai dit, pour m'obliger à travailler dur mon propre programme, dès le début je me suis en tête de calquer mes horaires sur les siens pour tester mes capacités à potasser moi aussi très tard dans la soirée. Le seul ennui fut de constater assez vite qu'elle travaillait moins longtemps que moi ! Qu'elle éteignait rarement après dix heures ! Et qu'assez souvent même, beaucoup plus tôt ! Comme dans ces cas-là elle laissait allumée sa lampe de chevet plus longtemps et même assez tard, j'ai pensé qu'elle révisait peut-être ses cours dans son lit...Quand même, ce n'était pas pareil et j'étais un peu déçu il faut bien le dire ! Alors c'était ça maths-sup maths-spé ! Plutôt cool ! Et surtout j'avais la terrible impression d'avoir perdu le sparing-partner qui devait prolonger mes séances de devoirs jusqu'à des une heure, deux heures du matin ! Toutefois de temps à autre, il lui arrivait de rester à sa table jusqu'à minuit et même après. Et là, sa tête disparaissant et se relevant à des intervalles plus ou moins longs, elle devait sûrement rédiger quelque chose, un problème de physique par exemple ! Je retournais aussitôt dans ma chambre me livrer au même genre d'exercice ! Comme je me rattrapais ces fois-là ! J'étais en train de devenir réellement un authentique matheux tartinant des solutions mirobolantes à pleines pages moi qui rendais encore copie blanche le trimestre précédent ! Et je n'étais plus seul dans la nuit ! De plus mon admiration pour elle ne fit que s'accroître du jour où je compris que si elle travaillait assez peu le soir c'est qu'elle n'en avait pas besoin. D'une part parce qu'avec le système des colles en vigueur dans les classes préparatoires elle faisait ses devoirs au lycée où après les cours ils investissaient des salles par petits groupes pour des séances de corrections et de synthèses des connaissances et d'autre part parce qu'elle bénéficiait de l'avantage conféré par la bosse des maths qui la dispensait de chercher bien longtemps la solution d'un problème ! Si elle ne travaillait pas plus le soir c'est donc qu'elle était sûrement très douée et qu'elle n'avait pas besoin d'apprendre tant de choses que ça pou r être à niveau!

-Et par cette habile déduction, vous aviez réussi à conserver intacte la ferveur quasi-miraculeuse qui vous conférait désormais, contre toute attente, l'accès libre au domaine jusque-là impénétrable pour vous et impossible à approcher, des sciences pures ! Et cela grâce à une bien curieuse égérie que votre oeil avait eu le génie de discerner dans la multitude des fenêtres du grand immeuble qui vous faisait face...

-Oui, je l'ai reconnue le soir même du jour où je l'avais vue pour la première fois sortir du lycée le nez bleui au méthylène et son calot noir sur la tête ! En descendant du bus, quand je m'étais aperçu que c'était une voisine, mon coeur avait bondi et surtout j'avais senti monter en moi  une sorte d'enthousiasme fiévreux et la promesse d'un au-delà du quotidien que je ne soupçonnais pas. En tout cas, c'était bien la première fois que quelqu'un du voisinage me faisait pareil effet !

-Vous étiez mordu quoi !

-J'étais mordu par les maths sans le savoir ! Je croyais avoir créé une effigie prestigieuse purement cérébrale, j'étais mené de l'extérieur par un prodige authentique et vivant tout de près de moi...Et c'était mieux que toutes les leçons de maths qu'on pouvait imaginer !J'ignorais si elle-même en donnait ou en avait jamais prises mais a-t-elle pu se douter qu'elle avait été une sorte de prof de petits cours en wi-fi dont elle était la box alors même qu'à cette époque-là bien sûr ce système de communication était encore bien loin d'exister ! Mais à la réflexion, c'était tout comme. Elle n'avait qu'à allumer pour que j'allume moi aussi ! La même lampe, le même tableau ! Et quel débit !

-Seulement c'était une liaison à sens unique !

-Normal, je n'étais qu'un petit périphérique, un simple downloader ! De quelques rayons, je faisais une musique moi-même, la musique des sphères ! J'avais vu chez Ruat que la géométrie dans l'espace figurait à son programme ! C'était donc des petits bouts de dodécaèdres qui montaient parfois jusqu'au coin supérieur de son tableau ! Je n'avais pas la berlue ! C'était bien du sérieux, de l'inimaginable, du fabuleux pour un élève de seconde qui avait failli ne jamais franchir la troisième justement à cause de la géométrie et de son triangle quelconque et raplapla  !

-Voyant vos difficultés on était venu vous chercher pour un passage sécurisé et des plus secrets du premier au second cycle du grand lycée !

-Mais oui, je n'avais eu qu'à voir le signe et à le suivre...

-Et les errances principalement nocturnes du phénomène ne pouvaient que vous séduire, renforcer l'effet escompté ! Accélérer le processus ! L'ascendance ! Car pris dans cette inexplicable corrélation, vous montiez !

-C'est bien simple, j'étais déjà en Maths-Sup. ! Au point que le programme de seconde me paraissait trop facile et que je languissais pour une nourriture un peu plus consistante car non seulement la géométrie n'était toujours pas dans l'espace mais je ne voyais pas le moindre signe d'intégrale même aux toutes dernières pages du manuel ! Quand donc en verrai-je pour de bon, aurai-je le loisir d'en tracer ? Du coup j'avais acheté le manuel de première où il n'y en avait pas non plus mais dans lequel au moins je trouvais ma pitance en matière de formules compliquées et de courbes aux curieuses sinuosités dont j'allais faire mon miel durant les vacances suivantes qui me verraient potasser à l'avance le programme de la rentrée non seulement en maths mais en physique-chimie aussi pour être plus sûr, l'Italie et ses plages étincelantes n'étant pas faites pour les chiens...

-Vous étiez lancé !

-On m'avait donc comme tiré de l'avant, je ne sais plus très bien comment...Oui, je me sentais un peu comme satellisé dans l'univers des insiders. J'allais tout savoir tout connaître à force de bachotages et de tournicotages dans les hautes sphères d'un pouvoir absolu ! En réalité l'avenir m'importait peu, ce que je cherchais c'était à me donner des sensations. Et j'avais trouvé un drôle de système pour cela. Le maître d'œuvre en étant cette improbable jeune fille qui m'était tombée dans le champ de vision avec le charme conjugué du paradoxe et de l'inattendu...

-En tout cas, quel détour ! Je vous rappelle que nous étions partis d'un certain steak madrilène assorti d'une voiture d'apparat, le tout pour un drôle de drame constituant une sorte d'énigme que vous étiez censé aidé à résoudre...

-Et si ce que vous appelez un détour n'en était pas un ? Sachez que tout en réinstallant pour vous le décor de cette petite mythologie intime j'ai rendu possible l'élucidation, disons le rafraîchissement d'un souvenir qui du reste, mais peut-être l'aurez-vous remarqué, datait exactement de la même époque...Aussi suis-je suis fin prêt à vous donner des explications qui à présent, évidemment, me paraissent aller de soi...

-Et bien ce n'est pas trop tôt car nous étions tout près d'aller les chercher et vous savez où ?

-Dans les ultimes recoins de mes méninges par dit ! Je commence à savoir où vous investiguez et surtout comment. Vos questions étant si je puis dire de plus en plus pointues, je ressens après certaines de vos visites comme un fourmillement dans la tête ou des picotements qui s'ils se produisaient au niveau de l'abdomen, trahiraient un embarras fonctionnel appelé vulgairement la courante...En un mot, messieurs, et sauf votre respect, vous me faites courir !

-Allons, allons, encore un petit effort et grâce à nous, l'ensemble de votre cher passé avec ses ombres et ses lumières vous sera restitué en entier et dans le format inespéré de la plus haute définition possible !

-Ce sont les ombres qui m'inquiètent. Comment passent-elles au juste ? Repassent-elles ? Peut-on voir encore ce qu'elles recouvraient ?

-C'est une erreur de croire que toute ombre sert toujours à cacher quelque chose. Mais de toute manière ce sont précisément celles-là qui se conservent le mieux, se restaurent à l'identique. C'est leur densité justement qui les rend plus solides moins exposées aux fluctuations estompant les mémoires oublieuses ou à la destruction pure et simple des oublis forcés...

-Vous croyez que je me serais déjà forcé à oublier ?

-Ce n'est pas si facile de cliquer du premier coup sur le bon fichier, celui que par exemple on veut effacer. Il faut d'abord le sélectionner et ensuite, ensuite seulement revenir dessus pour le supprimer...Et il est à nouveau nécessaire de bien le différencier parmi les autres.

-Il s'est paré d'une espèce de grisaille qui le désigne à l'attention du praticien...

-Qui est plutôt une sorte de technicien car il ne porte plus au front cette petite lampe éblouissante qui plongeait dans l'angoisse tout candidat à une fouille en règle des canaux méningés ou simplement la mesure de sa résistance à l'autosuggestion...

-Je n'ai pas connu cela. Heureusement que d'une certaine manière, si j'ose dire, vous lisez directement dans les âmes à présent...

-Il est des esprits récalcitrants et puis nous ne pouvons au mieux que nous brancher sur des connexions aléatoires que le sujet disons interrogé peut modifier à sa guise et faire, par simple dérivation juste en y pensant quelque peu, se fourvoyer dans des limbes encore inaccessibles à l'heure actuelle...Vous voyez nos moyens sont en réalité très limités !

-Vous n'avez plus ce vilebrequin optique avec quoi vous ameniez vite tout individu, observé malgré lui ou non, à résipiscence ?

-Non nous avons dû abandonner cette pratique qui fut mal vue. Il faut dire que nous commencions par installer un gros volume façon annuaire des postes sur le sommet du crâne de l'administré que nous maintenions un instant en équilibre du bout du bras pour ne pas gêner les rayons ou les interférences lorsqu'on entra dans le bureau. L'équivoque fut d'autant plus terrible que nous étions installés dans une partie des locaux de la PJ. Ils ont cru à une réminiscence de leurs vieilles méthodes désormais strictement interdites et nous avons dû expulser les lieux. Mais je vous rappelle que bien qu'installés momentanément dans leurs locaux et utilisant les mêmes lampes à bronzer,  nous ne faisions pas partie de la police ! Nous placions ces ouvrages sur la tête de nos patients pour les protéger des rayonnements nocifs et surtout empêcher que ne s'en échappent les rares flux d'ondes de retours de mémoire ni le moindre souvenir d'un passé rare fût-il peu glorieux voire franchement navrant !

-Mais vous espérez toujours le meilleur, n'est-ce pas, le plus lumineux ! Vos protégés, vous ne leur extirpez que de bonnes choses pas vrai ?

-Comment savoir ce qu'on obtient d'eux quand au moment de projeter un de leurs extraits de haute nostalgie, pourtant si méticuleusement prélevé, on n'obtient qu'une vague tache blanchâtre durant quelques secondes au plafond ! Une sorte de flou irrécupérable !

-Vous ne voudriez pas que ce soient les diapos de mon grand-père ! Elles ont suffisamment servi  comme ça ! C'était toujours au retour de la promenade qu'on les voyait ! Pour la visite en hiver et de nouveau en été ! A chaque fois les mêmes sur des années ! Il doit bien m'en rester quelque chose ! Essayez encore ! Moi je ne sens rien, je pense même à autre chose pendant ce temps et à mon avenir figurez-vous qui est toujours devant moi bien qu'informel et qui si  j'ai bien compris échappe donc encore à vos investigations et au fouillage martelant de vos machines !

-C'est que justement nous ne les avons plus, enfin plus pour le moment.L'un a tout bonnement disparu, l'autre, un appareil pourtant unique et bichonné par la maintenance, s'était mis à diminuer en taille et en puissance, en précision aussi, confondant un souvenir authentique spontané et d'origine avec un simple produit imaginaire cent fois retouché et bidouillé entièrement  de l'intérieur ! Je m'en suis séparé au plus vite ! Je n'ai donc présentement plus d'ustensiles à ma disposition...

-En ce cas, vous allez peut-être pouvoir enfin vous occuper de moi sérieusement, non ? A mains nues si j'ose dire ! J'aurais donc tout à craindre si vous tiriez les vers du nez mais ce n'est pas du tout ainsi que vous précédez...

-Dans l'état de dénuement mécanique où nous sommes réduits, le meilleur moyen est encore et à nouveau, tout simplement, de prendre langue avec l'intéressé...La bonne vieille conversation à l'amiable...

-L'interrogatoire sévère et parfois prolongé jusqu'à l'aube oui ! Et vos fameuses lampes dans la figure ! Il vous en reste bien une ? Ce n'est pas un vilebrequin synaptique ça ! Un périscope à plasma ! Vous en avez dans vos armoires en permanence ! Une simple ampoule!

-Je vous ai déjà dit que ce n'était pas le genre de la maison !

-Ah! de la maison !  Vous voyez bien que vous en êtes ! Seuls les policiers dûment patentés s'expriment ainsi !

-Aux studios de Billancourt !

-Oui c'est ça ! A Boulogne, rue de Silly ! J'ai habité juste à côté pendant quatre ans ! Je voyais Annie Girardot venir siffler entre deux prises des petits coups de rouge-comptoir au café où moi-même je regardais souvent le temps passer devant des côtes pas fraîches ou des bébis sans glace ! 

-Vous voyez, vous revenez au cinéma, c'est bon signe !  Ce ne sera pas la peine de vous asticoter ! Je vous rappelle donc simplement que vous me devez un sacré binôme ! Un steak madrilène et une Mercédès 600 avec laquelle, on vient d'avoir à l'instant les précisions, un chauffeur vous dépose vous, seul passager de la voiture, devant le Château de Versailles ! La date de mai 1966 étant confirmée.

-Mais bien sûr ! Je vais vous expliquer...

-Vous vous doutez bien qu'étant donnée l'importance de la chose, d'ailleurs remontée à la surface par le plus grand des hasards, c'est beaucoup plus qu'une simple explication que nous attendons de vous. C'est la solution exacte et minutieuse d'une fameuse énigme qu'il va vous falloir produire...Et comme tout cela m'a l'air d'une drôle d'histoire truffée de paradoxes et d'antagonismes, je vous souhaite bien du courage...

-Mais non, ce n'est rien du tout, une simple formalité.  Je n'ai jamais vu un souvenir aussi clair et limpide ! J'ai tous les éléments à présent...Ils étaient dans un coin de ma tête, tout simplement ! Indétectables et pourtant encore à ma disposition après toutes ces années...

-Avec une voiture pareille vous ne vous en tirerez pas ! C'est injustifiable...

-Laissez-moi faire ! ...Alors d'abord l'homme de la Mercédès, le chauffeur comme vous dites, c'est le même que l'homme aux pascals et  à la tête de hibou de chez Inno, à la femme platinée vamp façon Hollywood. Ce sont les parents du camarade de lycée avec lequel j'étais sorti à Paris ce jour-là. Journée mémorable au cours de laquelle j'ai enfin appris qui était le père de mon copain, pourtant le meilleur et presque le seul mais auquel je n'avais jamais osé demander franchement les éclaircissements qui s'imposaient suite aux bribes assez rares et toujours énigmatiques concernant la situation sans doute peu banale de sa famille dont il était manifeste qu'il ne souhaitait pas ou ne devait pas parler outre mesure. Toutefois un jour en terminale, nous nous connaissions donc déjà depuis près de trois ans, il lâcha tout à trac pendant un cours d'anglais en se penchant un peu vers moi : "Dans le France-Dimanche de cette semaine,  ya deux pages entières sur mes parents..." Bien qu'ayant eu vaguement l'intention d'acheter en sortant le grand torchon people de l'époque, je n'en fis rien. Je préférais imaginer seul dans mon coin avec pour seul élément ces mots qu'il prononça une fois et qui ce jour-là me revinrent en boucle ne faisant qu'amplifier l'énigme :  "Les chansons de ma mère"... Cela fut sans conséquence car il ne m'en reparla pas. Nous nous remîmes à nous moquer de concert de la prof' de physique quand elle se grattait la gorge et déglutissait longuement chaque fois qu'elle cherchait un mot qui ne venait pas. Mais un peu plus tard, il remit ça au sujet cette fois-ci de la double pochette du fameux album des Beatles qui venait de sortir avec sur la couverture cette kyrielle de portraits de célébrités censées être les membres du Club des Coeurs Solitaires du Sergent Peppers ! Et le mieux c'est que c'était moi qui lui en avais parlé, m'étant plus ou moins vanté d'avoir déjà acheté ce disque mémorable au look vraiment étonnant. Sur quoi il me répondit nonchalamment : "Oui je sais, il y a quelqu'un de ma famille sur la pochette..." Décidément il avait réponse à tout, surtout quand il s'agissait de se hausser du col comme malgré lui et de me mettre à nouveau dans l'embarras en rendant une fois de plus manifeste ma timidité ou ma fierté mal placée pour ce qui était de le questionner un jour enfin et pour de bon au sujet de sa famille apparemment fameuse ! Y avait-il sa mère sur cet album des Fab Four ? Non, il n'aurait pas dit quelqu'un de ma famille...Le mystère restait entier et gâtait un peu mes relations avec ce camarade dont je partageais pourtant un goût prononcé pour les évocations burlesques ou saugrenues concernant certains condisciples ou encore mieux les professeurs dont la prof' de physique, dite Gigi, déjà évoquée mais qui toutefois n'était pas la seule à être transformée en personnages auxquels nous assignions des aventures où le loufoque le disputait au bizarre...

-Ça y est, vous avez dit bizarre ! Je commençais à trouver le temps long et à croire que vous vous étiez fourvoyé pour de bon et qu'il vous serait impossible de vous raccrocher au fil rouge de cette enquête qui en comporte plus d'un selon le degré de complexité auquel on se place...Il a donc proposé que vous alliez ensemble voir un film afin de vous mettre sur la piste, de vous faciliter la tâche...Non?

-Effectivement, quelque temps après, un jeudi matin, il venait me prendre en voiture devant le lycée. Je montai derrière à coté de lui. Ses parents à l'avant donc. Je les apercevais depuis longtemps déjà car tous les jours ils attendaient leur fils garés sur l'avenue de St-Cloud juste en face du bahut...Son père toujours avec une casquette à damier, des lunettes d'écaille et sa mère avec son fichu et ses grandes lunettes noires. J'étais derrière eux cette fois-ci, dans la voiture ! A priori ce n'était pas grand-chose, n'empêche que je n'en menais pas large. La pochette des Beatles, les pages de France-Dimanche que je n'avais pas lues ! Et j'étais juste derrière le fichu ! Ils m'ont dit quelques mots dont je ne me souviens pas du tout. Par contre je revois vaguement sa mère  se retourner vers moi à un moment pour me sourire un peu je crois en prononçant quelques mots aimables avec un accent, oui américain effectivement. Avec le phrasé teuton du père, il y avait une ambiance cosmopolite que mon camarade pourtant silencieux à côté de moi ne contrariait en rien puisqu'il s'appelait Peter ! Seule la voiture était française, une Peugeot ! Il est vrai que les vitres en étaient teintées m'enfin...

-Vous pouvez en venir au fait maintenant vous savez, vous mettre à table si j'ose dire, d'autant que votre madrilène va refroidir pour de bon ! C'était une variété de hamburger non ?

-C'est Drôle de drame qu'il m'a emmené voir cette première fois et non La Vie de château que nous vîmes plus tard. Je crois me souvenir qu'il n'avait pas payé, il avait montré une carte à la caisse et nous étions entrés nous asseoir C'est dès le générique que j'ai gaffé, que j'ai pêché par omission ou plus exactement par abstention et même par continence ! Je ressens encore son coup de coude contre mon bras assorti d'un "J'te réveillerai !"... Avais-je donc manqué quelque chose alors même que le film proprement dit n'avait pas commencé ?Aurais-je dû manifester une émotion, un rire, me tourner un peu vers lui ? Je repassai rapidement dans ma tête le tout dernier plan du générique qui venait de disparaître et que j'avais parfaitement vu mais d'une manière un peu subliminale. Et j'ai alors pu le revoir avec une netteté étonnante, rien que des grosses lettres sur l'écran ! Directeur de production Charles David. Comment faire ? J'avais loupé le coche! Déjà les images de la première scène du film défilaient sans espoir de retour. Je ne sais au bout de combien de temps j'ai trouvé la force de me pencher vers lui pour lui dire "c'est un film de ton père"...Ce n'était pas une question bien entendu mais une évidence qui allait mieux quand on la disait et qu'on avait reçu un coup de coude en ce sens justement, pour un minimum de courtoisie ou de savoir-vivre en pareille circonstance. Car non seulement il m'offrait de voir un film mais un grand classique du cinéma dont son père était le producteur, peut-être l'initiateur, et qui en tout cas n'aurait probablement pas existé sans lui. Et moi qui avais l'air de dormir ! Drôle de drame, quoi...Mais il eut l'air satisfait de ma réaction qui quoique tardive et téléphonée dut lui paraître tout de même sincère et peut-être comme entièrement spontanée. Le film, après ce mini drame drolatique entre nous, fut du coup de moindre importance. On se regarda l'un l'autre assez souvent pour voir si on riait et puis ce fut la sortie et l'heure d'aller déjeuner...

-Ah tout de même ! Mais vous avez mangé après le film ?

-Oui c'était une petite salle de rétrospectives dont le programme change à chaque séance et aux horaires inhabituels. Le chef-d'oeuvre de son père, je me souviens très bien, passait ce jour-là à midi. Et donc en sortant il ne nous restait plus qu'à choisir un restaurant. Ce fut lui qui s'en chargea, nous faisant même changer de quartier pour aller au Dansk Pop, rue de Rivoli !

-Le fameux Dansk-Pop et son steak madrilène si j'ai bien compris !

-C'était un steak tout ce u'il y a d'ordinaire avec cueillere de légumes de ratatouille par-dessus !

-Il n'y a pas de hamburger danois ?  C'est extrêmement curieux. Et pourquoi vous avoir emmené par là-bas ?

-Je ne sais pas. En sortant, il était déjà l'heure d'aller rejoindre ses parents près de la voiture bd Flandrin. Dans la vitrine d'une boutique de la rue de Rivoli j'aperçus ma silhouette filiforme habillée du costume Pierre Cardin que je venais d'acheter avec mon père aux Galeries Lafayette spécialement pour l'occasion.

-Vous vous souvenez du nom de la boutique où vous vous êtes vu passer ?

-Oui c'était Hilditch and Key je crois, qui vendait des vêtements encore plus luxueux que le mien mais je fus tout de même assez impressionné par mon élégance en surimpression sur leurs chemises à cols agrafés et leurs foulards de soie...

-Elégance que votre camarade avait dû apprécier !

-Pas du tout, lui qui était venu en blouson ou petite veste légère je ne sais plus, il me dit que ma tenue était un peu déplacée pour une simple sortie de jeudi après-midi. Cela dit je ne me doutais pas à quel point mon accoutrement un peu guindé c'est exact serait mieux assorti au véhicule dans lequel j'allais contre toute attente rentrer sur Versailles...

-C'était pourtant la voiture qui vous avait amenés que vous alliez rejoindre dans le seizième en prenant le métro à Concorde...

-Et oui, en effet. Ce n'est qu'une fois repartis en direction de la porte de St-Cloud que son père nous avertit qu'il allait passer par Chaville où il devait prendre une voiture pour la conduire dans le midi...Nous arrivâmes donc dans un petit garage invisible depuis la rue où une immense Mercedes noire à six portes paraissait effectivement l'attendre. On lui remit les clés et aussi les papiers je crois. A propos de cinéma, on se serait un peu cru dans un film de Melville comme le Doulos ou le Samouraï. Les plaques ? Non je ne me souviens pas du numéro d'immatriculation...Les avait-on changées spécialement ?... Je pensais que tout le monde allait monter dedans pour continuer la route à bord de ce mastodonte pour le moins inattendu. Mais non, pas du tout. J'eus seul l'honneur de figurer l'unique passager. Et une sacrée figuration !

-Pourquoi cette situation inattendue elle aussi ?

-C'est très simple. Monsieur David devait prendre la route tout de suite pour la Côte d'Azur. Il ne repassait donc pas par Neauphle. De toute manière,  il fallait bien quelqu'un pour ramener la Peugeot. Sa femme s'en est forcément chargée accompagnée de mon camarade Peter qui lui non plus ne pouvait pas monter dans la Mercédès avec moi. Après m'avoir serré la main et regardé m'installer au fond de la grande voiture, il suivit la lente remontée du mastodonte dont la largeur était à peine inférieure à celle de la petite ruelle par où nous ressortions. Le prestigieux cinéaste était aussi un habile conducteur car il dut raser les murs de si près que lorsque nous débouchâmes sans un dommage pour la carrosserie dans la rue principale où quelques badauds s'étaient attroupés, j'eus l'impression d'une sorte de miracle supplémentaire.

-D'autant que ce Charles David, se rendant donc de Chaville dans le midi de la France, passait quand même par Versailles ! C'est un peu curieux...

-Non, non, il avait une course à y faire je crois...

-Et puis sa femme et son fils pour rentrer sur Neauphle avec la 404 devaient bien aussi passer par Versailles non ?

-Il me semble qu'ils pouvaient juste avant prendre l'autoroute de l'ouest qui les avançait quelque peu étant plus rapide. Mais vous avez raison ce n'est plus tout à fait clair dans mon souvenir...En tout cas sur tout le parcours pourtant assez bref j'eus un curieux sentiment de plénitude étrange renforcée sans doute par la mise en marche d'un véritable auditorium qui diffusa une musique  symphonique des plus impressionnantes. J'étais vraiment le prince consort. Tout à l'avant, dans le rétroviseur j'apercevais des yeux de hibou scruter la route et de temps à autre regarder vers l'arrière pour voir si par hasard il ne me serait pas venu des yeux de chouette devant cet impromptu aussi grandiloquent que saugrenu. D'autant que déjà au bout de l'Avenue de Paris, le Château apparaissait dans toute sa splendeur !  Le roi n'était pas mon cousin. Et pourtant quelle gêne à l'idée de devoir en descendre probablement devant l'arrêt de l'autobus en face de la mairie ! La ligne qui passait devant chez moi et que je prenais tous les jours avec une bonne partie du voisinage ! L'heure de sortie des bureaux venait de sonner et ce n'était pas jeudi pour tout le monde. Quelle horreur ! Je serais bien resté moi à écouter la grande musique, jusque sur la Côte d'Azur s'il avait fallu. Pourtant il s'arrêta à l'endroit envisagé me demandant si ça me convenait. Je réussis à ouvrir la portière et à descendre comme si de rien n'était. Je n'osais pas tout de suite regarder en face l'arrêt du bus, craignant le pire. Mais non, il devait venir de passer car il n'y avait personne, fait assez rare à cette heure. Il n'y avait pas grand monde non plus ailleurs. Je décidais de rentrer à pied, c'était la seule possibilité. Après un tel retour en carrosse, je n'allais pas monter dans une carlingue de la TUV ! "Bizarre, je vous assure mon cher cousin, que vous avez dit bizarre..." Je n'avais pas osé non plus regarder la voiture s'éloigner de crainte de ne voir qu'une simple 404 prendre à gauche devant le Château pour rejoindre par l'Orangerie la route de Saint-Cyr et de Neauphle... Drôle de journée !

-Vous savez que malgré son ancienneté nous pouvons encore procéder à la mise au clair ou au déchiffrement de certains aspects de cette journée  indubitablement curieuse et dont je me demande même si elle n'a pas été une sorte de farce dont vous auriez figuré le dindon, voire la dinde !

-J'aurais préféré la farce du dindon, étant moi-même un peu blagueur quand le besoin s'en fait sentir...

-Vous n'avez plus le choix. Un complément d'enquête, disons d'information, sera donc diligenté concernant principalement cette  vieille Peugeot se transformant en voiture d'apparat et inversement. Et le meilleur moyen d'obtenir quelque chose sera une fois de plus de recourir directement aux sources mêmes, à ces archives vivantes qui occupent encore les recoins appropriés de certaines mémoires !

-Cela nous promet donc des balayages en règle de zones neuronales...

-... et neuroniques...

-...sans un respect excessif de ce qu'on pourrait appeler l'intimité mémorielle et de la sauvegarde absolue de tout passé personnel quels qu'en soient la nature ou les aboutissants !

-Dans votre cas,  il ne vous a pas, avouez-le, conduit à grand-chose.

-Je suis monté jusqu'au onzième échelon du grade de Contrôleur des Impôts !

-D'où vous êtes tombé un beau jour pour vous relever avec une pension d'invalidité !

-Je n'étais pas destiné à ça, je l'avais fait par une sorte de complaisance filiale à l'égard de ma famille qui avait cru assurer mon bonheur et ma sécurité en m'offrant la protection d'un cousin énarque, grand ponte des finances, qui saurait reconnaître en moi des mérites dont je serais aussitôt récompensé dans le domaine illimité des avancements au choix. Mais sois d'abord Inspecteur ! Passe le concours ! Il ne peut rien faire sans cela...Oui Tati. C'était familial quoi. Ce monsieur était le mari de la cousine germaine de ma mère et de ma tante justement. Je sentais dans cette offre que je ne pouvais pas refuser comme une menace des plus dangereuses. Alors pourquoi me suis-je laissé faire ?

-Le nom de cette cousine ?

-Arlette.  

-C'est tout ?

-Arlette Baudrier née Robert.

-C'est pour votre dossier ou plus exactement votre mémoire si vous aimez mieux...

-Peu importe ce sont des conventions d'archives et de classements...Dossier ou mémoire, le mien j'en suis sûr atterrira vite au pilon ou dans une case vide, il y en a encore quelques unes, au fin fond du cortex où il sera réduit en lanières et pour finir en ces petits points de couleur lumineux évanescents que dans l'espace mental on nomme phosphènes. Et personne ne l'aura vu...   

-Ne croyez pas cela. De nombreuses personnes se languissent d'en  parcourir la version papier ou même de se l'approprier !--

-S'il en existe encore un exemplaire...

-Il existe bel et bien et nous aurons tôt fait de mettre la main dessus. Nous allons fouiller tous les couloirs du sous-sol de l'ancienne Maison de la Radio. Ce sera bien le diable si...

-C'est une bonne idée oui. Il est exact que j'ai rêvé d'y travailler et à maintes reprises durant de longues années mais je n'ai jamais pu dépasser le comptoir du Café des Ondes pourtant juste en face...

-Attendez voir. On me demande maintenant le nom du coiffeur de votre père...rue de la Paroisse. Alors ?

-Oui je m'en souviens, c'était aussi le mien... Chevreteau. Il tenait le salon avec sa femme. Toutefois c'était uniquement pour Hommes ou plus exactement pour Messieurs comme l'indiquait l'enseigne façon Vieille France au fronton de la boutique. C'est là qu'on m'y a remonté les cheveux pour la première fois ! La coupe au rasoir et en arrière ! Comme je venais désormais sans maman, c'est le garçon qui m'avait suggéré cette coupe de grand. C'étaient aussi les débuts de Johnny Hallyday et il était coiffé comme ça sur son dernier disque. Comme j'étais un peu blondinet, en sortant, aidé par mon image entrevue dans la vitrine au verre fumé,  je m'imaginais, les yeux bleus en moins, comme une sorte de double de l'idole des jeunes ! Je  venais peut-être bien aussi de faire mon premier pas significatif dans le monde des illusions...

-Le disque, c'était ?

-Ce vingt-cinq centimètres où on le voit, sur un fond rouge, en smoking et jabot de dentelle. Par contre celui-là je l'avais acheté avec maman, à la Lyre Musicale près de la rue des Deux Portes, avec encore ma frange enfantine sur le front ! A peine le temps de l'écouter que mes cheveux s'étaient redressés et que je commençais à acheter mes affaires moi-même...

-Mais c'était toujours l'argent de maman !

-Oui, en effet, et encore pour un bon bout de temps...

-Ah les études !... Tenez, voici ce que nous avons déjà obtenu relativement aux circonstances évoquées...Vous voyez le puits n'est pas tout à fait sec d'images, il suffisait de descendre les remouiller ! Vos souvenirs ne sont pas épuisés. Il vous en reste encore suffisamment pour vous aider à revisiter votre chaos personnel, à tenter de le mettre en ordre et de nous l'expliquer ! Nous vous écoutons...

-Et bien vos gratouillis de cervelle sont admirables car voici précisément l'emplacement exact du salon de coiffure dont je vous parlais. C'est maintenant cette boutique de je ne sais quoi, vaguement violette, qui en tient lieu...

-Vous constaterez qu'il s'agit bien là d'un souvenir strictement personnel et non importé, authentifié par les marques bleues que vous voyez sur le trottoir et qui sont les traces résurgentes de vos allées et venues d'autrefois et donc  très certainement antérieures à cette image puisque ce qui vous conduisait en ce lieu n'y figure déjà plus, ces traces purement axonales étant pratiquement indélébiles lorsqu'elles veulent bien apparaître ce qui n'est pas toujours le cas...Seuls vos propres pas bien entendu peuvent apparaître ainsi...

-J'imagine ce que cela donnerait si tous les pas de tous les gens qui étaient passés par là devaient induire ces traces visibles pour tout un chacun. Tous les trottoirs seraient bleus, archi-bleus et les chaussées elles-mêmes assez peinturlurées...

-Elles sont bleues dans votre cas mais elles peuvent être d'une autre couleur de l'arc-en-ciel selon la personne...

-C'est une bonne chose effectivement car sans cela, dans nos souvenirs reconstitués, tous les trottoirs seraient des arcs-en-ciel !

-Et les vôtres de traces  sont bien visibles. Vous savez un tout petit trait bleu ou même un simple point peut représenter des dizaines voire des centaines de passages à l'endroit qu'ils indiquent... Toutefois ici vous remarquerez quelque chose de curieux...

-De curieux ? Vous m'étonnez...

-Bah la plus grosse partie de vos entrées ou de vos sorties ces traces n'étant jamais orientées, devraient converger vers la porte de la boutique anciennement celle de votre fameux coiffeur. Or c'est très nettement vers la grille d'à côté que cela se concentre...La sortie se faisait peut-être  par la cour ?

-Non, non ce n'est pas cela !  Je ne vous en ai pas parlé au début car ça ne m'est pas revenu tout de suite. C'est en effet juste à côté que j'ai fait mon premier stage de contrôleur, juste avant de partir à l'ENI à Clermont-Ferrand ! Deux mois seulement mais cela m'a tout de même marqué. C'était là que se trouvaient les bureaux de l'Inspection des Impôts de Versailles-Ouest. En tous les cas l'Inspecteur, auprès duquel j'avais été affecté, ressemblait au journaliste de télé Jean Lanzi et malgré cette distinction et une indéniable courtoisie, il n'en venait pourtant pas moins  d'entreprendre la vérification approfondie de la situation fiscale personnelle du créateur de "J'entends siffler le train" !

-Richard Anthony ?

-Le Tino Rossi du twist en personne ! L'adipeux crooner à la voix suave et rythmée étant domicilié à l'époque dans la vallée de Chevreuse. Je fus  impressionné par son dossier que me montra mon chef et toutes les lettres qu'il lui avait déjà envoyées. Les chanteurs de cette époque étaient si auréolés que je trouvais inouï et même assez culotté qu'on pût les tracasser de la sorte avec des demandes d'information comme pour tout un chacun et même une convocation tellement les déclarations de celui qui avait enregistré "Je suis fou de l'école" étaient bâclées, pleines de fautes ou d'omissions, voire inexistantes ! Un peu peiné dans mon for intérieur je me consolais en me disant que cela allait sûrement s'arranger. Mais je ne me doutais pas que quelques années plus tard l'aboutissement de ce simple contrôle et de ses suites interminables allait finalement conduire l'interprète du "Sirop Typhon" en prison pour fraude fiscale aggravée !

-Et bientôt ce serait votre tour de traquer les contribuables indélicats, célèbres ou non !

-Je n'étais pas à mon aise. Je me demandais si j'avais bien choisi la maison adéquate. Si je n'aurais pas mieux fait de continuer à ne venir dans ce quartier que pour pousser la porte du coiffeur et non cette grille juste à côté ! Mais j'étais stagiaire et cela me conférait une sorte d'immunité et le droit d'observer sans rien faire ou presque. J'ai du reste toujours considéré cette situation de stagiaire, où que que soit, comme idéale bien que souvent dévalorisée et peu recherchée. Je crois pouvoir dire qu'au moins intérieurement je m'y suis presque installé et que j'ai pu rester, allez savoir comment, plus de vingt ans dans cette redoutable maison avec la mentalité et le comportement d'un stagiaire de vacances !

-Jules verne avait écrit Deux ans de vacances, vous avez donc fait beaucoup mieux !

-Si vous voulez. Et pourtant quel labeur ! Quelle torture de chaque instant à sans cesse donner le change afin de dissimuler un état de rêverie permanent alourdi de projets personnels alambiqués mais toujours poursuivis sinon vraiment espérés !

-Des projets pour une évasion qui n'avait rien de fiscal !

-Je constate avec plaisir que vous me suivez très bien. Ce que je ne comprends pas c'est que vous n'ayez pas trouvé une image avec le salon de coiffure. Il m'en reste tout de même bien quelque chose...

-S'il y en avait une elle sans doute été remplacée par celle-ci. Mais nous continuons à fouiller en particulier dans les rebuts, une sorte de corbeille si vous voulez, dans laquelle si on arrive à les déplier et à les défroisser on peut trouver des images intéressantes et parfois fort anciennes. Et oui, dans notre for intérieur les souvenirs se jettent aussi !

-Comment sont-elles vidées ces corbeilles ?

-Nous ignorons en fait si elles le sont. Jusqu'à présent nous n'en avons pas rencontré une seule vide. Les vôtres sont particulièrement remplies, jusqu'à ras bord de boules que vous semblez avoir comprimées de toutes vos forces. Certaines sont si serrées qu'il faut souvent se contenter d'un élément d'image, parfois minuscule, se présentant à la surface.

-Cette sélection aléatoire peut se révéler salutaire...

-Ou très problématique selon le cas...Là aussi on peut tomber sur un bec !

-Oui, quand les souvenirs qui refluent visiblement ne vous appartiennent pas... Ces images peuvent-elles voyager ?

-On vient de découvrir récemment que le cerveau émettait des ondes ! On peut très bien envisager que ces spectres mentaux puissent emprunter cette voie pour se véhiculer et rejoindre d'autres hémisphères...

-Ceux dont sont justement pourvus la grande majorité des boîtes crâniennes ! Comment expliquer sans cela ces impressions imagées bizarres qui ne ressemblent en rien à ce que nous avons connu ni même au souvenir  un peu brouillé que nous aurions pu en garder ?

-Nous connaîtrons bientôt le degré de cet échappement ondulatoire chez tout un chacun ! Je m'arrangerai pour que vous soyez parmi les premiers examinés ! C'est une question de quelques semaines tout au plus...D'ici là pour vous complaire nous n'observerons que des vues dont la paternité mémorielle ne saurait être mise en doute et encore seulement si elles sont projetables !

-Quelle garantie supplémentaire et hors contrat ! C'est vrai qu'il y a de l'assurance-vie là-dedans ! Cela vous engage. Vous êtes donc vous-mêmes en partie responsables de ce que vous trouvez ! Et comme les pires horreurs doivent avoir un nom, vous voilà contraints de rassembler tout votre vocabulaire...

-C'est vrai qu'il y a du médecin légiste dans ce que nous faisons, quand nous barbotons dans des cages pas possibles à la recherche d'on ne sait quoi finalement. Et nous ne trouvons rien pendant si longtemps nous ne savons plus ce que nous cherchons !

-Et vous revenez à la case départ  !

-Qui est parfois aussi vide que les autres !

-En somme il n'y aurait que chez moi où les étagères paraissent suffisamment garnies pour vos tâtonnements exploratoires, non ? Ne suffit-il pas la plupart du temps de pousser un livre contre l'autre, du premier jusqu'au dernier, en une manière de domino qui peut se révéler payant  à la longue ?

-A la longue peut-être car pour le moment nous en serions plutôt de notre poche. Avec vous nous traversons des espaces improbables ! Emplis de circonvolutions aux fonctions mal définies...Ce qu'il nous faudrait, c'est une sorte de lampe torche, vous voyez, pour balayer au moins un peu quoi!

-C'est vrai que tout est lumière là en dedans, électricité ! Si vous pouviez y accéder pour de bon il vous suffirait d'un simple branchement pour...

-Il y a encore des pièces non visitées chez vous, sans compter les couloirs de votre grand-père qui sont certainement plus nombreux que vous ne le dites !

-Dans le principal d'entre eux, à mon avis le seul,  il garait le long de la cloison vitrée qui le séparait du séjour, la petite table roulante sur laquelle il apportait depuis la cuisine, avant le repas,  la bouteille de Champagne et les amuse-gueules, après, le bocal de cerises à l'eau de vie maison et les verres à pied correspondants...      

  

 

 

-Mais ce n'est pas tout car c'est dans ce même bureau que je vis entrer, à peine quelques jours après mon arrivée, celui dont je m'étais promis d'essayer à tout prix de rencontrer,assez misérablement de ressembler  d'aller voir, sonner à sa porte, en doutant absolument d'être jamais capable de m'exécuter un jour...Pour moi cet homme n'était ni plus ni moins que le nouveau Gide, cet auteur mythique auquel à l'époque j'essayais moi-même assez misérablement de ressembler, tout au moins par une plume encore naissante mais déjà assez prétentieuse ou disons un peu trop ambitieuse! J'avais renoncé à l'idée de rencontrer un jour ce quasi-semblable qui s'était élevé au firmament de la littérature en quelques années, m'étant résigné à continuer de ne le voir qu'en image à la une des magazines ou à la télévision, quand un beau matin je vis entrer Michel Tournier dans le bureau !

-Pour vous une vraie vision fantastique...

-Un météore !

-Qui a dû laisser des traces, nous essaierons de trouver quelque chose. Nous retournerons dans vos limbes !

-Restez pacifique alors ! Ne trépanez pas trop ! Et si vous ne trouvez rien que des blancs, ce ne sera pas de ma faute. Il est des personnages imprenables qui n'autorisent que des surexpositions !

-Bref, vous l'aviez donc en face de vous ?

-Pas du tout, à peine de trois-quarts dos. Par contre il faisait face à Bourt qui l'avait probablement convoqué (quel nom prédestiné pour un inspecteur qui n'était pourtant pas de police) car l'ermite de Choisel tira de son cartable un gros dossier qui semblait contenir des documents ou des justificatifs en tout genre dans lequel il plongea nonobstant. La stupeur de l'inattendu m'ayant quitté je commençais à douter d'une part qu'il ait pu seulement remarquer ma présence en entrant tant l'ombre où je me tenais semblait épaisse dans le contre-jour de la fenêtre et d'autre part d'avoir la moindre chance d'être en mesure de lui adresser la parole sous un prétexte quelconque que j'étais bien en peine d imaginer ! Impossible d'interrompre une discussion qui n'avait rien de philosophique et tout du marchand de tapis. Il venait en fait comme tous les ans pour justifier du montant de ses frais réels. Cette fois c'était pour faire passer l'ensemble de ses voyages et séjours à travers le monde comme frais professionnels déductibles ! Il sortit même le gros volume des Météores son dernier bouquin qui allait  paraître et dont il offrait là un service de presse dédicacé en précisant qu'il lui suffirait de le lire pour être convaincu de l'obligation où il s'est trouvé d'effectuer le même tour du monde que son héros pour pouvoir mener à bien l'écriture de son ouvrage ! C'était donc là, relié sur six cents pages, ce qu'il pouvait produire de mieux comme justificatif !Mais il n'était pas en reste non plus de documents disons plus traditionnels en la matière. Et il se mit à produire une pile de billets d'avions, de trains (ah le Canada d'est en ouest à travers les Rocheuses !), de bateaux et des notes d'hôtel et de restaurants en pagaille...C'était plutôt tendu!

-En effet il n'était pas près de scruter le plafond en rêvant et encore moins, avec un léger bâillement, de se retourner vers vous pour faire un brin de causette!

-Et bien détrompez-vous, vous n'êtes pas si loin de ce qui allait effectivement se passer ! Au bout d'un moment son inspecteur (qui était aussi le mien mais pas pour les mêmes raisons) s'est absenté pour récupérer des éléments qui manquaient dans le dossier. Je me suis donc retrouvé seul dans le bureau avec Abel Tiffauges !

-Vous n'aviez plus qu'à lui sauter dessus !

-Ce ne fut pas si simple. Mon coeur battait car je me disais que si je ne mettais pas à profit cette opportunité sur le champ, ignorant le temps que ce Bourt-Lanzi ou ce Lanzi-Bourt allait mettre pour revenir, je risquais de laisser passer la chance de ma vie. Réellement j'avais l'impression que l'ogre de Choisel n'était venu là que pour me sauver de mon marasme et m'extirper de cet évident fourvoiement où j'étais embringué ! Que même dans l'ombre où j'étais tapi mon désarroi devait se voir comme le nez au milieu de la figure ! Mai je ne bougeais pas cependant. Et le temps qui s'éternisait !  Car curieusement l'autre  ne revenait toujours pas. On aurait dit que la Providence me laissait la durée nécessaire pour me décider, m'octroyait une prolongation inattendue ! Inattendue mais sûrement pas illimitée...Il fallait faire quelque chose ou que quelque chose se passât !                           

-Faites une petite pause si vous voulez. Je vois que tout cela vous captive vous-même littéralement. Détendez-vous un peu. Tenez, prenez un beignet, nous venons de les faire. Mais il y en aura encore d'autres tout à l'heure. A la myrtille ! Vous savez comme c'est bon pour la mémoire ! A propos de réminiscences, ce Lanzi-Boure m'avait l'air aux petits oignons pour vous ! Et il ne pouvait pas mieux se comporter qu'en disparaissant !

-Et de fait, il n'était plus là et depuis un bon moment lorsque, commençant sans doute à s'ennuyer quelque peu, délaissant sa pile d'additions de restaurants toujours sur le bureau, il se retourna carrément vers moi. Alors sans m'en rendre tout à fait à compte et sûrement par une sorte de réflexe ou d'instinct de conservation qui n'avait rien à voir avec l'amabilité ordinaire ou le savoir-vivre, peut-être encouragé par une manière de sourire que j'avais sans doute perçue sur son visage et dans ses yeux, ignorant s'il allait parler ou non, je bondis en paroles ! Et si je me souviens pas mot pour mot de ce que je lui ai dit, je sais que je lui ai dit quelque chose, qu'il m'a répondu très gentiment et qu'une sorte de conversation sur les voyages en Afrique du Nord s'en est suivie au terme de laquelle il me donna sa carte en m'offrant de passer le voir à Choisel quand je voudrais à condition de le prévenir en l'appelant u n peu avant. Et au moment précis où je la mettais dans ma poche, le Goncourt reprenant sa position face au bureau, on entendit approcher les pas de l'inspecteur qui revenait...

-Il y a des harmonies spontanées !

-C'est mot pour mot ce qu'il devait m'écrire sur la première carte postale qu'il m'envoya quelque temps après. Mais cette fois-là dans ce bureau de la rue de la Paroisse c'était particulièrement approprié et inattendu au point que je fus persuadé d'avoir intégré les Impôts uniquement pour y faire un beau jour inopinément cette rencontre digne pour moi d'un conte de fée !

-Vous avez comme des glaires dans les dendrites qui vous tiennent lieu de neurones...Nos aiguilles-laser ont le plus grand mal à s'y dépatouiller !C'est une note que je viens de recevoir...Vous aviez dû subir un examen il y a quelque temps non ?

-Subir c'est le cas de le dire, on m'avait assommé oui !

-Enfin, le résultat vient de tomber. Nous allons devoir changer nos dispositions à votre égard. Nous allons vous montrer des images et vous nous direz si ce sont les vôtres ou pas...

-Comment se souvenir de ce qu'on n'a pas vécu ? Car je connais cette méthode qui consiste à exiger du requérant qu'il fournisse des souvenirs purement imaginaires à partir de photos tirées du calendrier des pompiers ou mieux des anciens clichés noir et blanc de la SNCF qui décoraient autrefois les compartiments des grandes lignes...

-Ils sont tous en notre possession nous les avions rachetés pour une bouchée de pain au moment de la faillite de la compagnie. Personne n'en voulait...

-C'est scandaleux ! Toutes les églises de Bourgogne avec des petits nuages blancs dans le ciel gris-noir des étés de cette époque !

-Nous n'en voulons plus non plus. Nous les avons mises au sous-sol dans des grandes malles afin de les exposer un jour peut-être dans l'ancien centre commercial de Paris2 ou dans celui de Jouy-en-Josas, s'ils pouvaient jamais rouvrir !

-Ou seulement réapparaître...Bref, j'en possède sûrement aussi encore quelques unes de ces vues mais c'est à vous de les dénicher !

-Pour les retrouver modifiées par des lithiases axoniques ou par ce vague que produit notre âme quand elle se retourne dans sa tombe...

-Vous voulez dire dans notre boîte crânienne !  Quelle drôle d'idée !

-Oui, quand elle se tourne vers son passé !

-Et ce serait donc à ce moment-là que certains souvenirs sont colorisés ?

-Exactement. D'abord le plus souvent en rose bonbon puis tout finit cramoisi...

-C'est ça, on ne plus reconnaître la teinte d'origine...Et il faudrait donc les retoucher mais comment faire ?

-Nous n'en avons pas la moindre idée. Chez vous ces images ne sont ni en couleur ni en noir et blanc !

-Sans doute leur aspect véritable s'efface dès que vous en approchez vos scalpels optiques à redondance multiple !

-Nos procédés sont plus simples que cela. Il nous suffit d'un rayon et de bien l'orienter...

-J'admire vos pratiques qui sont donc un art...Et je suis flatté qu'il se nourrisse de ma substance la plus intime et la plus précieuse...

-Nous évaluons vite la vraie valeur des gens. En ce qui vous concerne nous sommes persuadés que vous êtes du bleu d'azur, de la couleur dont sont faits les beaux jours !

-Alors pourquoi n'en trouvez-vous jamais dans mes méninges, ces boyaux d'en haut  ?

-Parce que nous n'avons pas suffisamment cherché probablement !

-Nous ne prenons que ce que nous trouvons, jamais davantage ! De toute manière tous vos boyaux comme vous dites, ceux d'en haut comme ceux d'en bas, seront reconstitués à l'identique !

-Je risque d'être deux fois le même alors ? Vous pourriez changer un peu !

-Ce sont les lois du dédoublement ! Mais vous avez raison la plupart des gens dits doubles ont deux personnalités différentes, voire opposées. Vous, vous aurez deux fois la même !

-Impossible d'en sortir donc ! Je serai cloué deux fois !

-Vous serez plus facile à fouiller.

-Mais c'est moi qui devais fouiller ! Moi seul !

-On ne peut pas être l'archéologue de soi-même ! Vous ne le saviez pas ?

-On m'avait dit que seule l'autofiction pouvait m'éviter la guillotine ! Je peux bien tout reprendre à zéro non ? Tout refaire depuis le début...

-C'est vous qui voyez mais en cas de redondance ou d'autofellation nous ne pourrons rien pour vous !

-C'est que je vis très replié sur moi-même et sans grand contact avec quiconque. Mais j'essaie de faire de mon mieux, aussi toute anicroche sera assumée. Même les blasphèmes jetés aux orties seront récupérés !

-On ne vous en demande pas tant. Veillez simplement à ne pas jeter vos images par la fenêtre...

-Ils ont des souffleurs motorisés qui chassent les feuilles comme autrefois le vent de la plaine dans les westerns...Je ne risque plus les effets plus ou moins heureux des anciens ratissages ! Tout papier parait fuir et s'envoler au loin avec la poussière !

-Sauf la plus grande partie qui s'engouffre par toutes les fenêtres laissées ouvertes au rez-de-chaussée ! Méfiez-vous des atterrissages inopinés !

-Seuls les bruits montent et, habitant au premier, je ne suis donc gêné que par les pétarades de ces balais mécaniques et leurs indissociables gaz d'échappement !

-Méfiez-vous également des circonvolutions !  Vous êtes beaucoup dans le rêve ! Même dans un rêve maintenant on peut venir vous chercher...

-Mais alors c'est génial car j'ai toujours voulu inviter les autres dans mes rêves sans y parvenir. Je croyais cela impossible...Je vais me renseigner sur les moyens de réaliser cela car je m'aperçois que toute intrusion dans l'intimité la plus éthérée ne serait pas nécessairement négative. Un jour les songes seront peut-être les seuls endroits vraiment sûrs pour se rencontrer ! Je me demande où ils se trouvent réellement...

-Réellement nulle part mais ils ont des idées sur la façon de les associer à des schémas mentaux plus accessibles. Ils vont sans doute fabriquer des portes quoi, qui permettront d'y accéder ou au contraire de les contourner...

-Pour mieux les rejoindre plus tard... Oui je connais ces complications d'usages, de moyens, qui font pourtant partie des meilleurs cheminements ! Qui les induisent même pour ainsi dire...Regardez l'approche amoureuse, ne doit-elle pas, le plus souvent, emprunter des voies d'accès pour le moins improbables si ce n'est hors de toute logique ?

-Ce domaine n'est pas le nôtre mais enfin oui, nous en avons entendu parler. C'est là je crois l'origine du labyrinthe, ce qui explique le peu de chance que l'on a de rencontrer l'âme-soeur...

-Certains tournent toujours à droite, d'autres toujours à gauche...

-Ne s'apercevant pas que c'est le couloir qui tourne et qu'on les mène par le bout du nez..Vous êtes de ceux-là ! Vous croyez tout ce u'on vous dit. En réalité vous vous y êtes engagé dans le seul espoir de vous rencontrer vous-même !

-Une sorte de double oui ! Mon double enfantin...

-En ce cas la doublure serait parfaite, le doublage, le doublement aussi ! Mieux, le dédoublement parfait ! Seulement vous ne seriez pas long à vous annihiler ! C'est l'aboutissement de ces rencontres fatales, particulaires, particulières...et si rares que cela ne s'observe qu'une fois sur un million !

-J'aurais dû jouer au Loto alors !

-Vous n'y auriez pas eu la moindre chance. Ces jeux de masses ne vous conviennent pas. Le populaire et le particulaire sont en répulsion ! La combinaison gagnante est en vous mais vous ne le savez pas. Et curieusement c'est à vous d'organiser le tirage ! Mais les boules une fois lancées vous ne pourrez que gagner car il n'y aura que celles revêtues de vos numéros à tournicoter dans la grosse boule !

-C'est un vrai cauchemar alors !  Sans une échappatoire ? Que me conseillez-vous pour éviter ces faux-semblants ?

-Tenez vous-en à vos propres images telles qu'elles apparaissent spontanément  en vous de temps en temps quand vous pensez à autre chose !

-C'est la meilleure projection qui soit, l'autoprojection !

-Vous ne risquez pas de vous tromper de bobine, tout est dans la tête ! Vous vous branchez intérieurement...C'est une sorte de clé usb qu'on a quelque part et qui se branche toute seule !

-Bientôt on pourra la faire sortir et l'emmener avec soi !

-Mais oui, les amis sont friands de ce genre de choses. Et quand on pense qu'avant il fallait une lanterne à quatre pieds pour obtenir le même résultat, une image qui tremblote sur un mur ou sur le pan à peine défroissé d'un vieux drap !

-C'est à présent le pico projecteur qui obtient cela. Il tient parfois dans la poche !

-D'où on ne le sort que très rarement, autant dire jamais, tant la hantise de ces vieilles vues vous taraude et finit par vous décourager...

-Bien entendu, on les a déjà en tête ! Pourquoi projeter encore et toujours les mêmes images ?

-Et pourtant à cause du pico on ne peut s'empêcher de les projeter n'importe où en passant. Sur un vieux mur, par la fenêtre d'un rez de chaussée dans une salle à manger, par un soupirail dans une cave obscure...

-C'est l'endroit idéal car nombre d'esseulés y résident souvent...

-C'est ainsi que les souvenirs se transmettent le mieux mais ce n'est pas donné à tout le monde...On dit que pour cela les caves de concierges assurent le meilleur office...

-Tous les soupirails se ressemblent et se valent !

-On dit soupiraux je crois, m'enfin...

-Autrefois oui il y a longtemps mais cela ne se dit plus...

-On ne dit même plus soupirail alors !

-C'est vrai, je vais changer de tactique, de méthode de promotion. Je vais projeter mes trucs dans les hauts !

-Cela dépend de ce que vous projetez !

-J'ai 10 Go de vieilleries à faire tenir entre deux voûtes, sous des auvents, au plafond des derniers étages ! Et même dans les mansardes des chambres de bonne si les fenêtres en sont ouvertes !

-A ces hauteurs c'est rarement le cas, les zyeuteurs sont partout vous le savez bien !

-J'en suis l'exact contraire ne prenant pas d'images mais en donnant à foison, d'autorité et sans regimbement possible !  Allez de là-haut remettre un seul de mes souvenirs en bas sur le trottoir dans sa clé usb !

-Qui se fixe, chargée à bloc de toutes les chimères du passé, directement sur le pico !

-Tenu nonchalamment mais d'une main de maître, et d'une précision diabolique, sur le trottoir d'en face...

-C'est pratique ces petits engins-là !

-Il suffit de penser à le sortir de temps en temps de sa poche ou à le mettre une fois pour toutes dans celle de quelqu'un d'autre ! N'importe qui ! Définitivement.

-C'est sûrement en fin de compte le meilleur moyen de s'en servir !

-Et même  peut-être le meilleur pour qu'il serve tout simplement...

-Vous ne l'avez jamais utilisé ?

-Jamais.

-Où se trouve-t-il actuellement ? Dans une poche ?

-Plus dans la mienne en tout cas ! Quelle histoire ! Cette hantise permanente de projeter n'importe quoi n'importe où, de pouvoir le faire, d'être sur le point de le faire à chaque instant...C'est inhumain.

-Je veux bien vous croire. Avec le stock numérique qui est le vôtre, si vaste et si divers, comment choisir telle image plutôt qu'une autre ?

-Pourtant un tri judicieux s'impose. Projeter le tout-venant des vieux fantasmes c'est mettre sa peau sur la table, sa tête sur le billot !

-Car tout y est logé. Le login, que croyez-vous que ce soit ? De nos jours, le vieux billot a bien souvent l'aspect d'un scanner à défragmenter les mémoires !

-Elle sont parfois si encombrées ! Et comme elles sont composées de plusieurs disques juxtaposés on ne sait plus par quel bout les prendre !

-C'est cela, où commence le début, où se termine la fin...

-Notre mémoire est faite de tant de fils qu'il est bien difficile d'en suivre un très longtemps au sein d'un tel nuage d'intrications !

-Il vaut mieux les suivre de l'intérieur. Il suffit de fermer les yeux et on voit les images directement, parfois très anciennes et de lieux et de personnes qui n'existent plus !

-C'est ce qu'on essaie de nous faire croire, que cela serait le reflet de ce qui a existé, de ce qui nous serait arrivé...

-Vous n'y croiriez pas ? C'est un subterfuge alors, une illusion intérieure du passé. Simple fonctionnement actuel d'une machine à images qui les produit à chaque instant et que nous commandons à volonté sans véritablement nous en rendre compte...

-Effectivement, les neurologues sont formels qui ne voient pas de différence de fonctionnement entre un cerveau qui se souvient et un cerveau qui imagine !

-Alors le mystère est ailleurs, dans ce qu'on ne voit pas, dans ce qu'on ne peut pas voir !

-Mais qu'à nous il nous est donné de voir. Allez savoir pourquoi ! Certes pas autant qu'on le voudrait et pas avec n'importe qui. Mais avec vous par exemple, cela marche du tonnerre, presque à tous les coups ! Vous avez vu toutes ces images reçues d'un bloc récemment encore ? Une sorte de ribambelle agglomérée qu'il a suffi de déployer un peu et de parcourir dans le sens qui s'offrait pour remonter le temps au plus intime de votre propre univers !

-Vous n'avez pas fini de remonter ! C'est une sorte de toboggan inversé qui ne vous lâche plus ! Des images, oui on en voit mais elles passent très vite sur les côtés et on a peine à croire qu'on puisse y être mêlé. Et comme on ne peut pas les saisir, il faut à nouveau les mémoriser ! Vous voyez l'avancée réelle de votre combine ? Les images que vous obtenez sont celles que sans le savoir vous avez fabriquées vous-même ! Mais j'ai une notice là-dessus quelque part, oh c'est déjà très ancien...Le procédé depuis a été légèrement modifié mais cela vous donnera une idée des moyens mis en oeuvre pour établir des passerelles entre hier et aujourd'hui ! Et cela est possible chez tout un chacun, alors pourquoi pas chez vous ?

-Se peut-il que nous fabriquions chacun de nos souvenirs ?

-Vous devez oui les reconstituer entièrement à chaque fois et à partir de plus grand-chose, autant dire rien du tout, et c'est pour cela que les témoignages sur ce qui s'est passé plus de deux ou trois mois auparavant sont très douteux. Les vrais souvenirs sont devenus inexistants et rares sont ceux ou celles qui leur accordent le moindre intérêt, la moindre valeur.

-Mais tout de même, les photos, les films qui datent de l'époque dont on fait état et qui corroborent...

-Qui ne corroborent rien du tout ! Et puis il faut déjà mettre la main dessus. Regardez, vous par exemple, vous êtes incapable de produire la moindre pellicule, le plus petit tirage papier pour appuyer vos dires !

-Mais je sais où ils sont ! Ils sont dans le placard de mon grand-père ! Dans des boîtes à classement, sûrement encore rangés comme au premier jour ! Verticalement, dans des paniers...

-Vous avez peut-être créé vos souvenirs au tout début à partir de photos, ça oui, c'est possible...Et maintenant ce que vous appelez vos souvenirs ce sont les souvenirs de ces photos dont vous parvenez, par un incroyable subterfuge, à décrire plus ou moins le contenu...Ne vous plaignez pas, ceux qui n'ont pas cette possibilité qui est une chance, un privilège, n'ont plus de souvenirs du tout...

-Ce sont des souvenirs de souvenirs alors... Il n'y a rien de plus direct.

-En quelque sorte non. Votre véritable passé vous est inconnaissable.

-Pourtant une chanson de mes quatorze ans disait "I believe in yesterday", je crois au passé ! Elle incitait précisément à croire à ce qui n'était plus comme à une valeur sûre, parfaitement déterminée et certainement encore accessible vue la beauté de cet air que je faisais jouer dans ma tête un soir de juillet à Deal cette année-là. Je sortais du cinéma où j'avais vu le film dans lequel on l'entendait pour la première fois...Pourtant elle était à la fois si belle et si simple que  j'avais l'impression de la connaître depuis toujours. Mille neuf cent soixante quatre n'est tout de même pas si loin, il doit bien en rester quelque chose ailleurs que dans ma tête où seules quelques images un peu floues paraissent surnager sans que cette chanson devenue mythique depuis lors, mais peut-être galvaudée justement, ne puisse plus vraiment en ranimer l'ambiance originelle d'un soir dans cette petite station balnéaire du Kent...

-C'est précisément pour cette raison que nous faisons diligence autour de vous pour mettre un peu d'ordre dans vos neurones imagiers ou vos boîtes de diapos, c'est la même chose, afin de vous donner une chance d'approcher à nouveau ces contrées lointaines et rougies à tous les soleils du soir qu'on appelle jadis ou naguère et qui ne sont plus accessibles directement comme je vous le disais mais qui comportent néanmoins des voies d'approches dont nous commençons à entrevoir l'existence...

-Alors vous me surveillez et me faites suivre dans mes rêves uniquement pour cela ?

-Nous essayons de vous pousser dans vos derniers retranchements puisque c'est là que vous espérez vous rendre, aboutir une bonne fois pour toutes  et y demeurer le temps de farfouiller un moment dans ce que votre mémoire imaginante a bien pu vous laisser pour vos vieux jours en matière d'images qui ne soient pas encore devenus, ou redevenus car nous vous en avons il y a déjà très longtemps restauré, d'improbables clichés aux teintes trop pâles pour vous rappeler quoi que ce soit !

-Tout cela est fichu en ce cas. Ce ne sera donc plus la peine de chercher dans ces endroits pourtant autrefois désignés comme le lieu ultime des sauvegardes et des conservations !

-Pour des sortes d'hypothèques, oui c'est à peu près cela. Puis tout semble avoir été centralisé, résultat on ne retrouve plus rien. On ne sait plus où c'est passé ! Ni même ce qui s'est passé !

-Dommage, moi qui n'aimais que les souvenirs, les bons vieux souvenirs ! Mais vous me dites qu'il y a encore une possibilité, c'est bien cela ?

-Et bien oui, il y aurait, enfoui quelque part, un peu à la façon d'un gisement pierres gemmes, des veines qui au lieu d'hématies ou de bâtonnets de cholestérol transporteraient des sortes de réticules qui rappelleraient ces concrétions bleuâtres ou rougeâtres qui se forment sur les émulsions des clichés pris face au soleil et qu'on retrouve ensuite sur les écrans au cours des projections...

-Exact, il y en avait quelquefois sur les diapos de mon grand-père. Il appelait ça des mouchures de soleil...

-Il ignorait sans doute que cela se produisait également avec la lune...

-Il disait que c'était vénitien car cela se produisait même au travers d'un store !

-En tout cas c'est le sort que semblent subir certains souvenirs mais qu'on pourrait du même coup récupérer, restaurer par un simple lissage de la texture de l'émulsion ou de ce qui dans le cerveau en tient lieu...

-C'est par une simple analogie alors qu'on arriverait à cela, c'est prodigieux !

-C'est une fois de plus une question de mot, de langage...Il suffisait d'accoler deux termes qu'on n'osait pas rapprocher.

-Je me demande si un jour j'arriverai enfin à quelque chose. Entre les promesses des autres et celles qu'on se fait à soi-même on ne s'en sort pas, c'est le complot universel et permanent. Vous me dites bien que tout ce qui s'est produit un jour et dont nous fumes témoins existe encore quelque part et que nous pourrons y assister à nouveau comme si nous y étions toujours ?                            

       

                     

                                                                         

 

 
          es    
                   
-Bon, ça je pense peut-être à un coin dans le hall de ce cinéma de Barbès. Au 1er étage, en fait le niveau de l'orchestre car c'était je crois un ancien théâtre ou un music-hall, il y avait un petit bar buvette et une sorte de grand fumoir avec un ou deux flippers...Ils passaient essentiellement des séries B de westerns, d'aventures, de karaté, de péplums... Non? Lesquels déjà ? L'un d'entre eux au moins...En tout cas, cette image j'ignore d'où elle vient mais elle me rappelle cet endroit...

-Une image mémorielle apparemment authentique, non trafiquée, non retouchée, non touchée même peut-être...relative à un moment déterminé, une heure précise, probablement le milieu de l'après-midi. C'est un moment qui vous a marqué, la netteté de l'image l'atteste...C'était une journée de bureau où bien...?

-Oh mais à cette époque-là je n'étais pas encore aux Impôts. Je ne travaillais pas ou alors seulement  en juillet et en août durant deux étés, en 70 et en 71, dans une banque mais au siège dans des bureaux.  Autrement j'étais tout le temps libre de mes horaires de sortie, je pouvais faire les matinées comme on dit, les petites séances de l'après-midi...J'aimais bien les petits cinémas...

-Je comprends ça...

-Ces petits films populaires avaient quelque chose de prenant. C'était quand même du cinéma et souvent je regrettais le mépris affiché des cinéphiles pour ce genre de films. Et il est vrai que j'avais un peu honte d'entrer acheter un billet dans ce genre de salles et pourtant j'aimais bien les noms qu'on devait énoncer à la caisse :  Maciste contre les Troglodytes, Le justicier masqué, La fureur des Amazones...Le manoir du vampire...

-Tout un programme !  En technicolor !

-Généralement oui et en cinémascope très souvent. L'écran était immense et le son très fort. Les cris des lutteurs de karaté étaient à se boucher les oreilles et les coups de feu faisaient mouche.Je m'accommodais assez bien du public populaire, disons exotique et même carrément tropical. Cela me donnait comme un avant-goût d'Afrique du Nord où je projetais de me rendre un jour pour suivre les traces des Gide, des Montherlant et des Camus dont je découvrais les livres avec une grande ferveur...Non, dans le hall fumoir il n'y avait qu'un seul flipper mais également un baby-foot. En faisant mine de jouer un instant à ce billard électrique j'avais remarqué qu'il était exactement dans l'axe des urinoirs des toilettes dont la porte restait toujours grande ouverte. Quelle drôle d'idée ! Heureusement, je ne jouais pas au flipper. Par contre j'aimais bien le baby-foot mais pour y jouer il faut être au moins deux...Et ce jour-là en plus il n'y avait pas grand monde. Alors je me suis approché du bar, comme ça sans vouloir vraiment consommer. Mais le serveur qui avait l'air de s'ennuyer lui aussi me demanda tout de suite ce que je prenais...

-Je répondis presque aussitôt un demi ! Il s'était passé quelque chose. Oh presque rien, je m'étais pris pour mon père ! C'était la première fois que je commandais moi-même et sans lui ce que je l'entendais toujours commander lorsque nous sortions tous les trois avec maman et qu'à l'occasion de certains week-ends ou pendant les vacances nous faisions halte à une terrasse de café ! J'avais déjà bu un ou deux panachés je crois mais c'était la première fois que j'allais boire un demi de bière nature !

-Nous sommes ravis de l'apprendre...

-Cela peut paraître anodin mais quand vous aurez potassé pour de bon ma biographie comme vous êtes tenu de le faire en tant que membre du jury et si possible avant la saison des prix et le moment des délibérations avant la sentence,  vous comprendrez l'importance que cette première levée de coude à un comptoir a pu avoir pour le reste à venir de mes errances personnelles en la matière !

-Votre biographie étant pour le moment sonore, je me tiens à l'écoute de vos propos avec le plus grand intérêt et la meilleure attention croyez-le bien mais sachez aussi que nous ne sommes pas des agents littéraires ni des journalistes même s'il nous arrive de prendre des notes... Mais vous pouvez poursuivre, nous vous suivons volontiers dans ces prémisses d'une vie qui sont dans votre cas assez émouvantes ou disons de nature à pouvoir servir pour votre dossier qui, s'il n'est pas tout à fait littéraire, m'a tout l'air d'un fameux roman !

-Vous êtes probablement des informateurs déguisés en observateurs distingués de la chse humaine mais il se trouve que cela me plaît en l'occurrence et m'encourage dans mon action d'autodénigrement qui jusqu'à présent  ne rencontrait guère de témoins...

-Nous avons certes une carte recensant nos prérogatives mais nous ne saurions être taxés d'informateurs...Mais c'est peut-être au mot anglais "informers" que vous faisiez allusion et duquel oui nous nous rapprochons sans doute davantage sans être pour autant tout à fait des mouchards vous le pensez bien...En réalité, nous nous soucions de votre étrangeté, de la bizarrerie que vous mettez en oeuvre chaque fois qu'il vous faut signifier quelque chose, avec cette impression de toujours vouloir donner le change comme pour atténuer un décalage qui vous est propre, peut-être même une légère faille, mais auxquels en fin de compte vous semblez tenir beaucoup et dont par-dessus tout vous aimez à parler mais d'une manière voilée ou énigmatique... 

-Je ne me reconnais guère dans ce portrait qui se veut psychologique je suppose. Assez de prétention messieurs ou monsieur, je ne sais plus combien vous êtes ni à qui j'ai à faire...

-Nous sommes souvent deux, tantôt des sortes de contrôleurs tantôt des assistants et nous déambulons alors armés de quoi enregistrer ou au contraire effacer...Mais ce ne sont pas nos activités habituelles qui nous conduisent vers vous...Non, vous c'est autre chose...Vous gagnez certainement à être connu en raison d'une personnalité extrêmement cachée et que vous ne faites rien pour mettre au jour bien au contraire : vous vous claquemurez vous-même de l'intérieur !

-Pour ne pas avoir de clé à perdre. C'est à double porte mais sans serrures, allez y comprendre quelque chose !

-C'est plus précisément une porte double. Il n'y a qu'une porte mais elle est double ce n'est pas la même chose. Mais sans serrure c'est exact...

-Existe-t-il des zones mémorielles pouvant se verrouiller de l'extérieur ?

-Ma foi, il existe des sortes de loquets.... Servent-ils à fermer ou à ouvrir quelque endroit supposé pouvoir rester secret au moins pour un temps, je l'ignore n'en ayant encore jamais vu !Alors comme ça plus qu'un cinéma vous aviez surtout découvert un bar !

-Vous oubliez le fumoir !

-Fumiez-vous ?

-Non, mais j'avais besoin de me dégourdir les jambes et je passais pas mal de temps aussi à regarder par le haut des vasistas qui restaient entrouverts la plupart du temps, la couleur du ciel et aussi les fenêtres du dernier étage de l'immeuble d'en face, de l'autre côté du boulevard.

-Pour rien, peut-être pour ne pas trop voir les allées et venues, certains jours incessantes, entre la salle et les toilettes et les bruits de porte concomitants...

-Je croyais que les portes restaient toujours  ouvertes...

-Celle des toilettes oui mais pas celles de la salle dont les battants...

-Peu importe, admettez que ce n'était pas un endroit très folichon !

-Certainement pas. Aussi je m'empressais de revenir au comptoir finir mon demi. Je ne sais plus au juste pourquoi le serveur m'avait dit qu'on y voyait toutes sortes de gens, dont un célèbre chroniqueur de France-Musique qui y était toujours fourré, venant pratiquement tous les jours. Le changement de programme étant hebdomadaire il devait beaucoup aimer les péplums ou les karatés pour les voir autant de fois! Mais il venait peut-être pour autre chose. Je demandais s'il jouait au flipper... Oui, très souvent mais assez mou, en regardant ailleurs, un peu rêveur, les yeux dans le lointain...Oh c'est des gens assez spéciaux conclut le barman tandis que je rejoignais déjà la salle obscur emplie de cris martiaux ou de Salutàtoi Caius Gracchus! Souvent je ne faisais qu'un tour et si je n'apercevais rien de bien, je m'en allais carrément.

-Je m'étonne vous qui  aviez des goûts plutôt intellectuels comment vous pouviez fréquenter des endroits pareils...

-Comme vous avez vu, je n'étais pas le seul et en plus, c'est drôle, c'est là que j'ai rencontré André Bitoun ! C'est d'autant plus drôle quand j'y repense qu'il travaillait à la Cinémathèque du Palais de Chaillot avec Henri Langlois ou qu'il devait bientôt y faire un stage...

-Effectivement on pourrait se demander ce qu'il venait faire lui aussi à des projections de séries B italo-turques ou yougoslaves comme "Le fils du Sultan" ou "La princesse Maharaia" !

-C'était pourtant un authentique cinéphile mais je crois qu'à l'époque, terminant ses études, il faisait une thèse sur Montherlant qu'il avait fini par rencontrer et avec lequel  il entretenait une correspondance très suivie.Chez lui rue Greuze, il m'avait montré ces lettres. Et je pense que la fréquentation de ce cinéma populaire devait le stimuler pour ce travail qu'il avait entrepris. Il m'apprit du reste plus tard que Montherlant fréquentait aussi ces petits cinémas de quartier!J'en eus d'ailleurs confirmation grâce à une émission de radio sur l'auteur de "La ville dont le prince est un enfant"et qu'il mettait même des lunettes noires pour s'y rendre et pour en ressortir afin de ne pas être éventuellement reconnu !

-C'est extrêmement curieux... Mais je vous signale que Montherlant souffrait des yeux et qu'il a fini aveugle. Ceci explique peut-être cela...Et quel rapport avec vous ?

-En fait, je l'ignore...

-Que faisait-il rue Greuze Bitoun? Il demeurait  là?

-Je me souviens qu'il habitait avec sa soeur qui était prof de lettres dans un lycée je crois. En fait c'était un appartement de famille que leur père domicilié ailleurs leur laissait à disposition.

-Que faisait-il le père ?

-Avocat et d'une certaine importance d'après son fils qui semblait le craindre ou en tout cas lui témoigner un certain respect...Par contre il ne paraissait pas s'entendre très bien avec sa soeur qui avait l'air assez classique, sérieuse et qui peut-être n'appréciait que modérément le dandysme un peu décadent de son frère...

-Et ses sorties dans les petits cinémas...

-Dont je doute fort qu'elle fût au courant !

-Vous parliez de dandysme. Dans quel sens ?

-Dans le sens des blazers Renoma ! Il ne sortait jamais sans une veste de cette coupe. Il m'initia à cette mode obligatoire dans ce coin du 16è en m'emmenant rapidement au magasin situé rue de la Pompe à deux pas de chez lui. Seul bien sûr le modèle croisé convenait, avec les épaules étroites et à angle droit caractéristiques de ce moment-là qui bannissait les carrures larges et avachies encore en usage à cette époque. C'était fait pour moi, n'ayant pas d'épaules !

-Tout de même je me demande ce que vous faisiez au juste avec ce garçon plus ou moins, malgré Montherlant et  de par sa famille, dans la mouvance des avocats juifs pieds-noirs de Paris. Vous étiez tout de même assez loin de votre milieu d'origine !

-Certainement et c'est bien ce qui me plaisait le plus, voire m'excitait. Surtout quand je pensais à mon grand-père qui était épouvantablement antisémite et qui n'aimait pas les rastacouères !

-Vous vous donniez un peu l'impression de vivre dangereusement ou disons comme au cinéma !

-Oui et à moindres frais parce que ce n'était tout de même pas le Parrain ! Quoique  dans le genre interlope, il ne se défendait pas mal... Quelque temps après, à la Cinémathèque où il semblait jouer un rôle, il fit la connaissance de Roman Polanski qui le chargea de lui recruter des très jeunes filles pour son prochain film qu'il devait tourner à Paris ! Il s'agissait du Locataire je pense...

-La jeunesse n'attend pas le nombre des années et pour un film diabolique justement il faut faire vite et ne pas confondre le racolage dans les petits cinémas avec la promotion culturelle de haut niveau...

-Je ne crois pas qu'il ait vraiment laissé tomber Montherlant mais il avait  tout de même changé puisqu'il paraissait se consacrer désormais à ses activités au Palais de Chaillot et aussi à la drague des top-modèles en particulier Porte de Versailles chaque année à la rentrée pour le Salon International de la Mode et les attentes du soir dans la brume de novembre devant les portes par où sortaient les mannequins qui y défilaient. Elles ne s'ouvraient pas souvent. Je le sais, j'y étais. Il voulait que je l'accompagne pour lui tenir compagnie, étant entendu que je m'éclipsais dès qu'il abordait une fille, bref dès qu'une haute silhouette maigre et dégingandée se pointerait pour sortir.  Mais comme cela ne s'était pas produit l'unique soir où je l'avais accompagné, je me suis demandé quel était le rendement réel de cette pratique et s'il en avait usé plus longtemps...

-La sortie des starlettes en question n'était-elle pas celle-ci ?

-Où ça ?

-Juste là dessous...

    

-Mais oui peut-être bien...Oui, des gens tout à fait ordinaires en sortaient à certains moments, disons toutes les trois ou quatre minutes et puis plus personne jusqu'à un prochain groupe à peu près similaire et ainsi de suite tout du long de la soirée...

-Ça ressemble plutôt à une bouche de métro...

-Lui qui entrevoyait pourtant d'autres bouches était persuadé que c'était là qu'il fallait attendre, que c'était la sortie qu'on lui avait indiquée...Je me demande quand même si... Cette image est-elle sûre ? Où l'avez-vous eue ?

-A l'endroit habituel entre la grenouille et l'hippocampe. C'est une région que nous surveillons beaucoup. Mais les souvenirs qui se réfugient dans cette curieuse région effectivement ne sont pas très sûrs. Dans votre cas cette image-ci nous a sauté aux yeux! Oui c'est un excellent moyen de captation, le meilleur sans doute car nous n'avons rien eu à faire s'agissant dans ces cas-là d'une réception pure et simple. 

-Cela vous change de vos trifouillages plus ou moins ragoûtants...

-Toutefois chez vous cette image qui s'est libéré d'elle-même semble reliée à beaucoup d'autres car une petite queue numérique indiquait comme un fichier-joint à retirer quelque part dans une sorte de consigne si vous voulez...

-Le cerveau envoie donc aussi des e-mails !

-Si vous voulez, c'est une analogie possible, parmi tant d'autres. En réalité on ne sait toujours pas très bien ce qu'il fabrique !

-Comment savoir si une image sortie de la mémoire est sûre ? Fidèle à ce qu'on a effectivement vu ou observé au moment où on l'a, je ne sais trop comment, souvent sans le vouloir et même sans s'en rendre compte, enregistrée ?

-Il est question d'un indice de fiabilité qui serait mis au point sous peu mais qui ne concernerait pour commencer que nos services. Il s'étagerait de un à dix...

-Il n'y a pas de zéro, c'est toujours cela...Il resterait donc toujours une petite bribe de vérité dans ce qu'on croit entrevoir, rappeler, se rappeler,  de notre passé !

-Le 1/10 devant désigner simplement la rémanence d'une vague couleur générale des choses au moment de la captation sans même que les choses en question soient ou puissent être vraiment reconnues !

-Là comme ailleurs, le 1 serait le seuil de l'inconnaissable alors !

-Vous savez que votre Bitoun là, on va essayer d'en savoir un petit. peu plus. Passer rue Greuze, voir comment il vit...

-Dites comment il survit peut-être. Quand je l'ai revu il y a déjà bien longtemps de cela il était assez bouffi et ne respirait pas la santé. Très dégarni, il avait grossi, je le reconnus à peine lui qui était si mince dans ses Renoma. Oui il était assez fin et menu à l'époque, chose peu courante chez ses congénères. Il ne fumait pas et ne buvait pas mais faisait boire les autres. Avec moi il avait la bouteille de whisky facile qu'il me posait sur la table en me rappelant que j'avais à lui faire lire mon journal intime si possible depuis le début et en entier et qu'un carnet par semaine serait le bon rythme pour commencer...

-Quelle manie aussi de tenir un journal intime !

-Aussi intime pouvait-il être, il était évident que je ne le tenais que pour qu'il fût lu un jour et même le plus tôt possible...

-Cela dépend par qui ! Et dans quel but ! Non ?...Votre Bitoun, comment faisait-il pour ses repas?Mangeait-il chez lui ? Avec sa soeur ? Tout seul ?

-Souvent seul mais il m'avait invité une fois ou deux à dîner, à condition que je descende prendre le plat du jour à l'épicerie fine en bas de chez lui. C'était bien sûr à ajouter sur son compte dans cette petite boutique dont la patronne me dit sèchement en matière de bonsoir "vous lui direz que c'est la dernière fois que je le sers s'il me paie pas rapidement !" Il avait l'air d'avoir une sacrée ardoise l'élégant Bitoun. N'empêche qu'on le servait quand même et probablement depuis un bon bout de temps. En tout cas c'était un autre monde par rapport à chez moi. Elle m'avait sans doute pris pour un voyou moi aussi. J'eus une bouffée de honte en pensant à Maman qui n'avait pas dû sortir souvent d'un magasin sans avoir payé rubis sur l'ongle. Il faut ajouter que cela ne faisait pas si longtemps que je sortais sans elle, surtout à Paris...J'étais encore un peu éberlué d'être tout seul  le soir à Paris tandis que mes parents étaient restés tranquillement à Versailles !

-Une libération certaine mais plutôt lente ! Il fallait vous habituer au vaste monde...

-Je n'étais pas niais pourtant, loin de là...J'étais même plutôt pervers ou m'imaginais l'être ou vouloir le devenir...C'était la mode du reste...Mai 68 n'était pas loin et son idéologie libertaire à laquelle je n'avais pourtant pas adhéré tant que ça m'avait tout de même influencé et continuait de flotter ici ou là même dans les beaux quartiers où les fenêtres à belles-lampes-sur-les-pianos coloraient la brume de ce jaune-orangé qu'on ne retrouve que sur les couvertures des livres de Modiano dont certaines pages d'ailleurs ne sont pas sans me rappeler mes propres errances dans un Paris pour moi à l'époque aussi improbable ou mystérieux que le sien. Plutôt que réformer la société je cherchais surtout à me libérer des préjugés et des pudeurs injustifiées qui prévalaient alors chez moi. A son Montherlant, j'opposais à Bitoun mon Gide. J'avais découvert depuis peu   les Nourritures Terrestres que je lisais et relisais avec une ferveur inégalée ! Nathanaël jette mon livre, libère-toi de tout !

-A propos de liberté, vous savez que Bitoun c'est aussi le nom d'une famille de gangsters des plus remarquables dont certains membres avaient défrayé la chronique à cette époque-là justement et s'étaient retrouvés incarcérés pour des motifs divers mais qui se rattachaient tous plus ou moins au grand banditisme ! Des pieds noirs là aussi...

-Vous croyez ? Ah non non, ce n'était pas du tout ce genre-là André ! C'était peut-être la même famille mais pas la même branche en tout cas, le même rameau...

-Il était comment physiquement ? Vous nous l'avez comme enveloppé dans un blazer sans jamais nous le décrire tout à fait. Si jamais nous le croisions il faudrait que nous puissions le reconnaître!Il était grand, costaud ?

-Ni l'un, ni l'autre. De taille moyenne et mince, assez menu et comme moi des mains fines pour ne pas dire des petites mains. Il avait encore quelque chose de l'adolescence. Il était de ceux avec lesquels je me sens d'emblée une certaine affinité et ils ne sont pas nombreux. Vous voyez il n'avait rien du Parrain même jeune. Toutefois ses tenues vestimentaires assez classiques et une certaine affectation de raideur dans le maintien l'éloignaient du genre dit minet très en vogue à l'époque et dont par contre, malgré moi, je me rapprochais davantage.

-Vous ne vous en êtes guère éloigné...

- Désolé messieurs, vous vous le figuriez sans doute mafflu et poilu d'oreille, la main velue et boudinée ? Une carrure d'athlète ? Tout comme moi il avait horreur du sport...Ses seuls exercices consistaient à arpenter la rue de la Pompe devant Janson de Sailly à la sortie des cours et à des fins de rencontres aussi distinguées qu'improbables sinon malencontreuses voire dangereuses...!

-C'était son côté Montherlant...

-Qui vous le voyez de ce point de vue-là valait bien Gide !

-Mais dites-moi en ce temps-là les lycées étaient-ils déjà mixtes ?

-Non pas encore...

-Ce n'était donc pas pour Polanski toutes ces prises de contact, ces repérages à même la sortie des établissements...

-Non ce sera plus tard, là c'était avant la Cinémathèque. Mais je vous ai dit qu'il avait beaucoup changé depuis lors. Entre le fumoir du Trianon et les râteliers à bobines d'Henri Langlois c'était un changement d'univers...

-De Montherlant à Polanski quoi ! En somme il avait changé de genre..

-Oui c'est ça, si vous voulez. Et il ne voulut plus jamais entendre parler de ses antécédents en la matière...De ses goûts antérieurs si vous voulez mieux...

-Et vous, aviez-vous changé ?

-C'était sans objet. Vous savez, je ne m'impliquais guère, ne pratiquant pas. Je me suis le plus souvent ménagé un rôle d'observateur. A l'occasion de confident, voire de conseiller mais pas davantage. J'en apprenais plus en écoutant qu'en participant. Ses relations auprès desquelles il m'amenait quelquefois ne sont pas devenues les miennes...A une exception près je crois mais...

-Bon laissons cela qui ne paraît pas très clair. Je verrai à poursuivre ou non mon investigation dans ce monde bitounien qui paraît vous avoir marqué sinon impressionné. Je remplirai peut-être une fiche de paternité d'images concernant vos souvenirs les plus anciens dans le seizième arron-dissement. Vous verrez qu'il trouveront quelque chose. Ils obtiennent des éléments imagés que l'intéressé lui-même ne pouvait plus voir et qu'il reverra à nouveau soit projetés sur un mur dans  un local de la PJ soit directement en lui-même comme on peut, quand on se souvient simplement, visualiser la maison de son enfance ou la couleur du ciel d'un petit matin par le vasistas d'une cellule de dégrisement !  Mais pour le moment, revenons à...

-Impressionné, n'exagérons rien...Et puis cette histoire de Bitoun chez les truands c'est dans un film avec Roger Hanin que vous avez vu ça, sur la mafia pied-noir retour d'Algérie, une famille portait ce nom...

-Un fameux coup de Siroco ! Mais c'est vrai et j'ai dû faire l'amalgame avec le vôtre, excusez-moi...

-Ce n'est rien et vous savez on a les Bitoun qu'on peut...Le mien comme vous dites, par exemple, c'était tellement peu un caïd que quelque temps après comme je demandais à cet ami qu'il m'avait présenté comme le meilleur et le plus fidèle ce qu'il pensait d'André, je fus tout de même assez surpris de l'entendre me dire et me répéter deux trois fois sur un ton narquois très seizième et même rigolard mais qui n'admettait pas la réplique : Bitoun c'est une bitounette ! Le plus drôle c'est que cette opinion un rien vulgaire et en tout cas pas très poétique était proférée par le petit-fils de Jules Supervielle mais j'ignorais à ce moment-là le pedigree de ce jeune homme et n'en eus connaissance que plus tard grâce à une relation suivie et assez étroite avec lui. En tous les cas ce Luc Pasero m'avait donné sans le savoir ma première leçon sur la duplicité humaine, l'hypocrisie ordinaire des gens de bien et sur l'accent néo-seizième de Passy qui consiste à finir les phrases qu'on veut mordantes ou assassines en baissant le ton mais en montant le volume de la dernière syllabe que l'on prolonge et appuie plus que nécessaire comme pour faire sentir une sorte de consternation, de dérision ou de suffisance...

-Et bien justement arrêtons là si vous le voulez bien pour revenir nonobstant au sujet que nous traitions avant la digression Bitoun, assez inattendue et intéressante je dois le dire mais qui reste inscrite au programme des sujets à étoffer ou à éclaircir avec une nouvelle fiche circonstanciée au nom de ce Pasero dont on ne manquera pas d'aller fouiller la case le moment venu, une fois votre câblage neuro-mémoriel raccordé et révisé de frais...

-Pourvu que ce ne soit pas encore une case vide car j'avais me semble-t-il de nombreux souvenirs et impressions nous concernant lui et moi, dont quelques nuits fort étranges dans Paris...

-Très bien, très bien, nous verrons cela bien entendu. De quoi parlions-nous exactement ? Ou approximativement...

-Oui ce serait déjà bien car je n'en garde pas un souvenir très vif ni très précis...

-Ecoutez, le mieux est tout simplement de prendre rendez-vous pour notre prochain entretien qui sera donc automatiquement la suite du précédent sans même que nous ayons à nous souvenir de sa teneur exacte ! Cela vous va-t-il ?

-Oui parfaitement. Mais je ne connaissais pas ce nouveau procédé ou procédure...

-C'est à la fois un précédé et une procédure. Il y a un petit formulaire à remplir dont vous avez dû voir les présentoirs près des machines à café ou même à présent dans les abribus ou collés dans les tabernacles des billetteries...

-C'est épatant et je vais m'empresser de découvrir tout ça...

-Je ne sais pas si cela vous sera très utile car vous ne rencontrez pas grand monde...

-Personne à part vous c'est exact.

-Alors contentez-vous de venir jeudi prochain mais finalement le jour importe peu c'est l'heure qui compte et surtout l'endroit car au train où vont les choses le temps sera bientôt aboli : en haut de la colonne jaune à droite, la deuxième à partir du bord. Ne traînez pas ou vous serez à nouveau en absence injustifiée ! Les demandes en recours d'ubiquité ne sont plus prises en compte !

-J'en ai longtemps bénéficié de façon permanente...

-En ce cas et si vous avez toujours votre carte vous pouvez en bénéficier à nouveau en changeant  simplement la photo !

-Manque de chance, la photo est intégrée à la carte qui est plastifiée, impossible à changer.

-Vous avez dû bénéficier des tout derniers perfectionnements juste avant qu'ils soient annulés et les anciens systèmes restaurés...

-De toute façon c'était illégal de changer la photo d'une pièce d'identité.

-Oui si on la remplaçait par la photo de quelqu'un d'autre mais si vous la remplaciez par une autre photo de vous-même c'était différent, tout était permis. En plus jeune, plus âgé, enfant, vieillard, peu importait du moment que ce fût bien vous et même si vous étiez le seul à le savoir, à pouvoir le savoir !

-En ce cas j'aurais mis la photo qui était sur le permis de conduire que j'avais passé enfant à l'âge de dix ans car j'aurais été le seul à savoir que c'était moi, bien qu'ayant encore exactement cette physionomie mais vue de l'intérieur, pour moi seul strictement...

-Cela vous aurait seulement fait revenir en arrière de quelques années au bon temps des voitures à pédales mais après tout n'était-ce pas ce que vous cherchiez ? Et les autorités n'y auraient vu que du feu car ils ne contrôlaient déjà plus ce type de véhicules depuis longtemps !

-Pourtant il y avait bien des feux rouges qui pouvaient à l'occasion clignoter et des panneaux de signalisation plus vrais que les vrais ! Un sens interdit plus vrai que nature où certains s'étaient nonobstant engagés...

-Ils devaient regarder derrière eux probablement, ce qui est dangereux quand on conduit même à pédales !

-A pédales sinon rien ! Je me demande si depuis lors je n'ai pas fait mienne cette maxime presque malgré moi, inconsciemment !

-Vous avez pourtant possédé cinq voitures et bien à moteur celles-là, avec lesquelles vous avez parcouru plus de trois cent mille kilomètres. Nous avons là vos relevés de compteurs. Il vous aurait fallu un fameux pédalage pour en accomplir autant dans votre petite guimbarde scolaire juste à tourner autour de la cour de récréation ou même dans ses environs immédiats !

-Le trottoir de la rue était accessible par une petite porte! J'aurais donc pu remonter toute la rue de Beauvau ! Et mon petit permis en poche, je pouvais poursuivre ma route vers de plus lointains trottoirs! Ou des bas-côtés plus ou moins aménagés, de ceux qui vous conduisent parfois aux abords immédiats des villes nouvelles !

-Oui, les villes à la campagne d'Alphonse Allais ! Il en reste encore quelques unes par ci par là !Elles ont dû rester pour vous. Tentez votre chance car si elles vont s'en aller ou sont déjà parties   vous pouvez encore les rattraper ! Vous vous rendez compte que vous avez failli enlever la photo de ce document unique en son genre et de la sorte le dénaturer à jamais, invalider pour toujours ce que vous possédez peut-être de plus précieux et de plus inaliénable. Ce droit fabuleux et sans pareil, ce privilège absolu de vous conduire enfant et en enfant partout où vous allez !

-Cela ressemble aussi à un certificat d'invalidité et ma carte à une carte d'invalide moteur et cérébral...

-Si vous ne descendez pas du trottoir cela est sans importance...

-Ce qui m'inquiète c'est ce que je devrai faire arrivé au bout car tous les trottoirs finissent bien quelque part.

-Il n'y a pas de trottoirs éternels comme l'a démontré récemment je ne sais plus qui...

-Aussi suis-je suis angoissé et en même temps fasciné à l'idée que le mien finisse sur une route, une grande route sur laquelle je serai bien obligé de m'engager, mon trottoir assurant alors sa disparition mais du même coup sa survie invisible et indémontrable en se coulant dans l'asphalte de cette voie improbable mais pourtant bien réelle ! 

-Qu'avez-vous mangé hier soir ? C'est le genre de rêve qu'on fait après un haricot de mouton...

-C'est donc un coup de torchon qui vous vient à l'esprit quand vous envisagez une solution à mon problème ! Vous cherchez en réalité à vous débarrasser de moi ou en tout cas à vous dessaisir de mon dossier, à le jeter dans une poubelle !

-Ce serait difficile, il a été dématérialisé il y des années, numérisé si vous voulez mieux mais sans doute sur une seule clé que malheureusement nous avons du mal à localiser, à retrouver ou même à trouver tout simplement car certains doutent qu'elle ait jamais existé !

-Alors qu'il se trouve peut-être simplement sur une disquette, seul support externe de sauvegarde à ce moment-là ! 

-Pourquoi ne pas remonter aux bandes magnétiques ?

-Mais je me trouvais déjà dans ces murs à l'époque des bandes et vous allez rire j'étais justement bandothécaire! J'en poussais des pleins chariots jusqu'à un local  où il faisait un froid de canard et où j'en garnissais de grands râteliers après les avoir étiquetées et avoir ôté ou non, au dos,  le bracelet de plastique rouge selon que je devais les rendre scratch ou pas, c'est à dire réutilisables ou au contraire protégées ! Ces petits bracelets rouges furent mon drame. Car je ne les enlevais pas toujours à bon escient étant terriblement dans la lune...

-Vous étiez dans un CRI de la DGI à ce moment-là non ?

-Oui rue des Chantiers à côté de chez moi. J'y suis tout de même resté trois ans. Finalement juste le temps de passer les concours. Rentré comme auxiliaire à la préparation des documents j'étais censé y attendre l'installation de l'ordinateur pour m'y former comme Programmeur. C'était le nec plus ultra à l'époque et tout à fait prestigieux, l'équivalent du Commandant de Boeing dans les années 60 !

-C'était à quelle époque ça alors ?

-Et bien entre 72 et 74.

-S'il reste quelque chose de cette structure où vous avez quand même fait vos débuts si j'ai bien compris, j'enverrai peut-être quelqu'un pour vérifier cette histoire de bandothèque...

-Elle n'y est probablement plus, la structure de l'ensemble par contre est toujours en place et ne paraît pas avoir bougé ! On voit cela très bien depuis l'autobus qui s'arrête juste devant le porche quelquefois en fonction de la retenue au feu rouge...Dire que j'y allais en voiture à l'époque pour montrer ma belle 4L toute neuve, du reste offerte par ma tante et pour m'échapper au plus vite de ces journées d'enfer que je m'imposais comme par masochisme, tout juste consolé par le fait qu'  étant auxiliaire comme la plupart de mes collègues dans ce service, je pouvais quitter du jour au lendemain sans préavis. Mais c'était compter sans ces maudits concours que je m'étais mis en tête de préparer quand même ! Et non seulement de préparer mais de m'y présenter ! On m'avait dit c'est pas évident, il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus...Pour Agent de Constatation c'est une place pour vingt candidats, pour Contrôleur c'est un peu moins mais ça reste très sélectif. C'est assez rassuré que je me rendais aux épreuves, presque assuré de n'avoir ni l'un ni l'autre. Je ne me doutais pas que j'allais être reçu aux deux ! Presque coup sur coup, d'une année sur l'autre. A peine Agent, aussitôt Contrôleur !  La catastrophe !

-Et une sacrée aubaine aussi car elle ne s'était pas trop bien terminée cette occupation un peu trop rêveuse de la bandothèque, non ? Cette histoire de bracelets rouges...

-Effectivement l'un d'eux aurait pu m'être fatal car en l'oubliant au dos de la bande qui contenait le travail de saisie d'une journée entière des quarante opératrices que comptait le tout nouveau et prestigieux Centre Régional d'Informatique de la Direction Générale des Impôts, je vouais du même coup, sans m'en douter, cette tâche impressionnante à un effacement pur et simple ! Ce qui fut fait sans doute assez rapidement puisque dès le lendemain matin je fus reçu dans son bureau par le Chef de Centre comme le jour de mon arrivée où il m'avait souhaité la bienvenue non sans une certaine déférence ou disons un air de bienveillance assez marqué sans doute en raison du coup de fil qu'il venait de recevoir de la Direction Générale en ma faveur et qu'il me confirma du reste en m'assurant de son soutien ou de son aide si je rencontrais la moindre difficulté dans mon installation qu'il me souhaita la meilleure possible et en me rappelant que l'ordinateur aussitôt  livré (on l'attendait encore) je quitterai mon affectation provisoire à la Préparation pour une tâche purement informatique selon le souhait de monsieur Baudrier, le mari d'Arlette, qui avait donc bien retenu les recommandations de sa femme elle même sensibilisée à mon cas par ma tante qui après tout était sa cousine germaine ! Il n'y avait donc pas à être gêné, c'était bien une affaire de famille et de bonne famille ou disons qui tombait à pic. Pourtant je me souviens je n'étais pas très à l'aise me demandant si j'avais vraiment mérité cette marque d'attention et surtout si au bout du compte je serai à la hauteur des espoirs qu'on semblait mettre en moi, et où allait me conduire  cette mise à l'étrier dont  je ne distinguais pas très bien la monture ni dans quel sens je devais prendre place ! Mais cette fois-ci, donc environ trois ans après, j'avais indubitablement avancé mais dans le sens qui n'était peut-être pas le bon ou bien j'avais obliqué. Pourtant cela ne s'était pas trop mal passé dans l'ensemble si on voulait mais après le coup du bracelet rouge je craignais le pire! Mais quand je fus dans le bureau directorial, assis tout au bord de ma chaise les doigts crochetés et un peu moite, à ma grande surprise, il commença par me féliciter très sérieusement  et sans la moindre ironie. En fait il y avait de quoi puisqu'il m'annonçait ma réussite au concours de Contrôleur ! 

-Vous buviez du petit lait...

-Attendez car une sorte de mélasse allait suivre...Après ses félicitations appuyées, "Ici, sur les quatre qui s'y présentaient, vous êtes le seul à l'avoir obtenu", il ne put s'empêcher de me dire qu'il était sur le point d'envoyer un rapport concernant ma gestion de la bandothèque et qu'il ne m'était pas favorable, d'autant que la qualité de mon travail au service préparation y était qualifié de tout juste passable. Il ne l'enverrait donc pas afin de me laisser toutes mes chances pour la suite de ma carrière qui allait commencer sous peu par un stage de six mois à l'Ecole Nationale des Impôts. C'était loin Clermont-Ferrand et je crois que c'est cet éloignement ajouté au fait que de toute façon il ne me reverrait plus dans son centre qui lui fit reprendre le ton de bienveillance un peu paterne qu'il avait eu à mon arrivée, allant jusqu'à se fendre d'un conseil presque d'ami en me suggérant de quitter plutôt l'informatique au profit des voies de bureau plus traditionnelles et où je pourrais sans doute davantage faire valoir des qualités intellectuelles indéniables mais probablement littéraires ou poétiques et donc difficiles à mettre en oeuvre dans un domaine où ne règnent quasiment que les zéros et les uns, le tout ou rien ! Bref l'empire du langage binaire ne voulait plus de moi mais cela tombait bien car j'avais envisagé depuis un certain temps déjà de troquer la blouse blanche pour le costume cravate et les "monsieur le contrôleur" de la part de pékins hargneux ou intimidés les matins de "réception", le mardi et le vendredi !

-Vous aviez sans doute vu jouer cela au théâtre !

-Oui j'avais la nostalgie de ce que je n'avais pas connu et du moins me figurais-je que par rapport aux salles climatisées des ordinateurs et leurs lumières de néon, un service traditionnel du fisc demeurait sans doute moins éloigné d'un bureau de Courteline ! Mais je ne me doutais pas qu'à l'instar d'un de ses personnages j'allais moi aussi lui sacrifier ma vie ! 

-Y avait-il un gardien là-bas à ce Centre d'Informatique ?

-Oui parfaitement, il avait un accent bourguignon des plus rocailleux. Il montait souvent à l'étage de la saisie au moment de la pause pour revisser quelque chose et surtout reluquer  les cuisses des opératrices mais il faut dire pour sa décharge que c'était encore la grande époque des mini-jupes ! Et puis il aurait dit une fois en parlant de moi, il ira loin ! Cela ne s'oublie pas même si je doute que ce fût bien de moi qu'il s'agissait dans cette parole incertaine qu'on m'avait rapportée assez vaguement et pour quelque obscure raison...Mais il est vrai qu'à l'époque je pouvais faire illusion et laisser croire que j'avais une réelle ambition et un talent plus ou moins caché...

-Vous vous souvenez de son nom à ce brave homme ?

-Oui, Tourny ! Mais ne comptez pas aller l'interroger. Il avait dépassé de deux ans l'âge de la retraite quand je suis parti ! Mais son fils je crois devait bientôt prendre la suite...

-Et le  repas ? Y avait-il une cantine ? Mais il est vrai que vous n'habitiez pas loin alors...

-Non non, il y avait bien une cantine où je mangeais assez souvent...Toutefois les repas n'étaient pas préparés sur place mais livrés par un traiteur...

-Le nom de ce traiteur ?

-Au début Les Délices Normandes mais je crois que nous en avions changé par la suite...

-Je pense ue vous remplissiez des fiches de commandes...

-Oui chaque semaine nous devions faire notre choix pour chaque jour de la semaine suivante selon les plats proposés...En fonction de cela certains jours, je n'y allais pas...

-Quel était le jour du couscous ?

-Le mercredi !

-Et ce jour-là ?

-Bondé ! C'était le seul jour où tout le monde sans exception mangeait à la cantine ! Même le Chef de Centre son plateau à la main devait lorgner pour une place et l'attendre parfois un bon moment doutant que son royal-merguez serait beaucoup plus qu'à peine tiède malgré le couvercle de plexi transparent posé de travers par-dessus son assiette...

-Et vous là-dedans ?

-Ce jour-là je n'y allais pas. C'était l'époque où je préparais mon premier voyage pour le Maroc et les confins du Sahara. J'avais en la matière des exigences d'authenticité qui m'interdisaient le couscous approximatif des Délices Normandes ! A la place j'allais boire un coup au bistrot d'en face, chez le c ollègue !

-Le collègue ?

-Oui un collègue qui tenait le café le plus proche. Il était toujours derrière le comptoir et servait les apéros en grandes rasades que ses habitués n'auraient manquées pour rien au monde tant il était généreux ave ses bouteilles et ses doseurs sur lesquels il rappuyait toujours un peu ! Ce n'est  peut-être pas là que j'ai pris goût à la boisson comme heureux dérivatif à la tristesse des jours et leur meilleur accélérateur mais être servi par un collègue qui lui non plus n'oubliait pas de se rincer le gosier en racontant de drôles d'histoires je trouvais cela peu banal  !

-C'était plutôt surprenant en effet...Comment cela était-il possible ? Il était vraiment des Impôts ? Des Finances Publiques comme on dit maintenant ?

-Oui absolument mais il avait acheté le café au nom de sa femme ce qui était parfaitement légal.

-Mais il ne travaillait pas au CRI tout de même ?

-Non pas du tout, il était Contrôleur à la Garantie, en poste à Paris.

-La Garantie des Métaux Précieux c'est ça ?

-Oui un service qui dépend du Ministère des Finances. Il contrôlait la qualité de l'or, se portant garant pour chaque lingot de son poids et de son titre qu'il estampillait à même le métal ! Il les numérotait aussi. Ou plutôt le donnait à faire par le service approprié...

-Peu importe, il avait dû en estampiller un certain nombre pour devenir fier comme un bar-tabac !

-Il ne faisait pas Tabac mais il est vrai que sa confrontation avec le métal jaune semblait lui avoir porté chance ! Son fonds marchait bien, à midi il paraissait faire Routiers en plus vu le nombre de semi-remorques qui essayaient de se garer jusque devant le porche du CRI justement ! Sa femme je ne la voyais jamais, on aurait dit qu'elle n'avait rien à voir là-dedans puisqu'il faisait même les sandwichs, le service en salle et la plonge ! Mais je n'y allais que le soir moi quand il rentrait de son service, elle devait y être dans la journée. Il n'a jamais su ce que je faisais, que je travaillais en face, que malgré toutes les apparences, aussi bien de son côté que du mien, on était tous les deux des Finances, d'improbables collègues ! C'est à son comptoir je crois que j'ai commencé à chantonner en public...Je ne me souviens plus exactement du soir où il avait fini par me mettre à la porte à cause de mes prestations de plus en plus réalistes et de la gêne occasionnée aux clients mais lorsque quelque temps après j'osais enfin m'y repointer, je trouvais porte close et pour tout dire barricadée, changement de propriétaire ! Il avait disparu. Un collègue m'apprit qu'il s'était simplement agrandi, quelque part je ne sais plus où...Enfin il n'était plus là quoi.

-En tout cas vous n'étiez pas pour autant sans bistrot, je suppose qu'il y en avait d'autres dans le coin !

-Bien sûr à commencer par La jeune France un peu plus haut près de la gare des Chantiers ! Qui faisait tabac aussi et où j'achetais des Meccarillos de temps en temps. Le dimanche soir il y avait une file d'attente incroyable car c'était le seul buraliste ouvert à Versailles ce jour-là. A midi pour échapper à la cantine, des collègues du CRI venaient parfois y déjeuner d'un pâté cornichon qu'ils semblaient apprécier davantage que le couscous vallée d'Auge dont ils se méfiaient également ! Mais je regrettais l'établissement de ce curieux type auquel j'avais voué une certaine admiration. Cette façon admirable justement et unique qu'il avait de combiner le privé et le public et cette prospérité donc, cet épanouissement oû tout cela semblait le conduire...Et puis aussi j'avais eu la naïveté de penser qu'il aurait peut-être pu faire de moi une sorte de Sinatra du Bar-Tabac comme dans la chanson...

-Oui mais dites-moi, y avait-il des cinémas dans cette rue des...des Chantiers c'est ça ?

-Ah non pas un seul, trop loin du Centre...

-Vous savez de ces petits cinémas...

-Oui oui mais le premier cinéma de ce genre était au début de la rue des Etats Généraux, impasse des Gendarmes, le long de l'ancienne poste. Le Foyer ! C'était un centre paroissial, Notre-Dame des Armées ! Ils passaient surtout des péplums et des films d'aventure ou de guerre... Je me souviens de La Bataille des Thermopyles ou du Voyage au centre de la Terre dont je voyais les affiches prometteuses depuis l'autobus. J'y allais le jeudi après-midi avec Maman que j'avais emmené voir L'idole d'Acapulco avec Elvis Presley et Un pitre au pensionnat avec Jerry Lewis !Le programme des "enfantines" du Foyer n'était peut-être pas toujours très adapté mais c'était ces films qui me plaisaient et surtout que j'aimais montrer à maman qui m'avait dit sans vergogne "Il a un peu l'air bête ton Elvis". Pour moi cela tenait du sacrilège à l'époque. Mais elle trouvait ses chansons agréables et son surnom de "Mama Presley's son" lui plaisait depuis que je lui avais montré une photo du King dans Salut les Copains en compagnie de sa mère, un peu boulotte elle aussi et couvant également son fils unique...Elle se sentait presque requinquée par cette très vague et très lointaine similitude de comportement maternel sinon de situation ! Mais par la suite la découverte de Sinatra allait balayer chez moi la figure un peu bouffie de ce rocker à la voix de velours dont j'avais beaucoup admiré la carrière et l'abondante discographie...

-Dites donc à propos de cinéma, on vient d'en trouver une bien belle. Vous auriez harcelé une ouvreuse pour qu'elle vous dise combien elle touchait de pourboires en une journée et que vous auriez réussi à lui en soutirer une partie et ce sur des années, quatre je crois, sans jamais être inquiété !

-Où avez-vous trouvé ça ?

-Chez vous, au fond d'une sorte de petit hippocampe, endroit on ne peut plus intime et protégé mais vous voyez, désormais accessible...

-Cela me paraît bien dramatique et relever plutôt des faits divers et parmi les moins glorieux !

-Vous lui auriez même fait savoir que si elle ne payait pas rapidement ce serait le double et que si elle ne payait pas du tout, la prison !

-Comment aurais-je pu dire une chose pareille, avoir un tel comportement moi qui respectais tant  les ouvreuses et qui ne manquais jamais de leur donner un pourboire correct ?

-Si si et vous l'avez même écrit...nous avons la trace d'une sorte de lettre en partie imprimée avec en haut à droite un petit numéro que nous avons eu du mal à extirper d'une sorte de dendrite qui semble avoir pour fonction de retenir collés certains souvenirs ou ce qu'il en reste de lambeaux !

-Passez les détails assez peu ragoûtants, vous êtes pire que la police ! Mais il est vrai qu'on ne sent rien, qu'on ne s'aperçoit de rien...

-C'est pourtant notre façon à nous de taper sur le crâne avec le plat d'un bottin ! Et on seulement ça ne laisse pas de traces mais c'est indolore...

-Et ce numéro était ? Vous l'avez eu ou pas ?

-2120 !

--Et bien voilà c'était le numéro Cerfa des imprimés de notifications de redressement ! Je me souviens très bien à présent. J'étais Contrôleur d'Assiette à Boulogne. Ce n'était d'ailleurs pas de mon fait au départ. Le Chef de Centre était entré en coup de vent en posant un dossier sur mon bureau : "Gromet, regardez ça, une ouvreuse de cinéma qui n'est pas imposée depuis des années. Elle déclare mais trop peu.   On a le nom du cinéma. Commencez par reconstituer ses recettes quotidiennes.  Au besoin demandez la fréquentation moyenne d'une salle comme celle-là au CNC ou mieux de celle-là exactement au collègue de FE qui a le dossier. Et n'oubliez pas les esquimaux à l'entracte ! Vous laissez combien de pourboire vous ?... Tenez, allez-y vous-même et comptez les places sans oublier le balcon éventuellement ! Avec le nombre de séances et ses jours de congé vous aurez vite fait d'avoir le montant maximum possible de ses recettes. Et au lieu de la convoquer notifiez-lui ce montant avec des indemnités de retard. Vous verrez qu'elle rappliquera tout de suite...Ah j'irais bien au cinéma moi aussi, veinard Gromet ! Saint-Germain-des-Prés en plus !... Ne la loupez pas hein !"

-Vous qui aimiez vous balader, c'était bien, non ?

-Saint-Germain-des-Prés ! C'était là que j'avais fait des frasques et pas seulement une nuit avec Nougaro ou de jour avec ce grand éclusier d'Hubert Deschamps mais j'avais fréquenté aussi un drôle de petit cinéma où j'avais eu une conduite disons douteuse et pas seulement à cause des petites côtes pas fraîches ou des bébis sans glace et à répétition...Je n'osais pas regarder dans le dossier le nom du cinéma. Si c'était celui-là ? Si c'était elle qui m'avait fichu à la porte ? Et il n'y avait pas si longtemps que cela...J'en avais des sueurs froides ! Dans les cinémas je me faisais pourtant le plus discret possible retrouvant toujours, retour des toilettes, le siège où l'ouvreuse m'avait installé ou un fauteuil très proche si la progression à tâtons devenait trop pénible, voire périlleuse à force de mains baladeuses, par la seule faute de ces nuits américaines qui tombent toujours sur l'écran quand on ressort des lavabos !

-Si vous tâtonniez c'était malgré vous si j'ai bien compris, car pour le reste vous étiez plutôt pour le respect de l'ordre établi et des bonnes convenances...

-J'ai horreur de me faire remarquer dans ces endroits-là où la lumière vacillante et bleuâtre de l'écran  n'incite pas au tapage mais plutôt à la rêverie ou même à une sorte d'intimité plus ou moins sensuelle si l'on est accompagné ou si on se figure l'être ou en train de le devenir par la magie souvent illusoire d'un simple frôlement...

-L'intérêt principal restant quand même l'écran je suppose et la sorte d'hypnose induite par le défilement plus ou moins rapide ou lumineux des images...

A condition qu'on ne vienne pas vous en sortir par un méchant et insistant rayon de loupiote ! Je savais bien que c'était interdit de fumer dans le couloir des toilettes mais j'y allais de temps en temps griller un meccarillos. J'en revenais justement et l'ouvreuse qui en ressortait elle aussi  semblait venir vers moi en braquant sa lampe dans ma direction !

-Un vrai thriller !

-Et bien savez-vous, j'étais vert !

-Vous redoutiez peut-être encore autre chose...

-Avant qu'elle n'arrive à ma rangée je me suis levé assez vite me dirigeant aussitôt d'un bon pas vers la sortie.Toutefois j'ai tout de suite constaté que je n'étais plus dans le faisceau de sa lampe. Je me suis alors retourné et quelle ne fut pas ma surprise de voir qu'elle s'était assise à ma place, à côté d'une petite silhouette vers laquelle elle se penchait pour lui parler et lui arranger un peu les cheveux...Sans le savoir je m'étais assis à côté de son fils. C'était lui qu'elle éclairait comme elle avait l'habitude de le faire quand elle l'amenait avec elle le jeudi pour le surveiller ! Pas moi !

-Parfait mais alors en ce cas, comment expliquer votre appréhension à découvrir que le  dossier en question était peut-être le sien ?

-Je sais bien mais je n'avais pas envie de revoir cette bonne femme dans ces conditions et puis il y a toujours du non-dit, de l'inexprimable dans ces salles obscures...Il y avait des gens curieux qui rôdaient et un drôle de va-et-vient qui à certaines heures s'instaurait entre la salle et le couloir des lavabos où le pire n'était peut-être pas d'en griller une mais d'y faire les cent pas pendant des heures sans jamais fumer une seule fois !

-Ce n'était pas votre cas, alors ?

-Et si elle avait changé d'avis à mon sujet ou si du coup elle en changeait ? Le temps modifie bien des choses dans le souvenir et dans les images scintillantes ou non qui nous restent de notre vie...

-A qui le dites-vous ! Nous avons les mains dedans à longueur de journée ! Et pour en tirer quoi ? Des approximations...De vagues vraisemblances qu'on ne peut affiner, authentifier !

-J'ai quand même fini par regarder le dossier sur mon bureau...Une femme seule qui portait un enfant à charge dont l'âge correspondait parfaitement. C'était bien elle ! La femme au faisceau qui éclairait dans le noir, qui fouillait, farfouillait, m'avait un instant pointé, certes pour me lâcher aussitôt mais ce fut comme une étreinte, une arrestation virtuelle ! Un avertissement sans frais pour quelque chose que je ne comprenais pas ! Son gamin ? Il lui donnait une part de plus, ce qui la rendait non imposable. Je n'avais aucune envie de remettre en question ce qui me paraissait des plus réguliers et particulièrement justifié. Procéder à des tracasseries contre cette femme modeste qui élevait seule son enfant, cela me paraissait de mauvais goût, voire monstrueux et je ne m'en sentais pas capable. Mieux,  je m'y refusais catégoriquement !

-Et puis il est des rayons qu'il vaut peut-être mieux ne pas rallumer...

-Je la voyais venir à mon bureau son boîtier dans une main, sa bourse à pourboires dans l'autre ! Un cauchemar récurent dont je n'arrivais pas à me débarrasser...

-On trouve dans vos axones neuronaux des traces de cela. La transposition d'un drôle de signal mobile dans vos circuits donne effectivement une sorte de cône de lumière baladeur et fouilleur de ténèbres des plus étranges et réellement sinistre...

-Je me cachais souvent derrière un pilier dans la salle d'où la vision de l'écran est parcimonieuse mais la tranquillité à peu près assurée...Elle me débusquait quand même ! Pourtant dans la salle je ne fumais pas !

-Les piliers dans les rêves ne pardonnent pas ! Le vôtre devait être particulièrement mal placé et incongru dans une salle de spectacle. D'où cette ouvreuse qui devait machinalement et de temps à autre en faire le tour son faisceau à la main...

-Et pourtant je n'étais pas le plus mal placé, certains étaient dans un tel renfoncement qu'on n'y voyait pas du tout l'écran ! Le rang où ils se tenaient était le prolongement d'un rang tout à fait normal mais ce groupe de silhouettes assises tout au bout avait quelque chose d'absurde car ils tenaient en main une sorte de documentation maintenue le plus souvent sur leurs genoux faisant semblant de regarder l'écran qu'ils ne pouvaient pas voir ou se penchant en direction de la femme assise au milieu d'eux comme si malgré l'éloignement ils cherchaient à voir sous ses jupes entre ses cuisses qu'elle tenait un peu ouvertes. Leur manoeuvre ne pouvant aboutir ils se redressaient et approchaient alors tout près de leurs yeux ces papiers qu'ils tenaient à la main comme pour tenter de les déchiffrer ! Et au lieu de s'intéresser à cette curieuse pratique, c'est moi qu'elle s'ingéniait à tarabuster avec son boîtier!    

-Vous étiez simplement sur son chemin, rien d'autre...Mais ces gens de quoi avaient-ils l'air ?

-D'inspecteurs de la RATP ou  plutôt de compagnies d'assurances, vous savez en imperméables raglan bleu marine...Mon père qui était dans les assurances en portait de semblables...Il était pourtant indépendant,  assureur-conseil !

-Ces coïncidences sont fréquentes dans ce genre de rêve...

-Mais ce n'était pas un rêve ! Regardez, c'est la documentation que j'ai trouvée sur un de leurs sièges. Critères et méthodes d'appréciation des sinistres à l'usage des assureurs-conseils. Alors?

-Peu importe. Cessez de vous mettre martel en tête pour des incidents apparemment mineurs et sans grand intérêt...Et le dossier finalement ?

-Personne ne m'en reparlant plus, je l'ai remis assez vite au classement avec cette annotation : Non imposition justifiée eu égard à l'état de précarité sinon d'indigence de cette personne obligée à un travail modeste et obscur rétribué au petit bonheur la chance pour subvenir aux besoins d'un enfant à charge qu'elle élève seule et auquel elle consacre toute son attention et sa protection éclairée...

-Bravo, quelle compassion, quel abandon gracieux ! A notre tour d'être touchés par un élan tout à fait remarquable et presque d'affection ! Et tout cela à cause d'un jeune garçon vaguement aperçu et côtoyé dans le noir l'espace de quelques instants ! C'est admirable !

-Côtoyé dans une nuit américaine qui fut de courte durée...

-...mais tellement profitable à sa maman. Comment aurait-elle pu vous en vouloir ? D'un simple faisceau de sa lampe et bien qu'elle ne pût s'en douter,  elle avait fait de vous son paradis fiscal ! Son plus sûr conseiller ! D'un coup de loupiote anodin mais qui vous fit détaler, elle avait inversé en sa faveur les rôles d'un jeu très spécial et dangereux qu'elle semblait ignorer jusque là...

-Vous voulez dire qu'elle semblait méconnaître ses obligations fiscales ?

-Non puisqu'elle faisait ses déclarations m'avez-vous dit...Tandis que vous, allez savoir pourquoi, vous êtes désormais dans l'incapacité d'exercer tout contrôle, comme votre fonction l'exigerait, sur la situation fiscale d'une contribuable qui par suite de cette inversion dont nous parlions tout à l'heure, vous terrorise de l'intérieur, vous glace les sangs rien qu'à l'idée, cédant à la routine de votre métier, de la convoquer et que de ce fait elle puisse alors vous voir en plein jour !

-On me voyait en contre-jour, la fenêtre de mon bureau très lumineuse étant située dans mon dos!

-Vous vous montriez en ombre chinoise pensant ainsi impressionner le pékin !  Cela ne trompait personne, il suffisait d'entendre le son grelotté de votre voix pour comprendre que vous n'en meniez pas large, que vous n'étiez pas très sûr de vos prérogatives dont on vous avait pourtant investi mais qui à l'usage s'étaient révélées peu justifiées...

-Si je perdais tout à fait contenance je pouvais toujours ouvrir un tiroir et de ce fait présenter mon profil gauche qui me conférait curieusement et contre toute attente aux yeux du visiteur je ne sais quelle prestance ou notabilité ! Du coup le contribuable convoqué en profitait pour prendre congé et s'éclipser. J'étais donc à nouveau tranquille et rassuré...

-Effectivement, vous n'aviez aucun intérêt à provoquer vous-même des rencontres susceptibles de troubler votre tranquillité ou même qui sait l'ordre public alors que vous étiez plutôt là pour aider à le maintenir, non ?

-Je me fourvoyais souvent dans d'infranchissables carrefours ou des voies sans issue ! La vie privée d'un fonctionnaire et sa vie professionnelle n'ont pas être mêlées. Moi on aurait dit que je les emmêlais à plaisir !

-Plaisir où vous aviez effectué votre stage à la sortie de l'E.N.I !

-Ah oui très drôle et tout à fait exact, tout vient peut-être de là, de cette commune des Yvelines où j'allais me balader en voiture avec Lasséchère, mon chef de stage, ce jeune inspecteur un peu hippy qui faisait pousser des tournesols devant les fenêtres et ramassait des noisettes sur le petit chemin qui menait à nos préfabriqués contigus à ceux de l'école. On l'entendait encore les concasser à même son bureau quand un certain Decaux Jean-Claude a demandé le chemin de son office ayant été convoqué au sujet de sa toute jeune et innovante entreprise de meubles urbains et autres abri-bus dont il devait envahir les rues  quasiment du monde entier dans les années qui allaient suivre !  Cette atmosphère, cette sorte de prolongement de vacances qui devait tellement persister en moi par la suite avec ce mélange d'insouciance et de vanité enfantine dans l'exercice public d'une puissance aussi mince fût-elle, avec une autorité exigée et certes indispensable mais dont on se sent si éloigné, si dépourvu !

-En somme vos vacances ne faisaient que commencer !

-On ne fait pas travailler un stagiaire me disait-il en me donnant vaguement des papiers à classer mais surtout en m'emmenant avec lui boire des demis au bistrot du village où nous prenions un malin plaisir à ne rien révéler de nos provenance et qualité, aidés en cela par notre accoutrement façon jeunes en vacances camping ! Devinant ma fascination pour lui et ses prestigieux pékins il avait tenu à ce que j'assiste à un de ses entretiens avec le fameux Decaux justement (qu'entre nous il appelait Jean-Claude mais qu'il recevait en costume cravate et dont il avait fait plus ou moins son chouchou, gardant en permanence son dossier déjà épais sur le coin de son bureau). Par quel prodige presque incroyable était-il venu dîner un soir à la maison ? Nous ne recevions pas souvent mais j'avais dû vouloir que mes parents le voient tant il me paraissait peu conforme à l'idée qu'ils se faisaient sûrement de l'Inspecteur des Impôts courant. Et puis j'avais toujours cet irrésistible besoin depuis l'enfance de faire partager à maman mes admirations ou sidérations en tout genre dussent-elles impliquer de sa part un semblant de complicité pas toujours de très bon aloi ou un peu déplacée. Cela n'allait jamais bien loin et surtout il me semblait que toute cela ne prendrait vraiment corps ou signification véritable qu'une fois mis par écrit !

-Mais il y a loin de la bouteille à l'encre !

-Amusant mais il y a aussi l'écriture intérieure à laquelle je pensais et qui se fait plus ou moins toute seule, qu'on retrouve corrélée aux images des souvenirs un peu à la manière du son optique sur les anciens films de cinéma !

-Vous voulez dire ces petits segments noirs plus ou moins larges ou rapprochés sur le bord de la pellicule et qui passant devant une cellule photoélectrique tout au long du film en restitue le son d'une manière un peu sèche et comme métallique ou nasillarde. On retrouve effectivement un peu la même chose le long des axones et de certains neurones, des dentrites également, des cupules aussi, faisant présager  un phénomène cérébral à peu près équivalent ! Mais la découverte n'est pas sûre se laissant encore seulement envisager. Toutefois, et selon un usage de plus en plus fréquent, certains scientifiques prévoient d'en instituer d'office la découverte virtuelle c'est à dire sans qu'elle ait été observée ni prouvée mais tout de même utilisable sans restriction !

-C'est la nouvelle science, elle s'adapte aux exigences du temps ! Rapidité et saut d'obstacles !C'est le passage en force si prisé des gouvernements expéditifs et désormais en vigueur là où on  l'attendait le moins !

-Et puisqu'à présent hypothèse et découverte sont synonymes ou disons employés l'un pour l'autre, félicitons-nous de mettre en oeuvre des procédés relativement anciens et ayant fait leur preuve en matière de bonne guidance et d'efficacité dans le domaine qui nous intéresse c'est à dire vous ! Votre exploration personnelle ! Perso comme on dit maintenant ! Tout sur vous ! Et vous êtes un fameux focus !

-Vous n'avez pas besoin de nouveautés pour me fouiller à vif, me scruter d'intérêt, me triturer les petites cellules grises, quand vous en trouvez, et aussi ces éléments indéterminés que des savants chinois ont cru bon de dénommer grains de riz car ils en avaient trouvé dans leur soupe !

-Nous lisons le même magazine à ce que je vois. Détachez-vous la page centrale qui fait poster ?

-Oh non j'aurais bien trop peur de m'en servir ! Les nuits sont longues par ici. Et les cosmos sont infiniment plus beaux par la fenêtre que sur les murs !

-Comme je vous comprends ! Je trouve moi-même fastidieuses ces éternelles reproductions en couleur des satellites de Jupiter ou de la nébuleuse du Crabe !                                                                           

     

                  

-Ces journaux professionnels qu'on se laisse aller à lire n'importe où sont insipides !

-Quand je pense qu'il s'en lit même au cinéma et par de fameux barbons à ce que je vois !

-Il n'y a pas pire engeance que ces gens-là ! On voudrait leur remettre les yeux dans la bonne direction !

-Vous devriez y retourner de temps en temps pour faire votre office. Vous, on vous croirait peut-être...

-Ces endroits n'existent plus et ne sont pas près de renaître, ils ont été transformés en supermarchés ! Si vous voulez, je peux vous mener dans l'un d'entre eux et vous montrer l'emplacement de l'écran et des rangées de sièges qui sont encore parfaitement visibles. On s'y assoirait ! Mais méfiez-vous ce ne sont plus que des agencements de boîtes de petits pois qui en ont vaguement gardé la forme et l'alignement...

-Ce n'est guère convaincant !

-En ce cas je pourrais même vous montrer un documentaire sur Patrick Modiano où on le voit dans un supermarché indiquer à l'aide de ses grands bras l'endroit précis où se trouvait l'écran et l'allée principale de ce petit cinéma qu'il avait dû connaître lui aussi !

-Peut-être, nous verrons cela...En attendant je vais réactiver la fiche concernant vos loisirs et distractions à cette époque-là, donc avant l'ère des bureaux...On finira bien par trouver quelque chose de plus consistant concernant vos compulsions et atermoiements en matière de vadrouilles et de fourvoiements !

-Je vous fais confiance pour ce qui est de me débusquer encore des images suffisamment parlantes sur le sujet...Moi, elles m'échappent presque toutes désormais ! Mais je ne doute qu'avec tous vos procédés neuronumériques, vous aurez tôt faire de venir à bout de mes congestions en la matière, de me rafraîchir un peu la mémoire...de me la recharger de frais avec de l'ancien !

-Nous retapons le flasque, le mou, au profit d'une turgescence de bon aloi. Si vous voulez mieux des images qui se tiennent. Vous ne vous apercevez de rien. Quand vous revoyez quelque chose d'un peu ancien, c'est souvent retapé par nos soins. Cela offre grosso modo l'avantage du souvenir standard des prémices ordinaires. C'est le nouveau contenu de votre mémoire vive et vous ne risquez plus rien ! C'est du passe-partout ! Et ainsi vous n'allez plus vous risquer à batifoler. Vos souvenirs, pourtant très communs au départ, bonifient trop. C'est comme un handicap, une inflation ! Toutes vos premières actions ont toujours eu lieu sous le soleil d'or des temps héroïques ! Chacun de vos souvenirs d'enfance est un péplum ! Des prés fleuris en pleine montagne où vous gambadez sous un ciel plus bleu que bleu !

-Au Pré Fleuri on nous concoctait des jeux de piste très difficiles qui nous entraînaient haut vers les cimes et nécessitaient de notre part beaucoup de sagacité, le goût des énigmes, la pratique des messages cryptés et un grand sens de l'orientation...

-C'est probablement là que s'est forgée votre vocation et que se sont sans doute constituées ces qualités du meilleur aloi et si prisées dans la branche professionnelle où vous deviez bon an mal an vous engager avec tant de courage et disons même peut-être une inconscience à ce jour encore inédite...

-Je vous rappelle qu'on m'y avait beaucoup poussé pour ne pas dire traîné de force et que l'échappatoire envisagé dès le début n'a pas fonctionné !

-Vous n'avez jamais osé l'activer ! Vous vous êtes vite accommodé de cette situation peut-être non souhaitée ou même redoutée mais grâce à laquelle vous pouviez satisfaire cet orgueil mal placé qui consistait à vous croire enfin reconnu à votre juste valeur c'est à dire très nettement au-dessus du lot ! A jouer les petits monsieur, les notabilités ! Délivré des Bitoun et autres ectoplasmes plus ou moins nocturnes ! 

-Pas du tout, je suis allé aussitôt lui apprendre ma nouvelle qualité ! J'ai tout de suite vu chez lui outre une émotion certaine, un changement manifeste à mon égard et comme la naissance d'une grande espérance ! Surtout une prise en considération de ma petite personne qui m'a vraiment touché et une estime soudaine pour mes compétences et mon sens des relations humaines confinant au miracle...

-Comment cela ? Parlez, je ne vis plus !

-Dès le lendemain soir, il me fait savoir que je serais tout à fait le bienvenu à dîner chez son père qui réunit justement ses meilleurs amis  pour fêter son installation dans ses nouveaux bureaux encore plus grands et mieux placés! Mais il y aurait aussi sa pauvre mère clouée dans un fauteuil  roulant par la maladie et qui était un grand malheur et un grand souci pour toute la famille dont je devais être témoin...

-La marque d'estime était flagrante en effet mais je suppose que son père devait surtout avoir des problèmes d'impôt non ?

-Pas seulement lui ! Lotte Eisner tu connais? me demanda-t-il pour finir. Oui oui bien sûr! Heureusement il me donna tout de même le pedigree de la dame en question. C'était non seulement l'égérie du cinéma allemand mais sous l'Occupation la fondatrice, avec Henri Langlois, de la Cinémathèque Française dont elle demeura après la disparition du susdit la Conservatrice !... Elle voudrait des conseils pour sa situation fiscale qui m'a l'air assez compliquée. Je lui ai donné ton numéro. Cela ne t'ennuie pas si elle t'appelle demain soir chez toi ? C'est mieux qu'à ton bureau non ?Mais tu sais, si ça te pose problème je peux encore annuler... J'avais déjà eu du mal à me figurer la tête que j'allais bien pouvoir faire et tenter de garder chez son père en admettant que je trouve le courage de me rendre à cette soirée mais là et bien qu'envisagé seulement par téléphone, cela dépassait les bornes et en tout cas, je le craignais fort, mes possibilités !Et cependant une impression jamais ressentie semblait monter comme si une de ces portes marquées accès interdit ou dangereux qu'on voit dans certains sous-sols venait, quelque part en moi, de s'entrebâiller...

-Et où vous envisagiez de vous engouffrer?

-Nullement. Du reste j'ignorais au juste où elle menait et ce qu'on voulait de moi, pour qui on me prenait exactement. Mais de ce point de vue je n'étais pas sûr de ne pas me sentir finalement terriblement flatté !  Car enfin quoi, ce n'était pas pour me demander un simple  renseignement ni même un conseil qu'un expert fiscal patenté, qu'elle avait peut-être, pouvait lui prodiguer ! Non il avait pensé que je devais pouvoir intervenir directement en faveur de sa vieille bonne femme auprès du service dont elle dépendait pour atténuer voire annuler un redressement quelconque ou une vérification dont elle faisait ou allait faire  l'objet ! Le simple fait qu'il ait pu conjecturer chez moi un tel pouvoir ou seulement tenter auprès de moi quelque chose en ce sens m' emplissait d'un mélange de vanité aguicheuse et de stupéfaction ! Comme je savais que je n'y pouvais strictement rien je fus tenté par la solution de lui laisser croire le contraire !

-Et vous avez donc répondu au téléphone à  madame Lotte Eisner qui n'a pas manqué de vous appeler comme prévu etqu'elle ne v pas pour vous parler de cinéma !

-Seulement voilà j'y suis allé de ce ton stupide et bredouillant que je ne peux m'empêcher de porter à un degré de vraisemblance suffisant pour m'assurer au plus vite une judicieuse et souvent durable tranquillité !

-Bref ce qui fut fait car je suppose qu'elle ne vous a pas rappelé...

-L'envie lui en a vite passé croyez-moi ! Je pouvais donc fréquenter la Cinémathèque la paix dans l'âme...

-Il va falloir que nous étudions d'un peu plus près ces discussions que vous aviez avec vos péquins de contribuables. Il faudrait retrouver le détail de vos dialogues dans ces vestiges sonores qu'on arrive parfois à débusquer au fond des méninges les plus vermoulues. Et même si ces signaux paraissent hermétiques, nous trouverons bien quelque chose à nous mettre sous la dent !

-J'avais pourtant une mémoire d'éléphant ! Qu'en ai-je fait ? Ou plutôt qu'en avez-vous fait messieurs, car je ne doute pas que vous soyez probablement à l'origine de...

-Allons vous savez bien que nos interventions ne sont en rien charcutantes ou débilitantes ! Nous ne vous avons jamais touché. Nous nous immisçons au moyen d'ondes, je dirais même de sous-ondes car elles font moins vibrer un cortex trop mou. Notre souci principal étant de fouiller sans farfouiller, vous voyez ce que je veux dire ! Quand nous sommes allés chez vous nous nous contentés des tiroirs, pas de votre crâne...

-Bien sûr, je n'étais pas là !  

-Vous nous aviez vous-même remis les clés en nous priant d'aller y chercher les diapositives de votre grand-père ! Souvenez-vous, nous n'avions rien trouvé.

-J'avais tout dans la tête. Il vous suffisait de me demander. Le déroulement complet des séances de la première à la dernière image. N'ayant pas mon pareil pour décrire ce que je vois en pensée ou en imagination, vous auriez obtenu l'équivalent d'une véritable séance de diapos d'autrefois à Asnières dans les années cinquante! La première image était toujours...

-Les images ça nous amusait quand on était petit, on a passé l'âge !

-C'est de la vidéo que vous voudriez, j'ai bien compris...Mais à l'époque de ces agissements elle n'existait pas encore. Pour recréer le mouvement il fallait simplement encore plus de photos, en ribambelles, enroulées en grosses galettes de pellicule, de pelloche ! Des milliers de photos fixes et souvent floues mais se succédant si vite que le mouvement ainsi recréé était parfaitement net !

-Cela me paraît un peu curieux, nous tirerons cela au clair un peu plus tard ! Il nous suffirait d'un seul souvenir authentique, quel que soit son support, pour nous contenter...

-Ces images cérébrales ne sont pas données à tout le monde. On les a dans la tête mais ça ne suffit pas, essayez de les projeter quelque part ! De vous en servir d'une façon ou d'une autre !

-A l'Ecole des Cloportes on nous avait appris à les découper comme un enfant découpe des images avec des ciseaux à bout rond. Là-bas c'était très facile. Mais une fois dehors et sur le terrain c'est une autre pair de manches...

-Et une autre pair de ciseaux vous l'avez dit ! En réalité ce qui est sûr c'est que toute image en amène une autre.Il suffit de les rapprocher suffisamment pour que...

-Vous avez encore la clé de chez votre grand-père ?

-Oui mais je n'y vais plus car des Chinois s'y sont visiblement installés, ont dû reprendre les lieux et l'habitat. Parce que vous croyez qu'on pourrait encore tout de même trouver quelque chose ?

- Les images ont la vie dure ! Et il doit bien en rester quelque chose quelque part puisqu'on ne trouve rien chez vous...Alors pourquoi pas chez votre grand-père ou ses successeurs...

-Qui ne semblent pas avoir vidé le placard de son appartement faute d'en posséder la clé...

-Et cette clé vous l'avez ?

-Oui mais je n'ai pas celle de l'appartement et je ne me vois pas retourner chez ces Chinois sans trouver un prétexte plus convaincant que le premier...

-Qui était ?

-Je viens pour les radiateurs...

-Pas si mal et ça n'a pas marché ?

-Chauffage par le sol !

-Imparable. Qu'avez-vous dit alors ?

-Excusez-moi, je me croyais chez mon grand-père. Ce que je ne comprends pas c'est que du coup ils m'ont laissé entrer pour voir si je ne trouvais rien d'intéressant à emporter !

-C'est effectivement assez curieux...

-Ils semblaient vouloir se débarrasser de tout ce qu'ils avaient ! Mais ils n'ont pas voulu que j'ouvre le placard de mon grand-père...

-Vous étiez bien déjà dans les Impôts à cette époque-là , non ?

-Oh oui sûrement...

-Vous faisiez  souvent des contrôles de valeur locative ?

-Les fameuses VL pour l'assiette de la TH ! C'est curieux comme le souvenir de ce jargon m'émeut tout à coup...Bien sûr ! Et aussi, pour les patentes, celles des boutiques et de leurs sous-sols utiles ! Z'avéti des pièces annexes en plus à usage mixte ou double, des fois ? Je me souviens de tout comme si c'était hier...

-Pourtant ça ne remonte pas à aujourd'hui, les patentes !... Mais revenons plutôt à votre placard, vous l'avez ouvert ou pas ?

-Oui et je me suis aperçu que ce n'était pas celui de mon grand-père, je m'étais trompé d'étage et peut-être même d'immeuble, ils se ressemblent tous autour du square ! Mon grand-père avait en plus modifié ses volets, j'aurais dû remarquer depuis la rue le petit taquet de fermeture qu'il y avait ajouté !

-Qu'avez-vous fait ?

-J'ai attendu que les Chinois reviennent pour pouvoir m'en aller une bonne fois pour toutes et faire route vers des cieux plus avenants !

-Heureusement qu'ils sont revenus !

-Je le savais et ce fut croyez-moi ma grande chance : ils avaient oublié leurs valises dans l'entrée ! Par contre ils n'avaient pas oublié de fermer à clé, pensant peut-être que j'avais la mienne...

-Effectivement, vous aviez une clé à la main.

-Mais c'était celle du placard de mon grand-père ou du moins le croyais-je encore à ce moment-là. Finalement j'ai donc pu ressortir vu qu'ils m'avaient même donné la clé en me disant vous pouvez rester si vous voulez, nous on part pour toujours ! Je l'ai laissée sous le paillasson pour m'en aller aussitôt. Mais en bas c'était déjà le lendemain et les premières lueurs de l'aube...

-Vous occupiez drôlement vos loisirs à cette époque-là.

-Si on peut appeler ça des loisirs hein ! Je jouais à être un autre comme ça pour rien ou alors  juste  pour me donner des sensations tellement je m'ennuyais certainement ! Mais alors dans des situations qui ne puissent en rien m'être utiles ni même profitables.

-Vous vous mettiez plutôt en danger vous-même si j'en crois votre fiche D !

-Mais oui. Je finissais presque toujours par me faire dévaliser ou bien gruger de quelque façon...

-Ce n'était peut-être qu'un juste retour des choses car vous en avez dévalisé plus d'un de vos pékins ou autres citoyens plus ou moins huppés...

-Pas du tout, j'étais paraît-il trop coulant au gracieux et pas assez ferme au contentieux. Les réclamants avec moi s'en sortaient bien. J'avais du mal à rejeter leurs doléances qui, fondées ou non, finissaient presque toujours par m'émouvoir et pas seulement quand ils venaient pleurer devant moi et, abandonnant toute dignité ou savoir-vivre, me dresser de leur existence un portrait des plus saumâtres ou des moins flatteurs ! Je me souviens d'un professeur de droit d'une belle prestance qui s'était effondré en larmes sur mon bureau en me disant que sa femme l'avait quitté, qu'il en avait perdu la tête et ne savait plus du tout ce qu'il faisait ! Alors ses déclarations !

-Je vois que vous aviez tout de même ce que vous appeliez un tableau de chasse où étaient consignés les résultats de vos redressements et autres taxations...

-Oui comme tout le monde. Et nous devions le tenir avec le plus grand soin car c'est au vu de ce document que la direction établissait les notes et les primes de rendement...

-Tout de même l'appellation en est éloquente. Surtout sur votre état d'esprit !

-Mais mon bon maître, ne vous méprenez pas je n'étais pas du tout du genre prédateur qui en plus salait parfois bigrement l'addition au cas où. J'étais très mesuré dans mes reprises. Pour les pénalités je décrétais très rarement la mauvaise foi appliquant le plus souvent le taux minimum de la bonne foi présumée. Mais les intérêts de retard toutefois me restaient acquis !

-Bref la bienveillance aimable mais vigilante !Le fonctionnaire idéal ! La droiture même ! Parfois drôle, amusant, l'air de rien mais par en dessous sérieux quand même. Tout à fait épouvantable ! A vous entendre c'est au KGB que vous auriez dû postuler! On n'est pas plus faux jeton et prétentieux.Et puis ne m'appelez pas maître, je ne suis ni votre avocat ni votre professeur mais disons votre expert-conseil en images anciennes ou disparues...

-Enfouies plus exactement...Comme si elles étaient surmontées d'un fatras de je ne sais trop quoi...

-Des épisodes postérieurs probablement et dont les images pourtant ressenties et même vues, n'ont pas pris...

-Oui je les ai vues j'en suis certain et alors il n'en reste que ces sortes de bouts de carton mous  et grisâtres recouvrant les fleurons de la collection autrefois exhibés à nu ou à peine enduits d'un léger glaçage ?

-Les images des souvenirs subissent nombre d'anamorphoses...

-Ce qu'on a vu une fois, peut-on le revoir pour de bon ? Identique à l'image qu'on s'en était forgé ?

-C'est vrai, il y a des forges d'images, des endroits où elles renaissent et s'alourdissent !

-Cela doit faire un vacarme assourdissant !

-En effet car elles sont tirées sur des tôles de cuivre irisées par la lumière du jour...

-Elles vibrent au soleil alors...

-C'est ainsi qu'on imite le bruit du tonnerre au théâtre !

-Et la boucle est bouclée ! Très ingénieux... Chez moi les bruits du tonnerre sont assurés par les voisins du dessus qui semblent fouler au pied, avant de les perforer, des tôles dont l'usage ou la destination constitue l'énigme essentielle !

-Les grands mystères empruntent souvent ces voies anodines du quotidien. Libre à vous de vous en étonner ou non !

-Cela me fatiguerait plutôt mais si vous me suggérez qu'il y a là un sens caché, je prêterai peut-être un jour une oreille enfin libérée de sa boule assourdissante !

-Pour votre gouverne et une vraie relation aux autres, écoutez leurs moindres bruits...

-Comme j'aimerais d'abord les amoindrir !

-Mais revenons à vos images que des bruits du reste ont pu faire naître...Vous me disiez reprendre le bureau habituellement à quelle heure ?

-Si c'est de l'après-midi que vous parlez, pour finir assez rarement...

-Ce n'est pas une heure ça...

-Puis-je payer en images ?

-C'est un avantage acquis chez vous autres les rescapés de l'Administration, honnis mais inscrits malgré tout sur le Grand Livre de la Dette Publique...

-Et bien voilà...

-Oh ça alors ! Où l'avez-vous dégotée ? Mais c'est du vrai papier, un vrai tirage d'autrefois! Vous qui devriez plutôt rembourser le Trésor que toucher ad vitam vos créances sur l'Etat de fonctionnaire à la retraite vous venez de le faire là au centuple et d'un seul coup ! Qu'est-ce que c'est ? Qui est-ce ? Cet enfant sur un tricycle, dans une ombre mouchetée de soleil, avec un boîtier Kodak qu'il tient posé sur sa cuisse...

-Oh bah oui c'est moi vers quatre ou cinq ans, à Conand dans l'Ain, sous le pommier de la maison de vacances familiale, au mois d'août 54 ou 55 donc...

-Cet air rêveur que vous aviez, le pouce tout près de la bouche entrouverte...

-C'était l'époque des pouces et des bouches, j'y ai certainement beaucoup contribué...

-Admirable de fraîcheur et de prédisposition !

-A quoi ?

-A une vie singulière, faite de fantasmes et d'évitements en tout genre...

-C'est dans les bureaux que tout a commencé.

-La rupture s'est d'abord portée sur le regard. Je ne voyais plus tout à fait pareil ou plutôt tout à fait les mêmes choses. J'avais du mal à accommoder sur ce qui m'entourait, le décor devenait un peu flou sans avoir pour autant besoin de lunettes ! Et les autres, les autres ! Les regarder dans les yeux m'était devenu pénible quand bien même ils me témoignaient une certaine sympathie ou un encouragement à davantage me joindre à eux. On aurait dit que j'avais tué père et mère ou encore que j'avais peut-être trahi quelque grande cause, déserté un bastion à l'arrivée de l'ennemi...

-Votre intime vocation qui se sentait bafouée et vous faisait des siennes, essayait de vous tirer les yeux de l'intérieur d'où cette peine à voir net, à regarder tout simplement...

-Ce regard éteint, rentré, je ne le voyais pas car dans la glace je ne constatais au contraire, me regardant bien en face, que des yeux vifs et bien centrés, projetant une sorte de rêverie ardente et amusée...Mais dès que je quittais mon image je le sentais s'alourdir aussitôt, se rétracter à nouveau surtout à l'approche de quelqu'un devant qui il allait falloir pourtant tenter de faire bonne figure, de paraître un tant soit peu attentif ou seulement présent.

-D'où ces lunettes de soleil en permanence sur votre nez...

-Pendant une période oui, car c'était tout ce que j'avais trouvé mais ça ne m'allait pas du tout, des Rayban ! J'en profitais même pour essayer de ressembler à Yves Mourousi que j'avais découvert en motard façon cuir clouté un jour que je me promenais aux Tuileries où il préparait des Fêtes sur le Grand Bassin. Subjugué par la découverte fortuite du double genre de la vedette très classe du petit écran, j'eus l'idée saugrenue d'alterner moi aussi le classique et l'inattendu ou plutôt le costume cravate pour le bureau et le jean basket pour les ombres du soir et les néons...Du coup je changeais mes lunettes teintées pour des verres blancs sans correction (je n'en avais pas besoin à l'époque) réservant les autres pour mes sorties plus ou moins nocturnes !

-Regardez, les voilà. C'étaient les nocturnes je pense...

-Mais elles sont toutes rouillées ! Que leur est-il arrivé ?

-On les a retrouvées aux Tuileries dans le Grand Bassin précisément...

-S'agit-il vraiment des miennes ?

-Sans l'ombre d'un doute. Elles étaient tout au fond sur une vieille chaise, toute rouillée elle aussi, qui était bien la vôtre je crois.

-Pourquoi les avez-vous ces lunettes?

-Parce que vous avez de la chance, je me trouvais là au moment où on les a repêchées. Un simple curage périodique, elles auraient été détruites avec la chaise probablement...

-Pourquoi n'avez-vous pas récupéré la chaise?

-Parce que je suis intervenu au moment où ils l'emportaient déjà mais je doute que même son état délabré aurait pu faire de vous son propriétaire et même si vous aviez coutume, avec beaucoup d'autres sans doute, de vous y asseoir pour vous délecter du spectacle des petits bateaux voguant sur les eaux du bassin!

-Qu'un fort vent d'ouest hérissait parfois en  véritable tempête causant des naufrages et bien des malheurs...

-Je sais, c'est sur cette chaise que vous aviez vu cet enfant, pourtant au désespoir d'avoir perdu son voilier et pleurnichant déjà, soudain giflé par un jeune homme surgi de nulle part et reparti aussitôt malgré les hurlements de ce malheureux gosse au comble de la stupeur et du désarroi...

-Qui n'avaient d'égal que les miens! Le gifleur avait les traits de Roman Polanski. C'était lui!

-Vous sortiez du cinéma je crois...

-Oui, alors vous imaginez mon émotion !

-Heureusement que vous n'avez pas vu ce maniaque sous vos propres traits !

-Je ne fais pas d'autoscopie ! Je sais rester à ma place, hors du champ de ma propre vision!Je ne dors pas au plafond moi monsieur. Je ne me laisse jamais passer devant ! Mais je vois que les verres de mes lunettes ont blanchi !

-Ils ont verdi. C'est une conséquence de leur immersion dans les eaux stagnantes de ce bassin...

-Qui est une petite mer, m'enfin...

-D'où cette effet d'algue qu'on retrouvait sur la chaise...

-Ma chaise! Comment a-t-elle pu tomber ainsi au fond de l'eau ?

-Elle y était toute droite sur ses quatre pieds !Il ne manquait plus que vous dessus en train de vous épousseter!

-En train de rêver en regardant les enfants pousser ou tirer leurs bateaux à plat ventre sur le rebord. Peut-être ce que j'aurai fait de mieux dans l'existence...  Incapable de faire réellement autre chose au fil des heures, au fil des jours...

-Autoscopie ou non, c'était vous qu'alors vous regardiez tout simplement, que vous voyiez en tout cas !

-Vous croyez ? Vous avez raison, les jours de vent fort et sans pluie c'est cette poussière qui là-bas est pénible, soulevée en grands nuages étouffants et salissants ! Tout comme  à Versailles du reste où le phénomène sévit même en l'absence totale de vent à cause d'un insupportable petit train à pneu pour touristes qui soulève un nuage encore plus épais et durable tout au long de son parcours. Mais là-bas le vent, à l'inverse et s'il n'est pas trop fort, est un précieux auxiliaire qui s'emploie à disséminer la pollution. Il suffit d'attendre quelques instants. Mais s'il n'y en a pas, il vaut mieux se mettre en route tout de suite avec un bon mouchoir sur le nez avant que l'autre arrive dans l'autre sens et ajoute son propre nuage au précédent qui pourtant commençait à s'éclaircir !

-De quoi saupoudrer les petites fesses en bronze des Marmousets !

-Ils n'en ont pas besoin! La patine séculaire et luisante de leur derrière joufflu leur servant de faire-valoir naturel...

-La poussière n'est plus ce qu'elle était! C'est néanmoins dans les allées des Tuileries que vous passiez le plus clair de vos après-midi du temps de votre bureau, non ?

-C'est un peu exagéré car il y avait aussi la Butte Montmartre, le Jardin du Luxembourg et le Trocadéro qui fut un temps mon lieu de disparition le plus proche du bureau.

-C'est bien aux Tuileries que se situe ce que vous avez appelé l'anecdote de la chicane ?

-Oui c'est tout à fait étonnant et ce qui montre une fois de plus que le monde est petit. Cette fois-là en ayant eu tout à coup assez d'évaluer la hauteur du clapot et son effet sur le roulis des petits bateaux du Grand Bassin et sans doute trouvé la poussière plus desséchante pour le gosier que de coutume, je résolus de gagner au plus vite des lieux plus arrosés à défaut d'être tout à fait hydratants car c'était déjà l'époque des bébis sans glace!

- Nettement plus secs que les petites côtes fraiches ou non du temps jadis !

-Je ne vous le fais pas dire !

-Ce fut donc au beau milieu d'un après-midi de bureau jusque-là assez ordinaire qu'au moment de m'engager dans la chicane de la sortie qui débouche sur la rue de Rivoli je me trouve avec un petit groupe de messieurs en cravate qui vont pour l'emprunter eux aussi. Je fais mine d'attendre pour les laisser passer quand l'un d'entre eux qui semblait les guider me fait signe d'y aller. Je m'exécute en leur faisant un petit geste de remerciement qui m'est rendu par un gentil sourire de la part du meneur...Ce sourire, ce maintien ne m'étaient pas inconnus...Force fut de reconnaître assez vite Alain Juppé ! Comme toujours chez moi la rencontre inopinée d'une célébrité m'exalte ou plus exactement me réconforte, m'épanouit pour le reste de la journée. Et si ce fut bien le cas aussi cette fois-là pendant un moment et tandis que je le voyais s'éloigner dans l'ombre d'une allée avec ses invités, je ne tardais pas à blêmir quelque peu ou tout au moins à sentir monter en moi une certaine gêne pour ne pas dire plus...

-A cette époque déjà ancienne, il n'était pas encore Premier Ministre...

-Comme vous dites ! Songez un peu, il était Ministre du Budget !...Vous ne voyez pas ?

-Non...Ah si, vous auriez plutôt dû le laisser passer le premier dans cette chicane !

-C'est vous qui chicanez, pas du tout ! J'aurais dû faire demi-tour immédiatement et partir au plus vite car  je ne méritais vraiment pas sa bonhomie souriante à mon égard. Songez un peu qu'en tant que Ministre du Budget il était le grand chef des Impôts dans toute la France, tous les centres, à Paris ou à Bezons, et donc le mien, qui peut le plus peut le moins, et je n'étais pas à mon poste mais en absence non autorisée ni prévue, autant dire en vadrouille!

-Ce n'était pas marqué sur votre figure que vous étiez comme lui aux Finances ! Il ne peut pas connaître tous les agents en fonction !

-Justement, c'était encore pire ! J'aurais dû le lui dire! Me présenter devant lui tout à trac, lui bloquer la chicane ! Lui dire ma forfaiture ! Lui avouer ma désertion ! M'en remettre à la haute estime qu'il semblait avoir de lui-même et d'où il lui était sans doute possible de tirer un peu de compassion, de compréhension,  comme nous ses sbires étions censés en faire preuve de temps à autre dans cette procédure dite gracieuse qui nous permettait d'atténuer les duretés du Code envers les pékins les plus geignards, les plus attendrissants ou les plus menaçants.  J'ai failli retourner sur mes pas vous savez, pour le rattraper, refranchir cette chicane que je n'aurais jamais dû passer...

-Et qui décidément ce jour-là portait bien son nom...

-Mais j'ai préféré reprendre au plus vite le chemin du bureau...

-Une fois n'est pas coutume !

-J'étais réellement sonné, abasourdi...J'avais vu dans cette rencontre un signe authentique du destin !

-Vous ne manquiez donc pas vous non plus d'une certaine estime de vous-même !

-Il m'en restait sans doute encore un peu et pourtant je n'en menais pas large dans cette rue de Rivoli, tout à mes enjambées vers le métro Concorde...Normalement lorsque je rencontrais, parfois en le croisant simplement ou en l'ayant assis en face de moi quelques minutes dans un café, quelqu'un de connu, plus ou moins et à des titres divers, cela me requinquait, me donnait de l'allant. Je me sentais comme illuminé, rehaussé du dedans, j'avais un peu l'impression d'être moi-même célèbre ! Devant les gens je n'avais plus cette gêne, cet air renfrogné, cette fausse honte, dont j'ai du mal à me débarrasser, peut-être justement le poids de l'anonymat. Et si cela ne durait que quelques minutes, quel bon répit ! Cette fois-là je me sentais au contraire tout à fait amer et contrarié...J'avais loupé le coche! La chicane m'avait eu ! Quand il y a chicane on dit bien qu'il faut se méfier, être prudent, attentif...J'ai cru que je pouvais passer avant le grand chef et en plus recevoir de sa part un petit sourire de contentement...

-Il en est assez coutumier je crois, comme affublé en permanence. Ne vous inquiétez pas trop ! Vous n'y êtes sans doute pas pour grand-chose !

-Lui courir après ! Lui dire quel piètre agent j'étais, de quel mauvais bois je me chauffais depuis quelque temps, les enfants devant les petits bateaux, à plat ventre mais qu'on gifle quand même, et moi pendant des heures à les regarder, avec seulement le vent d'ouest se ruant depuis la Concorde pour me faire ciller!

-Vous vouliez un deuxième petit sourire mais mérité celui-là...

-Je voulais qu'il me prenne sous sa coupe, qu'il me sorte de là !

-Vous étiez déjà suivi par un certain monsieur Baudrier assez haut placé je crois...

-Ce n'était pas suffisant, il m'aurait fallu le Ministre pour que je puisse m'épanouir tout à fait dans un rôle de carpette absolue, à la fois servile et prétentieux, incapable et arrogant, finalement installé à une petite table dans un recoin de son bureau à trier des enveloppes, à les tamponner même, comme autrefois à...

- L'Inspection Académique de Versailles dans le bureau de votre mère, vous avez déjà dit cela quelque part...You told me that already !

-Oh c'est une citation du film "Blue-jeans" de Hugues Burin des Rosiers! Que j'avais vu et revu je ne sais combien de fois jusqu'à ce que je découvre un beau jour, assis dans la salle, à côté de moi, le jeune acteur qui tenait le rôle principal dans ce petit film assez curieux sur les séjours, réputés linguistiques, des jeunes Français en Angleterre ! Un hasard fabuleux (on dirait un conte de fée m'avait dit Tournier)l'ayant fait placer là par l'ouvreuse dont je revois le long faisceau de la lampe désignant à côté du mien l'unique siège encore libre au milieu de la rangée !

-Cela aussi vous l'avez déjà évoqué, je ne sais plus où mais nous retrouverons. Et tant que nous n'aurons pas retrouvé vous savez que par convention vous ne nous devez rien...

-Ce sera encore une facture que je recevrai un beau jour, peut-être dans très longtemps, sans plus pouvoir savoir d'où elle vient et ce qui l'avait motivée !

-Si vous voulez, nous vous la faisons tout de suite en l'antidatant !

-De combien ? Si cela par la même occasion peut me rajeunir, je ne dis pas non !

-Pour une sorte d'encouragement en ce cas...

-Alors rajeunissez-moi de cinquante ans ! Etablissez-là à mon nom d'autrefois, mon nom d'enfant dont je ne me souviens pas bien mais dont il doit bien rester une trace dans le bottin des lauréats du permis de conduire les petites voitures de trottoir dans les années cinquante.

-Nous mettrons sans nom véritable ou de nom changeant...

-Ce sont nos noms qui changent car nous nous ne changeons pas...

-De l'intérieur probablement mais pour ce qui est de l'extérieur vous avouerez qu'on ne se reconnaît que difficilement !

-C'est pour cela qu'ils ont inventé la photo d'identité dite photomaton où il est souvent difficile de se reconnaître soi-même !

-C'est pourtant la seule façon d'être reconnu par les autorités qui nous voient rarement à notre avantage et plutôt sans doute tels que nous apparaissons sur ces clichés douteux...

-J'ai longtemps gardé mon nom d'enfant et puis j'ai dû en changer lorsque je suis entré dans l'Administration. On y prend des noms plus en rapport avec un Etat Civil commun. D'où l'expression nom commun pour désigner quelqu'un d'ordinaire, un individu quelconque.

-Vous aviez trouvé votre élément...

-La situation est idéale pour se cacher et se mettre à ruminer, à zyeuter dans les coins...

-Vous en êtes sorti assez vite tout de même...

-Détrompez-vous, j'y suis resté longtemps au contraire, m'étant mis presque tout de suite à  pantoufler mais au sens propre du terme et comme inversé, c'est à dire à y mettre des pantoufles pour mieux y demeurer...

-Vous aviez passé des concours remarquables pour en arriver là, c'était tout à fait mérité...

-J'avais fait de mes bureaux des sortes d' antichambres où l'on pouvait à la rigueur m'attendre mais me voir était plutôt difficile car pour finir je n'y étais pas souvent. J'avais du mal à reprendre l'après-midi...

-Vos pantoufles vous portaient ailleurs...

-Oui au Bar de la Coupole par exemple mais pas La petite Coupole de Porchefontaine où j'avais pourtant fini par atterrir à une certaine époque, non non la vraie, l'unique, celle de Montparnasse où je passais des heures à dire tout le bonheur que je ressentais à être dans les Impôts ou à ne pas y être tout à fait, en lorgnant les célébrités du jour plus ou moins connues ou nombreuses mais toujours assez pour m'épater quelque peu à bon compte...

-C'est votre tante je crois qui vous y avait emmené la première fois...

-Oui, elle l'avait elle-même fréquentée sans doute durant la guerre ou juste après quand elle travaillait dans un Ministère, je ne sais plus lequel, avec un certain monsieur Leclerc qui était le père de Julien Clerc et agrégé de lettres classiques et qui revenait des Antilles où il avait épousé une autochtone...    

-En somme l'alliance de l'Université et du Music-Hall !

-Ou du Gaffiot et du Rhum Négrita !

-Il est des combinaisons improbables mais certainement stimulantes et fécondes quand elles se produisent !

-La Rhumerie ! J'y allais aussi ! Et c'était pas du rhum que je buvais, vous pouvez me croire!Du pur malt sans glace ! Et du Royal Salute !Pas de la bibine ! Remis trois ou quatre fois minimum ou davantage si j'y arrivais avec un soifard quelconque devant lequel je ne tardais pas à évoquer en long et en large la carrière remarquable de Frank Sinatra dont je me mettais à lui chanter quelques airs, d'abord tout doucement pour lui tout seul et puis par une sorte de crescendo irrépressible je ne faisais pas de jaloux, élargissant mon public en montant toujours plus le volume et en finissant comme Frankie par New York New York ou bien My Way afin de m'achever complètement aux yeux de mon péquin, du voisinage immédiat et en fin de compte de la clientèle du soir toute entière ! Le patron ne me faisait pas d'histoire car je payais aussitôt rubis sur l'ongle, sortant mes gros billets avant de m'esquiver en titubant quelque peu mais bien décidé à diriger mes pas vers le comptoir du Bar Tabac Old Navy tout proche sur le même trottoir et ouvert jusqu'au petit matin !

-La soirée commençait quoi !

-Oui elle était toujours plus ou moins en train de commencer car je retardais le plus possible le moment raisonnable pour regagner mes pénates et être un tant soit peu en forme le matin au bureau...

-Et dans ces cas-là c'était plutôt carrément le lendemain matin, non ?

-Mais toutes mes soirées ne se déroulaient pas ainsi savez-vous. Non, je mettais souvent à profit les vertus de la gueule de bois!

-Qui sont ?

-Je ne dis pas que les lendemains de ces nuits alcoolisées au whisky me trouvaient frais et dispos. Toutefois si je me sentais plutôt tendu et nerveux, avec des bouffées de chaleur, des palpitations et des sortes de panique émotive, j'avais par contre la chance de ne connaître que rarement le mal de tête et les nausées généralement associées. Aussi je ressentais plutôt un besoin de distraction intellectuelle ou artistique. C'était donc dans l'après-midi parfois une visite au Louvre mais le plus souvent chez Gibert à la recherche de livres de poche que je n'avais pas encore eu le loisir de dénicher en bon état ou dont le besoin de lire enfin ou de relire en urgence se faisait pressant comme Monsieur Teste de Valéry ou L'immoraliste de Gide ou même comme un gros gâteau que j'aurais été incapable de ne pas me payer encore une fois La mythologie grecque et romaine de Commelin dans les classiques Garnier ! Et le soir comme j'étais assuré de ne rien boire d'autre que du jus d'orange ou des grands Vichy-rondelles, je pouvais envisager d'aller au cinéma pour voir un film de qualité et en suivre au plus près le scénario et les dialogues sans partir au beau milieu ou même avant, surtout s'il est à mon goût et me captive, préférant pardessus tout le cinéma intérieur que fera monter en moi le premier bébi (sans glace) au comptoir du coin!

-Vous êtes partout chez vous !

-De l'intérieur oui, d'où je ne m'échappe que rarement à cause d'une sorte de diaporama que j'y ai installé et par quoi j'ai la maîtrise quasi absolue de mes souvenirs préférés qui bien entendu sortent parfois en exclusivité et en rediffusion permanente, des espèces de boucles sans fin dont je ne m'extirpe qu'avec difficulté...

-Les souvenirs sont des condensations de fluides infâmes, de bouillies assez immondes, façon blanc d'oeuf mal cuit qui ne prennent un peu d'éclat qu'en engluant, par le plus grand des hasards, quelques circuits adéquates de neurones apparemment inutiles...

-Avec vous tout paraît facile. Je suis vraiment heureux que ce soit vous qui me suiviez à la trace dans ce labyrinthe tellement tarabiscoté et pourtant, paraît-il, rectiligne !

-Nous nous efforçons de le rectifier en effet  mais pas trop afin que vous puissiez continuer à vous y perdre avec cette élégance qui vous caractérise !

-Si je tombe c'est rectifié alors ?

-Il y a là-bas équivalence entre entre chute et redressement, rectitude étant plus approprié  à cet effet encore peu connu et réservé à très peu de gens croyez-moi...

-C'est l'élitisme en action donc car je suppose que seuls les meilleurs sont traités de cette façon...

-C'est la nouvelle fabrique secrète des élites, par chute et redressement !

-J'étais habitué aux redressements fiscaux mais puisque vous me dites qu'il en existe d'autres...Cela dit lorsque je me retrouvais chez Gibert j'avais souvent l'impression que ce décor de rayons de livres sur cinq ou six étages n'était là que pour moi, que c'était réellement un décor et que les autres clients étaient des figurants ou même des acteurs et non des moindres, de la Comédie française ! N'y avais-je pas vu François Chaumette dont le sourire inquiétant m'avait suivi jusque dans la file pour la caisse et dont j'enrageais de ne pas arriver à lire les titres des livres qu'il était venu acheter, ayant moi-même à la main le Dracula de Bram Stoker ! Et un autre jour le très rare et méconnu Pascal Mazzotti dont la voix depuis des années agrémentait mes soirées de ce ton étrange qui allait si bien à ce personnage de Ionesco qu'il interprétait dans "L'homme aux valises" dont j'écoutais et réécoutais depuis des années la version radiophonique avant de m'endormir ! Cette fois-là j'enrageais de ne pas trouver le courage d'aller lui dire que la dramatique en question m'aidait tout simplement à vivre et que le passage où il disait  "C'étaient mes voisins et ils ne m'ont pas reconnu ! Je n'ai probablement pas su leur parler..." à chaque fois me bouleversait. J'ai appris sa mort très peu de temps après et ce détail drolatique ou même empreint d'une sorte d'ironie c'est qu'il n'y avait paraît-il personne à son enterrement lui qui avait aussi enregistré, autre pièce culte pour moi et toujours de Ionesco, "Voyage chez les morts" !

--Le fait est qu'on trouve dans votre chambre un astucieux petit rayonnage tout en hauteur jusqu'au plafond, spécialement conçu pour le rangement d'innombrables cassettes sonores!

-Toute ma collection de pièces radiophoniques patiemment enregistrées au fil des années ! Il y avait aussi Cosmos de Witold Gombrovicz soit plus de trois heures d'une très curieuse histoire pseudo-policière où tout se passe  dans la tête d'un étudiant qui, ayant pris pension avec un camarade dans une maison à la campagne s'imagine, à l'aide d'indices minuscules qu'il croit observer dans les gestes les plus quotidiens, qu'une sorte de complot se trame auquel le maître de maison, un retraité de banque assez farfelu, avec une tête de courge et des binocles, ne serait pas étranger. Il est certain que la voix et le ton de Michel Bouquet sont pour beaucoup dans la fascination qu'a également exercée sur moi cette dramatique exceptionnelle, maintes et maintes fois réécoutée...

-Effectivement, nombre de ces cassettes ont incontestablement beaucoup servi et je doute qu'elles puissent encore aller beaucoup plus loin...

-Heureusement j'ai pu les numériser à temps et c'est sur une sorte de petit briquet qu'elles tiennent toutes désormais et que je peux les emmener un peu partout avec moi...

-Vous avez de la chance, à chaque fois que vous semblez arrivé en bout de course et ce d'une façon irrémédiable, une innovation sans précédent et impromptue vous sauve la mise !

-Il me semble que beaucoup de gens à l'heure actuelle pourrait en dire autant ! Dès qu'un besoin se fait sentir dans un domaine donné, aussitôt le logiciel approprié surgit comme par miracle !

-Et vous qui ne saviez jamais comment faire connaître tous vos dons supposés faute d'être capable de seulement sonner à une porte ou d'envoyer pour de bon un manuscrit ou des tirages photo voire même qui ne donnait pas suite quand on semblait s'intéresser à ce que vous faisiez, voilà que vous êtes en mesure de publier tous les textes et images que vous voulez sans rien demander à personne, sans dépendre de qui que que ce soit d'autant que, satisfaction suprême, vous ignorez encore à ce jour qui vous lit ou regarde vos photos tout en connaissant, grâce à un simple compteur, le nombre, certes modeste mais précis, des visiteurs de vos pages !

-C'est l'anonymat absolu ! Essayez donc d'en faire autant avec le édition traditionnelle et les séances de signature et de télévision qui étaient devenues indispensables !

-En tout cas, ce n'est pas vous qu'on risque de reconnaître dans la rue, ni nulle part ailleurs, c'est l'effacement perpétuel !

-Oui la disparition permanente ! C'est en effet en m'effaçant que je suis le plus moi-même !

-Ne seriez-vous rien du tout ? Je doute que vous ayez réellement cette opinion de vous-même !

-J'aime laisser quelques traces mais c'est plus pour brouiller les pistes que pour indiquer tout net le lieu possible de ma demeure...

-De votre cachette alors ! Car vous ne voulez pas être débusqué. J'ignore pourquoi au juste mais peut-être le saurai-je un jour...

-Et bien je n'ai pas toujours été comme ça... 

           (suite sur la droite plus haut)

 

                 

            

                              

  -Vous dites que vous n'avez pas toujours été porté disparu partout où vous auriez dû vous trouver ?

-Pas du tout, ma présence effective fut longtemps jugée comme telle et les mémoires ont dû enregistrer les  scènes de bureau innombrables que j'ai pu tourner à l'époque...

-Plutôt l'époque du muet alors car on ne vous entendait pas beaucoup ! C'était peut-être de la figuration...

-Si je ne parlais pas, comment a-t-on pu me reprocher des paroles outrées ou sulfureuses ? Voire des chants d'un autre âge ou d'un autre monde?

Je m'exprimais la plupart du temps! Il doit bien en rester quelque chose même si les annales de ce genre ne sont pas légion dans les bureaux. Quelqu'un l'aura bien noté...

-Vous par exemple...

-Certainement mais je rapportais rarement mes blocs à la maison me demandant le lendemain matin où ils étaient passés ou entre les mains de qui ils avaient pu atterrir... Plus ce que j'avais écrit dans la journée me tenait à coeur plus j'avais de chance de le perdre le soir dans un bouge ou de l'oublier simplement dans le métro...Certaines de ces pertes le lendemain matin m'ont littéralement crucifié. Je n'avais plus rien ! Plus d'échappatoire, plus de protection aucune ni de laissez-passer !

-Revenons à vos disparitions...Vous dites qu'elles ont commencé...

-Et bien du jour où on m'a installé pour la première fois dans un bureau de demi-jour ! J'étais d'autant plus inquiet qu'on m'avait annoncé cette mesure comme provisoire. Oh bien sûr je n'y suis pas resté si longtemps mais le changement suivant fut bien pire car je n'eus plus de jour du tout!Ma seule consolation fut de me dire que j'étais toujours au même niveau!

-Vous évoquiez plutôt une descente, un enfoncement...

-Renfoncement ! Une succession de renfoncements. Effectivement, je me retrouvais toujours dans des locaux non seulement de plus en plus petits mais de plus en plus sombres et bas de plafonds...

-Des dessous d'escaliers en quelque sorte...

-Pour finir, oui tout à fait. Ma seule consolation était qu'il ne passait jamais personne par cet escalier et que j'avais réussi à caler la petite table bancale qu'on avait descendue à mon attention en mon absence et que le monte-charge par lequel me parvenaient de temps à autre des dossiers à préparer pour l'archive ou le pilon semblait s'être enrayé définitivement...Je ne voyais plus quiconque, ayant mon entrée par la porte d'en bas qui ne menait que là-bas où j'avais atterri dans ce qui devait passer pour l'antichambre du pilon !

-La lumière ? Encore le demi-jour ? Moins?

-Un vieux néon qui curieusement jauni par une sorte de poussière sableuse diffusait une lueur rosâtre qui pouvait rappeler un peu celle des couchants du Sahara dans le grand sud marocain...

-D'où vous reveniez encore malgré tout de temps à autre disposant tout de même en plus et toujours de vos vacances !

-C'était le seul recours statutaire qui me restait pour pouvoir de temps à autre disparaître tout à fait...

-Ce qui explique que le bénéfice de cette clause vous ait été conservé...

-Oui car ils en profitaient pour ôter la cale de ma table et remettre à nu les floques de laine amiantée que je prenais toujours soin de renfourner dans la béance d'une cloison qui ne semblait être là que pour exhaler ses poussières à l'alacrité mortifère!

-Comment vous consoliez-vous d'une telle situation ?

-En me disant qu'il existait bien un niveau encore au-dessous du mien, je l'avais entrevu, mais auquel je ne paraissais pas destiné, que j'avais sans doute atteint mon minimum et qu'il allait peut-être falloir entamer une lente remontée...

-Car finalement tout dépendait de vous, n'est-ce pas ? Ces descentes et ces remontées qui s'enchaînaient, vous en étiez le machiniste !

-Alors où était la machine ? Non, je vous en prie pas de ces conclusions hâtives qui viennent tout brouiller en procédant à des analogies faciles et trompeuses !   

-Quelqu'un tirait bien les ficelles !

-Il y avait des échelons quelque part qu'il était d'usage de gravir, encore que l'on pût parfois en redescendre quelques uns avant de reprendre sa progression...

-Où cela se passait-il exactement ?

-Partout et nulle part... C'était le temps qui passait simplement...

-C'était donc une vue de l'esprit, de votre esprit qui s'ennuyait ferme...

-Mais cela n'a pas duré, il suffisait d'attendre, on est revenu m'installer dans les hauts. Une toute nouvelle Chèfe de Centre est descendue me chercher en me disant, cela suffit, je ne veux plus vous voir ici comme si j'étais responsable de la situation... Pourquoi êtes-vous resté ainsi dans cette cave aussi longtemps ?

-On m'avait promis les archives, les archives récentes ! Mais je n 'ai rien vu...

-Forcément, elle sont de l'autre côté et par ici ce serait plutôt le pilon qu'autre chose !

-Des documents sacrifiés alors, je m'en doutais un peu...

-Inutilisables parce que trop vieux ou sans intérêt...

-Je trouvais pourtant le moyen de les lire car ils avaient concerné des gens très importants, des sommités de la politique ou des affaires, de grandes vedettes qui me donnaient l'impression d'être la cible favorite de notre Administration ! 

-Nous sommes surtout des mondains figurez-vous! m'avait-elle rétorqué. Et comme elle m'entraînait derrière elle dans cette remontée d'escalier à laquelle je ne croyais plus depuis des lustres, elle ajouta que j'allais moi-même me rendre compte de la nature tout à fait people de notre tâche puisqu'elle avait décidé de me confier le poste laissé vacant par une femme en couches, à savoir la fiscalité immobilière des environs immédiats d'Auteuil et de Passy ! Certes je n'en avais qu'un secteur limité mais qui contenait tout plein de gens importants ou célèbres à commencer par le mythique Léon Zitrone que je regardais depuis que j'étais petit à la télévision comme un personnage d'une autre planète et certainement invisible dans l'espace -temps ordinaire. Il vous attend dans votre bureau pour vous remettre la déclaration de succession de son  père récemment décédé ! C'était ce qu'on appelle reprendre du service !

-Venant tout droit de votre dessous d'escalier, vous deviez vous sentir ému et peut-être les jambes un peu flageolants non ?

-Je n'avais rien ressenti de la sorte depuis cette course à Genève avec ma tante pour l'achat de semelles orthopédiques censées remédier  à l'affaissement des pieds plats !

-Vous n'en meniez pas large alors !

-Ma seule consolation avait été ce tramway que nous avions pris en direction de Carouge et surtout le fait que j'avais pu trouver une place juste derrière la vitre bleue foncée qui séparait le cockpit mystérieux du conducteur du reste de la voiture et de ses péquins ! Finalement nous descendîmes vers une boutique qui semblait surtout vendre des corsets et des gaines compliqués de tiges et de crochets en tout genre et puis si, il y avait bien des chaussures dont l'une paraissait d'une largeur tout à fait inhabituelle et arrangée de vis monstrueuses comme à des fins de compression ! C'était sûrement ça l'orthopédique. Nous   entrâmes. On alla chercher des petites boites en carton dans lesquelles se trouvaient, enveloppées dans leur papier soie, mes fameuses semelles ! Rien à voir avec les ustensiles dans la vitrine !C'était des petites plaques gainées de cuir qui reproduisaient le galbe d'une voûte plantaire normale et que l'on disposait dans la chaussure juste avant d'y poser un pied plus ou moins plat qui de ce simple fait et au fil de la marche ordinaire et mine de rein allait lentement se redresser !

-Mais j'y pense vous me parliez de Fiscalité Immobilière et puis aussi de déclaration de succession !

-En effet, les Contrôleurs de FI ont la charge des déclarations de succession depuis leur réception, pas toujours spontanée, le contrôle, le calcul des droits et pour finir leur enliassement dans des classeurs spécifiques dont la manipulation, à l'aide de clous, de ficelles et d'un marteau me rebutait tellement qu'à  Georges Sand je laissais lâchement faire  le travail par mon inspectrice, heureusement un peu plus jeune que moi...

-Comment s'appelait-elle ?

-Madame Castellan. Elle venait de Marseille et semblait être montée de là-bas surtout pour aller le soir au théâtre ce qui me la rendait très sympathique malgré une réciprocité nullement évidente...

-Je comprends cela après le coup de l'escalier...

-D'où je remontais en fin de compte et contre toute attente mais quand je suis arrivé à mon nouveau poste, mon illustre visiteur n'y était plus. Ne voyant personne venir il avait posé la déclaration de son père sur le bureau et s'était éclipsé comme on rend l'antenne à Cognacq-Jay !

-J'étais plutôt soulagé car pendant toute ma remontée j'ai eu le temps de me demander quelle tête et aussi quelle allure je pouvais bien avoir, après avoir été si longtemps la proie de mes chimères, ces drôles d'idées fixes, et en avoir été extirpé comme in extremis au tout dernier moment !

-Au tout dernier moment ?

-J'étais sur le point de descendre encore d'un niveau car il y en avait encore un autre plus bas où nul n'a  jamais accédé et qui  n'existait que pour moi !

-Effectivement il était grand temps que vous remontiez !

-Il est pourtant des postes auxquels on tient et dont on ne mesure pas assez sur le moment la tranquillité.

-Vous avez des postures d'éclipses qui vous appartiennent. Comment faites-vous ? Vous êtes là sans y être. On ne peut que vous deviner...

-C'est une question d'éclairage ou plutôt d'éclairement... Ce dernier venant de l'intérieur...

-De toute façon une requête sera diligentée pour établir le taux de fiabilité de l'épisode dit de l'escalier dont nous inclinons à croire qu'il est fort douteux...Vous étiez dans votre bureau tout simplement. Le gens ne vous y voyaient pas parce qu'ils ne pouvaient pas vous voir...

-Ni me sentir non plus sans aucun doute...

-Ne vous rabaissez pas inutilement, vous avez des qualités cachées, très cachées, vous le savez... Pourquoi jouer l'homme invisible ?

-Je ne joue pas, c'est malgré moi... Je ne fais rien pour cela !

-Vous vous plaquez toujours contre le côté du mur à l'ombre !

-C'était une chanson  de Gilbert Bécaud du temps de mon enfance, "Ya toujours un côté du mur à l'ombre" qui m'emplissait d'une profonde mélancolie dans la touffeur campagnarde du mois d'août. Une émotion peu courante à cet âge et provoquée par une chanson plutôt pour adulte...

-"...mais jamais nous n'y dormirons ensemble"...Nous aussi avons nos nostalgies figurez-vous !

-Elles peuvent coûter cher ! C'était pour moi comme la prémonition d'un drame à venir...

-Je vais examiner en détail toutes vos ombres de mur. Si je trouve quoi que ce soit je vous le mets de côté...

-Contentez-vous de m'avertir, que je fasse un détour pour ne pas me voir enfant, c'est le genre d'autoscopie à laquelle je n'aspire guère...

-Nous prenons en ce domaine toutes les précautions nécessaires mais croyez-moi, à l'époque des murs à l'ombre, vous étiez beaucoup mieux qu'à présent !

-C'est de ce terrible narcissisme que je me méfie principalement... Cette force d'attraction pour mon double enfantin, une autre sorte d'inceste, aboutirait face à lui à une redoutable timidité de ma part et à une réaction grotesque ou violente. Je pourrais alors, qui sait, me gifler moi-même !

-Tout doux, vous n'êtes aux pas aux Tuileries, vous ne pouvez pas ici en transposer la scène, vous n'y êtes pas autorisé, elle est protégée par un copyright !

-Ah vous voyez bien que ce n'est pas de moi! Quelqu'un l'a inventée et me l'a fourrée en tête mais comment ? Depuis,  je ne pense plus qu'à me gifler moi-même ! Sans doute dans l'espoir vain de venger cet enfant dont les hurlements de douleur me transpercent encore l'âme, alors que je ne suis pour rien du tout dans son malheur ou sa déconvenue...

-Vous êtes trop sensible, il va falloir vous soigner !

-Cela doit être vrai, un voisin me l'avait dit autrefois, me connaissant depuis longtemps et pourtant si peu. Du reste, si cela ne se soignait pas ? C'est peut-être un handicap, installé en moi depuis les origines...

-Je vais copier pour les visionner de concert sur un panoramique, toutes vos images, originelles ou non mais sans retouches numériques, de ces souvenirs fumeux qu'il vous plaît d'invoquer à l'envi pour noyer je ne sais quel poisson !

-Il y avait des carpes dans le grand bassin des Tuileries. Ma chaise a dû les voir...Y sont-elles toujours ?

-Nous accouplerons certaines vues deux par deux pour voir si leur spin  ne s'inverserait pas ! Les neutrinos parfois font de même lorsqu'ils vont se détruire l'un l'autre. Mais il en restera bien quelques unes. Et ces couples-là recèleront le fin mot de l'histoire, de votre bien curieuse histoire ! Si nous arrivons à les séparer, c'est la clé du problème que nous détiendrons...Vous n'aurez plus rien à dire ! Plus rien à dire contre vous ! On vous aura sauvé de vous-même !

-Quoi que je dise c'est égal, tout le temps et en tout ! Ce n'est d'aucun effet. Des paroles sans portée ou qu'on ne cherche pas à entendre, qu'on fait vaguement mine d'écouter jusqu'à ce que quelqu'un se montre alentour vers qui l'on se précipite d'un air épanoui et comme soulagé.

-La physique des particules explique déjà bien des choses. Et ils n'en sont encore qu'au début ! C'est comme une histoire qu'ils inventeraient au fur et à mesure tellement c'est bien fait et bien dit. Cependant il faut les croire car ce qu'ils racontent est sûrement vrai, la monstruosité de leurs machines souterraines en atteste et la truculence de leur vocabulaire suffirait à justifier le budget faramineux et sans cesse reconduit de leurs recherches ! Cela ne m'empêche pas d'expliciter les choses à ma façon à l'aide de mes propres termes inventés au fur et à mesure et qui valent bien les leurs.

-Sans vouloir vous flatter les vôtres sont plus parlants, ils font plus vrais et on dirait que vous avez étudié la matière et ses avatars toute votre vie...

-Je l'ai fait réellement. Mais vous n'êtes pas là lorsque cela se produit. Il est des jardins secrets suspendus!

-Et qui ne tiennent qu'à un fil ! En dehors de me harceler en faisant de moi l'objet exclusif de vos enquêtes et recherches, je me demande bien de quoi vous seriez capable.

-C'est exact, je suis au-dessous de tout et pourtant je ne suis pas de la police je vous l'ai dit ! Je n'en suis pas retraité non plus. Avec mon collègue, que vous ne voyez jamais et qui existe pourtant, nous sommes commissionnés ! Tenez voici ma carte...Vous voyez c'est marqué là, "commission"...

-Je sais lire. Seulement manque de chance car je la reconnais très bien, j'ai exactement la même. ! Rendez-la moi où j'en informe ma hiérarchie.

-Peine perdue ! Ce sont eux qui nous l'ont donnée ! Comme vous ne vous en serviez pas suffisamment ils nous ont conféré le droit de l'utiliser... Mais rassurez-vous, lorsque nous aurons bien joué avec, nous vous la rendrons !

-Est-ce qu'il s'agit d'un jeu ! Cette carte garantit à son porteur aide, appui ou protection pour tout ce qui touche à sa vie et en particulier dans ses relations avec les autres afin qu'elle ne tournent pas au vinaigre sitôt qu'elles commencent et que le premier venu lui témoigne d'emblée estime, respect et considération !Laissez-là moi, vous n'en avez pas besoin vous ! Mais moi sans elle je ne suis rien...

-Vous croyez que ce bout de carton vaut vraiment quelque chose ?

-Ce bout de carton m'a permis de reboire un coup dès le lendemain matin dans un café où  la veille au soir le patron lui-même, la matraque levée m'avait flanqué dehors comme un malpropre et un bon à rien en me précisant bien "ne remettez jamais les pieds ici !"

-Etonnant en effet. A quoi attribuez-vous, sur cette carte, ce pouvoir mirobolant ?

-Au début, tout en haut, en grosses lettres : Au nom du peuple français. Croyez-moi, ça fait mouche à tous les coups ! Je ne savais pas, vous auriez pu me la montrer plus tôt ! Et patati et patata. Forcément, le type comme la plupart des petits bistrots  était au forfait pour son bénéfice imposable. C'était donc en gros son contrôleur qui chaque année décidait s'il devait payer des impôts ou non et si oui combien...

-Ça oblige !

-C'est tout bénèf !

-Moi il me faudrait une carte qui me permettrait d'atténuer mes entorses au code de la route...

-En ce cas, je vais vous la redonner. Elle m'a permis une fois de m'en tirer après avoir remonté sur toute sa longueur une rue en sens interdit. Le gendarme royal qui pourtant avait déjà commencé à rédiger le procès-verbal, l'a déchiré dans la seconde quand il a eu lu, les yeux écarquillés, le présent sésame !

-Universel alors ! Mais pourquoi royal ?

-Parce que c'était au Maroc dans les années 70 !

-Alors là il y avait peut-être un peu de vague respect néo-colonialiste...

-C'est possible d'autant que j'avais cru bon de lui dire que je venais dans son beau pays dans le cadre de la coopération franco-marocaine...

-Certainement car je me demande si à Paris cela aurait marché...

-Je vous signale que j'ai quand même dû refaire en marche arrière une bonne partie de la rue ! Mais c'était une toute petite rue...

-Je me disais aussi !

-Et bien vous n' y êtes pas du tout. Et pour terminer je vais vous dire le fin mot de l'histoire...Si le gendarme a fait preuve de tant d'indulgence à mon égard c'est en raison d'un détail en apparence insignifiant  mais qui ne lui a pas échappé lorsqu'au début il a fait le tour de ma voiture. Sur la lunette arrière figurait un magazine dont la couverture représentait le prince Mohamed, fils d'Hassan II et futur roi, en gandourah et avec son keffieh, mignon au possible à l'âge de douze ans !

-Effectivement quand on voit ce qu'il est devenu par la suite, il paraissait utile et presque charitable de le montrer à cette époque-là! Et même subtilement déférent de votre part...

-Je ne vous le fais pas dire ! Et plus que cela... En effet, c'était de ma part une preuve d'admiration non seulement pour le petit prince mais pour tous ses semblables, ses alter ego en âge et en minois ! On aurait pu croire que je ne venais que pour célébrer le jeune peuple marocain !

-Ce n'était pas entièrement faux si j'en juge par toutes les rémanences imagières qui encombrent encore la plus grande part du flux mémorial de vos synapses néanmoins rabougris ou disons en voie de subsidence !

-Voit-on encore encore des images de là-bas, de cette époque ?

-C'est probable car ce sont bien des minarets qu'on distingue en arrière-plan de ces curieux clichés où des personnages semblent chercher à occuper le premier plan sans y parvenir tout à fait...

-Un excès de pose peut produire cet effet si un double filtrage rouge est appliqué et si la pellicule est à peine sensible...

-De plus elles paraissent inversées!Ce sol lunaire, ces cailloux blancs sous un ciel noir...Y a-t-il de tels paysages dans la région du Caire ?

-De Marrakech, votre honneur ! J'étais toujours à Marrakech ou dans les environs immédiats !

-Difficile d'être en même temps au bureau. Je comprends cela. Ce sont indubitablement deux vocations anti parallèles et ubiquisantes qui vous auront mené dans l'existence. D'où cette gêne permanente ressentie à vous présenter d'un côté comme de l'autre...

-J'étais des deux côtés à la fois ! Etre d'un côté ou de l'autre m'était donc indifférent. Je passais de l'un à l'autre sans changer de place.

-Mais comme personne ne savait où vou vous trouviez exactement, ne vous voyant jamais, vous étiez le seul témoin de ce prodige ! Et les images exsudant parfois de votre pariétal gauche en portent le vibrant témoignage...Nous les avons toutes recueillies !

-Avant, seuls les enfants étaient recueillis de la sorte non ?

-Y figurent justement en bonne place des sortes d'ectoplasmes enfantins du plus curieux effet...

-C'est un effet maison, il consiste à suggérer plus qu'à montrer...Poser longtemps pour montrer peu ou rien du tout...

-Reconnaissez-le,vous êtes toujours rentré bredouille. Là-bas ou ailleurs vous n'êtes jamais parvenu, aussi loin êtes-vous allé, à le rencontrer, le trouver...

-Qui donc ?

-Votre double enfantin...

-J'ai cru l'apercevoir quelquefois... Mais ce n'était pas moi ou bien ce n'était pas lui, je ne sais ce qu'il faut dire...

-C'était donc bien pour un film alors. Au début je n'y croyais pas. Mais vous venez de me fournir tous les justificatifs afférents à ce drame si curieux, si personnel, certainement non répertorié...

-Vous les avez tous ?

-Je viens de les recevoir. C'était une simple demande d'informations mais vous y avez été sensible et avez accédé à cette demande...

-L751 !  J'en ai moi-même envoyé tellement ! C'était bien le moins que je pouvais faire...

-Vous avouerez que notre demande  était d'une autre nature que fiscale.

-Le langage était pourtant le même.

-Nous avons l'art de déguiser nos questions, de les présenter comme des affirmations ou des slogans publicitaires, des pétitions de principe, ou même des idées plus générales sur l'art et l'histoire, la collecte des pierres de foudre dans les sables du Sahara ou simplement la meilleure façon de servir son prochain...

-De se servir de lui plutôt ! Vos procédés sont innommables ! Mais la mention de ces curieuses pierres non pas tombées du ciel mais que la foudre a façonnées en s'enfonçant dans le sable, est astucieuse. Car ces fulgurites, roches très rares  et méconnues, sont le symbole subtil de quelque chose mais de quoi ?

-On sait que vous rapportiez de vos voyages dans les sables ou pas très loin, toutes sortes de choses et des plus passionnantes dont des pierres oui c'est vrai mais vous n'y alliez pas que pour ça si j'en juge par le nombre d'images que vous y avez faites...

-Vous les avez vues ?

-Non pas encore. Nous avons tout le temps et puis nous en avons déjà les fonds et les côtés ce qui est assez pour le moment...

-Vous êtes très raisonnable...

-Et puis le reste de ces clichés déjà suffisamment insignifiants comme ça viendra de toute façon par la voie habituelle et par un phénomène qui est comme vous le savez déclenché chez vous par un vague à l'âme un peu plus marqué que les autres...

-Ces images cérébrales que vous débusquez je ne sais toujours pas comment, me laissent perplexe quant à leur authenticité ou leur fiabilité...

-Les rouges et les bleus sont fiables de même que les ocres et les lapis-lazuli... Et si nous pouvons au moins les voir avant qu'elles s'inversent ou se dénaturent, c'est à notre propre mémoire que nous devrons alors peut-être le fin mot de cette histoire et la nature exacte de vos activités!

-Parler d'activités est déjà gratifiant car j'opterais plutôt pour quelques rêveries plus ou moins rémanentes!

-C'est la source essentielle de ces images, rassurez-vous, vous vous réveillerez acquitté ! Elles sont chez vous comme une douce brume qui estompe sans effacer et suggère à peine...On devine que c'était sans doute très beau mais qu'une sorte d'appréhension vous a retenu de prendre tout à fait la photo...

-On dirait que j'appuie à moitié sur le déclencheur alors qu'en réalité il est maintenue enfoncé pendant de longues minutes, parfois plus d'une heure !

-Vous n'y allez pas de main morte !C'est une pose fatale qui ne doit rien oublier des moindres détails, laisser en plan...

-On ne voit presque plus rien, c'est le brouillard assuré d'où émergent de temps à autre mystérieusement une ou deux silhouettes méritant de laisser une trace...Elles ont du reste sans le savoir tout fait pour ça !

-Qu'ont-elles donc fait ces bonnes âmes pour figurer sur vos trucs ?

-Elles se sont arrêtées simplement ou ont ralenti suffisamment devant l'objectif pour impressionner un tant  soit peu l'émulsion !

-C'est encore l'argentique  qui mène votre monde, qui le crée !

-D'une manière totalement aléatoire et que le numérique ne permet pas car au pays des pixels la pose n'a pas de sens !

-Vous pouvez peut-être en trouver un équivalent en écrivant aux bons soins du gérant d'Odéon Photo ou à ses ayants-droit dans les années cinquante...

-Etant moi-même né en cinquante, cela me paraît encore possible. Je peux donc essayer...

-Vous ne le verrez sans doute pas mais j'ai des catalogues de cette époque où en première page sa photo illustre le texte dans lequel il s'engage à fournir à sa clientèle ce qui se fait de mieux. Alors ! Il n'a peut-être pas quitté sa boutique et pourrait en ce cas vous renseigner !

-J'ai peur que le numérique l'ait fait tourner en bourrique et qu'il n'ait pas supporté ce monde pixellisé !

-Où tout un chacun prend et envoie des images avec son téléphone !

-C'est assurément un autre monde pou lui et ses semblables s'il n'en est pas le seul survivant !  Mais peut-être s'est-il, malgré son âge, adapté ? Combien cela lui ferait-il ?

-Je n'ose calculer ! Car même s'il a eu un fils il doit déjà être bien vieux!

-Cherchons chez Photo-Hall un autre grand magasin de photo parisien des années cinquante, du reste plus près du bureau de mon père à l'époque et peut-être même là où peu après ma naissance il acheta une caméra 8mm pour filmer mes premiers pas dans le parc de Versailles ! 

-Arrêtons-là si vous voulez parce que ça devient un peu inconvenant !Vous n'allez pas me raconter vos souvenirs d'enfance !

-Mais je ne fais que cela depuis le début ! Et puis je risque de perdre le fil, tout y étant lié ou s'y rattachant ! Des petits pas sautillants dans une allée sur un petit écran scintillant dans la salle à manger, un dimanche après-midi, mon grand-père en visite à côté de nous clignant des yeux sur des images tour à tour trop claires ou trop sombres ! Miaou miaou ! Bua bua ! On avait compris qu'il préférait ses diapositives qui ne bougent que lorsqu'on passe de l'une à l'autre, strictement, et qu'il voulait bien rester dans le bruit de moulinette du projecteur à condition qu'on lui verse encore une coupette de notre délicieux Champagne qui du reste était le même que le sien...

-Je demeure pantois devant tant de réminiscences ! Ces images vous reviennent-elles en couleur ? S'agit-il alors des trois couleurs, des trois fameuses couleurs ? Attention vous n'avez droit qu'à une réponse !

-Ce sont plutôt des impressions que des images !

-Bien sûr, on n'a jamais interdit les impressions !

-Ni les fantasmes qui sont des sortes d'images, qui en sont la source sans qu'on puisse dire s'ils sont eux-mêmes en couleurs ou pas!

-On ne les voit que rarement mais ce n'est pas impossible ! Il en tombe quelquefois de certaines gouttières du cerveau...

-Le régime des pluies y est-il si complexe ?

-Là-bas dans cette région enlobée, les pluies sont imaginaires!

-Les gouttières aussi je présume ?

-Ah non elles existent vraiment mais l'eau y remonte au contraire de nos maisons. Encore que ce ne soit pas de l'eau mais un fluide constitué de divers coulures et coulages drainés aux passages les plus exposés des noeuds de liaisons post-occipitaux !Si vous en avez, ils sont peu actifs, voire à rebours ou chassants sur les côtés. Il faudrait voir tout de même !Si c'était possible !

-Je savais bien que vous étiez ferré sur le sujet ! Et je ne doute pas que l'on vous ait recruté aux niveaux les plus élevés !

-Ne vous laissez pas impressionné par ces séries TV dans lesquelles on prétend nous montrer tels que nous sommes !

-Vous êtes les chevaliers du siècle à venir ! On a pris trop d'avance en vous dépeignant, vous n'existez pas encore! On vous a ravalé pour plus tard. Ce qui ne vous empêche pas de faire beaucoup de bruit ! 

-Je ne peux pour le moment faire que cela mais tout en répétant mon meilleur jeu au quotidien pour servir de modèle ! 

-C'est vous qu'on choisira ! On en a assez du genre policier, il nous faut autre chose ! Cette fonction qui est la vôtre se prêterait parfaitement à une telle substitution...Que faites-vous exactement ?... Voilà, vous-même ne le savez pas !

-On a peur de s'en souvenir !

-Mais c'est admirable justement ! Des gens semblent sans spécialité ni compétence et pourtant s'occupent de tout ! Ils ont des prérogatives à rendre chèvre les agents spéciaux des romans de gare ! Forcément, ils traquent les gens de l'intérieur !

-Il est exact que nous n'avons pas besoin de mandat ! Nous sommes chez le péquin du début à la fin et en leur domicile le plus intime qui soit, le lieu même de leurs pensées, au coeur de leur boîte à images, qui est une espèce de cinérama !

-Vous ne devez pas vous embêter !

-Pas de mandat non mais nous avons tout de même besoin d'une sorte de clé des songes, voyez-vous ?

-D'où je suis on ne voit pas grand-chose ! C'est tout de même curieux, j'ai parfois l'impression de ne faire qu'un avec vous !

-C'est une illusion de plus ! Nous sommes tout à fait distincts même si j'arrive parfois, allez savoir pourquoi à me mettre à votre place !

-C'est qu'à ce moment-là je n'y suis probablement plus...

-Qui va à la chasse perd sa place !

-C'est vous qui m'en avez chassé...

-Nous sommes si bien corrélés que nous risquons tout simplement la fusion...

-Je suppose que dans ces cas-là les images se fondent aussi...

-La plupart se superposent créant ou bien des solarisations avec effets d'éclipses ou bien des paraglyphes, sortes de bas-reliefs grisâtres. Mais certaines se fondent aussi les unes dans les autres ou fondent même carrément toutes seules sur le bord d'une route comme si on les y avait jetées en passant !

-C'est extrêmement curieux!  Je  suppose qu'on a le droit de s'arrêter et de courir les récupérer avant qu'il ne soit trop tard !

-Malheureux ne faites jamais cela, vous vous brûleriez les doigts ! De toute façon elles sont irrécupérables car se consumant d'elles-mêmes par l'effet foudroyant et sans recours ni appel d'une très ancienne mais persistante ignominie...

-Je vois, ce sont là des causes très supérieures et distinguées qui ne concernent guère le vulgum pecus qu je suis...

-Ah vous n'en êtes pas si loin et je me demande même si en cherchant bien...

-Mais vous vous en chargez, n'est-ce pas ?

-Non, je vais laisser tomber, j'en ai assez de ces recherches sans fin qui n'aboutissent qu'à des petits fichiers à moitié vides...

-Les pilleurs de tombes sont passés avant vous !

-C'est effectivement une véritable archéologie quand on s'y engage.

-Vous êtes donc l'égyptologue de ma mémoire...

-Oh j'en ai le typique chapeau et les moustaches en guidon de vélo qui frisent au soleil mais ce n'est que le soleil du Pont de l'Alma que souvent je traverse dans l'espoir insensé de vous débusquer dans une de ces petites rues du seizième autour de Georges Sand où vous avez je le sais commencé mais aussi pour la première fois disparu...

-Ce fut bien là mon premier poste à Paris en effet... A propos d'effet, à votre avis, sur le Pont Mirabeau, où coule la Seine ?

-Mais oui dessous pardi ! Je me suis trompé tout à l'heure, ce n'était pas le Pont de l'Alma qui vous voyait de temps à autre tenter de rejoindre ce Centre des Impôts où pourtant vous n'aviez rien à faire...

-Et le soir dans l'autre sens attraper le train à Javel pour Porchefontaine où je n'avais rien à faire non plus !          

-Et où de toute façon vous n'arriviez que rarement !

-Je n'aimais pas rentrer chez moi !Au lieu de prendre sur Versailles, je prenais dans l'autre sens pour m'en éloigner encore un peu plus ! Je ne parvenais à en descendre qu'à la station de Saint-Michel !

-Ah Saint-Michel, ses pizzerias, ses restaurants grecs, ouverts toute la nuit ou presque !

-Et ses comptoirs à petites côtes ! J'y puisais parfois la force de ne pas rentrer du tout. Et c'était culotté car j'avais beau avoir la trentaine, je ne m'habituais pas à l'idée qu'il m'était possible de passer la nuit tout seul à Paris si je le voulais, c'est à dire sans ma mère ni mon père...

-Vous restiez enfant dans votre tête

-Je m'accrochais oui...

-Afin de décupler la sensation de liberté et d'évasion de l'enfant qui s'enfuit, qui fugue...

-Ce que je n'avais jamais fait...

-Bien sûr, vous aviez déjà compris, intuitionné, qu'on ne pouvait vivre pleinement sa vie d'enfant que dans l'âge adulte, à condition d'être très patient et de ne pas perdre le fil...

-Le bout du fil est difficile à tenir. Il reste un moment bien agrippé,  on croit que c'est pour toujours, on va faire un petit noeud pour être plus sûr...Comment ça marche ce truc ? Et le voilà qui s'éloigne, qui file, qui a filé ! Et il faut tout recommencer, l'enfance est à réinventer !

-Je vous avais dit de faire attention !

-Et c'est l'enfance des autres dont a besoin...

-Ça complique un peu mais c'est le seul recours...

-On apprend à regarder de travers ou par en dessous...

-On vous l'avait dit de vous méfier ! Que ce n'était pas une tâche pour vous !

-J'avais pourtant été surveillant de lycée, maître de demi-pension ! Il me semble que ça compte ou que ça devrait compter ! Quatre-vingts par réfectoire ! Quarante en étude où pour les impressionner j'étalais devant eux mes cours de maths et de physique ! Des polycopiés ! Pour nous valoriser mutuellement. Moi par l'exemple de mon grand savoir mystérieux, eux par leur admiration stimulante, presque excitante !

-Vous vous berciez d'illusions ! Vous pensiez pouvoir continuer de l'autre côté. Seulement les enfants et les parents ça fait deux !

-C'est vrai, j'ai laissé tomber les uns pour les autres... Comment cela se fait-il ?

-Vous avez déjà vu des enfants payer des impôts ?

-C'est vrai, à un moment donné, j'ai dû inverser les choses, bifurquer, rétrograder...

-Vous avez tout mélangé ! Tout gâché ! Souvenez-vous de cette injonction : "Sois heureux et fier du royaume que le destin t'a donné !"

-Oui bien sûr ! Ces mots superbes m'étaient adressés sur une carte postale que j'ai toujours ! Et même si je ne sais plus où elle est, je sais qu'elle n'est pas perdue et que je la retrouverai...

-Ne la cherchez pas car il me semble qu'à présent elle vous ferait plus de mal que de bien. Je crains qu'il soit trop tard pour la mettre en pratique. Des mots admirables d'à propos et de perspicacité...

-C'est vrai qu'à cette époque je me croyais obligé de prendre un air pitoyable et comme honteux si je devais faire état d'un avantage, de quelque qualité ou compétence, même modestes, me concernant... On n' y croyait pas, sentant surtout que je n'y croyais pas moi-même !

-Vous étes gâté ! Moi ce que je vous propose c'est de vous refaire à neuf  depuis le début !  La récupération complète de toutes vos données et de votre système à l'origine !

-Sans la moindre altération ? La moindre séquelle ?

-Pas la moindre ! Sans un accroc !Vous serez comme reformaté de l'intérieur, instantanément ! Sorti d'usine !

-Ressorti alors ?

-Flambant neuf !

-Ce sera une renaissance donc...

-Vous allez ressusciter. Vous allez retrouver la configuration qui était la vôtre quand vous êtes entré en sixième!  C'est le minimum pour vous récupérer au mieux de vous-même et tel que vous auriez dû rester par la suite sans vous mêler de vouloir vous changer en quoi que ce soit, de vous améliorer !

-Vais-je vraiment avoir un nouveau BIOS ?

-L'ancien vous sera échangé gratos contre un tout neuf et plus puissant !

-Toujours, je pense, blotti contre sa carte-mère ?

-Comme intriquée à sa nourrice pour votre plus grand bonheur !

-Un organisme chasse l'autre et c'est toujours le même !

-Et cet organisme, c'est le vôtre !

-Refait à neuf !

-Recréé ! Reconfiguré !

-Cette fantastique similitude entre deux domaines qui paraissaient si différents ! Comment diable en est-on arrivé là ?

-Au début, de simples disques durs ont commencé à se transformer, à penser par eux-mêmes !

-Et on les a laissé faire !

-Je ne vous le fais pas dire ! On les a même encouragés !

-Ils se rendaient déjà compte de ça !

-Oui, ils ont aussitôt accéléré leur développement autonome ! Cétait l'avènement d'une  vie authentique et indépendante !

-Nous avions reformaté la vie à ses débuts !

-A notre unique profit cette fois ! Cela promet d'être passionnant...

-Ce sera comme une longue lecture sous la lampe où nous finirons par nous voir nous-mêmes à l'oeuvre dans une sorte de grande saga où tous les imaginaires s'agrègent et où  les mémoires individuelles de chacun et de tous fusionnent enfin pour n'en plus former qu'une !

-Aussitôt sauvegardée dans un cloud qui existe déjà !

-Nous ignorons où exactement mais nous savons qu'il se montrera un jour ou une nuit car il peut s'agir d'un de ces nuages électroniques et lumineux longtemps appelés, faute de mieux, aurores boréales !

-Je valide déjà mon abonnement à ce beau nuage !

-D'autant qu'il contiendra la totalité des images créées à quelque titre que ce soit, sous tous les formats et partout sur la Terre depuis l'origine des temps !

-Le formatage absolu ! Le nouveau rêve de l'humanité !

-D'un seul bloc !

-Dans un seul nuage !

-Mais alors, j'y songe, elle doit donc forcément s'y trouver !

-Quoi donc mon bon?Il vous manque quelque chose ?

-Mais cette fameuse image que je cherche pour vous ou vous pour moi je ne sais plus ! Et que je pensais avoir encore au moins dans la tête puisque je ne la retrouve plus sur papier ! Et que jusqu'à présent je n'ai trouvée nulle part !

-Cela vaut peut-être mieux pour vous. Moi-même, censé pourtant la rechercher encore, j'ai plus ou moins abandonné n'en ayant plus vraiment le goût tant cette image si souvent récréée en imagination s'est diluée dans mon cortex, estompée à mes yeux du dedans...

-Ah vous en avez aussi, vous voyez bien !

-De quoi s'agissait-il exactement ?

-Et bien voilà, regardez voir...Vous voyez là ?

-Quoi ? Si j'ai vu quelque chose je ne sais pas ce que j'ai vu. Et si cela venait bien de vous, je préfère ne pas m'en souvenir...C'était devant moi, comme une moirure recouvrant quelque chose. C'était pas ragoûtant on aurait cru un...mais vous faites ça tout seul ?

-On n'est jamais mieux servi que par soi-même ! Et vous m'aviez bien dit que cela se projetait parfois aussi au-dehors ? Que c'était une sorte d'hologramme naturel et que cela se produisait d'autant plus facilement qu'on souhaitait tenir un souvenir intime caché, barricadé en soi ! Je n'y croyais pas mais c'est ce qui a dû se produire...Vous aviez raison, cela existe bel et bien. Une sorte de coming out involontaire ! Un vrai cauchemar !  

-Bon et bien cela suffit, je n'irai pas plus loin pour le moment car il va nous falloir travailler enfin sur vos journées de bureau. Il vient de nous en tomber une pelletée toute chaude du grand serveur là-haut !

-Du grand nuage ?

-Non celui-là n'existe encore que dans les caboches réputées les plus créatives. Je parlais ironiquement de votre propre caboche ! Mais vous savez que vous avez un grand nuage dans la tête vous aussi ?

-Lumineux ?

-Il l'a peut-être été. Toutefois cette nébuleuse grisâtre qui occupe vos méninges semble révéler quelques vestiges intéressants pour ce qui nous concerne...

-Parlez clairement, je ne vis plus !

-Et bien certaines de vos journées de bureau sont encore suffisamment distinctes pour être recueillies avec  des chances de récupération totale ou disons très satisfaisante...

-Toutes les images y sont encore alors ?

-Ou leur équivalent-mémoire...

-Qu'est-ce à dire ?

-Ce que votre mémoire en a gardé!  

-Mais il faudra les réinterpréter car vous verrez que c'est souvent assez loin de ce que vous avez vécu ou observé réellement. C'est un très gros travail mais vous allez m'aider n'est-ce pas ?

-Mais certainement ! Comment cela se présente-t-il ?

-Très simplement. Vous avez vu ces albums de photos de famille ? C'est pareil, avec des tirettes en plus sur le côté par où sont augmentées les journées les plus riches en souvenirs réels, plus ou moins fantasmés ou de substitution...

-La mémoire remplace les souvenirs qui posent problème par des images sur mesure...

-Ou pêchées dans des réserves plus ou moins saumâtres de très anciens rêves...

-Cela promet d'être si passionnant que je m'en mords déjà les doigts !

-Le fait est qu'il n'y a pas de joker possible. Vous n'aurez pas le droit de ne pas regarder ! Pourquoi cette méfiance ? Vous redoutez quelque chose ? C'est extrêmement simple et d'une banalité ! Pour une journée donnée il faut trier les images qui se rapportent au bureau proprement dit ou à son ambiance et ce qui à priori ne relève guère du contexte habituel ou envisageable pour un agent du fisc à sa tâche...Est-ce bien clair?

-Vous croyez que j'ai des chances de m'en sortir ?

-Vous sortir de quoi ? vous n'êtes pas accusé de quoi que ce soit ou du moins les motifs d'une action à votre encontre ne sont pas encore établis. Alors ! Soyez beau joueur !

-Est-ce qu'il s'agit d'un jeu ?

-Mais oui rien d'autre pour l'instant. D'ailleurs les images soigneusement réunies et classées dans un ordre approprié par un service compétent parleront d'elles-mêmes. Une fois le tri effectué en deux parts comme je vous l'ai dit, nous n'aurons plus qu'à procéder au comptage de part et d'autre ! Et alors là...

-Seulement pour ce qui est des vues de bureau je suis pas certain de les reconnaître à coup sûr...

-Peu importe, ce seront peut-être des vues de n'importe quel bureau et puis vous savez, ce que nous croyons reconnaître avec le plus de certitude est parfois le plus douteux pour ce qui est de l'authenticité et inversement nous ne prêtons plus attention à ce qui nous a pourtant crevé les yeux !

-Comment savoir alors ? Quelqu'un le sait bien non ? C'est bien marqué quelque part !

-Surveillez votre courrier, vous y trouverez peut-être la réponse...

-Et comment fait-on pour le courrier ici ?

-On en reçoit de temps en temps, pour ce qui est d'en envoyer...il y a bien des boîtes à chaque coin de rue mais les levées sont occasionnelles une fois sur deux...

-Et les distributions ?

-Elles sont dans cet entre-deux incertain qui n'est ni le matin ni l'après-midi...

-C'est un courrier qu'on attend en permanence alors... Oh de toute manière je n'aime ni en recevoir ni en envoyer...

-Ne vous en faites pas allez, ça ira très bien. Tenez, prenez l'album de famille et montez-le là-haut, tout en haut à droite, je vous y attends ! Mais ne touchez en aucun cas aux tirettes ! C'est un dispositif dont je tiens à assurer seul le maniement !      

   

 

      

      

         

                  

 

             

         

         

 

                             

       

-Vous avez vu ? C'est la version tirettes verticales que j'ai pu obtenir, les horizontales s'enrayant trop souvent ils les ont renvoyées à la maison mère...

-Au terminus des prétentieux ? J'ai déjà entendu ça quelque part...

-Mais celle-ci est paraît-il techniquement irréprochable.

-J'ai hâte de commencer ! Tirez le premier !

-Je vous rappelle qu'il n'y a que moi qui tire...Ce que je ne sais pas c'est comment on...

-Je me demande ce que sera la première image...Si ce sera un souvenir authentique ou non. C'est à dire vraiment vu ou alors rêvé, inventé, cueilli sur la Lune par une belle après-midi de bureau...

-Si c'est du sûr, du vécu, il y aura des petites traces de couleur bleue dans le champ. Si c'est imaginaire, rêvé ou fantasmé, elles seront d'un rose un peu mauve, magenta pour être précis...

-Des traces ?

-Vous allez voir....Mais je dois vous dire que parfois on trouve sur une même image les deux couleurs en même temps ! C'est lorsqu'on pense à un souvenir déjà en place par exemple. Alors on s'en sert comme d'un rêve.

-Oui et à la longue, on ne sait plus si on l'a vraiment vécu ou seulement imaginé...Je connais cela et je suis sûr qu'il y aura pas mal de bleu et de mauve et même de mauve tout  court dans mes images intérieures...

-Vous passiez votre temps à rêvasser probablement...

-C'était le petit air que diffusait ma radio pourtant en sourdine qui m'y incitait d'une manière irrépressible. Surtout au mois d'août, la plupart des collègues étant partis en congé de vacances.

-Regardez c'est au bord de la mer tout ça et ça nage, ça nage!

-Et une grosse bise au vieux schnok ! Vous voyez moi aussi je connais les classiques du pauvre. Par contre je ne risquais pas de recevoir une carte d'un collègue en vacances. Cela ne se faisait guère à l'étage où par une bizarrerie sans nom je me trouvais malgré un parcours dans les règles, à savoir celui des inspecteurs et des contrôleurs. C'est au-dessous, dans la mêlée infecte des agents et des auxiliaires, dont j'avais réussi comme par miracle à m'extirper depuis peu, que ce genre de cartes circulait. Salut Ninique ! Bosse bien ma vieille, moi je les ai en éventail et dans le sable bien au chaud pour encore deux semaines !

-Vous aviez, si j'ai bien compris, une fois de plus quitté le monde d'en bas...   

-Mon bureau donnait sur le petit patio-terrasse au dernier étage garni de belles plantes grasses toutes sèches qui me renvoyaient une bonne chaleur ressentie méditerranéenne... Le Centre des Impôts déserté et cette chanson de ma jeunesse tout doucement à la radio d'abord puis dans ma tête, j'étais enfin moi-même et plutôt bien, comme on peut se sentir à cette période quand on prend exprès ses vacances en septembre...car sitôt le retour de la meute, j'étais parti ! 

-J'imagine que vous aviez tout de même des visites de temps à autre...

-Bien sûr, l'assujetti, à Boulogne ou ailleurs, semble pour ce qui est de ses doléances ou de l'attente d'un rembours, ne pas tenir compte de la saison pour venir houspiller ou tenter d'amadouer les agents publics en charge de leurs contributions ! Et puis là-bas dans la ville du cinéma (celle des fameux studios et de Paulette Dubost) normalement si on laissait un peu sa porte ouverte, on ne tardait pas à voir passer dans le couloir comme dans un rêve de groupie ou de midinette des silhouettes aperçues plus souvent sur les écrans ou au théâtre que dans la vie. Mais moi si jamais je trouvais le courage de laisser mon huis entrebâillé, des têtes ne tardaient pas à s'immiscer d'un air un peu hagard et comme craintif qui ne m'empêchait pas de reconnaître effectivement parfois des têtes connues mais c'étaient celles de Balutin, Préboist, Castaldi, Constantin ou encore Emilfork ! Des gens sympathiques mais de looks plutôt ingrats ou inquiétants. (Du dernier, Hubert Deschamps m'avait dit, " j'vais pas chez lui, c'est un dingue, y m'fait peur").

-Décidément vous étiez gâté !

-Je me demande si je n'étais pas plutôt gâteux avant l'âge. rester dans un endroit pareil des années durant à rêver d'autre chose, d'un ailleurs qui ne venait pas !

-D'autant que vous vouliez faire du cinéma vous aussi non ? Cette situation prenait donc des allures de pied de nez à votre endroit !

-Oh je n'aurais pas eu besoin de ces gens-là pour faire mon film que je voulais comment dire, minimaliste, sans fioriture !

-Avec seulement un enfant je crois ?

-Exactement, toute ma vie à faire un film avec un enfant !

-Il vous en aurait fallu plusieurs !

-Tout mon drame en deux mots ! Les enfants ne durent pas assez longtemps. A peine en avais-je rencontré un et convaincu ses parents de me laisser l'emmener au diable vauvert pour un tournage approximatif pour ne pas dire improbable que le gosse avait déjà changé. Ce n'était plus tout à fait le même et si je le revoyais après une période de vacances,il était méconnaissable, c'était quelqu'un d'autre ! Il me fallait recommencer à zéro, reprendre mes recherches angoissées, redémarrer une quête de plus en plus difficile et désespérée...

-Vous aviez tout de même  cette carte du Caméra-Club qui devait vous aider non ?

-Elle faisait illusion un certain temps et puis après au bout d'un moment il fallait fournir, produire quelque son d'obturateur en mouvement. Pourtant j'avais bien le matériel et même la pellicule ! La table de montage également !

-C'était la charrue avant les boeufs ! Disons que vous preniez votre temps quoi...Bon je vous rappelle que nous avons tout un album d'images à regarder dans les meilleurs délais...

-Si seulement c'était tout simplement des photos de famille comme autrefois, avec des vues noir et blanc d'un petit enfant en barboteuse à l'ombre d'un pommier du jardin avec une boîte Kodak à la main et l'ombre d'un grand-père juste à côté...

-Justement, c'est ça. Mais qu'en avez-vous fait, je ne le vois plus !

-Les tirettes ne se tiraient pas...

-Ne me dites pas que vous l'avez fait numériser, ce serait pire qu'une incinération !

-Ne vous inquiétez pas, il doit bien en rester quelque chose...Lorsque j'ai vu que je ne savais pas le faire fonctionner et en attendant votre venue je l'ai mis par là quelque part...Je n'arrive pus à le répérer...

-Pourtant des photos comme celles-ci se voient de loin !

-Seraient-elles luminescentes ?

-Je l'ignore mais si c'est le cas elles ne peuvent l'être que de cette manière faiblarde dont brillaient dans la nuit du chalet de vos vacances les aiguilles de votre montre d'enfant...

-Cela va être commode pour les retrouver !

-Vous feriez mieux de chercher votre montre d'enfant, cela irait plus vite...

-Je l'ai toujours dans une boîte quelque part avec cet ancien billet de cent francs suisses sur lequel figure un enfant qui me ressemblait et avait le même âge que moi à l'époque du Pré Fleuri !

-Vous êtes un vrai faux billet de banque ! J'ai connu des relations plus humaines...

-Ne vous fiez pas aux apparences. Je n'ai conservé ce billet que pour la montagne chargée de glaciers qu'on y voit également dans cette même teinte bleuâtre un peu lunaire qui est à présent celle de mes souvenirs...

-Il est vrai que vous semblez voué en la matière à une certaine ambivalence. Etait-ce le jour, était-ce la nuit ?On n'en sait trop rien...

-Dites plutôt bivalence car il y a les deux, j'ai besoin des deux, je suis les deux.? Le jour et la nuit alternent en permanence, pas chez vous ?

-Disons qu'il peut faire grand jour puis nuit noire mais jamais en même temps. On sait où en est. Chez vous cela me semble relever d'un crépuscule permanent. A moins que ce ne soit l'aube qui ne n'aboutit jamais... A quoi attribuez-vous cela ?

-J'ai bien envisagé un moment d'habiter Passage de la Géole où oui c'est vrai à toute heure la lumière est un peu comme vous dites, entre la cachot et l'antichambre des enfers mais finalement je n'y ai pas emménagé. J'ai préféré rendre visite à un artiste-peintre-brocanteur qui s'y était aménagé un atelier dans un ancien comble de la prison du Roy. Vous voyez que je n'avais pas perdu au change ! Pas besoin de faire le ménage et lorsque j'arrivais pour la discussion du soir, il m'avait déjà servi mon petit verre de whisky adouci d'une larme de sirop d'érable...

-Vous avez de l'aplomb dans l'opportunité et le savoir-faire...

-Disons le savoir-vivre tout simplement. Rendez-vous compte qu'il avait lui-même garni de laine de verre tout l'étayage du toit sous lequel il dormait ! Je n'ai eu  qu'à lui dire en déambulant le nez en l'air, c'est fantastique, qu'est-ce que tu dois bien dormir ici ! Avec le trône en bois sculpté colonial portugais et ses bahuts normands sous les hautes fenêtres de verres bruts colorés on se serait cru dans le vieux château d'un conte fantastique, n'étaient ses propres toiles, plutôt entre Magritte et de Chirico, accrochées tout au long de tentures rouges à des fins de ventes subreptices mais assez rares. De fait il s'est établi Académie de Peinture pour rester à flot et pouvoir poursuivre son oeuvre qui d'ailleurs a fini par être remarquée un beau jour par le distingué critique d'art des Nouvelles de Versailles !

-Bon c'est pas tout ça, vous trouvez ou pas ?

-Comme je vous parlais tentures j'ai cru en voir et me suis mis à vouloir chercher votre truc derrière ! Mais on ne pouvait les soulever, elles étaient dures comme du bois alors qu'on ne les touchait pas vraiment, qu'on s'en approchait juste...Vous ne les avez pas vues ?

-On ne peut pas voir les images provenant du verbiage d'un autre et qui est une forme annexe de l'autoscopie. Syndrome qui ne se communique pas et avec vous j'avoue que je me félicite. Que ne verrais-je pas danser devant mes yeux en matière d'incongruité ?

-On voit en gros ce qu'on a envie de voir...

--Continuez à fouiller votre chambre. Si vous ne le trouvez pas, j'irai vous en chercher un autre.

-Ce n'est pas ma chambre mais je veux bien poursuivre mes investigations. Je l'ai mis dans un coin de façon à ce qu'on ne puisse pas le trouver. Il doit bien toujours y être ! S'y trouver ! Non ?

-Peut-être mais au lieu de le cacher irrémédiablement vous auriez dû le consulter, regarder  tout bonnement les images, on aurait gagné du temps...

-Vous m'aviez dit que vous seul aviez le doigté et la compétence pour...

-Mais non il suffisait de tirer les bandes sur le côté !

-C'était simple en somme et je me suis une fois de plus compliqué l'existence ! Et sans raison valable, pour des scrupules injustifiés mais récurrents, inamovibles !

-Dites-moi j'y pense, lorsqu'on frappait à la porte de votre bureau, comment réagissiez-vous ?

-Cela dépendait du nombre de coups.Deux fois c'était dans la norme et je disais d'entrer presque aussitôt. Mais trois fois il y avait une solennité ou même une certaine insistance qui me faisait bondir le coeur car c'étaient pour moi les trois coups qui précédaient la levée de rideau sur mon drame quotidien...Le pire c'était une seule fois car dans le même temps qu'on l'entendait la porte s'ouvrait violemment et le Chef de Centre faisait irruption en jetant tout de suite un oeil sur ce qu'on était en train de faire. Mais il venait assez rarement et le plus souvent pour nous apporter les primes de rendement, au début en espèces dans une enveloppe, pour finir par un chèque figurant sur un bordereau que nous devions émarger après en avoir vérifié le montant.

-Vous savez que ces primes en espèces venaient d'une caisse souterraine dont les mouvements ne figuraient pas dans la comptabilité officielle ni même au budget de l'Etat !

-D'où venaient-elles alors ?

-Mystère et boule de gomme ! 

-Ne me dites pas ça. Je pensais déjà ne pas les mériter tout à fait, si vous insinuez qu'elles avaient une origine douteuse, brutes d'on ne sait quoi, non blanchies !

-Rassurez-vous cette pratique existait depuis toujours  et à tous les niveaux. Certains directeurs en recevaient de pleines mallettes et bien sûr tout cela non imposable

-Quelle horreur ! C'est affreux...

-Cela venait du fait que les fonctionnaires ne pouvaient pas déontologiquement être intéressés au rendement de leur travail quel qu'il fût d'où le côté dessous de table de la chose, personne n'étant censé les toucher. Mis un beau jour, je ne sais comment, quelqu'un y a mis bon ordre. Ces primes furent maintenues mais mieux réparties, payées par chèque et imposables !

-Et dire que cette mascarade était réservée aux Impôts et aux Finances Publiques !

-Il était difficile d'envisager le même système à la Culture, l'Environnement ou même à l'Education faute de repères suffisamment tangibles en ces domaines. Cette pratique toutefois prévalait également dans la police à un moment...Alors et ce kaléidoscope vous nous le retrouvez ou pas ?   

-Si j'avais su que c'en était un, il suffisait de le faire tourner alors ? Et tout s'animait d'un passé révolu ?

-C'est l'apanage des ustensiles magiques et de ceux qui savent s'en servir...Mais je vous signale que tout passé est plus ou moins révolu. Il faut vous y faire, seul un outil perfectionné et agréé par nos services peut le faire revivre sur un simple claquement de doigt...

-Je ne le retrouverai pas, il est perdu. Je l'avais mis sur une étagère.

- Il n'y a que des étagères ici ! Ne me dites pas qu'on vous l'a volé !

-Je vais téléphoner, ils l'auront peut-être retrouvé !

-Vous avez une cabine juste en bas, si elle n'a pas été vandalisée, elle doit fonctionner. Mais dépêchez-vous, car cela parfois ne dure pas !

-Espérons qu'il va trouver le dispositif en état de marche... Ce sont des étagères ou des rayonnages ? Je n'ai jamais su au juste. En tout cas ça n'a pas l'air très sûr, on dirait qu'à peine posé un rien s'en va tout de suite pour rejoindre directement les objets trouvés ! Je ne mettrai plus rien dessus. Je vais même les enlever carrément et lui dire d'en faire autant chez lui ! Suis-je chez moi ou chez lui ? A présent tous les intérieurs se ressemblent, c'est égal, le premier qui s'en va héberge l'autre. Malgré nos positions relatives il n'est pas mon ennemi, tout au plus un adversaire dans une épreuve qui je dois le dire m'échappe un peu. Bien sûr j'ai sur lui des prérogatives de taille puisque j'ai accès grosso modo à tout son archivage aussi bien neuronal que de papier ! Mais il y a sa cave, il n'a jamais voulu me dire ce qu'il y avait dedans...Ah mais le voilà de retour on dirait...

-Je n'ai pas trouvé la cabine ! Elle n'y est plus ! A la place un petit carré de fleurs. Vous auriez pu me le dire, on voit l'emplacement depuis la fenêtre !

-Le temps a dû passer, je n'ai rien vu. Ils en mettront une autre un jour, plus perfectionnée ! De toute façon je n'habite plus ici, je vais déménager...

-Cela m'ennuie un peu mais comme nous faisions cave commune je vais vous demander votre clé car moi je compte rester ici encore un bon moment...L'air est sec, l'ambiance assez calme, les bruits de voisinages variés mais sans outrance car modulables en cas de problème!Je vais d'ailleurs en chercher un enregistrement pour vous convaincre du bien-fondé de mon jugement...

-J'avais la clé de sa cave !  J'aurais pu aller y faire un tour, maintenant c'est trop tard...J'ignorais que sa cave était dans la mienne...où je ne me rendais jamais ayant trop peur de ce qu'on y entrepose sans plus savoir ce que c'est... Lui par contre est peut-être au courant de ce que j'y ai caché au début sans le savoir ou sans le vouloir tout à fait, sans m'en souvenir. Mais s'y est-il rendu une seule fois lui-même? Il y a peut-être deux clés mais sans doute inutiles, bonnes à perdre. Du reste, où sont-elles ? On ne les a jamais eues!... Ah mais le voilà qui revient à nouveau de son périple nocturne, qu'il ne me dise pas qu'il l'a retrouvé à la cave !

-Je l'ai retrouvé ! Je l'avais dans ma chambre sans le savoir. Sous mon lit ! J'ai dû essayer de regarder ça avant de m'endormir. N'y parvenant pas, j'ai dû le...

-Peu importe, faites voir, donnez-le moi et surtout, n'y touchez plus ! Je le pose même vous voyez sur ce rayon de votre étagère...

-Le meilleur moyen de le perdre...Vous m'avez dit que vous n'en avez pas d'autre, c'est très imprudent...

-Nous le regarderons peut-être mais auparavant nous   avons à parler tous les deux et de choses importantes!Et qui parfois me turlupinent depuis le début de cette investigation. Combien avez-vous ou plus exactement aviez-vous de jours de congé ?

-Et bien voyez-vous je ne l'ai jamais su au juste, ayant dû les prendre par petits bouts, souvent des journées ou des demi-journées qui étaient prélevées d'office sur mon compte pour couvrir mes absences injustifiées ! Ces jours où je n'allais pas au bureau pensant avoir mieux à faire au dehors et parfois sous d'autres cieux !

-Est-il exact que vous soyez devenu agent du fisc juste pour en détenir la carte professionnelle et l'utiliser un peu comme une carte de police à seule fin de tenter de vous valoriser à vos propres yeux ?

-C'est à peu près ça, oui je crois en effet, mais alors je n'en étais pas réellement conscient me semble-t-il. Je cherchais surtout à distraire l'enfant qui était en moi et qui s'ennuyait ferme dans les bureaux. Je ne me suis jamais véritablement pris au sérieux à part quelques minutes par ci par là lorsqu'il s'agissait d'avoir l'air de croire à ce que je disais. Ces fois-là j'essayais de jouer  à fond le rôle d'une sorte de d'Artagnan du fisc qui ne m'allait pas du tout mais qui a peut-être fait impression une fois ou deux sur des petits vieux ou de très jeunes gens ! Je leur signifiais  que j'avais les moyens de les faire parler. Quand on me disait nous ne savions pas que c'était imposable, au lieu de moi non plus, je leur répondais nul n'est censé ignorer la loi !

-Bref vous vous amusiez bien.

-Pour tenir le coup face à f'ennui et au dégoût que m'inspirait parfois ma tâche je pensais très fort aux paroles de cet ami qui ne comprenait pas mon manque d'enthousiasme quand je lui racontais mes journées interminables, réfugié dans un recoin de mon bureau...  "A ta place moi je serais plutôt heureux ! Qu'est-ce que ça me plairait d'emmerder les gens avec leurs impôts et de  les cuisiner ! Alors secoue-toi un peu c'est génial..." Je me demande tout de même s'il ne confondait pas avec la Gestapo ou mieux la police allemande exercée par des Français sous l'Occupation. Il ne me manquait que le brassard noir ou le grand manteau de cuir dont il m'affublait peut-être dans ses rêves ou ses fantasmes !Mais il est exact que certains semblaient y prendre du plaisir...Je me souviens de ce contrôleur qui racontait aux jeunes auxiliaires que nous étions ses hauts faits d'armes dans une brigade des Indirects et dont le meilleur coup pour lui semblait être d'avoir débarqué dans la buvette du cinéma de son enfance et infligé séance tenante un procès-verbal au patron pour non apposition du panneau contre l'ivresse publique ! Mais je crois qu'il y avait trouvé aussi une satisfaction très personnelle. Il avait montré ce qu'il était devenu et en joignant l'utile à l'agréable avait probablement réglé du même coup en sa faveur un vieux contentieux du temps de sa jeunesse avec le tenancier du Cyrano !

-Et tout cela peut-être pour un bâtonnet d'esquimau lancé avec son papier dans une allée, exaction vue par le gérant qui demande au petit jeune d'aller ramasser le détritus et de le mettre dans sa poche pour le jeter dans une corbeille à la sortie. Ce qu'il fait le rouge au front et un sourire jaune sur les lèvres. C'est exactement ce qui m'est arrivé à moi aussi et nul doute que pour votre collègue ce fut la même chose...

-Probablement...

-Mais moi je n'ai pas eu la chance de pouvoir le coincer en bonne et due forme comme votre chef...

-N'importe mais avouez que ça ne vole quand même pas très haut !

-A propos de hauteur, est-il exact que vous avez occupé un studio au dernier étage de la Tour Avant-Seine où dans le film Peur sur la ville Belmondo y pénètre en brisant la fenêtre avec les pieds, suspendu à un filin sous un hélicoptère ?

-Celui du dessous je crois. Mais j'ai habité là-haut sans le savoir pendant quatre ans, je n'avais pas vu le film !Si tant est que cela soit vraiment important...Un beau jour j'ai fini par le voir à la télévision et j'ai bien repéré mon futur coin bibliothèque même si la tour était encore en construction ou finition...Quand j'ai regardé ce film, j'en étais déjà parti mais cette scène de cascade, j'y ai vu comme une inversion positive hautement symbolique pour ce qui est de mon vécu dans cette tour qui ne fut pas loin d'être infernale pour moi et même fatale d'un point de vue purement personnel...Perso comme on dit à présent !

-Parlez s'il vous plaît, je suis pour ma part suspendu à vos lèvres !

-Et bien voilà. Dans ces tours à ces hauteurs, quand on imagine passage par la fenêtre on pense plutôt à un transfert, violent ou non, vitre ouverte ou non, mais de l'intérieur vers l'extérieur.  En tout cas si on ouvre la baie vitrée et qu'on s'accoude à la rambarde on ne peut s'empêcher de penser à tous ceux qui, volontairement ou non, dans cette position ont perdu l'équilibre jusqu'à ne pas pouvoir se rattraper ! Comme m'avait dit cette collègue "de là-haut, on ne se loupe pas!"...Mais moi j'avais imaginé un type qui au tout dernier moment, juste avant de se jeter dans le vide sans retour possible se ravise in extremis ayant entrevu l'espace d'un éclair une bien meilleure solution, un bien meilleur moyen d'en finir ou plutôt de se déstructurer, de s'amoindrir... Car veut-il vraiment en finir ? Et aussi rapidement ? Non, il se trompait. Il allait au contraire lentement faire machine arrière, se diminuer, rapetisser peu à peu et surtout observer les effets de sa marche à reculons sur les autres, ce qui en l'occurrence est primordial et dont il a bien failli bêtement se priver ! Il y a antagonisme entre se suicider pour la gloire ou simplement pour le qu'en dira-t-on et ne pas être témoin de la chose ! Il décidait donc de quitter tranquillement le rebord de sa fenêtre du 22ème et toujoursà reculons, à croupetons...

-A croupetons ! Mais dites-moi vous n'auriez pas eu un cauchemar plutôt ? Ce genre d'allure, de maintien qui plus est sur une longue durée est souvent  le genre de situation qui n'advient que dans la lumière glauque des mauvais rêves...

-Comment savoir ? Ma vie à l'époque me paraissait relever ni plus ni moins du cauchemar...

-Oui ce fut un cauchemar sûrement car je ne vous vois pas accroupi sur le rebord de cette fenêtre qui plus est de l'autre côté de la rambarde...

-Le type que j'y voyais, au lieu de plonger, s'est mis à osciller lentement non pas d'avant en arrière, ce qui aurait fini par lui être fatal, mais sur le côté...

-Effectivement il était sauvé...

-Quand il reprit son aplomb, il  commença à se dégager très doucement à reculons mais sans se lever...

-A croupetons !

-Oui c'est dans cette position qu'il repassa la rambarde mai là un de ses pieds s'accrochant, d'un seul coup il tomba brutalement à la renverse sur son tapis !

-Il avait donc fini par chuter mais du bon côté ! C'était une sorte de compromis des plus salutaires...

-Un arrangement avec le destin mais il n'en était pas quitte car il devait payer pour cela, je vous l'ai dit...En effet, il était bien retombé chez lui mais passablement changé et avec de drôles d'idées en tête puisque faute d'avoir pu sortir une bonne fois pour toutes, il allait passer son temps à rentrer, se rentrer toujours plus, s'étriquer, se couvrir, se recouvrir, disparaître...

-Ce n'est pas un coming out ce qu'il y a de sûr !

-Certains se cachent pour mieux se montrer mais lui voulait vraiment s'effacer tout en restant là pour jouir de cette double vacuité, une absence à lui-même et aux autres...Un retour à la case départ ! Un interminable rembobinage !

-Un fameux personnage dites-moi. Et comment tout ça se serait-il concrétisé ? Y avez-vous pensé ?

-Pour commencer, à trente trois ans, retour chez ses parents se réinstaller dans sa chambre d'enfant !

-Une coconisation en règle ! Là non plus on ne se loupe pas ! Ça vaut bien un vingt-deuxième étage ! En tout cas, quelle belle fiction pour un téléfilm, on s'y croirait déjà...

-Vous savez que je me suis vraiment fait mal quand je suis retombé sur mon plancher...Tenez regardez, j'en ai encore une bosse ici sur l'omoplate...Le vertige m'aura sauvé, j'ai reculé malgré moi un peu trop vite voilà tout. Cela m'apprendra à essayer des rôles qui ne sont pas pour moi ! De plus je suis tombé sur la prise du cordon de mon aspirateur que je venais de passer...

-Peu plausible, quand on envisage, d'en finir on ne se met pas à passer l'aspirateur...Faudra revoir ça !

-Mais je n'avais pas fini ! Et débrancher avant la fin une tâche aussi banale est comme prémonitoire ! Symbolique d'un débranchement plus général...

-Oh c'est spécieux et puis vous n'aviez qu'à laisser cela à votre personnage puisque vous m'avez dit que c'était de la fiction ou un rêve je ne sais plus exactement...

-J'ai pourtant bien tout laissé en plan pour aller ouvrir la fenêtre... Je n'ai pas rêvé !  Du reste si la caméra subjective fonctionnait encore dans ma tête il m'avait semblé que c'était le plan de fin qui était sur le point d'être tourné...

-En somme pour ce cinéma imaginaire vous étiez tantôt devant, tantôt derrière la caméra qui elle était dans votre tête ?

-Parfaitement, mes yeux faisant office d'objectif...D'où leur extrême fixité, ma tête seule devant bouger sans à-coups pour modifier mon champ de vision et partant le cadrage du film...C'est clair comme de l'eau de pluie!

-On dit comme de l'eau de roche m'enfin...Dites si vous voulez voir les photos vous n'avez qu'à le dire, je les ai à nouveau cachées de peur qu'elles ne finissent par disparaître définitivement...Oh elles ne sont pas bien loin, je suis assis dessus !

-Vous auriez pu les mettre ailleurs tout de même...

-Ah ah, n'y voyez rien de symbolique, en outre, mes vertèbres se tassant j'éprouve souvent le besoin, assis, de me rehausser un peu mais je crois que généralement ce subterfuge bénin ne se remarque pas trop...

-C'est exact, on ne voit rien, je ne distingue en aucun cas mes photos sous vous. Y sont-elles vraiment ?

-Sinon oouluù pourraient-elles être ?

-C'est de la magie, vous n'êtes assis sur rien du tout !

-C'est le résultat parfois escompté des sidérations par atermoiement !

-Vous ne me dites que ça, il doit y avoir autre chose ! Vous avez tout manigancé depuis le début de ce qui n'est qu'une grande entourloupe dont je fais les frais!

-Regardez bien, penchez-vous un peu. Mieux que ça, sur le côté...J'ai pourtant toujours fait en sorte sinon d'arrondir les angles ou de limer les piquants de cette épineuse affaire, du moins de ne pas vous importuner outre mesure...Vous ne saviez plus où aller, je vous ai emboîter le pas un temps pour évaluer votre perdition!

-Vous avez dû rester coincé dans des angles morts en permanence non ? Ou alors suivre des lignes à la fois courbes et sinueuses ! Vous n'avez pas dû pouvoir vous maintenir longtemps sur de telles orbites ! M'arrêtais-je un moment que je repartais aussitôt dans l'autre sens sans jamais croiser ni voir qui que ce soit ! Ne me dites pas que vous étiez là , je vous aurais bien aperçu quand même ! Mais je chantonnais aussi...vous étiez peut-être l'oreille des murs alors ?

-Je m'asseyais par-ci par-là de temps à autre sur une borne miliaire ou le talus d'un petit chemin en attendant que vous repassiez...

-Seulement voilà je ne repassais jamais deux fois dans un même lieu étant adepte de ces périples circulaires qui s'arrêtent toujours au même endroit sans que ce soit exactement le même et qui n'arrivent jamais nulle part faute d'être jamais vraiment partis...

-Je ne prise pas non plus ces boucles qui n'en finissent pas d'arriver et de partir et desquelles une fois qu'elles ont pris leur élan, il est bien difficile de s'échapper !

-Ce sont des sortes de voyages organisés, mon grand-père en était friand, le vôtre aussi je crois...

-Oui bien entendu. Il montait toujours le premier afin de choisir la meilleure place, c'est à dire exactement au milieu de l'autocar !

-Des Pullman ! J'ai connu cela moi aussi bien que je ne sois pas aussi vieux que votre grand-père.

-Cela dépend, il y a des gens qui sont nés pour être grand-père toute leur vie. Ils le sont dès l'enfance et le restent pendant toute leur existence même s'ils n'ont pas d'enfants, se contentant largement d'être pour toujours le petit-fils de leur propre grand-père sans avoir envie de recommencer et tout à l'adoration de ce Papy dont ils s'emploieront toute leur vie durant, par simple admiration, à sauvegarder l'image, aidé en cela par une ressemblance naturelle qui au fil du temps ne peut que s'accroître et se parfaire. Etant précisé que si l'image du grand-père est patente à l'extérieur, le petit-fils à l'intérieur de lui-même est simplement redevenu l'enfant qu'il était à l'époque dans les délices retrouvés de s'entendre appelé "tout p'tit" !

-C'est par ce subterfuge assez rare et peu connu que certains grands-pères, à titre posthume rajeunissent ! J'ai connu cela moi aussi, un grand-père qui ne voulait pas vieillir et auquel il fallait teindre les cheveux en blanc ou même coller une perruque de chauve pour le rendre vraisemblable. On devait également à l'aide de breuvages glacés l'enrouer de force car sa voix restait inexplicablement jeune, de même que ses mains qu'on tavelait avec une teinture spéciale qui ne résistait pas à plus de deux ou trois lavages, mais c'était juste certains jours pour les invités...

-Bientôt il n'y aura plus que de faux grands-pères dont les rôles du reste seront le plus souvent tenus par des arrière-grands pères qui à leur tour à force de ne plus vieillir seront secourus par leurs propres pères qui auront à peine dépassé l'âge mûr et en seront encore à la tempe à peine grisonnante !

-On ne pourra pas aller au-delà de l'arrière-arrière-grand-père ! Ce ne sera plus plausible, les postiches seront inopérants, les fausses barbes frauduleuses, les toupets ridicules, les rajouts inutiles ou dévalorisants, les sonotones invendables !

-Tout le monde sera jeune pour l'éternité ! Et c'est dès l'enfance qu'un jour on devrait pouvoir s'arrêter...

-A vous voir on pourrait croire que c'est déjà possible!

-Je suis une sorte de grand-père d'intérieur ! Peut-être qu'en me retournant...Que notez-vous toujours sur vos petites fiches pendant que je m ou en retrai 'évertue à vous faire la conversation pour tenter d'atténuer de nos entrevues l'indicible ennui ?

-Je note que vous vous livrez encore trop souvent à des élucubrations et que le tri qu'il faut opérer dans votre discours entre le plausible et l'invraisemblable s'avère pénible faute de pouvoir jamais être vraiment sûr de rien ! Par exemple ce grand-père ou cet arrière grand-père je ne sais plus, est-ce celui qui faisait de la photo ou celui qui disait que le Minitel était le summum de l'invention technologique et qu'on n'irait pas au-delà ?

-Les deux car il faisait également des diapositives qu'il rapportait d'Italie...

-Les avez-vous conservées ?

-Et bien quand j'ai hérité de son placard je ne suis pas parvenu à mettre la main dessus probablement parce que le rayon où elles se tenaient étaient beaucoup trop élevé. Mais cela ne faisait rien car je les connais par coeur pour les avoir vues à chaque réunion de famille durant des années ! Mais vous n'allez pas noter tout ça, quel intérêt ? Et surtout que faites-vous de ces fiches  tartinées si serrées qu'on n'y ajouterait pas un seul mot même de patte de mouche ?

-Je les remets à des bureaux dont je ne connais pas grand-chose ni surtout ce qu'ils en font. On m'a dit une fois qu'ils les microfichaient avant de les transmettre à d'autres bureaux...

-Ces microfiches que je voyais et manipulais moi-même place Saint-Sulpice en Fiscalité Immobilière. Je pensais que cela concernait la valeur locative des appartements et des maisons possédés par des contribuables du cru dont j'avais très curieusement la charge. Je m'aperçois que je me trompais. Il s'agissait d'autre chose et qui provenait d'autres bureaux dont je ne savais rien, dont j'ignorais l'existence...

-C'est sans fin. Où que vous soyez, où que vous vous rendiez, il y a toujours un autre bureau, parfois dans le prolongement du précédent...

-Il suffit alors d'ouvrir une porte...J'ai occupé moi aussi un tel bureau de passage, de transition.

-A chaque fois que je dois remettre vos fiches c'est un vrai calvaire, je m'embrouille dans les couloirs, quand enfin je vois le numéro que je cherche sur une porte, ce n'est pas le bon ou le bureau est vide, j'ai beau appelé, je dois repartir avec les fiches sans plus savoir où les déposer...

-Cela devait être un de mes anciens bureaux ! On m'appelait, on me rappelait, je ne venais toujours pas. Vous auriez pu laisser vos fiches sur le bureau. Je finissais toujours par revenir et j'étais heureux de trouver des documents à étudier, à classer ou juste à manipuler un moment en m'imaginant que c'était très important ou urgent alors que c'était le plus souvent pour les archives ou même le pilon...

-C'est ce que j'ai fait dans un autre bureau, un peu plus loin, je les ai laissées sur une table en l'absence du préposé.  Mais ne vous inquiétez pas, on m'a dit une fois qu'elles n'avaient aucune importance, qu'on n'avait pas le temps de les lire et qu'elles étaient classées dans un rangement du sous-sol étiqueté "A voir" où depuis des années toutes sortes de choses s'entassaient...

-J'en étais sûr ! C'est à ma propre administration que vous avez à rendre des comptes à mon sujet ! Ne me dites pas non, il y des détails qui ne trompent pas. Je reconnais la nature des tâches dont on me chargeait et qui étaient infaisables car reposant sur des documents périmés ou déjà détruits !

-Dans un couloir interminable, il y avait seulement un ouvrier qui installait des détecteurs de fumée. Il faut dire qu'un bureau paraissait avoir brûlé, ses murs et les papiers qui jonchaient le sol étaient noirs et couverts de suie !

-C'était probablement le mien. Un beau matin je l'ai découvert dans le même état...Les travaux prennent parfois du temps dans l'administration et il est probable qu'il a dû demeurer ainsi durant des années. Peut-être parce que c'était le mien. Une enquête avait couru suite à ma déclaration concernant un bouge où je passais de temps à autre mes soirées à me vanter d'avoir la puissance de feu d'un croiseur et de pouvoir déclencher à tout instant un contrôle fiscal sur leur établissement où les bières et le whisky lowcost étaient achetés sans factures au discount du coin et revendus au prix du Chivas sur leur malheureux comptoir d'où on entendait en plus un drôle de mic-mac dans les toilettes mais là probablement plus du ressort des moeurs que du mien !

-Oh non ce n'était pas ça. Quand j'ai demandé où nous nous trouvions on m'a répondu dans les bureaux d'une maison d'édition celle qui a édité Harry Potter dont tout un lot a brûlé l'autre jour dans un petit local sans qu'on sache au juste pourquoi ni comment...

-C'est du Harry Potter quoi, tandis que moi c'est une tranche de vie authentique, un cauchemar d'un seul bloc, une pratique typiquement mafieuse dont j'ai fait les frais...

-N'oubliez pas que le bureau de votre inspectrice aussi avait brûlé et qu'elle était persuadée que c'était plutôt elle qui était visée, vous me l'aviez dit, que tous ses dossiers importants avaient brûlé, qu'elle venait de notifier un redressement meuh meuh au plus gros marchand de fourrure du quinzième ou même peut-être du tout Paris et qu'elle prenait ses aises avec toute la diaspora israélite implantée de longue date dans le quartier et que l'antisémitisme de votre chère collègue, malgré son nom de Simon qui l'obligeait, croyait-elle, à porter une croix en sautoir pardessus ses chemisiers, ne faisait aucun doute, vous me l'aviez bien dit !

-J'avais moi aussi cette femme en horreur et vous avez peut-être raison...C'est sans doute elle qu'on visait plus spécialement espérant impressionner et enrayer cette espèce de grosse Bertha du contrôle fiscal et de la majoration pour mauvaise foi. Probablement en pure perte d'ailleurs mais tout ça est tellement loin ! Quelle importance à présent ?

-Avez-vous des photos de ce curieux sinistre ?

-Non mais je crois en conserver des images assez nettes dans ma tête...

-Nous verrons ça...

-Puissiez-vous enfin arriver à voir quelque chose en moi qui ne fût pas trop flou !

-Dites-donc pas d'ironie hein ! Nous voyons très clair en vous sitôt que nous le voulons, mais de ces visites intérieures, la plupart effectuées à votre insu comme vous le savez, nous avons souvent du mal à rapporter des éléments tangibles, qui puissent faire foi...Dès que nous commençons à pomper vous vous mettez à penser à autre chose...

-Et bien ne pompez plus, mes idées resteront en place !

-Vous êtes bien certain de ne rien ressentir dans ces moments-là ?

-Comment le saurais-je si c'est une intrusion à distance et immatérielle ou même simplement ondulatoire ?

-Justement est-ce que vous ne ressentez pas parfois comme des ondulations, des petits coulis intérieurs ?Qui vous serviraient d'avertisseurs ou qui changeraient automatiquement le cours de vos fantasmes ?

-Si vous avez cette possibilité de me sonder à distance comme vous le prétendez du reste sans preuve réelle  comment se fait-il que vous soyez toujours à me rôder autour pour me questionner de vive voix, me harceler de vos questions insinuantes ?

-Et bien en voilà une plus directe : à quoi attribuez-vous l'ambiance un rien satanique que cette mademoiselle Simon paraissait faire régner dans ce centre fiscal de la rue du Général Beurret ?

-A son gros cul et à sa jambe de bois !

-Nous avons pu nous rendre compte, ne me demandez pas comment, que cette collègue présentait sans doute plutôt une jambe tordue ou plus courte que l'autre, un désagrément qu'elle compensait par l'usage, pour se déplacer, d'une canne de bois sur laquelle elle pesait lourdement à chaque pas en pestant de devoir en plus porter une lourde serviette pleine de ces dossiers dont elle ne pouvait pas se défaire tant ils lui paraissaient possiblement juteux ! Quant à l'hypertrophie suggérée du postérieur, rien dans son anatomie, pourtant bleuie pour l'occasion, ne paraît l'attester mais libre à vous de penser qu'elle ait pu user d'un faux derche à l'occasion!

-Côté faux derche, ce n'était pas les occasions qui lui manquaient !

-En tous les cas n'ayant pu apparemment trouvé l'âme soeur elle avait épousé la cause fiscale, vous lui deviez donc considération, respect et obéissance. N'étant plus son subordonné, seul le respect devra perdurer, au moins à sa mémoire...

-Et qui perd dure, ne l'oubliez jamais !                      

             

-J'observe effectivement des traces bleues, d'autres magentas, mais vous ne m'aviez pas annoncé des rouges, que signifient-elles ?

-Je ne suis pas autorisé à vous le dire pour le moment.

-Bah faut pas le dire alors...

-Vous savez je dois à la vérité de vous avouer que je ne le sais pas très bien moi-même. Il s'agit probablement d'un état de l'humeur, du niveau de psychisme ou de la tension musculaire, peut-être même de l'intensité de la voix, de sa chaleur justement car oui ces traces rouges indiqueraient une énergie globale assez élevée, voire de la fièvre tout simplement due à une émotion ou une exaltation très forte au moment où vous passiez par cet endroit visible sur l'image...

-Mais d'où sortiraient ces marques de couleurs ?

-D'où viennent-elles ?

-Comment seraient-elles produites ?

-Elles sont déposées en interne à même les images par les pensées successives, les moments de souvenance ordinaire, mais aussi de fantasmes et d'un réexamen plus ou moins censurant, déformant du passé...

-En somme un souvenir est une sorte d'image annotée de traces de couleurs ?

-Si vous voulez mais en dehors du bleu et du mauve dont je vous ai parlé, leur signification précise n'est pas vraiment établie...

-Mais quel est cet endroit exactement ? Il ne me dit trop rien. Est-ce un passage ? Une entrée, une sortie ? En tout cas on ne dirait pas une entrée de bureaux, si ?

-Oui et non...Il s'agit de la sortie du parking d'un Centre des Impôts dont j'attends encore la localisation exacte. Vous ne voyez toujours pas où c'était ?

-J'ignorais même avoir cette image en tête mais si vous le dites...Je veux bien croire que cela me concerne...

-Cela concerne vos allées et venues dans ce bâtiment de l'Etat que nous appellerons X pour l'instant...

-Mais c'est la sortie ou l'entrée pour les voitures...

-Nous y voilà. Comme ces traces le montrent vous étiez à pied, car en voiture le dépôt des traces ne se produit pas.

-Mais vous m'avez dit que ce dépôt avait lieu après coup dans la mémoire de celui qui...

-Ne finassez pas ! Ecoutez-moi, ce n'est pas fini...L'examen des traces a conduit à penser que vous étiez un habitué de cet itinéraire peu usité ou naturel pour un piéton, vous me l'avez vous-même fait remarquer à juste titre.

-Oui je me souviens de la sortie par les garages, qui était sans doute plus pratique ou plus rapide...

-Et qui surtout permettait de s'éclipser sans passer par le hall. En sortant par le sous-sol vous n'étiez pas vu par la préposée à l'accueil qui n'avait pas sa langue dans sa poche et dont le mari du reste était le Receveur Principal...Vous étiez tout de suite dans la rue pour une sorte de vadrouille aléatoire à vrai dire assez dangereuse et dont vous seul aviez le secret...

-Mais oui et au retour pareil dans l'autre sens et toujours par le parking en sous-sol ! C'est çaévèle  !

-Parlons-en de vos retours ! N'oubliez pas la couleur rouge de ce qui en marque le cheminement... C'est pas seulement la couleur c'en est aussi la courbe pour le moins tourmentée, un rien échevelée, en tout cas dénotant moins de droiture ou de retenue qu'à l'aller et même pour tout dire, et puisqu'il faut cracher le morceau, chantonnante ! Pire, chantante !

-Il me semblait partir avec l'idée d'aller si loin sur cette longue avenue que je ne pourrai pas revenir avant l'heure de la sortie...

-Et bien cela aurait certainement mieux valu que de revenir dans l'état où vous étiez parfois pour un retour aussi lamentable qu'inutile car tout à fait in extremis, vous croisiez déjà les silhouettes évanescentes de ceux qui partent avant l'heure pour avoir leur train et qui filaient encore plus vite pour éviter le refrain, ayant déjà subi de votre part, encore lointain mais s'approchant, un premier couplet...

-Ecoutez je ne me sens pas très à l'aise, je ne me souviens pas exactement mais il me semble bien cette fois-là avoir fait un usage inadéquat de mes attributions et peut-être même aussi de mes attributs...Ne pourriez-vous pas me montrer une autre sortie de bureaux, j'en ai connu d'autres qui sans être vraiment attrayantes  paraissent du coup moins saumâtres dans mon souvenir...

-Mais certainement, faisons une petite pause, je vous en cherche une autre... En attendant, in the meanwhile puisque vous êtes plutôt anglais ou américain quand vous revenez de là-bas tout au bout, détendez-vous un moment...Oh vous savez, vous n'avez pas toujours été comme ça... Non je veux dire, vos retours étaient la plupart du temps plutôt calmes et sereins...

-Vous ne m'ôterez pas de l'idée qu'ils étaient les meilleurs quand je ne rentrais pas du tout...

-Peut-être, peut-être...Tenez je vais vous montrer une autre image de vous-même pour étayer mes dires...Vous voyez, il suffisait d'appuyer sur un bouton...

-Je croyais que c'était entièrement numérique votre machin. Il y a donc aussi des boutons ? On ne les voit pas.

-C'est oublier qu'il y a des boutons numériques. mais je reconnais qu'il faut parfois de vrais boutons y avoir accès. C'est pourquoi cette bécane que je fais tenir tant bien que mal sur mes cuisses ressemble à un accordéon...

-Vous êtes le Verchuren de l'image de mémoire !

-Cette discipline porte aussi le nom d'Arts Méningés.

-N'y a-t-il pas précisément un Salon des Arts Méningés ?

-S'il n'a pas encore eu lieu ça ne saurait tarder mais vous confondez peut-être, jeune homme moqueur, avec son lointain prédécesseur et quasi-homonyme !

 -J'y allais avec ma mère quand j'étais petit. Nous en avions rapporté des assiettes en Duralex. 

-Sed Lex ! Je vous l'avais dit, faites très attention. Elles cassent parfois et on peut s'y brûler méchamment !

-Je les retrouvais à midi chez madame Leboulch' où je déjeunais un temps à côté de chez nous et qui en avait aussi. Par contre son steak haché de cheval à l'ail était une nouveauté. Elle avait deux filles, une plus âgée que moi et l'autre plus jeune. Son mari réparait les autobus  la nuit, aussi dormait-il le jour et je ne le voyais que le jeudi après-midi que je passais sur un cosy à essayer des jeux divers avec les filles. Ils avaient aussi un carillon Manufrance dans le coin de la fenêtre et des napperons brodés sous une soupière qui trônait sur un buffet breton. Ma mère sitôt sortie de son bureau à l'inspection académique venait me prendre le soir vers six heures... Mais je prenais le bus tout seul pour aller à l'école et en revenir... Ça n'a pas duré, j'ai grandi. Un jour j'ai vu monsieur Leboulch' avec une casquette bleue marine arrêter le bus et y monter pour contrôler les tickets après une poignée de main cordiale et un sourire bienveillant au chauffeur. Il n'était plus mécano de nuit et devait même par la suite passer cadre à la direction, et pour finir sous-directeur ou pas loin. Il était très gentil. Beaucoup plus tard dans mes affaires, j'ai retrouvé une sorte d'ustensile qui sert à tester la pression des pneus. C'était lui je crois qui me l'avait donné une fois après notre jeu préféré du jeudi qui consistait à passer tout l'après-midi sur le balcon devant la route du Pont Colbert où nous comptions les voitures qui passaient, chacun les siennes en fonction du modèle qu'on avait choisi. C'était la grande époque des dauphines et des ID19. J'avais dû gagner une fois et peut-être même plusieurs. C'est vrai qu'il était gentil monsieur Leboulch'. Il me laissait presque toujours les dauphines ou les 203 ! Sans oublier les 2cv que je prenais une fois sur deux et qui pullulaient ! Et puis je l'ai perdu de vue ou plus exactement j'ai changé tellement vite que quand il m'arrivait de l'apercevoir au loin je changeais de trottoir ou prenais la première à droite. Pourtant je l'aimais bien et ça m'aurait fait plaisir de lui dire bonjour mais une terrible timidité me l'interdisait, une sorte de pudeur idiote. Et cela était valable aussi pour la plupart des voisins que j'appréhendais de rencontrer et vis à vis desquels j'usais de procédés d'évitement aussi stupides que grotesques. Le mieux c'est que, sans doute pour compenser, je leur parlais intérieurement, pour moi-même.  Je les fréquentais en imagination ! Mais vous semblez ailleurs, vous ne m'écoutez pas...

-Je me demandais à propos de ces portraits que vous dressez de vous-mêmes si vous les exposiez pour vous satisfaire ou vous en prévaloir?Car s'ils ne sont pas très flatteurs avouez que vous n'êtes pas le moins du monde critique à leur égard. On dirait même qu'il vous plaît d'étaler vos défauts, vos insuffisances, vos ratages en tout genre comme si c'était des qualités ou des exploits dignes d'estime ou de reconnaissance, d'admiration !

-J'ai souvent l'impression, contre laquelle j'essaie pourtant de me défendre, que c'est intéressant voire extraordinaire seulement parce que cela m'est arrivé à moi ! Mais je suppose que c'est dans l'ordre des choses et qu'il devrait en aller de même pour chacun avec ses souvenirs personnels quels qu'ils soient et particulièrement quand il s'agit de souvenirs d'enfance ou de jeunesse ! Je n'arrive pas à comprendre qu'on ne soit pas subjugué sa vie durant par ses souvenirs d'enfance et de jeunesse et qu'on ne tente pas, aussi simples puissent-ils paraître, de les mettre un peu en ordre et d'en résoudre l'énigme qui s'apparente souvent curieusement à celle des soirs...

-Les fins de journée sont souvent tristounettes, voire lugubres...

-Surtout quand on ne sait pas si c'est bien le crépuscule et si ce ne serait pas plutôt l'aube ou l'aurore. Les bureaux viennent-ils de fermer ou vont-ils ouvrir dans une heure ou deux ? Dans l'immeuble d'en face les gens sont  presque tous dans leur cuisine ! Dînent-ils ou prennent-ils leur petit déjeuner ? Cela se produit généralement quand on se réveille tout habillé sur son lit, le front brûlant et le corps tout juste rescapé d'une sorte de cuisson intérieure qu'on va, pendant toute la journée et en se traînant, chercher à  atténuer par des rafraîchissements aussi multiples qu'inopérants...

-C'est l'inversion des boissons...Phénomène redoutable que j'ai connu moi aussi...Mais c'est excellent pour la régénération des souvenirs et leur ressassement en boucle pour les meilleurs, les plus enfantins! Et comme vous êtes expert en la matière vous avez dû en mouliner des ritournelles du temps jadis ! En de pâteuses foisons peut-être mais le compte y était sûrement...

-Ce sont donc bien des sortes de vidéo qu'on se repasse à loisir dans la tête, uniquement dans la tête ! On ne voit rien de l'extérieur alors? C'est bien sûr ?

-Tout à fait sûr, personne ne peut visionner ce genre d'images à votre place. Pour le moment tout au moins...

-Pour le moment ? Que voulez-vous dire ? Vous me faites peur, vous croyez qu'un jour on pourra les lire comme autrefois le journal sous un bec de gaz ?

-Ce n'est pas impossible.

-Mais c'est affreux. On croira penser, fantasmer bien tranquillement et le voisin dans le train ou le métro...

-Suivra très exactement le cheminement de vos pensées comme si elles se déroulaient dans son propre cerveau...

-C'est abominable !

-Ne vous inquiétez pas trop, on ne pourra peut-être pas attester de la provenance de ce qu'on capturera de cette façon et puis il y aura probablement un système de protection sous forme d'un nouveau système de cloud qui vous permettra de penser en-dehors de vous-même et donc en toute sécurité ! Vous songerez dans un nuage et serez ainsi réellement dans les nuages mais dans le vôtre, strictement le vôtre ! On ne pourra rien contre vous...Mieux, votre voisin du métro ou de palier dans l'ascenseur croira que vous ne pensez à rien, jamais à rien ! Aucun fantasme compensatoire plus ou moins gratifiant voire compromettant à une époque pas si lointaine où l'on pourra, vous verrez cela vous, certainement,  être inquiété pour une simple mauvaise pensée, un scénario intérieur un peu trop hard ou un sujet jugé mal placé ou d'inspiration douteuse !

-Alors vivement ces nouveaux nuages, ces merveilleux nuages comme disait je ne sais plus qui mais qui avait rudement raison ! Dire qu'en attendant, d'après ce que vous me dites, il serait donc déjà dangereux de se réfugier dans ses pensées !

-Disons que pour l'instant ces moyens d'intrusion sont encore à l'état de prototype et que ceux qui savent les utiliser ne sont pas nombreux mais par contre déjà occupés à les tester en vrai sur des cas jugés possiblement dangereux ou sujets à caution...

-Si j'ai bien compris vous êtes un de ces distingués précurseurs, de ces fouille-cervelles qui n'osent pas dire leur nom après dix heures et qui m'aurait comme alpagué de l'autre côté du miroir, qui ne me lâche plus sous des prétextes divers, qui va jusqu'à me promettre une révision de carrière mirobolante et rétroactive mais qui n'est là que pour me décortiquer ou me tirer les vers du nez !

-Comme vous y allez!Je me contente de classer vos photos qui sont en grande pagaille un peu partout et de vous aider à retrouver les diapositives de votre grand-père sur lesquelles vous espérez simplement pouvoir enfin vous revoir enfant ! Il n'y a rien de plus naturel et il est normal que je vous aide à l'occasion dans une telle démarche qui vous l'avouerez n'est en rien administrative et que je donne le coup de pouce ou que j'essaie de provoquer le petit déclic qui un jour déclenchera ce flot d'images oubliées ou coincées dans des méandres  inconnus et d'où seuls des mécanismes sophistiqués encore à trouver vous permettront qui sait de revivre l'acmé de votre existence ! Et cela bien qu'en vous la vague silhouette de l'enfant que vous étiez  suffirait sans doute à vous exalter pendant que nous pourrions affiner les branchements adéquats, vous savez ces petits fusibles qu'on trouve dans des petits placards où étaient autrefois les compteurs à gaz et ceux d'électricité. Il y a exactement la même chose dans le cerveau...

-Des gaz ?

-Des sortes de vents qu'on a fini par repérer à force de s'y attarder avec des pipettes et des petits ressorts de machine. C'est toutefois dans le Méningium cette maquette géante des tubulures cérébrales que d'aucuns inclinent à confondre avec les intestins ou à considérer ces derniers comme une sorte de deuxième cerveau, qu'on a pu les mesurer à l'aide d'un anémomètre tout ce qu'il y a de plus ordinaire...

-Cela ne me dit toujours pas ce que vous faites chez moi ni à quel titre vous vous y trouvez !

-Vous êtes chez vous partout si j'ai bien compris. J'étais passé vous apporter la dernières mouture de nos investigations concernant votre situation exacte ou supposée...Nous avons procédé au remplissage d'une sorte de grille d'après laquelle il se pourrait que...

-Vous me parliez de photos, je ne les ai toujours pas vues ! 

-Et pourtant vous seul pouvez les voir, ceci expliquant cela ! Oui nous sommes sur le point de reconstituer toute votre carrière, de la réviser, de la retaper à neuf, de lui revisser des petits boulons dans les coins, vous allez voir ! Mais ce n'est pas de la tarte ! Nous n'arrivons pas à faire la différence entre les périodes d'arrêt de travail et celles d'activité !

-On m'a souvent installé dans des sous-sols difficiles d'accès ou au contraire sous des combles trop hauts pour être visités ! Passant du soupirail au vasistas et inversement sans jamais pouvoir m'arrêter au mi-temps des choses ordinaires et de l'entendement !

-Même ces carrières sournoises se redressent, ne vous en faites pas...En doublant simplement le nombre des échelons on obtient déjà un fameux résultat !

-Le double du réellement vécu alors ? C'était déjà déjà assez pénible comme ça, vous n'allez pas en rajouter après coup !

-Vous avez un pare-feu ?

--J'en avais un au début mais je n'ai jamais réussi à renouveler mon abonnement...

-Très bien, décochez-le et cochez m'avertir avant tout envoi de nouveaux cookies.

-Vous croyez que ça va suffire à me rendre ma liberté, cette vision simple et sereine des choses, qui était la mienne avant d'entrer dans ces bâtiments lugubres où l'on m'a oublié ou tourné en ridicule ?

-Vous aviez par moments, paraît-il, une tendance à la bouffonnerie ostentatoire...Vous ne devez donc vous en prendre qu'à vous-même pour ce qui est de l'image laissée ici ou là dans le souvenir de vos collègues...

-Image qui a dû rapidement s'effacer et celle-là je ne vous demanderai pas d'aller me la récupérer quand même ! Encore que... Je dois tout de même vous dire que ma bouffonnerie est tout sauf ostentatoire mais au contraire intériorisée, ravalée, tout en images justement mais cérébralisées pour un usage strictement personnel et tenu secret ! Je suis ainsi comme distrait de l'intérieur et en même temps renforcé ou soutenu par le dérisoire, tandis qu'à l'extérieur une certaine austérité semble prévaloir, parfois augmentée d'un air pincé censé me désigner comme un adepte du réarmement moral...

-Et qui vous hisse en réalité  au sommet de la bouffonnerie...Nous sommes bien d'accord, vous n'en sortez pas, vous ne vous en sortez pas ! Quoi que vous fassiez, ça ne vaut pas tripette...

-Tripette ! Vous me sauvez la mise ! C'était le surnom de la marchande d'abats du marché Notre-Dame d'où mon père rapportait le samedi matin de quoi préparer son fameux tripoux ! Vous ne pouviez pas me faire plus plaisir, vous montrer plus avisé. J'en sens du coup l'inégalable fumet, j'en revois les ingrédients nager dans le bouillon de tomate... Vous avez raison, rien ne vaut Tripette, je veux dire madame Tripette ! Du reste Michel Oliver qui faisait aussi ses courses à Versailles avait parlé d'elle dans son émission à la télé !

-La gloire quoi ! Bon c'est bien gentil tout ça mais il va falloir se dépêcher, nous sommes attendus avec les photos chez le Médiateur départemental qui doit les séparer et les trier par genres. Inutile de vous dire qu'il y en a un qu'il n'aime pas beaucoup !

-Probablement le mien en plus. On m'a souvent dit ou fait comprendre que j'avais bien un genre mais un drôle de genre. Et moi-même je me trouve assez curieux. Ce n'est pas très encourageant. Ces photos seront ma perte, je vais les changer, donnez-les moi, je n'en ai pas pour longtemps. A la maison j'ai une glaceuse  datant de l'époque de mon grand-père, elles vont rajeunir ! Je n'aurai plus qu'à les disposer dans des enveloppes ni trop grandes pour qu'elles rentrent dans les boîtes de la Poste, ni trop petites pour qu'elles n'en retombent pas...

-Mais vous n'aurez jamais l'adresse du Médiateur, on ne peut pas lui écrire, on ne peut que lui téléphoner et encore depuis un fixe et sur une ancienne ligne qui est souvent perturbée par le réseau nocturne  du Navire Night, ces anonymes qui se parlent dans la nuit et dont certains débordent sur le jour...

-Ils ignorent probablement que c'est la ligne du Médiateur !

-Certainement, sans cela, étant donné la dangerosité de cet homme et son absence totale du sens des nuances ou de l'humour, sa propension à veiller très tard pour écouter les moindres bruits, ils auraient raccroché depuis longtemps !

-Et moi, si c'est le Médiateur des Yvelines, me voilà dans de beaux draps ! De jour comme de nuit, je ne me vois même pas lui téléphoner...

-Vous ne risquez rien, je viens de perdre son numéro !

-Il suffirait je suppose de regarder dans l'annuaire...

-Pas du tout, il est sur la liste rouge ! Il se méfie des indélicats et plus spécialement des casse-pieds nocturnes qui semblent errer au bout du fil et dont on a le plus grand mal à se débarrasser, faute de pouvoir jamais, d'une façon ou d'une autre, couper la communication !

-C'est lui qui les appelle et qui les épie, qui ne les lâche pas, je connais ce genre de personnage. Il se trouve que j'étais au lycée avec un fils de préfet, du nom de Bougras ! Il arrivait du Puy de Dôme d'où son père avait été muté pour Paris  comme Directeur au Ministère de l'Intérieur. Je l'ai bien connu car on avait l'habitude de sécher les cours ensemble pour aller se balader dans Versailles. Moi ce n'était pas mon habitude mais il m'avait entraîné avec un petit sourire entendu et un "t'en fais pas on risque rien" sur un ton qui m'avait fait entrevoir ce que pouvait être sans doute une protection peu rapprochée mais de haut niveau. Il donnait l'impression de pouvoir faire ce qu'il voulait et son assurance était si communicative que les rues étaient à moi et où à côté de lui je me pavanais presque, d'habitude plutôt effacé ou ailleurs...

-La belle vie quoi ! Dites-moi, à cette époque, votre tante connaissait-elle déjà les Bolivar ?

-Oui je crois bien.

-Où ça  et par qui les avait-elle connus ?

-A Genève. C'était un de ses collègues à l'O.M.S. !

-Et vous-même les connaissiez-vous ? Pendant les vacances votre tante vous aurait-elle présenté à eux ?

-Non c'est à Paris un peu après que ce fut fait.

-Où vous avez vu je crois le dramaturge Arrabal...

-Non c'est ma tante qui l'avait vu mais il n'y était pas cette fois-là...Je devais effectivement le rencontrer mais beaucoup plus tard, des années après, tout à fait par hasard...

-Racontez-moi ça mais n'omettez rien, je dois câbler votre réponse aussitôt après...

-Je préfère changer de question, est-ce possible ?

-Très bien, en ce cas vous souvenez-vous des tickets des bus de Genève à cette époque et de l'équipement des receveurs qui les vendaient à bord ?

-Oui parfaitement. Ils étaient soudés les uns aux autres en une grande bande qu'on tirait du petit carnet qui les retenait et dont on découpait le nombre voulu en fonction du trajet envisagé....

-Un exemple je vous prie !

-Et bien Cornavin-Rue Vermont donc pour aller de la gare chez ma tante, en 58 ou 59, c'était je crois deux tickets...

-Peu importe le nombre, abrégez, de quelle couleur étaient-ils ? Vous ne l'avez pas encore dit !

-Jaunes ! Il étaient jaunes et imprimés de noir...Toutefois il devait y avoir d'autres couleurs, je revois du bleu ciel ou du rose aux mains ou entre les lèvres de certains passagers...

-Et la sacoche du receveur, est-il vrai qu'elle comportait un petit mécanisme qui rendait la monnaie ?

-Ne m'en parlez pas, je faisais des pieds et des mains auprès de mes parents pour qu'ils me dénichent la même pour la Noël ou le Jour de l'An ! J'en rêvais plus que d'un vélo ! Je me serais bien vu dans ma chambre pendant des heures à actionner les tirettes de cet engin pour rendre la monnaie à d'hypothétiques passagers assis sur mon lit auxquels je n'omettrais pas pour autant de valider les billets avec la pince reliée à cet équipement prodigieux par  une une lanière de cuir torsadée ! Clic-Clic ! Pour La Placette faut descendre à Coutances Grenus. Pour le jardin des Cropettes, je vous dirai...

-Vous y auriez été ! Vous y êtes !  Et j'entends l'accent de Genève comme si j'y étais moi-même ! Cette magie de l'enfance ne vous a pas quitté...

-C'est prodigieux comme ces souvenirs de choses insignifiantes prennent du poids et de l'ampleur du seul fait qu'ils se sont formés dans la prime jeunesse et qu'on parvient beaucoup plus tard à les solliciter à nouveau, à les faire revivre...

-C'est un des plus grands mystères...Certains disent que c'est trop beau pour être vrai et que nous inventons tout au fur et à mesure comme ça nous arrange, et sans nous en rendre compte ! Nous imaginons en croyant nous souvenir !

-Ces trifouilleurs du bocal me font l'effet d'êre des rabat-joie ! Ils voient des plages de couleur qui clignotent par-ci par-là sans connaître la nature du phénomène qui les produit. C'est électrique, vous diront-ils. La belle avance ! Il y a de l'électricité partout et depuis un bout de temps.

-Nous sommes paraît-il des piles électriques qui déambulent. Nous avons des éclairs plein le chaudron ! N'avez-vous jamais remarqué ces étincelles verdâtres qui nous viennent au bout des doigts et qui se propagent tels des éclairs de chaleur dans nos pull-overs quand nous les enlevons avec ce crépitement sinistre en même temps que tous nos cheveux se hérissent ?

-Ce sont peut-être les vrais orages d'après des météorologues qui les étudient de près près.

-Ce sont ceux du diable, je ne les aime pas.

-Mais le diabolique équilibre les choses, il faut bien que le bon dieu se laisse abuser de temps en temps, mener en bateau ! Vous savez qu'il existe deux sortes d'éclairs ? Les positifs et les négatifs. selon qu'ils tombent du ciel sur la terre ou qu'ils partent du sol pour finir  dans un nuage. Je ne vous dis pas ceux qui sont du Diable et ceux qui sont du Seigneur ! La métaphore me paraît évidente. Le problème c'est qu'ils sont aussi redoutables les uns que les autres et qu'il vaut mieux de toute façon ne pas se trouver sur leur chemin !

-Le feu du Ciel est ambivalent alors !

-Non, bivalent ! S'il monte vous êtes cuit, s'il descend vous êtes damné !

-La bivalence est vraiment le fléau du siècle ! Tout le monde veut savoir ou pouvoir tout faire !

-C'est donc la polyvalence que vous incriminez. Il est exact qu'elle fait des ravages. Une tête ne va pas sans ses multiples casquettes. Moi par exemple, j'ai été tenu très tôt de reconnaître des compétences multiples...

-C'est une confession alors...Ne seriez-vous pas une sorte de polyvalent ? Je me demandais pourquoi nous faisions toujours salon si rapidement dès que nous nous rencontrions, cela me semble clair à présent !

-Et oui, qui se ressemble s'assemble ! En tout cas cela montre que  nous avons au moins une casquette en commun...

-Je paierais cher pour savoir de laquelle il s'agit...J'en ai tout un lot par là...

-Montrez-les moi. Je veux les voir !

-Non n'insistez pas, je les ai perdues. De toute façon je ne les mettais jamais.

-Voilà donc pourquoi tout le monde vous croit sans compétences !

-Sans compétences particulières, ce n'est pas la même chose...Du reste, pour en avoir il me suffirait au bon moment d'en tirer quelques unes dans un chapeau...

-Alors que vous êtes un jeune homme d'examen et peut-être de concours s'il vous a pris l'envie de bachoter pour de bon ! Vous êtes un des rares à pouvoir apprendre par coeur et retenir longtemps énormément de choses et dans les domaines les plus divers !

-C'est exact mais vous verrez qu'un de ces jours je serai détrôné par des machines, des petites machines d'apparence insignifiante et qu'on glisse dans la poche !

-Je vous signale que ça existe déjà et que de plus vous en avez une dans la poche ! Vous allez devenir intelligent malgré vous, malin du bout des doigts !

-Quoi ? Mais c'est exact...J'avais pourtant dit que je n'en voulais pas ! Sous aucun prétexte !

-On vous fera un prix en ce cas et vous serez obligé de l'accepter, c'est un abonnement obligatoire ! Regardez autour de vous, personne n'y échappe. Au début personne n'en voulait, ils en ont tous !

-Tout le monde en a un ?

-Oui, même vous ! Vous êtes déjà fait. Et si la seule chose qui vous sauve un peu est que vous n'en ayez pas encore tout à fait pris conscience, cela ne saurait durer. Bientôt, chez vous comme dehors vous l'aurez en permanence au bout des doigts !

-Mais non, j'avais dit, seulement en cas de nécessité ! J'en avais pris une notice quelque part avec les tarifs et les performances attendues ou souhaitées, toutes les options...J'avais bien l'intention de réfléchir pourtant et le plus longtemps possible, de me faire un petit dossier de documentation à augmenter sans cesse jusqu'à épuisement de tout ce qui compte en matière d'études et de conseils en ce domaine encore assez nouveau à l'époque ! Je comptais bien en rester là le plus longtemps possible, à ressasser toutes les formules, tous les bons plans, les magasins ouverts le dimanche, pour le 1er mai, pour l'Ascension et le dimanche de Pâques ! D'une année sur l'autre, vérifier les horaires, tous les jours fériés ouvrés ! Les ouvrables, les soirées entières, les nuits !

-Effectivement vous ne pouviez pas le louper ! Vous avez fini par vous y rendre au Centre Commercial...

-J'ai dû finir par signer quelque chose...

-Votre abonnement tout simplement !

-Vous croyez qu'il marche pour de bon ? Si j'avais oublié de cocher une case quelque part ?

-Vous auriez comme une case de vide ! Mais ce n'est pas le cas rassurez-vous. Prenez-le donc, essayez-le je suis sûr qu'il marche à la perfection ! Dans votre poche-là ! Vous l'avez ! Il vous suffit de le prendre comme autrefois on prenait son carnet à boudin ! Le mécanisme n'est plus tout à fait le même ! Y a eu comme du perfectionnement ! Franchissez un demi-siècle d'un seul coup ! Par la simple pression d'un doigt sur l'ustensile faites venir les choses, importez ce que vous voulez, de partout dans le monde, instantanément !

-J'ai dû souscrire un abonnement malgré moi, sans m'en rendre compte, un beau jour...Je revois un très grand magasin, presque désert... Etais-je le seul client ? Tout au fond une vague silhouette derrière un présentoir...Le vendeur ! Après je ne me souviens pas bien....Quand donc était-ce ?

-Un 1er mai ! Voyez, j'ai le reçu du vendeur...Pas étonnant qu'il n'y eût pas foule. c'est bien vous, vous choisissez vos jours pour être tranquille.

-Je n'arrive à faire mes courses que les jours fériés. Mais là tout de même, j'ai exagéré, au lieu d'aller me promener ! Quelle année était-ce ?

-Ce n'est pas indiqué. En tout cas ne cherchez pas, c'était bien vous. Toutefois vous n'étiez certainement pas seul, mais vous avez eu cette impression probablement parce que vous vous figuriez une fois de plus qu'on avait d'yeux que pour vous et ne pouvant supporter la charge des regards vous les avez niés en fixant vos chaussures ou en faisant semblant de vous intéresser à des ustensiles, des appareils disposés tout en bas des rayons, d'où ces poses penchées, voire à croupetons, qui vous prodiguaient, l'espace d'une minute ou deux, un certain soulagement !

-Je ne me sens vraiment bien qu'au-dessous de la ligne de flottaison des regards...

-Oui au niveau des caniches quoi...

-Oh pas si vite,  si c'est de l'infini que vous voulez parler, sachez que l'amour est à réinventer !

-Je vous signale que sans la mention de l'année la garantie ne marche pas...

-Oui j'y ai renoncé contre le droit de venir dans le magasin aussi souvent que je voudrai sans plus jamais rien acheter !

-Je suis même sûr que sans avoir ouvert l'emballage vous êtes revenu au magasin pour essayer de le remettre à sa place et repartir sans vous faire rembourser ! Je me trompe ?

-J'ai essayé oui ou plus exactement j'ai pensé un moment que c'était peut-être ce que j'avais de mieux à faire. Et puis je me suis rappelé la phrase dans l'Homme révolté, le comble de l'anarchie c'est d'accepter le monde tel qu'il est, et je me suis dit que je n'y pouvais rien changé, que j'étais bel et bien pris dans le flux, le grand flux universel des choses qui bougent et qu'il me fallait bouger avec !

 -Quelle sagesse tout d'un coup ! Alors qu'avez-vous fait ?

-Non seulement j'ai décidé de garder cet ustensile de malheur mais j'ai voulu en acheter un autre, oui un deuxième ! Pas le même rassurez-vous, le modèle juste au-dessus que j'avais envisagé un moment au début. Et puis je ne l'ai pas fait non plus. Deux projets éphémères et opposés qui se sont heureusement et rapidement comme annulés l'un l'autre. Il me restait donc le premier, l'unique, dont je n'avais plus qu'à défaire le paquet ! Mais le problème...

-Oh non ne me dites pas que vous n'aviez pas de ciseaux pour couper la ficelle, vous me tueriez d'ennui et de perplexité, n'en ayant pas non plus !

-Non, non ce n'est pas ça...Mais figurez-vous que je ne savais plus exactement ce que j'avais acheté. Il y a tellement d'appareils nouveaux. Et puis je n'ai pas eu le choix, je n'ai même rien eu à demander. Dès que je me suis approché après bien des tours et des détours, le vendeur m'a tendu une boîte en me disant c'est celui qu'il vous faut ! Je n'en revenais pas qu'un achat dans ce magasin pût être aussi rapide tant on y est contraint d'attendre des heures le bon vouloir d'un vendeur et même qu'un vendeur tout simplement émerge au milieu des cartons ou des montagnes de barres de polystyrène ! Comme il me tendait en même temps la facture j'ai trouvé l'aubaine exceptionnelle et j'ai aussitôt cheminé vers la caisse la plus proche sans même avoir regardé vraiment ce qu'on m'avait mis dans les mains et sans éprouver non plus le besoin de l'examiner plus en détail pour le moment.

-Vous en saviez suffisamment, c'était celui qu'il vous fallait !

-Ce vendeur avait dû remarquer que je ne tenais jamais rien contre mon oreille ou ne jouais pas non plus des pouces sur un écran lumineux sans le quitter des yeux tout en slalomant entre les rangées de présentoirs ! Il m'arrivait pourtant de ne plus réfréner mon habitude de me parler à moi-même pour avoir observé que cela pouvait indiquer l'usage d'un téléphone "mains libres" totalement invisible et donc me sauvait peut-être de la ringardise tout en ménageant mon penchant irrépressible pour le soliloque.

-Vous faisiez d'une pierre deux coups. Je vous reconnais bien là, toujours à deux étages, à deux portants !

-On est obligé de porter au milieu dans ces cas-là, ce n'est pas très pratique ! Si vous voulez mieux, je suis double mais d'un seul tenant !

-D'où la possibilité de vous dédoubler à nouveau ! Vous m'avez l'air d'un drôle de pantin, m'enfin c'est bien ce que j'avais cru comprendre dans votre dossier ! Quelqu'un d'exceptionnel ! Vous avez dû vous trouver empoté avec cette boîte dans les mains à devoir marcher vers la caisse pour concrétiser un achat que vous n'envisagiez pas une minute plus tôt et que vous vous étiez même juré de ne jamais effectuer ou pas de si tôt ! Ça devait être terrible ! Non ? Qu'aviez-vous en tête exactement ?

-Je me promettais, si je m'en sortais, d'intégrer au plus vite le réseau des gens les plus influents du monde pour accéder aux fonctions immémoriales !

-Je vous présenterai le beau-frère de mon gardien d'immeuble qui s'occupe je crois du recrutement pour la région Île-de-France Ouest de quelque chose de similaire, voire d'approchant...Ces réseaux fleurissent un peu partout et sont très bien organisés. Tout le monde un jour ou l'autre en fera partie. Il y aura alors des fédérations de réseaux qui permettront d'influencer d'encore plus haut donc encore plus loin ! C'est pour tout de suite que vous auriez voulu cela. Patientez, la part d'influence qu'il faut apporter soi-même au départ est destinée à diminuer encore, pour disparaître tout à fait  !

-Enfin cet épisode a dû bien se terminer puisque je me retrouve d'après ce que vous me dites avec cet appareil dans ma poche et prêt à servir !

-C'est très bien mais j'ai peur que vous changiez de veste avant d'avoir mis une seule fois la main dans votre poche ! Songez que dans la poche de l'autre, la nouvelle, vous ne trouverez peut-être au mieux qu'un petit étui de plastique transparent contenant au plus deux boutons de rechange !

-Et je croirai une fois de plus avoir tout perdu ! 

-C'est deux boutons contre un smartphone ! Réfléchissez bien, ce n'est pas cher ! Car si vous persistez à tergiverser vous allez le payer une deuxième fois et au prix fort !

-Mais j'aurai peut-être alors gardé ma veste ! Un pied-de-poule comme on n'en fait plus !

-Avec dedans, tout au fond de la doublure, un appareil suranné, qu'il vous faudra remplacer au plus vite car totalement dépassé ! Inutilisable à cause d'un changement de réseau ! D'un nombre de G insuffisant ! D'un hard-core douteux !

-Et pour m'en débarrasser tout à fait et d'une manière définitive, je serai obligé de jeter ma veste ! Je comprends ça...Sans avoir jamais vu l'appareil en question !

-Il est probable que vous ne verrez pas l'autre non plus, mais essayez, je vous en supplie, essayez !

-Je choisirai une de ces petites vestes légères dites d'été, vous savez en tissu un peu gaufré, sans doublure et alors là surtout, sans rabat au-dessus des poches! Cette fois je suis sûr de mon coup...

-Malheureusement et décidément vous jouez de malchance avec l'équipement numérique de l'homme moderne partout connecté, des vestes comme vous me dites, ça ne se fait plus depuis longtemps ! Oui je vois ce que vous voulez dire, j'en ai cherché moi-même il y a quelques années, impossible d'en trouver une !

-Alors je ne suis pas près de pouvoir téléphoner dans la rue ou dans l'autobus ! Ou aux cabinets ! D'un bac à sable ! Du Grand Bassin des Tuileries !  Qu'on vienne me chercher ! Qu'on s'intéresse à moi ! Qu'on m'établisse enfin la communication !

-L'ennui c'est que vous n'avez ni l'appareil ni l'envie de vous en servir!

-Avant si ! Je passais mon temps au téléphone ! Mes nuits ! Le Navire Night c'était moi ! Je remettais ça dans la journée.

-C'était les anciens postes, les gros combinés lourds et noirs !

-Ou beige comme chez mon grand-père avec le cadran rond et les trous pour le doigt que certains maintenaient en place afin d' accompagner ou même de forcer le retour du cadran et peut-être gagner du temps. Je ne sais pas je ne pratiquais pas cela. Cela me paraissait l'effet d'une nervosité agaçante et surtout parfaitement inutile, d'une grande stupidité.

-Je vous signale que c'est exactement ce que je faisais ! Vous n'en loupez pas une, vous n'êtes pas très intuitif avec votre vérificateur.

-Comment aurais-je pu deviner une chose pareille ? Que vous soyez un vérificateur et le mien ! Jamais je n'aurais cru ça de vous. Franchement vous me décevez beaucoup.

-Oh vérificateur d'images ce n'est pas si désobligeant. Et d'images anciennes, de très vieilles choses ! Toujours enfouies on ne sait trop où...A recapturer ! A refaire ! Même l'auteur n'est pas nécessaire, on opère sans lui !

-Sans lui ? Et si ce sont des diapositives ?

-Si les couleurs en sont trop mauvaises, on les corrige. On se méfie beaucoup des lointains bleutés, toute cette fausse coloration dûe aux filtres spéciaux ou à des gélatines sur mesure, à la commande !

-Chez Odéon Photo, ils en avaient de toutes prêtes. Il n'y avait plus qu'à les tartiner ! Et à partir au bord de la mer...

-J'ignore ce que l'avenir vous réserve mais avouez que jusque-là vous avez eu la belle vie. On vous a bien mâché la tâche, vous n'aviez même plus à mastiquer !

-Je reconnais que si je me suis égaré dans de nombreux bureaux où j'ai toujours fini par disparaître, on m'y avait pourtant comme invité et reçu à chaque fois avec une grande courtoisie et une sorte de confiance dans mes possibilités que je n'avais pas moi-même, me demandant plutôt si j'avais seulement, au mieux de temps à autre,  tout simplement le sens commun...On appréciait aussi je crois, en plus, ma haute recommandation dont personne ne me parlait véritablement mais dont je percevais des allusions plus ou moins explicites..."Ici c'est comme partout, il y a les protégés de Baudrier"...

-Le mari d'Arlette ?

-Oui et on m'avait dit ça avec une fausse ingénuité pour voir ce que j'allais dire ou la mine que je ferais..

-Alors ?

-Alors rien, rien du tout. Mais je dois dire que j'ai eu du mal à ne pas afficher une certaine déception...

-Ah oui ? Comme vous y allez ! Mais parlez sans crainte et sans délai, je ne vis plus...Une déception dites-vous ?

-Et bien oui, dans ma candeur existentielle, j'étais persuadé être le seul protégé de ce Baudrier familial et néanmoins étranger, plus étranger que familial !

-Alors que vous l'auriez voulu tout simplement étrange...

-Certainement, inexplicablement voué à me protéger et à ne protéger que moi ! Je sentais même monter comme une sorte de jalousie. Etais-je au moins celui qu'il protégeait le plus ? Ce n'était pas certain.  Comment le savoir ? Et ses autres protégés, qui étaient-ils ? En réalité je ne tenais pas tellement à le savoir car je craignais surtout de tomber sur des personnes bien plus méritantes que moi et propres à payer en retour, simplement par leurs compétences ou au moins leur bonne volonté, les attentions bienveillantes de leur protecteur..."Il ne dit rien, ne se montre pas mais se fait tenir au courant de l 'évolution de ton travail, des moindres choses, il te suit..." m'avait dit un jour ma tante retour de chez Arlette ! Mais à la réflexion, s'il a autant de protégés peut-il vraiment les suivre tous de cette façon ? Je ressentis tout à coup une sorte de libération. En fait, il se souciait peut-être de moi comme d'une guigne ! J'avais bien tort de me sentir contraint ou empêtré dans une glue affective dont j'avais la naïveté de croire qu'elle était secrétée par une fibre familiale des plus cachées mais des plus authentiques et propre à me faire fondre moi qui m'amollis si facilement...Bref je ne pouvais plus croiser qui que ce soit dans les couloirs ou aux lavabos sans me dire que c'était un frère ou une soeur en protection, et que la famille décidément, on sait où ça commence mais pas où ça finit !

-Tous ces bureaux dans la fonction publique, ces administrations ne sont que des grandes maisons, des grandes familles ! Vous ne le saviez pas ? Vous ne l'aviez pas remarqué ?

-Si probablement et alors c'est sans doute par ça que j'ai passé ma carrière à me réfugier dans les caves et les greniers qui sont souvent, dans une maison, rappelez-vous, les endroits préférés des enfants. J'y disparaissais pour de bon et avais su faire en sorte qu'on ne vienne plus m'y chercher ! Qu'on m'oublie vraiment ! Ce qui s'est effectivement produit...

-C'est un privilège qui n'échoit qu'aux hyperprotégés !

-Toutefois pour un temps seulement car lorsque la grande restructuration des services a eu lieu et que les nouveaux centres ultramodernes furent prêts, j'ai dû refaire surface et après des retrouvailles qui en laissèrent plus d'un pantois, accompagner tous les collègues pour la nouvelle installation où l'on m'avait réservé un magnifique bureau au dernier étage avec porte-fenêtre coulissant sur un patio de plantes grasses façon cactus et au-dessus un grand carré de ciel bleu...

-L'aventure tropicale à Boulogne-Billancourt !

-Oui, les rêves qu'on fait au bureau sont les plus tropicaux, vous ne le saviez pas ? Etant donné vos capacités et prérogatives vous devriez aller faire un tour dans les tropiques cérébraux. Il y en a sûrement à observer, sinon d'où viendraient nos fantasmes d'outre-mer, le nez au-dessus d'une balance de trésorerie ?

-Et le pied sur une affiche de L'idole d'Acapulco !

-On n'est pas des sauvages ! Un peu de rêve ne saurait nuire. Dites, vous repreniez à quelle heure l'après-midi ? Quand vous repreniez bien entendu...

-Même dans ces cas-là,  assez rares au demeurant, je n'avais pas l'impression de reprendre grand-chose et que c'était plutôt moi qu'on reprenait...C'est pourquoi je repartais souvent presque tout de suite avant même qu'on ait pu me voir...

-Seule votre ombre vous trahissait parfois...

-Mais oui, au coin des couloirs je tournais avant elle qui me suivait toujours. Je me suis même demandé si c'était vraiment la mienne car elle ne me ressemblait pas...Je la voyais avec un chapeau moi qui n'en porte pas. Du coup je n'osais pas me retourner pour voir ce qu'elle devenait, si elle n'avait pas rectifié sa tenue, comment elle se tenait quand je ne bougeais pas...Une fois à ma grande surprise elle était passée devant moi mais je la vis, alors que j'avançais d'un bon pas, se tortiller d'une manière grotesque avec une sorte de déhanchement que je ne me connaissais...

-On ne regarde pas toujours son ombre cheminer. C'est un tort car c'est parfois révélateur de défauts de locomotion qui sont d'autant plus amplifiés que l'ombre est allongée, que l'heure est tardive ou matinale...

-Non non, j'avais vraiment l'impression qu'on se moquait de moi !

-S'il fait soleil, vous ne devriez sortir qu'à midi précise ou arranger votre parcours de manière à l'avoir tout le temps derrière vous. Ce n'est pas sorcier, c'est une question d'habitude. Certains orientent leur parcours de la sorte et en permanence, qui plus est sans même avoir besoin d'y penser, comme un sixième sens. Tels sont les vrais spectrophobes dont vous êtes sans le savoir cher ami, comme vous ils ont peur de leur ombre !

-Oh les braves gens ! Ils existent donc ! Quand puis-je les rencontrer? Maintenant ? Avec ce soleil couchant, ce n'est peut-être pas très indiqué. Quelle situation les laissent perplexes, un peu sur le qui-vive?

-Le ciel voilé, qui sans effacer tout à fait les ombres, les estompe !

-Des fantômes d'ombres ! Ils ont du coup, et paradoxalement, moins peur je suppose. Que font-ils dans ces cas-là ?

-Ils attendent que les nuages épaississent. Ils aiment encore mieux la pluie !

-Ces phobiques sont vraiment de curieuses gens. Je n'aimerais pas les rencontrer au coin d'un bois.

-Vous avez remarqué comme les ombres dans les bois sont morcelées? 

-Je sais que les vents y courent très différemment selon les futaies et l'espacement des troncs qui créent des remous tout à fait semblables à ceux qu'on observe autour des piles d'un pont...Est-il vrai que le vent a tendance à monter vers les cimes pour rejoindre au-dessus le flux principal ?

-Le vent qui est invisible, comment pourrait-il avoir une ombre ! C'est absurde, vous dites n'importe quoi !

-J'ai rien dit de ça !...Oh c'est curieux, tout à coup j'ai envie  de vous envoyer une demande de renseignements !

-C'est bien gentil mais vous n'en avez plus je crois la possibilité, ayant perdu cette prérogative qui vous autorisait à tracasser les gens comme bon vous semblait à longueur de journée et avec les questions les plus indiscrètes.

-On a effectivement considéré que j'avais mérité de prendre ma retraite avant l'âge statutaire, ce que j'ai accepté...

-Vous n'aviez pas le choix. La retraite d'office est une sanction que je sache et qui s'impose au fonctionnaire au minimum très insuffisant dans son rendement ou sa façon de servir ?

-J'ai retrouvé ma pleine et entière liberté et c'est le principal. Du reste je ne me suis guère éloigné de ma fonction précédente puisque je suis, comme la loi m'y autorise depuis peu, Contrôleur des Impôts privé. Je fais le même travail, j'utilise les mêmes imprimés, je notifie les mêmes redressements qu'avant mais je suis maintenant  entièrement à mon compte, libre de procéder comme je l'entends ou presque car si ma liberté n'est pas totale je dispose d'une bien plus grande autonomie et d'un panel d'initiatives beaucoup plus large ! Comme vous le voyez, ça n'a rien à voir avec Conseil fiscal. J'ai même pu conserver ma commission d'emploi par laquelle je peux requérir immédiatement et en toute circonstance l'aide, l'appui ou la protection des forces de l'ordre par exemple en cas d'embrouille avec un récalcitrant ou si un malfaisant fait des siennes ! Et toujours au nom du Peuple Français...tenez regardez, la voilà...

-Vous me l'avez déjà montrée cinquante fois, vous n'allez pas recommencer !

-L'Administration a intérêt à ce que ça marche puisque je lui reverse par contrat la totalité de mes perceptions...

-Mais alors vous ne travaillez pas pour vous ! Qu'est-ce que ça vous rapporte ? Quel intérêt retirez-vous de cette mascarade !

-Je peux continuer à jouer mon rôle. Et je le joue vraiment c'est à dire avec le plus grand sérieux. Je suis sérieux comme je l'étais enfant le jeudi dans le bureau de ma mère et que, requise par une réunion, elle me laissait seul à sa place à tamponner des enveloppes ou à classer  des imprimés !

-C'est l'épanouissement par la régression ! C'est la subtilité même dans une plénitude absolue ! Vous comprenez donc pourquoi ces téléphones portables qui se veulent malins me répugnent !

-Oui maintenant il est certain que j'insisterai avec moins de hargne et de fausse persuasion pour vous faire sortir de votre poche l'accessle donc oire miraculeux aux mille sonneries dont vous n'avez que faire ! Laissez-le dans cette maudite veste et changez-la sans rien dire pour une autre qui vous ira mieux ! Laissez-la dans un vestiaire, oubliez-là ! Et songez à l'heureux bénéficiaire de ce don inopiné au moment où ayant mis sa main dans la poche il en retirera le prodigieux appareil ! A sa tête, à son regard incrédule, à la remise brutale de l'engin dans la poche pour mieux le ressortir un peu plus loin et commencer à l'employer comme dans un rêve !

-Vous croyez que je peux faire une chose pareille ? Aussi inversée ? Car c'est moi qui devais rêver avec ce truc-là ! On me l'avait dit cent fois, mille fois ! Tu verras c'est un monde meilleur, un autre monde ! T'en es encore au Minitel ? Cherche plus les touches, c'est du tactile !Le géant d'IBM a rapetissé, il tient dans la poche ! Dans la tienne un jour sûrement...

-Ah vous voyez, ils ne s'étaient pas trompés ! Comme je vous regarde et comme je vous vois ! Mais oui, allez-y, reprenez-la votre veste de tous les chagrins, de toutes les doublures, coutures et anciens boutons devenus introuvables ! Elle n'est sûrement pas loin que diable ! Sûrement pas partie ! Qui voudrait d'une telle veste, sans plus de boutons, un rabat de poche impossible à soulever !

-Moi seul savais comment ne pas parvenir à le soulever !

-Vous aviez trouvé juste. C'était la plus grande sécurité possible, vu ce qu'il scellait, bien entendu et qu'il scelle peut-être toujours, ce rabat. Soyons sérieux, cette veste, finalement, dans quel vestiaire l'avez vous laissée ?

-Dans aucun vestiaire, elle est toujours chez moi !

-Chez moi ?

-Non chez moi !

-Vous avez dit chez moi, donc elle est ici. Par quelle mystère, allez savoir. En tout cas si c'est bien le cas elle est forcément dans la petite penderie dans l'entrée. C'est probablement là que vous l'aviez mise le soir où vous étiez venu me voir encore tout affolé d'avoir enfin mené à terme l'acquisition d'un téléphone ! Vous n'aviez pas pu le montrer prétextant qu'on devait vous le livrer alors que vous l'aviez sur vous, n'est-ce pas ? Dans la poche ?

-Où il doit toujours présentement se trouver si vous ne procédez pas  au débarras intempestif des veilles choses dans votre satanée bicoque où je me retrouve souvent malgré moi et comme attiré par une sorte de mystère ineffable !

-Normal d'y revenir de temps en temps. Vous êtes chez vous ici. Non je veux dire c'est bien chez vous.

-Chez vous, c'est pas mal non plus... Dire qu'avant j'avais besoin d'alcool pour ne plus savoir où j'étais ni qui, autour de moi, était vraiment qui ou quoi...Maintenant, pourtant parfaitement sevré, cette indétermination m'est restée...Je la traîne partout comme un boulet...

-Ce boulet permet justement de réduire le paquet d'ondes...Ne vous en séparez jamais avant de l'avoir utilisé !

-Comment fait-on ?

-Je dois bien avoir une notice quelque part...Moi aussi jadis j'ai été sujet à ces dysfonctionnements du sens commun et de celui de l'orientation...Je ne savais plus si j'étais chez moi ou chez ma grand-mère ! Simplement parce qu'on voyait le même ciel par la fenêtre de la salle à manger ! Une sorte de bleu-vert...Qu'ai-je bien pu faire de ce document ? Il pourrait vous être utile, quand on perd la boussole c'est le seul moyen de la récupérer.

-J'aurais dû faire un métier plus concret, arranger des choses qui ne demandent qu'un certain ordre, une structure aboutie et non engager des gens dans des impasses dont ils ne ressortent qu'à grand-peine en tentant de me guider moi-même vers la lumière ou un espoir même minime, voyez...en me tirant de force de mon propre embarras !

-C'est un petit fascicule qu'il faut lire et relire sans cesse...ah mais bon sang...là-dessous peut-être...je l'empencore plus facilement .ortais toujours dans l'autobus déjà pour avoir l'air de m'intéresser à quelque chose et aussi pour pour garder le nez baissé le plus longtemps possible, pour ne pas voir les gens autour, pour ne pas voir s'ils me regardent, s'ils me voient !

-Pour cela n'importe quel livre ferait l'affaire, pourquoi celui-là plutôt qu'un autre ? Et puis pourquoi pas le journal ? Derrière un journal on peut se cacher encore bien mieux et plus facilement...

-Parce qu'il ne s'agit pas de se cacher ! Il s'agit d'être vu sans voir. De faire durer le plaisir, de ne pas regarder tout de suite, de tenir les yeux faussement occupés à lire jusqu'à l'extrême limite de l'inconfort dans l'exaspération de la curiosité non satisfaite, du besoin de savoir si on intéresse les autres, d'autres, un tant soit peu ou pas du tout...Le point dramatique étant dans la question de savoir, si on est regardé, de quelle manière le fait-on et cerise sur le gâteau, pourquoi ? C'est un coup à ne jamais lever la tête par peur de savoir ou de voir s'il ne s'agirait pas du fameux regard aliénant dont parle Tournier dans ses Météores ? Un coup à se mettre à lire pour de bon, c'est pourquoi j'emporte toujours un livre qui me passionne, un de ces livres de chevet qui vous emportent ailleurs pour de bon ! Le risque avec cet échappatoire est de ne relever le nez qu'au terminus, votre arrêt passé depuis longtemps, l'avantage c'est qu'il n'y a généralement plus personne d'autre que vous dans le véhicule et ce problème imaginaire auquel sans doute par jeu on s'était confronté a lui aussi disparu. On  est donc frais et dispos pour refaire à pied le chemin dans l'autre sens car il n'est pas question de remettre ça, on n'est pas des sauvages mais se retrouver de nouveau à la merci d'un de ces regards toujours à l'affût d'une singularité ou d'on ne sait trop quelle déviance réelle ou supposée, dans ces carlingues surchauffées !

-Dites, vous avez une sacrée veine vous ! Figurez-vous que je viens de dénicher la notice de votre appareil, c'est moi qui l'avais, elle était dans mon tiroir. Comme je n'en ai qu'un j'aurais pu le trouver plus tôt me direz-vous mais l'essentiel c'est que je l'ai et que j'ai même eu le temps de découvrir sur son fonctionnement quelque chose qui va vous intéresser, vous rassurer !

-Parlez vite, je manque d'air tout à coup ! J'en laisserais tomber la bécane !

-Mais je constate en effet que vous l'avez dans les mains. Alors ça y est ? Le plus dur est fait ! Où était-elle exactement ?

-Je l'avais dans ma poche. Je n'ai eu qu'à y plonger la main et en sortir l'engin flambant neuf, prêt à être doigté !

-Quand je vous disais que c'était facile ! Mettez-vous y sans crainte car ainsi que je vous le disais il y a un instant, je vous ai trouvé une      excellente parade à toutes ces appréhensions qui sont bien légitimes mais dont on ne se débarrasse pas toujours facilement et qui peuvent même chez vous, qui sait, refaire surface...

-Poursuivez, je suis couvert d'ouies de la tête aux pieds !

-Servez-vous plutôt de vos omoplates qui sont nos os les plus sonores et qui font antenne ! Si vous voulez mieux, écoutez voir.

-Mes yeux prendront donc le relais pour vous suivre, mais je crois bien avoir moi aussi trouvé quelque chose...

-Chut chut, laissez-moi faire, j'ai l'habitude. Il existe sur cet appareil un bouton qui permet de le débrancher instantanément...Et sans souci puisque si le silence ou l'inaction de vos doigts vous pèsent, vous le branchez à nouveau tout aussi rapidement ! Et il se remet aussitôt à tinter, à tintinnabuler et à vous montrer des images ou à vous suggérer d'en envoyer ! Je suis sûr qu'avec ce petit machin-là, vous allez vous intégrer sans crainte à la grande galaxie des surconnectés et des polypodcastés ! Non ?

-Je l'ignore car il doit exister un bouton encore plus actif que le vôtre et que j'aurai apparemment actionné par mégarde...

-Bouse de vache, vous m'inquiétez à tortiller comme ça ! Laissez tomber ça va rebondir ! Précisez bon sang ! De quel bouton s'agit-il ?

-Du bouton principal je crois. Celui qui coupe tout pour toujours ! Regardez, ça ne marche pas !

-Mes aisselles font trempette, vous me subjuguez !

-Ou ça ne marche plus, je ne sais pas, je ne l'ai jamais vu fonctionner.

-Il n'a jamais marché ? Il ne marchait pas alors !

-Probablement.

-N'oubliez pas que vous n'avez pas de garantie ou que vous n'en avez pas voulu. Vous n'avez aucun recours. Cet écran est irrémédiablement noir et toute la bécane sourde et muette pour toujours !

-Quelle aubaine ! Imaginez un instant que la garantie puisse marcher. Je serais à nouveau pris dans les filets de la modernité...

-Vous aviez tout prévu hein ? Votre démon n'a rien laissé au hasard. Mais vous ne vous en tirerez pas comme ça ! Vous ferez vos gammes c'est moi qui vous le dis !

-Le fait est que j'ai failli pianoter mais je crains que ce soit encore pour une autre fois. Et puis avez-vous remarqué qu'ils réinstallent déjà des cabines téléphoniques un peu partout ?

-Justement vous auriez pu échapper à leur atmosphère de fournaise quand il s'agit de bigophoner au mois d'août à la campagne ! Et le craquement des portes, la glue sur les combinés que des maniaques ont tenus ! L'emballage du burger sur la tablette avec sa feuille dedans ! La personne paraissant soucieuse qui attend que vous ayez fini alors que vous faites semblant de téléphoner, qu'il n'y a personne depuis le début au bout du fil ! Que vous n'avez même pas fait semblant de composer un numéro puisque vous étiez tout seul à ce moment-là ! Vous vous êtes contenté de débrancher le combiné pour être tranquille !

-Et pour avoir cet insigne plaisir de pouvoir à nouveau me parler à moi-même avec un semblant de nécessité et une absence apparente d'incongruité ou de loufoquerie. Mais cet arrangement illusoire et purement subjectif vacille dès l'arrivée du péquin ou de la péquine qui sitôt votre départ entend procéder à un branchement effectif de la ligne et pour une conversation généralement non simulée. Et c'est alors que je frise certainement le ridicule car je change brusquement de ton, de sujet et de rythme, cherchant surtout à faire vrai et c'est la catastrophe..."Comment ma chérie il t'a dit ça, comme ça, d'un coup, oh c'est vraiment épouvantable !..Tu ne veux pas que je m'en occupe ? Non c'est sûr ? C'est bien sûr hein ? Je l'appelle et c'est réglé tu sais...Non? J'ai justement son numéro là...Je n'ai qu'à le composer...Je suis capable de le faire réellement tu sais !" Mais je ne tiens jamais très longtemps et au bout de deux minutes, je raccroche et cède la place, laissant la vraie vie s'accomplir car il me semble alors que c'est la moindre des choses et que sans savoir au juste ce que je me joue dans ces cas-là, je sais tout de même que je ne suis pas dans Rosemary's Baby !

-Vous vous adressez probablement à votre double enfantin. C'est assez fréquent vous savez, ne vous croyez pas exceptionnel ou exagérément bizarre. Les exemples ne manquent pas de ceux ou celles qui encombraient les cabines téléphoniques à des fins similaires. C'est aussi pour ça qu'on les a supprimées. Les recettes ne rentraient plus, les fils pendouillaient, il a fallu agir...

-Je faisais déjà semblant de téléphoner quand j'étais petit. J'imitais ma tante qui parlait souvent anglais quand elle appelait ses collègues de l'O.M.S. à Genève en tirebouchonnant le fil du téléphone et en prenant des airs mystérieux comme si elle n'était plus tout à fait là et moi non plus.  Alors je faisais pareil en inventant en plus un anglais imaginaire et plus vrai que le vrai...

-Vous êtes toujours petit. Ou plutôt cela dépend, vous êtes soit petit, soit votre tante même...Une étonnante double personnalité. Et c'est plus qu'une simple imitation. Vous vous glissez dans sa peau, dans sa vieille peau. Vous ne donnez qu'un tour de cuillère dans votre tasse de thé vous aussi, jamais deux !

-Au Pré Fleuri madame Bonzon disait à son mari "Willy, passe-moi les cuillers" et non les cuillères. C'étaient pourtant les mêmes ustensiles. Quel est le bon usage là aussi ? Masculin, féminin...Un tour, deux tours...On ne sait plus. 

-Oh dites, je viens de recevoir une demande de renseignements, je ne sais pas bien comment y répondre, vous ne pourriez pas m'aider ?

-D'où cela vient-il ?

-Sûrement d'une administration mais de laquelle ? Des ambulants ou des demeurants ?

-Que dit le tampon ? Il y en a bien un ?

-Il y en a même plusieurs et en réalité on pourrait croire qu'il n'y a que des tampons...Et manque de chance ils sont trop pâles pour être tout à fait lisibles et lorsqu'ils semblent plus appuyés ou plus encrés ils le sont trop ou alors bougés, dédoublés, tréflés comme en écho jusqu'en haut de la page !

-C'est une oeuvre, c'est un Arman ! Il bégayait beaucoup du tampon lui aussi...

-On dirait plutôt un truc de gosse. Un enfant qui s'ennuie dans un bureau et qui tamponne à tout va. J'ai déjà entendu quelque part...

-Dites que c'est moi pendant que vous y êtes...

-C'était peut-être vous autrefois oui mais je me demande comment c'est arrivé jusqu'ici. Il n'y avait pas d'enveloppe me semble-t-il. Ce n'est pas non plus une carte postale, donc ce n'est pas venu par la poste. On me l'a portée.

-Le portage est chose courante de nos jours. Il est parfois spontané, parfois organisé en vastes réseaux. On porte un peu tout et n'importe quoi à n'importe qui. Mais les gens préfèrent encore ça au service de la poste dont les facteurs n'organisent leurs tournées qu'en fonction de celle des calendriers du mois de décembre et qui ne vous monteront pas vos recommandés si vous la refusez ou ne donnez pas suffisamment quand ils ne méritent pas davantage...

-Ce que je me demande c'est la source de leur courrier à ces réseaux. Vient-il de l'au-delà ? La survenue inopinée de cette curieuse missive semblerait l'indiquer...

-Ils viennent peut-être de l'époque où les enfants étaient livrés à eux-mêmes le jeudi qui était mon mercredi à moi...

-Ah vous voyez bien que ça vient de chez vous, il y a très longtemps peut-être mais vous aviez sans doute fait en sorte qu'elle s'égare sur un chemin interminable cette missive du diable vauvert!

-Ce n'est qu'un petit tamponnage de rien du tout...

-Qui a fini par retomber dans ma boîte aux lettres allez savoir pourquoi ! 

-Ah vous avez dit retomber, donc c'est bien de chez vous qu'elle venait en réalité. Vous êtes l'auto-entrepreneur des anciennes postes et communications !

-C'est ridicule voyons, comment aurais-je pu disposer d'un tel tampon dont le texte apparaît des plus plausibles et parfaitement authentique !Regardez, on lit très bien ici, Inspection Aca...Aca...

-Académique ! En ce cas vous avez peut-être raison, c'est sans doute un abus de portage suite à une sorte de détournement de rebus ou d'importation frauduleuse de documents rejetés par le pilon. Les administrations en regorgent, on ne sait plus quoi en faire ! Et même si c'est peut-être bien moi qui, dans un temps très reculé, ai maculé ces feuilles de cachets certes authentiques mais très mal appliqués ou excessivement répliqués, ce n'était pas une raison pour et je ne sais par quel prodige de fuite en avant dans le futur, en encombrer votre boîte aux lettres ou celle de quiconque !

-Cet imprimé prodigieux m'arriverait donc en droite ligne de la mythique semaine des quatre jeudis ?

-Possiblement même si je ne suis pour rien dans cet envoi intempestif, déplacé voire incongru et que je n'appartiens pas non plus à la Commission d'évaluation des réseaux de distribution non autorisés ni répertoriés...

-Vous êtes pourtant commissionné, j'ai vu moi aussi votre carte...

-Je fais mes commissions oui de temps en temps en bas de chez moi...

-En bas de chez vous c'est en haut de chez moi je vous le signale au cas où vous ne l'auriez pas remarqué ! Essayez de faire un peu moins de bruit avec vos casiers à bouteilles quand vous remontez l'escalier. Vous avez la tremblote ou quoi ?

-Ces bruits de bouteilles qui tremblent en montant ne sauraient être de mon fait vu que je suis livré de toute ma boisson par Aupré sur Internet et que de plus je n'habite plus depuis longtemps votre escalier ! Je survis présentement dans d'autres mouvances empruntant d'autres chemins, que ce soit pour monter ou pour descendre ! J'ai à vrai dire beaucoup de mal à habiter quelque part et où que ce soit...

-C'est sans doute la raison pour laquelle vous êtes revenu habiter chez vos parents il y a maintenant plus de trente ans...

-Oui sûrement mais je ne comprends pas pourquoi ils ont dû me laisser la place car je me suis assez vite retrouvé tout seul dans ma chambre d'enfant à me demander s'ils n'allaient pas revenir un jour ou l'autre, et surtout si cela valait la peine de les attendre...

-On est là un moment et puis on part pour toujours, c'est probablement ce qui a dû leur arriver. C'est le fondement de l'existence la disparition. On n'a vraiment existé que si on a disparu. Mais vos parents, vous les attendez encore, vous n'avez toujours pas compris ?

-Je me suis dit que j'avais dû oublier quelque chose. Je n'ai pas su leur parler. Pourtant je leur expliquais souvent des choses extraordinaires. Pour les persuader que j'aurais pu être astronome, je leur récitais les lois de Képler sur les planètes en leur montrant le livre où à douze ans j'avais découvert tout ça, le manuel stellaire de l'Abbé Moreux !

-Vous tentiez de les bercer d'illusions et quoi de mieux que les merveilles célestes pour cela ! La belle magie du cosmos et de ses grands tourbillons immobiles !

-Mais non, j'emmenais ma mère dans ma chambre pour lui montrer sur le mur à côté de mon lit, à la hauteur de mon visage quand j'étais couché, la représentation quasi-exacte du sol lunaire que produisait la peinture dont la couche laissait entrevoir les aspérités à la fois circulaires et rugueuses du béton. Vous voyez, rien que du concret, du palpable, nulle sophistique ou poésie douteuse. Je m'endormais en caressant des cratères plus vrais que les vrais...

-Vous aviez déjà une vision des choses assez curieuse. Mais cela constituera sans doute une pièce intéressante de plus dans votre dossier...

-Oh non, vous n'allez pas publier ça !

-Qui vous parle de publier quoi que ce soit ? Non c'est un dossier vous concernant semble-t-il, et encore ce n'est pas sûr, qui se nourrit de choses et d'autres, des bizarreries de la vie et des facéties que certains se croient obligés d'y produire pour s'en régaler ou simplement donner le change d'on ne sait quoi...

-C'est une sorte de blog sur la race humaine si j'ai bien compris, ses tenants et ses aboutissants...Il n'est donc pas étonnant que je puisse y figurer. J'avais bien tort de m'inquiéter, non ?

-Certainement. du reste vous y avez accès vous-même et vous pouvez donc modifier des éléments qui vous semblent peu amènes voire franchement désobligeants à votre égard pour des marques de sympathie ou d'estime imaginaires mais qui feront le même effet que si elles venaient spontanément d'intervenants divers qui vous auraient bien connu...

-C'est formidable l'informatique. J'aurais dû m'y mettre plus tôt !

-En réalité, votre dossier est en version papier mais c'est un papier connecté. C'est à dire qu'en en tournant simplement les pages vous effectuerez du même coup et sans compétence particulière la mise à jour de sa version numérique...

-C'est formidable ces petits machins-là...

-Pour modifier ou ajouter quoi que ce soit à votre convenance, pas besoin de stylo le doigt suffit. Vous verrez, vous aurez  un peu l'impression d'écrire sur du sable. Mais ne soufflez pas, c'est de toute façon comme indélébile, ça ne se corrige pas. Les turpitudes sont coulées dans du béton.

-Oui je vois, c'est une correction définitive. On n'a plus le moindre droit à l'erreur ! En effectuant cette correction on n'a déjà peut-être même plus la possibilité de se tromper !

-Vous après cela, de toute façon, il est probable que vous n'aurez plus droit à rien du tout ni la possibilité de faire quoi que ce soit et ce pour un bon bout de temps...

-Je me doutais bien que vous aviez une dent contre moi mais mettre au point un tel scénario, procéder à l'instruction d'un dossier d'une manière si parfaite et si prolongée quasiment sans jamais vous arrêter!

- N'exagérons rien...

- Dans le train ou même en l'attendant dans les courants d'air d'une station de banlieue maltraitée par son micro-climat de grisaille et de bonhomie sournoise. Ce n'était peut-être pas vous qui tartinait mon malheureux dossier en tirant la langue un matin de janvier dans la salle d'attente de la gare de Porchefontaine ? Je ne vous connaissais pas mais maintenant je vous reconnais rétrospectivement, c'était vous c'était bien vous !

-Non ce n'était sûrement pas moi.

-Ah et pourquoi cela monsieur Bernardin ?

-D'abord parce que je ne travaille jamais dans les salles d'attente de la SNCF, j'ai horreur de ça, c'est plein de microbes et ensuite, et surtout, parce qu'il n'y a pas de salle d'attente dans la gare de Porchefontaine qui n'est qu'une halte et de ce fait dotée seulement de petits abris le long des quais sous lesquels se précipitent assez souvent des passagers pressés de pouvoir enfin satisfaire un besoin qui leur serait sans cela refusé vu que sur cette ligne il n'y a de toilettes ni dans le train ni dans les gares ! Et pas non plus de salles d'attente dignes de ce nom ! Alors où aurais-je bien pu m'installer pour travailler ? Ce n'était pas moi ! Et il n'y avait probablement personne, comment pourrait-on travailler dans un tel cloaque ?

-C'est exact. J'avais fait exprès une faute pour voir si vous alliez le voir...

-Et bien vous voyez, j'ai vu. Cela dit, je vous signale que je ne m'appelle pas Bernardin !

-Mais vous connaissez apparemment les avantages de ces petits coins de banlieue qui sentent si bon la France...

-Je m' y étais arrêté par erreur et quelle ne fut pas ma surprise de découvrir dans ce quartier plutôt campagnard et à l'ambiance si opposée à celle de Montparnasse d'où j'arrivais, dès la sortie, un café nommé " La Petite Coupole "  !

-Vous voyez que contrairement à ce qu'on peut croire en arrivant par le train,  il n'y a pas seulement que du Porchifon dans Porchefontaine! Il y a autre chose...

-Et bien peut-être la vraie Coupole ! Figurez-vous  que cela ne m'a pas été révélé dès le premier soir.

-Je dois avouer que la grandeur de ce lieu ne saute pas aux yeux. Il doit falloir beaucoup de perspicacité ou d'assiduité pour lui trouver quelque chose d'un peu plaisant ou une quelconque originalité. Et bien qu'en cinquante ans je n'y sois pas entré plus de trois ou quatre fois, je suis passé devant suffisamment souvent en allant prendre mon train ou au retour pour avoir dans l'oeil la couleur tristounette de ses néons et dans l'oreille, le soir, les vociférations avinées de ses clients!

-Et bien justement cela ne vient pas tellement du lieu ou du décor ni de la clientèle mais du patron !

-Du patron ?  Vous m'intriguez, mais quel patron ? Pas le petit gros !

-Il ne l'est plus ! Au moins à mes yeux. Il est grand, très grand ! Svelte et bien bâti, un meneur d'hommes !

-Mais vous me faites peur ! Quelle impossible métamorphose a-t-il donc subi ?

-Et bien voilà. Quand un gros camion est venu se garer en plein sur le trottoir juste devant chez lui, j'ai vu le patron fermer son tiroir-caisse, repousser en passant d'un coup sec sa planche à sandwichs et sa pince à cornichons, puis se diriger vers la porte et sortir sur le trottoir où d'un pas il se plaça sous la fenêtre du chauffeur qui venait de baisser sa vitre en le voyant arriver. Pas pour longtemps car après avoir écarté les bras un moment semblant désigner ainsi le camion dans toute sa longueur et constaté un acquiescement évident de la part du conducteur qui déjà enclenchait la marche arrière, le patron revint avec un air de satisfaction et de supériorité que je ne lui connaissais pas...C'était le cas de le dire, il état fier "comme un bar-tabac" !

-Merci Coluche. Il faut dire que le camion après son intervention avait aussitôt disparu non ? Filé vite fait !

-Effectivement. Mais pas pour longtemps ! A peine avait-il tourné le dos pour regagner ses pénates que le même camion revint  à nouveau pour se garer mais cette fois-ci en plein milieu de la rue ! Ce qui permit de voir qu'il transportait une énorme pelleteuse. Malgré les pschitt caractéristiques des poids lourds quand ils s'arrêtent, le patron ne se retourna pas et continua tranquillement jusqu'à la porte de son logement où il disparut pour ressortir bientôt en tenue de terrassier, avec des bottes et finissant de s'enfoncer sur le crâne une casquette à longue visière comme en portent les conducteurs de camions géants dans les films américains...

-Y' avait du nouveau !

-A peine revenu sur le trottoir il fit signe à un deuxième camion de se garer le long du premier et ordonna à l'aide de gestes sobres mais efficaces la mise en route d'un véritable chantier dans la rue principale  qui commença d'être transpercée par une foreuse-percuteuse bientôt secondée par des marteaux-piqueurs et des pioches ! Et voilà, le petit gargotier s'était bel et bien transformé en chef de travaux publics ! Vous avouerez que ce n'est pas commun..."Tes sandwichs Raymond !" Sa femme qui s'était risquée au bord d'une tranchée n'insista pas devant le geste d'avoir à déguerpir de son mari qu'elle aussi semblait avoir du mal à reconnaître car en repartant elle leva les bras au ciel comme si quelque chose d'irrémédiable et de définitif venait de se produire. Moi-même je décidai de quitter les lieux, j'en avais assez vu comme ça et me promettais de ne plus remettre les pieds dans un tel bled car une chose aussi extraordinaire ne risquait pas de s'y reproduire de sitôt !

-N'empêche que quand je vous disais qu'à Porchifon, il y a autre chose que ce qu'on y voit !     

      

 

  

 

                                                              

                                

-Et parmi ces choses qu'on ne voit pas de prime abord il y avait, mais tout ça a disparu depuis longtemps, les dessins cochons crayonnés sur les murs des cabinets du square Lamôme, juste à côté d'un petit poste de police qui ne payait pas de mine lui non plus. On pouvait y admirer une vulve plus vraie que nature, qui fut en réalité le premier sexe féminin qu'il m'a été donné de voir si on peut dire et le seul pendant bien longtemps, mais je n'avais que treize ans. Le mur avait  été creusé pour suggérer une profondeur dont la couleur rose chewing-gum semblait vouloir évoquer une douceur de muqueuse humide mais son toucher donnait juste une sensation rugueuse et sèche. Je me suis rendu compte mais beaucoup plus tard qu'il avait même dessiné le clitoris. A côté de cette image quasi-didactique un texte très fourni avait été ajouté probablement par le dessinateur. "C'est ma femme". On voyait des seins qui pointaient en perspective par dessus la toison qu'il avait faite très épaisse et un nez en trompette entre les deux. Je dois dire que sans ce texte je n'aurais pas goûté pleinement toute la magie du lieu et son incandescence sur mes joues et ailleurs. Il y était en effet décrit les pratiques, réelles ou supposées, censées procurer à sa femme des jouissances peu communes  attestées par le flot de liqueur vaginale qu'elle émettait alors, qui inondait la literie et qu'il avait tenu aussi à représenter par un petit filet tournoyant ! Je me demande si le portrait qu'il faisait ensuite de son épouse convenait tout à fait à un garçon de mon âge, surtout à l'époque, mais je n'eus sans doute guère le choix et c'est en  novice absolu et ouvert à l'excitation promise que je parcourais le reste du texte où en gros il disait que sa femme était une remarquable salope et que malgré cela elle n'éait pas tellement à son goût mais il la supportait car n'étant pas avare de son corps, il lui amenait des êtres de rencontre pour la besogner devant lui...

-C'est idiot j"ai perdu la fiche qui indiquait le nombre exact des contribuables que vous avez reçus à votre bureau au cours de votre carrière ! Je vais voir près de la fenêtre, il y a eu un courant d'air...mais faites seulement, je vous en prie, continuez... Ces vieilles pissotières n'existent plus. Elles étaient pleine de magie, non ?

-Il y avait un bruit de grosses mouches mais elles devaient être du côté des urinoirs car dans le cabinet aux fresques réalistes je n'en voyais pas. Seule une âcre odeur d'urée, à défaut de brise marine, y régnait comme portée par la touffeur humide du lieu...

-Ça y est je l'ai retrouvée votre fiche ! Elle s'était collée sous ma chaussure...Je devais avoir l'esprit ailleurs. C'est de votre faute aussi avec vos prémices suggestives et documentées ! On a les pieds qui fourmillent qui collent et qui ramassent tout ce qu'ils trouvent...Vous auriez pu faire un fonctionnaire épatant. Cette façon de dénicher des petits coins formidables où la nature humaine se révèle de façon inattendue mais en tout point admirable...

-Tout autour du grand texte principal il y avait de très nombreux petits messages mais moins évocateurs, plus pratiques. Des rendez-vous, ici à 20h, dehors à 23, après le manège, tout près du bois, à la gare au quai B, tout au bout...

-Vous êtes mal à l'aise sitôt qu'on essaie de vous faire le plus petit compliment, dès qu'on vous adresse  un simple encouragement fraternel, cela vous brusque.

-Mais ils y allaient aussi sur les détails de leur vie intime qu'ils souhaitaient également voir étalés sur les murs de ce local communal aux petits bruits  d'eau qui semblaient provenir de celle s'écoulant dans la lunette des sièges à la turque en pierre ponce qu'on ne voit généralement que dans les commissariats !

-Vous aimeriez presque être rabroué...

-Un lavage lui suffit !

-Comment passiez-vous vos après-midi de lycéen ? Où vous rendiez-vous, pour vous former, vous informer ?

-Viens ma langue! était en accompagnement d'un autre dessin situé plus loin, au-dessus de la tinette dont il fallait utiliser les marche-pieds pour voir qu'il s'agissait là encore d'une minette abondamment poilue...Avec encore des rendez-vous proposés, des heures suggérées...

-Vous vous imaginez qu'en parlant de vous, si on vous connaissait vraiment, on devrait dire que vous êtes charmant, amusant et même d'une grande drôlerie...Mais dès qu'on vous approche vous paraissez vous renfermer, vous résoudre en incessantes mimiques d'impatience ou d'exaspération...

-Ce qui m'étonnait c'était qu'il n'y avait jamais personne. Sauf un type aperçu par les fentes de la porte et dont je ne pouvais voir que les pieds  se dirigeeant vers l'urinoir où il semblait rester longtemps. J'attendais qu'il ressorte car je ne voulais pas être vu dans un endroit pareil et surtout du coup y passer un temps trop long et dans un silence absolu n'était la petite source fraîche qui coulait cristalline à l'écart des immondices. Mais dès qu'il sortait je me dépêchais pour voir quelle tête ou allure il pouvait avoir. Mais sitôt dehors, aussi bien à gauche qu'à droite il n'y avait jamais personne, il avait toujours disparu ! Une fois pourtant je regardai suffisamment vite à gauche pour le voir entrer, tout de suite à côté, dans le petit poste de police, où il n'y avait probablement pas de waters... Seulement, l'auteur des fresques érotiques de Porchifon n'était-il pas de la maison Poulaga ? En tout cas je n'eus pas l'occasion d'en savoir davantage dans cette investigation de haute tenue car la fréquentation de ce lieu fut pour moi de courte durée. Toutefois, je ne cessai pas pour autant de me poser des questions sur les individus qui éprouvaient le besoin de laisser de telles traces de leurs fantomatiques passages dans cet endroit chuintant et bourdonnant. En face il y avait la boulangerie, un marchand de couleurs, un charcutier, un peu plus loin les journaux, mais ni les commerçants ni leurs clients ne me semblaient coller avec l'image que je me faisais de ces adeptes du pipi érotisé. Aussi je finis par conclure que c'étaient sûrement des gens qui venaient d'ailleurs et sans doute même de loin pour se lâcher et s'épancher de la sorte contre un mur : ce flot  de coulées comme crémeuses, désormais sèches mais dont certaines atteignaient le sol,   provenaient toutes du trou de "l'origine du monde" ou de ses à-côtés pubiens !

-J'avais à l'instant la fiche avec le nombre de bouteilles de whisky que vous avez ingurgitées au cours de votre carrière. Il me paraissait important, cependant il y manquait un zéro à la fin, j'ai dû le rajouter...Seulement, comme j'ai perdu la fiche et le souvenir même de ce nombre, je ne peux rien vous dire de précis...Mais c'étaient des flasques je crois, non ? Ces petites bouteilles plates qui tiennent dans la poche... Ce n'est pas la même chose. Toutefois si on peut juger que cela vous est plutôt favorable, on peut aussi objecter que ça traduit peut-être aussi un esprit de dissimulation, voire de roublardise, ces petites bouteilles étant étudiées pour passer  inaperçues dans la poche intérieure d'une veste.  Le fait est que vous auriez pu aller au bistrot pour écluser, c'est plus naturel et plus franc du collier !

-Mais j'y allais aussi ! Et c'est non seulement plus franc mais plus cher ! Et tout au long de l'après-midi, c'était un tel défilé de bébis sans glace que si j'avais commandé tout de suite des doubles cela me serait revenu moins cher et eut été plus rapide ! Mais j'avais probablement encore des soucis de bonne tenue et sans doute l'illusion fragile de pouvoir de la sorte sauver les apparences ! Du reste pour augmenter quand même le rythme je me rendais en plus aux toilettes pour y ajuster mon euphorimètre à sa juste mesure à l'aide de ma fidèle flasque...

- De plus, toutes vos rentrées scolaires depuis la maternelle figuraient sur un document qui lui aussi a disparu, envolé, emporté dans le même flot que les autres probablement !Oh il n'y avait je crois que l'indication du temps qu'il faisait ces jours-là mais ce n'est pas négligeable et ça peut même expliquer bien des choses...Je validerai la mise au propre automatique de votre dossier complet car je n'en possédais que le culot et de cette façon nous serons rapidement fixés sur votre sort et pourrons récupérer ces pièces que je n'aurais jamais dû jeter par la fenêtre.

-C'était pour le côté cabinets car côté urinoirs, il y avait comme une symétrie avec l'autre...Au mur figurait non pas le dessin d'une...

-Oui attendez, je vais voir par la fenêtre si on n'aurait pas jeté des papiers récemment... En ce cas ce seraient peut-être les vôtres et je vous demanderai de bien vouloir les remonter...Mais vous irez en partant, si ce n'est pas ça vous ne remonterez pas pour rien. Car il n'est pas l'heure de votre départ et j'ai encore des choses à vous dire ou à vous redire...Vous disiez ?

-Pas une vulve cette fois, un énorme phallus ! En érection comme il se doit mais aussi en pleine éjaculation et dont les lances de sperme, de jute si vous voulez mieux, longues et épaisses, toute droite pour la première puis s'incurvant jusqu'à devenir verticales pour finir, étaient là encore dessinées avec un réalisme étonnant...

-C'est vous qui aviez retrouvé le sifflet de l'instituteur tombé dans l'herbe pendant une après-midi de plein air au château...J'en avais le récit détaillé quelque part, c'est assez remarquable...Voyons voir, oui, tous vos camarades le cherchaient depuis un bon moment lorsque...

-Mais surtout j'avais vu un sexe pour la première fois ou plus exactement j'avais vu un sexe semblable au mien pour la première fois !

-Car il semble que vous soyez arrivé sur les lieux un peu en retard. Vous avez demandé ce qu'on cherchait...

-J'avais fini par me persuader que mon pénis n'étant pas comme les autres "au bout",  je souffrais d'une étonnante difformité avec cette sorte de chapeau de champignon au lieu de cette petite extrémité pincée ou comme garrottée  semblant même parfois se terminer en trompette !

-Le sifflet du maître ? Et sitôt que vous avez regardé à vos pieds dans l'herbe, sans faire un pas, vous vous êtes baissé et relevé bien vite car vous l'aviez dans la main ! Vous l'aviez trouvé ! Au premier coup d'oeil !

-Il faut dire que je n'avais vu de cette partie de l'anatomie habituellement cachée que ce qu'en montraient les images de tableaux sur les planches d'Art du Grand Larousse ou certaines statues du parc de Versailles. Mais là pour la première fois et contre toute attente dans un lieu aussi peu intime ou ragoûtant il m'était donné de voir, et avec une fidélité prodigieuse, le dessin de mon propre appendice que je croyais sans pareil !

-Pour ce qui est de la rue des Bons-Enfants, j'ai ici figurez-vous ici le compte exact de vos allées et venues sur plus de vingt-cinq ans, des mains mêmes du vieux gardien de l'immeuble le tout en petites barres à la mine de crayon. Une barre égale un de vos passages, sur deux lignes selon que vous alliez au 1er étage au service préparation des concours, ou que vous montiez tout en haut dans les locaux du Caméra-Club !

-Toutefois le mystère n'était pas résolu, au contraire. Et s'il y en avait  de deux sortes!Trompettes et champignons !

-Regardez, le compte est vite fait : une barre sur chaque ligne ! Une seule ! Vous me direz ça fait deux en tout mais quand même ! En vingt-cinq ans ! 

-J'hésitais entre macaroni et chipolata pour désigner aussi ma vision incertaine du truc des autres...et pour le mien une sorte de casque au bout avec une bouche...

-Et vous me disiez que vous prépariez assidûment votre fameux concours interne d'Inspecteur. Pas étonnant que vous ne l'ayez jamais eu !Vous m'écoutez un peu ?

-C'était le service d'envoi des fascicules de la préparation par correspondance. J'y suis donc allé une fois au début de l'année pour m'inscrire, une seule fois suffisait, non ?

-Peut-être mais par contre il est tout de même curieux que ce soit pour votre sacro-saint Caméra-Club, exactement la même fréquentation pour le moins minimaliste alors que les séances y étaient je crois hebdomadaires et même plus  selon vos propre dires quand un tournage était en cours !

-Un doigt a jute...une langue a mouille... oui à peu de choses près. Mais l'écriture était comme gothique à cause je suppose de la granulation des murs et me rendait la lecture et la compréhension encore plus difficiles...

-Je sais que vous avez acheté de la pellicule en quantité tout à fait appréciable et de format seize millimètres, inhabituel pour un simple amateur, et ce à plusieurs reprises. En voici les factures...

-Il y avait quand même peut-être un type qui dans le coin ou les environs avait un truc comme le mien. Et un seul. Nous étions donc deux à présenter une configuration pénienne de cet acabit, une sorte de rareté et de primauté aussi avec une bonne raison sinon de faire le malin avec ça du moins d'en ressentir un intérêt pour le look  incontestablement supérieur de l'attribut le plus caché de notre individu par rapport à celui autres. La supériorité de nos champignons sur tous les chipolatas ou les macaronis de la Terre !

-Regardez, pour votre caméra achetée toute neuve, j'ai aussi la facture là, probablement sous mon pied, vous avez acquis un magasin de 120m appelé "oreilles de Mickey" par les élèves de la rue de Vaugirard...

-Bien sûr une particularité    aussi rare et partagée par deux individus dont l'un se serait tiré le portrait si on peut dire (mais avec la même bouche justement au bout) uniquement à mon intention et dans ce lieu assez improbable, ça n'avait pas de sens. C'était sûr, une chose m'échappait encore mais quoi au juste? Il ne pouvait y avoir deux sortes de trucs aussi différents dans leur dessin,leur conformation.

--Il est certain que vous avez manifesté un besoin semble-t-il assez fort de réaliser un film ou en tout cas de faire tourner une caméra dont le moteur du reste était électrique...

-J'avais connu l'époque où les caméras étaient mécaniques et dont les ressorts devaient être remontés à la main avant chaqu prise, dont la durée était  limitée à une minute ou une minute trente tout au plus.Vous vous rendez compte le progrès ! J'avais la batterie dans la poignée !

-Vous aviez trouvé un enfant, je crois !

-Oui je l'avais enfin trouvé, à deux pas de chez moi, rue de Billancourt. J'avais donc le dossier des parents ! Le père technicien de surface mais aussi éboueur et sa femme faisait des ménages. Pourtant ils étaient propriétaires de la petite maison qui leur venait de famille et dont le jardin m'a servi de cadre pour la scène du rêve, une scène onirique et nocturne avec feu d'artifice...

-On ne peut pas nier que vous partiez avec quelque chose de solide. Le goût des images bien faites, bien conçues avec une grande préparation, le souci du moindre détail...On lit exactement les mêmes lignes dans les biographies de cinéastes de renom ! Comment se fait-il que vous n'ayez pas davantage percé, mieux abouti à quelque chose d'autre que...On serait en peine de mettre un nom sur une seule de vos productions.

-De mes produits plutôt, du reste presque tous bloqués dans l'oeuf, restés seulement esquissés dans l'imaginaire, de simples vues, oui, des vues de l'esprit...Je m'étonne que vous n'en ayez pas trouvé ne serait-ce que quelques-unes!Avec vos gonfleurs et toutes vos brosses à reluire ! Sous prétexte que ce sont des neurones qui se régénèrent vous en faites une bouillie innommable ! Pas étonnant que vous ne trouviez jamais rien !

-La bouillie est parfois toute faite. Mais ne vous emportez pas !  Cette oeuvre, ce petit film, la seule oeuvre aboutie, réelle, tangible, palpable que je vous connaisse est très intéressante. Croyez-moi, ça ne se trouve pas sous le pied d'un cheval ! Vous devrez le remontrer ailleurs, le projeter à nouveau quelque part !

-Depuis qu'il est revenu de la séance au Ministère je n'ai jamais rouvert la boîte qui contient la bobine. Je n'avais déjà pas osé assister à la soirée de projection, ce n'est pas pour rouvrir ce sépulcre à présent...De plus il a séjourné des années et des années dans un garde-meubles plutôt vétuste de l'est parisien. Vous ne croyez pas que la gélatine  ait pu travailler ?

-En désespoir de cause peut-être, et contre toute attente !   

-Que la pellicule elle-même ait pu commencer à coller et ne vaille plus rien ?

-Vous ne l'estimiez guère plus à l'état neuf ! Sinon pourquoi l'auriez-vous abandonnée de la sorte ? Dans des vieux hangars cloisonnés loués à prix d'or...J'en ai vu la photo quelque part, de la vase tout autour, des marécages !

-Je ne savais pas que la vie allait passer aussi vite ! Je l'avais mise de côté en attendant...Mais je me suis  toujours tenu prêt pour aller la récupérer à tout moment,  courir l'extirper de ce garde-meubles insalubre dont je chérissais tout de même l'existence !

-Au point de ne plus en payer les loyers et d'être un beau jour mis en demeure d'en régler l'arriéré en totalité sous vingt-quatre heures sous peine de voir son contenu aussitôt vendu à l'encan !

-Oui mais dès le lendemain, un jour pourtant de grève des transports, je suis allé à pied sous la pluie de Versailles à Vincennes où je suis arrivé juste avant la fermeture,  exténué mais usant un reste de force à tendre le chèque qu'on me réclamait et qui allait sauver in extremis ma bobine  du désastre de la dispersion !

-C'est vrai vous êtes capable de vous surpasser de temps à autre pour rattraper au bord du gouffre quelque bien que vous aviez laissé filer !

-Cela marche surtout lorsque je m'y laisse filer moi-même !Au moins jusqu'à maintenant. Mais vous êtes bien sûr que rien dans ma conversation ne vous gêne ?

-Comment cela ?

-Et bien au cas où certains de mes propos vous mettraient mal à l'aise, vous voyez je tombe sur des souvenirs un peu inattendus et ébahi par le simple fait qu'ils sont encore là je m'empresse de les dire,  de les mettre au jour, comme les fouilles de sauvegarde dégagent in extremis un vestige à l'avant d'une route en construction...

-Certains vestiges méritent d'être préservés...D'autres, de moindre intérêt, sont laissés en terre...

-Je vous sens ironique. Vous avez été choqué par certains de mes propos, vous estimez que j'aurais mieux fait de ne rien révéler de ces drôles de préoccupations calbutiennes ou en tout cas, d'une autre manière, en usant davantage de la métaphore ou même qui sait de l'ellipse, de l'ellipse à moteur!

-Mais non absolument pas. Qu'allez-vous chercher ?

-Etant moi-même assez gêné par ce que je raconte, je suis prêt à changer le ton de mon discours ! Je dois du reste faire effort pour le continuer. D'autant qu'il en reste des vertes et des pas mûres.  Je l'arrêterais bien mais si je ne raconte pas cela qui le fera ?

_Ecoutez à chaque fois que je vous entends il me semble qu'il s'agit toujours plus ou moins de vos souvenirs de bureaux et de rien d'autre.

-Mais oui vous adaptez votre écoute, vous transcrivez tout de suite. Vous décryptez ! C'est merveilleux. Vous avez le code de mon langage. Vous n'avez pas besoin de l'écouter ni même de l'entendre...

-Je préfère assez souvent les comptes-rendus de la DG, ses directives, ses notes qui vous mentionnent parfois en des termes pas toujours élogieux.

Disons qu'ils n'ont rien compris à mon personnage...

-Ils se demandent encore à qui ils ont à faire. La Fonction Publique n'est pas un théâtre. Allez jouer ailleurs ! Moi je reste ici pour parfaire ma diction car je n'arrive plus à prononcer correctement les s!

-Il n'y en a pas dans nom !

-En êtes-vous sûr ? Parfois je me demande comment vous vous appelez exactement...Le prénom déjà. La Direction vous appelle tantôt Robert, tantôt Philippe...

-Ce serait plutôt Hubert en réalité mais même celui-là n'a pas tenu devant l'existence, il s'est changé en Roger, pour se muter en Michel et enfin en Dominique...Mais je lui préfère Michel ou même Roger qui était celui de mon grand-père...

-Je m'aperçois qu'avec vous le  prénom n'a pas beaucoup d'importance. Quel qu'il soit, vous paraissez toujours aussi inconnu au bataillon...Tout revenant le plus souvent avec la mention "agent disparu" ou "introuvable"...Et le nom, alors là, le nom ! C'est tantôt Merzguilev ou Achebritiz, Nadinamouk, Merleuze...Et pour finir, le nom est changé en numéro !

-Vous n'avez pas tiré le bon  tout simplement. C'est le numéro d'agent qui nous identifie, vous devriez le savoir. Il figure en haut de la fiche rendement et assiduité!

-Je n'en vois pas dans votre dossier, mais ne vous plaignez pas...

-Monsieur Baudrier n'a pas voulu qu'on la remplisse ou l'a fait disparaître !

-Si elle a jamais existé, elle ne devait pas être flatteuse !Ces journées entières à bâiller aux corneilles et à disparaître vous-même ! Cette absence de rendement justement, ces absences répétées, ou alors ce vent dans les voiles quand par hasard vous rentriez !

-C'était la phase terrible de l'alcoolisation au cours de laquelle on se sent fier de son ivresse et où on cherche par tous les moyens à la rendre manifeste pour ceux qui vous côtoient d'habitude et vous connaissent moins exaltés, plus éteints ou même fuyants, sans contenance, sans chansons. Le mental du départ s'est inversé, on veut à tout prix revenir vers ceux qu'on fuyait à peine une heure avant, se montrer à eux dans toute son outrance car on la croit valorisante voire même rédemptrice de toutes les fausses pudeurs dont on a fait preuve par lâcheté ou pour avoir la paix...

-J'ai ici votre réponse, celle qui a fait mouche lors de votre audition par le Conseil Supérieur de la Fonction Publique et qui non seulement a laissé dans l'ombre l'avocat chargé de vous défendre mais qui, aux dires mêmes de cet homme de loi modeste ou objectif, vous a valu à elle seule réintégration dans les bureaux et oubli des offenses, de celles plus ou moins chantonnées auxquelles vous venez de faire allusion...

-Je me demande toujours comment j'ai pu passer par là, me compliquer l'existence à ce point...

-Vous vous êtes beaucoup exposé oui c'est vrai, assez inutilement d'ailleurs mais vous finissiez toujours par tirer la couverture à vous, ne serait-ce que pour un peu, et sans aucun bénéfice, de répit.

-L'ombre est alors propice à ce genre de recueillement mais je ne m'y suis jamais attardé...

-Parlez-moi de vous en bonne part, je sais votre vie riche de non-dits et de lubies souvent dévastatrices mais parfois exemplaires... Je ne veux entendre que les bons aspects de vos jours. Au besoin enjolivez un peu, je ne veux ouïr que des choses fraîches et agréables...

-Non voyez,  tout le drame est venu de ce que j'étais fils unique. ll me semble que si j'avais eu un frère, mettons un petit frère par exemple. Les choses auraient été différentes. Je n'aurais pas hésité, alors qu'il aurait été sous la douche, à ouvrir la porte de la salle de bains en grand puis à la refermer aussitôt en m'excusant et le tour était joué. J'aurais bien sûr concentré mes regards au bon endroit, il suffit d'une seconde pour dissiper aussitôt les incertitudes en la matière.

-Ce sont les mots choisis par vous dans votre réplique à la haute autorité morale qui vous testait, chargée de vous évaluer dans un contexte qui ne vous était pas favorable, qui ont produit un effet à la fois inattendu et décisif !

-Seulement voilà si mon petit frère avait eu le même bout que moi, aurait-ce été le fait d'une caractéristique familiale ou d'une configuration intime plus universelle ? Et si j'avais entraperçu le chipo pincé ou le macaroni ? Aurais-je dû en déduire que j'étais tout à fait à part, une sorte de curiosité da la nature ?

-Je n'arrive pas à retrouver la page où ils étaient inscrits et même surlignés, je l'ai eue un moment en main puis sous le pied. Où est-elle à présent ? Si je l'avais classée dans un autre dossier, il me semble que je m'en souviendrais... Elle va revenir d'elle-même sûrement, c'est toujours comme ça. Et je l'ai même peut-être en main sans m'en apercevoir. Oui, elle ne m'a pas quitté mais je ne la vois plus car  je ne peux plus la voir l'ayant assez vue  car sans cela comment expliquer que je la connaisse par coeur et en entier ? Ses mots, qui sont les vôtres et qui ont été notés par la haute instance pour leur justesse et leur exemplarité, à chaque instant résonnent en moi...

-De toute façon je n'avais pas de petit frère et le problème ne se posait donc pas en ces termes. Je regrettais même d'avoir envisagé un recours aussi stupide que malvenu, une mise en scène aussi sournoise. Et surtout je n'imaginais pas qu'en pareil cas, quiconque pourrait une seule fois mettre en pratique un procédé aussi dérisoire...

-Je fais don de ma personne au bureau, je lui sacrifie ma vie !...C'était votre secret, vous le leur révéliez !

-Et pourtant ce que je vis très peu de temps après, sur le boulevard de la Reine, à deux pas de l'école primaire qui fut la mienne autrefois, a eu de quoi me sidérer en défiant mon imagination, me laissant abasourdi...

-Et contre toute attente, ils vous ont reçu cinq sur cinq !  Ils vous ont presque applaudi  Il faut dire que c'était mot pour mot du Courteline tout simplement ! Ou un usage des plus pragmatiques des études classiques ! Ces répliques qui n'étaient que du théâtre, vous leur donniez un sens dans la vie réelle, montrant qu'elles avaient été écrites pour vous! Qu'elles correspondaient exactement à votre cas !

-Dans le kiosque-urinoir qui se trouvait là, une des quatre places était occupée par un type de mon âge qui se tenait un peu en retrait et penché légèrement sur la gauche regardait manifestement son voisin, un gamin de sept ou huit ans qui faisait pipi dans le compartiment à côté du sien !  

-On se demandait si ce n'était pas vous l'avocat, parvenant à défendre brillamment une cause improbable, le cas plutôt hors norme d'un drôle de type qu'on aurait pu croire ou souhaiter imaginaire...

-Je ne pus m'empêcher de me dire que ce gars avait peut-être le même problème que moi et que probablement fils unique ou sans frère lui aussi, il ressentait un urgent besoin de se rendre compte par lui-même et qu'il avait trouvé là un moyen un rien incongru mais peut-être rapidement instructif concernant cette   variante du "on nous cache tout, on nous dit rien"...

-Vous aviez été à la fois le contrevenant et l'avocat, vous aviez encore réuni en vous deux fonctions opposées qui ne se mélangeaient pas mais pouvaient intervenir chacune à son tour. Pas ambivalent, bivalent ! Tel est je crois votre secret adage...non ?

-J'étais persuadé que lui aussi cherchait à résoudre le même problème que le mien sans cela pourquoi guigner de la sorte dans un tel endroit et au vu de tout le monde ? 

Ne le voyant que de dos j'ai avancé un peu sur le trottoir et là, bien que l'enfant à côté de lui ait changé, il continuait de regarder avec cette acuité que l'on trouve parfois chez le naturaliste observant avec ferveur des petits oiseaux !

-Votre tirade allait vous valoir non seulement réintégration dans vos fonctions et vos prérogatives mais encore l'encouragement de toutes les huiles présentes à devenir, ou à redevenir, vous-même !

-Je le connaissais, il était à Hoche en quatrième comme moi. Un garçon très sérieux avec souvent des petites lunettes d'écaille qu'il avait du reste chaussées pour l'occasion ! Il était grand, avait fière allure et une distinction aristocratique qui me l'avait fait envisager plus tard avec un noeud papillon venant à la télévision pour présenter d'un petit ton pincé  très au-dessus de tout ça ses livres d'histoire sur les grands hommes de la Nation. Je ne m'étais pas trompé !

-Et vous alliez non seulement percevoir à nouveau votre traitement mais toucher aussi à titre d'indemnité, le rappel faramineux, et en une seule fois, de huit années de plein salaire ! Et pour une égale période d'absence totalement injustifiée...A moins que l'on ait tenu compte de qualités certes cachées mais rares voire exceptionnelles ou d'un ressort secret qu'on vous a cru encore capable de faire jouer...En vous quelque part, un échange de génies, la permutation de vos démons !Le mauvais pour le bon !

-Comme cela s'étirait et qu'il ne partait pas, je le laissai à ses observations pour le moins déroutantes, mal placées ou grotesques mais qui furent pour moi au-delà du ridicule apparent, la marque évidente d'un grand désarroi, d'une tragédie secrète qui m'avait ému et que je n'ai pas oubliée. Et puis quoi j'avais eu presque la même idée que lui bien qu'à cent lieues de me sentir jamais capable de la mettre en pratique ou alors seulement sur un petit frère purement imaginaire et dont la zone convoitée serait je le crains de toute façon restée dans mon esprit comme irrémédiablement floue !

-Vous êtes sorti des locaux du Haut Conseil comme acquitté!De quoi au juste vous ne saviez pas trop, mais vous aviez comme senti passer le vent du boulet. Mais si vent mauvais il y avait eu, il venait de tourner en votre faveur, vous étiez gratifié d'un avis  "très favorable" qui vous serait notifié au plus tôt par missive recommandée à votre domicile. Vous ne vous souvenez que de l'enveloppe que vous avait montée le facteur et de son en-tête en caractères gras énormes : "PREMIER MINISTRE". Vous en aviez dérangé du monde pour vos petites histoires de rien du tout ! Mais surtout la factrice avait bien vu que pour une fois ce n'était pas une contravention pour ivresse manifeste et publique ! Rien que pour ça, ce fut je crois votre première bonne journée depuis très longtemps...

-J'avoue que j'ai eu du mal à faire le rapprochement, par la suite entre l'image disons peu édifiante que je gardais de lui cette fois-là et celles que nous montra la télévision beaucoup plus tard où il passait pour l'auteur de la biographie sinon la meilleure du moins la plus fouillée, et d'un regard d'une curiosité sans pareil, sur le général de Gaulle dont il avait en outre un peu la silhouette et même le nez paraît-il... N'empêche que je ne savais toujours pas s'il avait résolu son problème ou si à ses moments perdus il continuait encore à...Bon sang qu'avais-je vu au juste à cette époque ou cru voir car je me demande parfois si je n'ai pas eu la berlue...

-Oh j'ai une fiche plastifiée là où on fait état de l'incroyable impudence dont vous êtes capable quand ça vous prend. Votre timidité a des limites?

-Oui et je les avance ou les recule moi-même selon l'effet escompté sur l'entourage...

-Timidité réglable à volonté! C'est suffisamment rare pour que je le note au plus tôt dans votre dossier qui du coup va épaissir à nouveau car il avait tendance à s'étioler. Les gens en passant en prélevaient des feuilles pensant à chaque fois découvrir le pot au rose mais il leur fallait à chaque fois déchanter et recommencer. Mais je vais en demander le verrouillage d'office afin que vous soyez plus tranquille...

-C'est la nuit surtout que je souffre en pensant que mon dossier traîne sur les consoles de tous les couloirs et même de celui des contribuables les jours de réception...

-Je le ferai fixer plus tard, chaque chose en son temps...

-Où ? A quel endroit ? Fixé vous voulez dire...

-Qu'on ne pourra plus alors ni l'ouvrir ni le déplacer même d'un centimètre...

-C'est la paix assurée en ce cas. Cela va-t-il demander du temps ?

-Tout dépend de l'endroit que vous choisirez pour le faire plastifier. Mais la première page restera entièrement visible, ce n'est que la page de la couverture...

-Mais c'est celle où on inscrit en grosses lettres rouges les décisions de mise à la retraite d'office, de révocations et les blâmes disciplinaires !

-C'est un effet incoercible de la sacro-sainte transparence!

-Jusqu'au bout alors ?

-Pour l'éternité !

-Il doit bien y avoir un moyen de choisir, pour le dépôt fatal, un couloir où ne passe aucun contribuable !

-Je ne connais pas pour ma part de tels couloirs. Il y a toujours un risque de tomber sur le pékin qui vient surtout pour se renseigner sur les agents et pourquoi pas dénicher à force d'errances aléatoires dans le centre un des endroits où ces dossiers fatals sont sertis dans la muraille !

-C'est bien ma veine ! Ils vont tous tomber sur le mien du premier coup !

-Ce ne sera pas forcément le plus exposé et puis il n'y est pas encore. Votre cas est loin d'être clos. Nous venons à peine de l'ouvrir, que dis-je de l'entrouvrir... Nous avons le temps d'ici là de lui refaire une beauté. La couverture en sera sûrement changée et j'en profiterai pour l'annoter d'une formule plus seyante que l'autre, mettons "Réintégré au bénéfice du doute"...

-Oui c'est déjà mieux mais pas en trop gros et pas en rouge s'il vous plaît !

-En vert si vous voulez, quant  aux lettres moins grandes oui  mais pas plus petites que celles de votre nom. C'est la règle, je devrai m'y conformer et ajouter tout de même la mention "agent disparu" qui n'a jamais pu vous être tout à fait enlevée.

-J'étais pourtant revenu ! On ne m'a pas vu ? On a bien dû me voir tout de même ! Mais si, j'arrivais justement ! Vous ne vous souvenez pas ?

-Quand on vous voyait arriver on pouvait être sûr de ne plus revoir de toute la journée ! Il valait mieux ne pas vous voir du tout, c'était peut-être la seule chance de vous trouver dans votre bureau si la porte n'en était pas verrouillée.

-Je m'y enfermais parfois, cela ne voulait rien dire. Et même il était souvent assez probable que s'il était fermé à clé c'est que j'y étais...Mais je me demande comment vous pouvez savoir tout ça...

-A une époque, j'étais votre collègue mais vous ne me reconnaissez pas car depuis ce temps assez lointain, j'ai changé de corpulence. J'étais disons assez enveloppé...

-Non vraiment, je ne conserve pas la moindre image de vous.

-Nous jouions au ping-pong à la pause de midi après quoi on allait boire des canons aux Trois Obus ! On remettait ça à qui mieux mieux. C'est moi qui vous ai poussé à boire, et qui plus est durant les heures de bureau. Cela me fut facile. Vous étiez très jeune et, à peine plus âgé, j'étais votre inspecteur. Vous ne risquiez rien à bambocher avec moi. En ma compagnie c'était un peu comme si vous étiez au bureau. Et si on rentrait, au beau milieu de l'après-midi ou même seulement le lendemain matin, pas d'excuse à trouver, de blâme à redouter...

-Alors vous étiez rue Niox ?

-Le général en personne !

-Je m'en doutais bien, cela ne pouvait venir pas de moi tout seul, il y avait quelque chose. La déviance jusqu'au négatif de moi-même n'était pas naturelle. Quelqu'un donc.

-Finalement vous ne m'avez pas eu très longtemps car sitôt le regroupement des inspections locales dans les Centres, je suis parti ailleurs et peu après je quittais même l'Administration...

-C'est vrai qu'à Jean Jaurès je ne vous ai plus vu mais, pourtant seul, je continuais à faire des sorties comme j'en faisais Porte de Saint-Cloud lorsque je vous suivais ni plus ni moins, qui plus est avec le sens du devoir puisque vous me disiez, c'était le leitmotiv quand vous veniez me trouver sitôt arrivé dans mon bureau : laisse tomber, viens on va évaluer des immeubles ! L'habitude était prise, je savais le chemin par coeur, je n'avais plus besoin de vous. Ce n'étaient plus les mêmes cafés mais l'itinéraire tout à fait semblable. J'ai même fini par vous oublier. Je planais de mes propres ailes ! J'avais le feu en moi !

-S'il y a un feu à transmettre je le fais aussitôt !

-Je n'ai rien vu du tout. Nous emportions le gros calepin des valeurs locatives pour la frime. Sitôt déposé dans le coffre de votre voiture, on tournait une fois autour des fontaines avant de traverser pour entrer "Aux Fontaines", vins de propriété, fruits de mer et viandes du terroir à toute heure ! La Porte de Saint-Cloud, c'est comme si j'y étais encore...

-Vous me faisiez l'effet de quelqu'un à sauver de toute urgence, à réorienter dans son existence...

-J'ai assez vite quitté les fontaines pour remonter l'avenue de Versailles d'abord jusqu'à la place de Barcelone, puis jusqu'aux Ondes face à la Radio dont je fis plutôt mon camp de base qui devint un vrai point de chute quand j'y atterrissais le soir après être parti parfois de l'Alma ou du Châtelet, de Montmartre, de la Place des Fêtes, de la Gare de Lyon !

-Vous étiez devenu un vrai parisien ! Et en grande partie grâce à moi. Je vous avais simplement mis sur les rails !

-Des méandres de rails ! Quel réseau !

-N'empêche que vous en avez quitté Boulogne pour vous installer au Front de Seine, juste en face de la Maison de la Radio, à deux pas des Ondes !

-Et pas très loin de George Sand où je venais d'être muté. Oui par chance j'avais trouvé in extremis un studio à louer dans une des tours juste en face, l' "Avant-Seine" et au 22ème étage ! Par contre avec vue de l'autre côté mais sur tout Paris du coup !

-Je sais, je l'occupais juste avant vous. Je vous l'ai cédé en déménageant au plus vite car il me paraissait devoir vous convenir beaucoup plus à vous qu'à moi. Ces grands oiseaux blancs dans l'air du large, ces nuages au ras des fenêtres, cet isolement dans les hauteurs, sinistre !

-Merci beaucoup. Si j'ai donc connu cela moi aussi ce serait grâce à vous... Décidément, vous êtes le gardien de mes démons ! Le maître de toutes mes lubies !

-Je vous ai seulement chauffé la place et appelé l'ascenseur pour une montée quotidienne dans les hauts comme vous le méritez...

-L'enfer dans le ciel quoi et des redescentes comme autant de délivrances pour peu qu'on y arrive en bas. Mais heureusement la descente fatale m'aura été épargnée. Pourtant c'était peut-être ce que vous aviez prévu non ?

-Pas du tout voyons, qu'allez-vous chercher ? Moi vous savez,  je fais les choses comme ça sans réfléchir, ce n'est qu'après que je regarde où elles menaient, mais des plans j'en ai pas...

-En ce cas, c'est différent.

-Mais finissez plutôt l'histoire de ce drôle de type qui avait un problème avec son sexe, qui ne le reconnaissait nulle part, je vous ai interrompu, qui était-ce exactement ?

-Mais c'était bien de moi qu'il s'agissait. Mon récit ne vous a pas convaincu de la chose ?

-Il aurait pu être imaginaire !

-Malheureusement non, j'ai vécu le martyre surtout en vous le racontant.

-Effectivement il y a de quoi être gêné de raconter ici de telles balivernes et puis ce type soi-disant distingué et très supérieur reluquant des écoliers dans des conditions et pour une finalité sujettes à caution. Vous ne craignez pas de vous attirer des ennuis ou disons des désagréments?

-Pas du tout. Raconter cela ici c'est ne le raconter nulle part. Qui voulez-vous qui puisse lire ces paroles à part vous ? Elles ne sont destinées qu'à vous-même. Croyez-moi, ce petit coin est propice à la tenue des propos les plus libres et pour une consultation ultérieure universelle mais aléatoire,  universellement aléatoire ! Et pour tout dire improbable car très limitée dans le temps.  Sitôt après leur première lecture ces mots partiront en fumée !

-Mais alors comme j'en suis le premier lecteur elles...

-Elles disparaissent au fur et à mesure que vous en prenez connaissance et sont donc déjà toutes parties en fumée !Ainsi, on ne pourra rien me reprocher...

-N'empêche que moi je n'ai pas eu le fin mot de l'histoire à propos de cette bizarrerie anatomique peut-être sans nom et nullement référencée.

-Pas du tout, c'est très simple. La solution de cette énigme m'en fut donnée des années plus tard à la librairie Gibert où le tout premier livre que j'y achetai, à dix-huit ans tout juste, le coeur pantelant, la bouche sèche, cachant le titre de l'ouvrage jusqu'à la caisse  où je finis par oser déposer sur le comptoir le manuel   Marabout "La sexualité" en deux tomes !

-Vous ne pouviez pas mieux choisir étant donnée la nature de vos questionnements et une absence de réponses qui avait trop duré !

-Sitôt sur le bld St-Michel, je déchirai le petit sac plastique, en extirpai un tome et l'ouvris au hasard. Je tombais tout de suite sur "Votre équipement" chapitre entièrement dédié à l'appareil masculin !  Sur le schéma je ne tardai pas à reconnaître une morphologie du pénis qui était aussi la mienne. Ce bout, ce fameux bout qui, pensais-je, faisait toute la différence entre moi et mes semblables, et me rendait peut-être unique au monde, était bien le même. Simplement, il était recouvert par un prolongement de peau  que je n'avais pas. Je trouvais cela tout de même curieux mais ce n'était si j'ose dire qu'un détail car on voyait bien qu'en dessous la structure était  identique. Les autres aussi avaient cette tête de je ne sais plus quoi au bout, appelée gland dans le texte, simplement on ne la voyait pas...Mais dites, j'espère que je ne vous insupporte pas trop avec mes variations sub-abdominales ?

-Le fait qu'elles soient aussi sans doute sub-sahariennes m'aide à les supporter... Et puis quoi, vous faites des mystères de votre caleçon une relation si prenante et d'un tel suspense qu'on a hâte de savoir ou même de voir ce qu'il s'y trame au juste !

-Et bien précisément, il fut un temps où cela aurait vraiment valu la peine de fourrer un oeil de sous-marin dans ma coque génitale car à des fins de ressemblance avec ce que j'imaginais être la norme en la matière, j'avais ligoté avec un élastique dix fois rebouclé sur lui-même, mon malheureux bout espérant le voir ainsi et à la longue, rapetisser par compression jusqu'à figurer plus ou moins exactement le petit bout façon trompette que j'avais cru observer chez les autres ou au Louvre sur des peintures très anciennes, voire des statues !

-On ne nous montre pas tout !

-De fait, j'avais l'impression d'une tromperie généralisée. Mais comme je vous disais tout a fini par s'arranger en quelques lignes lues à la va vite tout en flânant au soleil du quartier latin. S'arranger et même presque s'inverser car si je découvris que ma singularité était référencée, j'appris en même temps que pour des motifs religieux ou des coutumes liées plus simplement à l'hygiène voire à l'esthétique, je la partageais avec une grande partie de l'humanité à la surface de la terre !

-Vous reveniez de loin ! Je vais noter sur votre fiche qui m'arrive à l'instant que vous avez souffert tous les martyrs du monde avec votre truc...

-Je me suis longtemps cru le damné de la terre, persuadé que j'avais sur mon appendice du bas, un stigmate des plus abominables, réservé au pire réprouvé que le monde ait connu c'est à dire ma pauvre personne...

-Voyez où peuvent mener ces cachotteries et ces fausses pudeurs !

-Alors que j'étais comme le petit Jésus sans le savoir ! Sans pouvoir m'en douter...

-Tout de même vous auriez pu être un peu plus attentif au calendrier et à la date du 1er janvier, puisque chaque année commence précisément par la Fête de la Circoncision !

-J'ignorais, comme à cette époque beaucoup de gens je crois, de mon âge ou même adultes, ce que cela signifiait.

-Et bien c'est regrettable car cela vous aurait évité de vous ronger les sangs et peut-être les ongles, d'aller explorer  des cabinets publics plus ou moins à l'abandon ou même condamnés pour insalubrité ou usage douteux au fin fond des banlieues ! 

-J'en saurais encore  moins sur toutes ces choses si je ne l'avais pas fait. J'ai même regretté qu'il n'y en ait pas eu davantage ou plutôt qu'ils aient presque tous fermé quand je venais à peine de les découvrir. Tenez, j'avais même projeté de les prendre en photo tous ces murs à fresque admirables !

-Je vais noter que vous avez su découvrir une sorte d'art là où il n'y en avait pas et que nul ne peut vous donner tort puisque tout cela a disparu... Mais aussi qu'un simple trou dans un mur, plus ou moins crayonné de poils et aux relents de vieux chewing-gum à la fraise, est sans doute le lieu de votre tout premier épanchement séminal assorti d'un émoi d'une intensité que vous avez du mal à retrouver ailleurs avec qui que ce soit...

Oui si tout cela au moins pouvait ne pas se perdre trop vite, subsister encore un peu.

-Le mur a disparu, on vous l'a dit...Il n'y a plus qu'un grand trou à la place. Le petit chalet a été entièrement démoli mais surtout avec interdiction de le reconstruire !

-C'était pourtant un chalet d'aisance, je ne comprends pas. Enfin, cela rend mes paroles et vos fiches encore plus précieuses. Bravo, je n'avais pas idée qu'un travail pareil pouvait exister !

-Mais il n'existe plus ! Je suis le tout dernier rédacteur de fiches cartonnées à encoches du Muséum, de ses annexes ou services analogues dans toute administration publique ou privée !

-J'espère tout de même que les miennes de fiches sont encochées au bon endroit. Ou alors qu'on peut les détruire si elles ne conviennent pas.

-Comme je pars à la retraite la semaine prochaine et ne serai pas remplacé, je crois que vous n'avez pas à vous en faire, elles me seront toutes confisquées !

-Apprenez-en quelques-unes par coeur ! Des miennes par exemple. Vous pourrez peut-être là où vous serez me les réciter ? Je voudrais enfin savoir comment on me juge, comment je suis considéré ! Cela y figurait forcément. Vous ne pourrez pas me dire le contraire. Et je prendrai à mon tour des notes sur un de ces petits carnets à boudin que j'achetais chez Ruat il y a bien longtemps et dont la plupart sont restés vides excepté la première page, parfois une deuxième, que j'arracherai pour les faire paraître tout neufs bien que totalement obsolètes et bien jaunis, le boudin distendu, presque pendant...

-C'est  plutôt rajeunir que vous voudriez, je le vois. Si je peux vous y aider je le ferai volontiers. Je commencerais par ramasser toutes les fiches que j'avait faites en doubles me demandant dans quel but et les ayant jetées. Certaines vous concernaient déjà. Vous deviez être tout jeune à cette époque. Bah, on s'intéressait déjà à vous. Vous suscitiez la curiosité...

-Vous souvenez-vous des tournures employées ? Un seul mot suffirait étant donné tout le temps passé depuis...

-Il me paraît difficile d'en ramener plus d'un à la fois. Mais je veux bien essayer...Si ces bureaux existent encore, ils sont restés tels quels, car étant donné ce qu'il s'y passa pour finir, ils furent confinés en l'état.Aucun aménagement autant que je sache ne fut jamais envisagé.J'en ai même sans doute encore les clés car j'en fus le dernier occupant et le tout dernier à en partir. En effet la nuit venue, je compris qu'on m'avait oublié et j'ai aussitôt quitté les lieux sans grand regret...

-Vous les aviez déjà quittés depuis longtemps !

-Mais cette fois-ci avec les clés qui doivent à présent se trouver dans le tiroir juste derrière vous ! Ou pas. Mais allez-y ! Essayez voir !

-Je suis trop ému, si vous le voulez bien, je regarderai tout à l'heure. Vous comprenez, ce sont du coup également, au moins en partie, les miennes.

-Je comprends cela. Ce que je voudrais c'est que vous alliez  là-bas à ma place. Vous me parliez d'émotion et la mienne alors ! Vous verrez j'avais laissé ma lampe allumée, je me souviens de cela à présent et c'est à mon avis le seul repère fiable...

-Vous croyez vraiment qu'elle est toujours allumée? Depuis tout ce temps, l'ampoule a dû griller non ?

-Essayez quand même car elle avait cette immense avantage d'être invisible du gardien. Et cela peut vous prolonger l' existence, croyez-moi...

-Et le gardien justement ?

-Oh il a dû partir à la retraite, il était tout jeune à l'époque, il venait d'arriver... Comme il fait nuit, si vous devez voir la lampe, vous la verrez tout de suite après la maison du gardien qui est sans doute fort délabrée... Mais surtout chassez la nostalgie ! Vous entendrez ou croirez entendre 'Sur les quais du vieux Paris'. Ne vous bouchez pas les oreilles, la chanson sera en vous. Mais ignorez-là... Repoussez  l'émotion !

-Ce sera peut-être difficile...

-Non non, droit au but ! Cap sur la petite lumière... Vous pourrez probablement ouvrir toutes les portes facilement.

-Même la grande cochère de l'entrée qui était si lourde et toujours recadenassée après chaque rentrée et chaque sortie ?

-Celle-là maintenant on dirait plutôt une porte de placard en contreplaqué, on la pousserait d'un doigt !

-C'était déjà malgré tout une porte de placard je vous signale mais je veux bien essayer, tenter ma chance. Vous me proposez une sorte d'au-delà du temps et des choses, comment refuser ? Et puis qu'est-ce que je risque ?

-De tomber dans un en-deça !Vous pouvez vous retrouver dans la cour de votre école maternelle ou dans une épicerie en train d'acheter une pochette surprise...

-Il y aurait des compensations non négligeables alors !

-Ne perdez pas de temps, allez me chercher ces fiches et ne traînez pas trop là-bas, il n'y a vraiment rien de spécial vous savez. Mais prenez la lampe torche avec vous, il ne faudrait pas tomber dans le trou...

-Le trou je m'en charge, je tourne autour...il ne va pas s'ouvrir quand même !

-Ah justement, vous me disiez bien qu'au bout de votre truc ça faisait comme une bouche, non ?

-Oui, qui s'ouvre si on presse de chaque côté...ça fait un peu poisson. Ou serpent, je ne sais pas...Faut voir quoi...

-Et bien parfait, une fiche de plus de remplie, mais allez-y maintenant,  dépêchez-vous, les anciens bureaux ne sont pas éternels !

-Vous m'avez bien dit qu'il fallait suivre les pancartes marquées Centre des Impôts mais en sens inverse car s'ils sont tous encore à leur place, ils indiquent tous à présent la direction opposée ?

-De toute façon de nuit vous ne les verrez pas.

-Et ma lampe ?

-Ne l'allumez surtout pas, ne vous en servez sous aucun prétexte. Vous voulez vous faire repérer ! Pas avant d'avoir passé la maison du gardien et au cas seulement où ma vieille lampe de bureau ne brûlerait plus ! Ah prenez aussi cette enveloppe et mettez-y toutes les cartes postales que vous trouverez...

-En plus des fiches alors ?

-Oui ce sont toutes les cartes envoyées par les collègues en vacances ou depuis leurs nouveaux postes. Au début fixées aux murs et puis petit à petit, dépunaisées par le temps, elles doivent joncher le sol de tous les couloirs... Elles ont plus d'importance pour moi que tout le reste maintenant. J'en recherche une en particulier qui doit s'y trouver. Elles commençaient à tomber quand je suis à mon tour enfin parti. J'ai dû courir pour ne pas trouver la porte cochère devant moi close pour toujours, mais j'ai pu en ramasser une au hasard, tenez la voici...Elle vient de Marrakech et semble avoir été rédigée par une main  encore bien enfantine...

-Où l'avez-vous eue ? Où ça ? Certainement pas là-bas. Elle m'a été envoyée chez moi et pas au bureau, encore moins dans ceux-là où je n'ai jamais mis les pieds ! Des ombres de bureaux !

-Des bureaux d'ombres !

-Pourquoi au juste voulez-vous m'envoyer chercher je ne sais quoi dans un endroit pareil !

-Parce que rien qu'à l'idée d'y retourner moi-même j'en ai des frissons et même un certain dégoût, pour moi-même bien sûr. On ne gâchait pas davantage sa vie que dans cet endroit-là...L'envie d'une sorte de suicide lent ne vous quittait plus dès qu'on y avait mis une fois les pieds...

-Je vous remercie !

-Ah non mais il est probable que ces vieux sortilèges se sont dissipés depuis belle lurette ! Vous n'avez rien à craindre, allez-y donc, vous me raconterez...Refermez bien la grande porte derrière vous ! Elle claque toute seule à présent! Pour entrer comme pour ressortir, il suffira de la pousser ou de la tirer...

-Je sors, mais je n'aime pas les portes de placard qui claquent, je rentre chez moi.   Je reviendrai vous voir... Vos bureaux m'intéressent. Ils ressemblent tant à ceux que j'ai moi-même connus que je me demande si vous ne pourriez pas m'aider à les retrouver. Ce sont peut-être les mêmes et donc si nous pouvions marcher de concert dans cette quête d'on ne sait trop quoi, nous aurions sans doute déjà fait un grand pas en avant dans l'inexplicable de nos situations respectives ! Mais laissons cela pour le moment, j'ai besoin d'air... Il suffit à présent de la pousser, disiez-vous ?...

       

-J'ai bien failli aller jusqu'au bout. Mais en vue de la maison du gardien comme vous dites, le bâtiment qu'on entrevoit un peu plus loin n'a guère l'allure d'un centre administratif. On dirait plutôt des casemates ou une ancienne clinique. Car oui il y avait bien une vague lueur de lampe qui par une fenêtre éclairait un plafond mais la couleur bleuâtre de la lumière ne me disait rien de bon...Ne me dites pas que c'était votre bureau ! On aurait dit un guet-apens. J'ai eu l'impression que si je rentrais là-dedans je n'étais pas près d'en ressortir...

-Les choses ont pu changer. Je ne suis pas responsable des lueurs de cet ancien bâtiment ni de l'ambiance que vous avez cru y déceler...

-Et je me demande même si le gardien n'était pas de mèche avec vous et n'attendait pas que je pénètre dans ces locaux pour m'y boucler. Car il y avait quelqu'un dans la petite maison à l'entrée, ça bougeait et tout y était pourtant éteint...

-Je vous avais dit de prendre votre lampe, vous auriez pu regarder, les volets n'étaient sûrement pas tirés.

-Je l'avais mais je me gardais bien de l'allumer. Alors ce gardien, vous le connaissiez !

-Il nous arrivait de faire un billard, c'est à peu près tout, au café à côté du lycée...

- (Si j'arrive à savoir de quel café ou de quel lycée il s'agit je saurai du même coup si c'est un billard pour gangsters ou pour collégiens)  Et comment s'appelle ce gentil café ?

-Le Coq hardi !

-(Le bistro à côté du Lycée Hoche, c'était donc un bon vieux flipper. Je n'y jouais pas beaucoup mais je me souviens du sérieux qu'y mettaient certains camarades tout en secouant l'appareil jusqu'à faire tilt et le bruit de la nouvelle boule tapant contre la vitre). Vous voyez, vous le connaissiez depuis longtemps et à un âge où se forgent souvent de solides et durables complicités !

-Mais mon pauvre ami, ce n'était pas Le coq hardi à côté du lycée Hoche à Versailles mais du lycée Papillon à Sombreuse...

-Décidément vous me surprendrez toujours. Vous semblez, par rapport à moi, d'un autre monde ! Je serais curieux de connaître les études que vous avez bien pu suivre dans cet établissement.

-On nous apprenait surtout les rudiments de l'hygiène et du dénuement. Cela en première année. Ensuite, c'était selon. Oui cela dépendait de notre orientation que l'on rendait visible à tout moment par cette expression du visage qui provient en fait d'un froncement des sourcils plus ou moins marqué assorti d'une avancée plus ou moins proéminente de la lèvre inférieure. Les salles de classe étaient distribuées en fonction de ce critère, le surveillant général et ses sbires étant chargés de veiller au respect d'une répartition des élèves qui ne respectaient pas toujours leur engagement, ce dernier pourtant stipulé, une fois l'année engagée, irrévocable...

-(Il me cache sa véritable formation, ainsi que l'endroit et les errements exacts ayant conduit à son éducation et à l'éveil de son genre...Au fait quel genre a-t-il au juste ? Je ne sais plus, c'est qu'il y en a des variantes et des entre-deux dans les genres ! Et en plus il change tout le temps, on ne le regarde pas deux fois de la même façon. Je me demande même si je l'ai jamais vraiment vu. S'il était assis en face de moi dans l'autobus ou dans le train il me semble que je ne le reconnaîtrais pas. Il n'y a guère que mes voisins de palier, pourtant là depuis longtemps, physiquement aussi flous dans mon esprit. Il prétend être un ancien collègue et bien qu'il le prouve ! Qu'il se mette dans la lumière du réverbère qui est juste en face de sa fenêtre, que je puisse voir un petit peu de quoi il a l'air. Ce qui est sûr c'est qu'il se trimballe tout le temps avec un gros dossier sous le bras qui semble bien me concerner puisque lorsqu'il s'assied pour le consulter, à chaque fois qu'il en tourne un papier, il relève la tête dans ma direction pour me reluquer une ou deux secondes et cela indéfiniment jusqu'à la dernière page...Il était peut-être plus distinct au début mais il est devenu au fil du temps une sorte d'ombre qui me suit partout où l'on peut s'asseoir pour ruminer ou somnoler à son aise tout en faisant semblant de compulser des documents, de vouloir faire avancer une affaire.. .Ce qui est sûr aussi c'est qu'il n'est pas mon avocat, ma situation n'en réclamant pas. Il paraît décortiquer mon existence en de toutes petites fiches qu'il essaie ensuite d'amalgamer dans des documents de plus en plus épais pensant peut-être obtenir ainsi ma vie tout entière avec tous ses détails, même les plus  insignifiants car c'est sans doute dans l'un de ceux-là qu'il croit pouvoir trouver enfin l'élément qui lui a toujours manqué jusqu'à présent pour me percer à jour. Combien de temps cela va-t-il encore prendre ?) Je regrette beaucoup que mon appréhension m'ait empêché de rapporter les fiches dont vous m'aviez parlé et dont vous semblez avoir grand besoin pour poursuivre votre travail...

-Pas d'importance, ils finiront bien par faire le ménage un jour là-bas aussi avant une destruction ou une réhabilitation. J'enverrai alors une note précise de récupération et la description exacte de ce que j'ai perdu ou plutôt oublié d'emporter.

-Passez tout simplement remplir une fiche rue des Morillons, ça ira peut-être plus vite... 

-Je n'avais pas voulu trop me charger, j'avais longtemps hésité entre ces fiches qui étaient grosso modo la base de mon travail et toutes ces vieilles cartes postales de collègues que je n'avais pas connus mais dont ces marques de souvenirs et de sympathie convenue ou factice et ne m'étant pas destinées avaient fini par joncher le sol de mon bureau et surtout occuper mon esprit, susciter ma curiosité. Je n'osais les ramasser cependant. Finalement je n'ai emporté ni les unes ni les autres...

-(N'empêche qu'il a su découvrir la mienne. Il n'a pas pu tomber dessus du premier coup en se penchant un peu tout en courant vers la porte qui avait tendance à se fermer toute seule, avant l'heure et définitivement. Quand on part du bureau on se déplace généralement beaucoup trop vite pour prendre des poses alanguies pareilles, une main traînant mine de rien sur le sol ou tentant de s'en rapprocher l'oeil toujours sur la porte. Non il a dû fouiller auparavant et fouiller encore pendant des heures, et c'est du reste une excellente occupation quand on se retrouve seul sur tout un étage déserté on ne sait pourquoi, de partir à la chasse de ce genre de documents manuscrits émanant de lointaines vacances...C'est un peu comme le dimanche à Orly, il y a de quoi rêver...Comment pouvait-il connaître l'existence de cette carte ? Et surtout comment a-t-elle pu atterrir dans ces bureaux ? Alors c'est sans doute moi qui l'y ai apportée depuis chez moi juste pour montrer aux collègues comme ça en passant les palmiers de Marrakech. Et le texte ? Sûrement pas, il n'avait d'intérêt que pour moi. De plus qu'auraient-ils pu y comprendre? Si j'ai fini par descendre tout de même la montrer aux collègues des secteurs d'assiette, principalement aux dames réajustant d'une main leurs petites laines sur leurs épaules et de l'autre finissant de grignoter une gaufrette remontée de la cantine assorti d'un "vous vous rendez compte!" à la collègue d'en face finissant de feuilleter les programmes télé du soir. Elles me paraissaient ces dames le public idéal pour ce que j'avais à montrer et surtout le plus compétent, pardi, des agents de constatation ! )          

-Je me souviens très bien, vous aviez voulu la montrer cette carte pour le petit personnage qui y avait été ajouté au crayon bille non, c'est pas ça, par-dessus les palmiers ?

-Dans une grande palmeraie, sur un petit chemin, oui c'est ça...Schématisé à l'extrême, le dessin montrait pourtant très bien qu'il tenait à la main...

-Un cartable !

-Vous avez vu cela !

-Je n'ai guère de mérite car il y avait aussi une légende tout à fait explicite, souvenez-vous...

-Oui c'est vrai, on ne pouvait pas se tromper. Il y avait en  effet, en petites lettres soigneusement appuyées à cause du glaçage de la photo, "Hafid avec son cartable"...

-Vous l'aviez donc trouvé là-bas ! Car je fais le rapprochement avec le film que vous vouliez tourner, ce jeune garçon censé être votre double plus ou moins fantasmé...Et sans doute très fantasmé car s'il était assurément très fin et assez menu, il n'avait pas le type européen et en tout cas ne vous ressemblait pas beaucoup...

-Je me demande comment vous pouvez le savoir...

-Vous aviez affiché sur le mur de votre bureau une grande photo de lui où on le voyait tenir dans ses mains au-dessus de lui un gros bloc de glace dans lequel le soleil du désert se diffractait ainsi que dans les gouttes d'eau qui tombaient sur son visage dont les joues semblaient poudrées de sable... Pas mal, mais la photo était en noir et blanc...

-C'était du noir et blanc parce que je tenais à faire les  tirages moi-même. Ce cliché devait même servir pour l'affiche...

-Et le film s'est fait ?

-Non.

-Pourquoi ça ?

-Parce que je n'y suis jamais retourné au Pays des mille et une nuits. A la place j'en ai fait un autre, ici...

-Vous n'aviez plus votre double imparfait.

-J'en vais un autre nettement plus franchouillard mais très bien de sa personne, un petit Leprince-Ringuet !

-Trouvé par relation distinguée je suppose...

-Pas du tout, racolé dans la rue mais tout de même dans un beau quartier, Place Saint-Sulpice !

-Haut lieu de la bigoterie et des éditions bien-pensantes...

-C'était le cas de le dire. Mais bref, je lui demandai son numéro et appelai chez lui le soir même...Je fis donc part à cette mère de famille un peu méfiante de mes qualités et relations. Elle sembla trouver l'association Impôts-Cinéma inattendue mais intéressante. Pour finir de consolider l'affaire et de mettre en confiance, je lui fis savoir que je connaissais très bien Michel Tournier (certes très connu à l'époque mais était-ce bien nécessaire ou même habile de ma part de me recommander d'un auteur plutôt brillant et couvert de lauriers mais présenté comme un peu sulfureux par certains critiques et libraires ?)

-Mais dites-moi je vous prie, sur cette Place St-Sulpice, ce sacré jour de votre rencontre avec votre nième double possible, vous souvenez-vous des pancartes plaquées sur les vitres de certaines fenêtres donnant sur la place à l'intention de passants parfaitement inconnus mais cherchant peut-être quelques paroles réconfortantes ou édifiantes comme on le voyait souvent à cette époque ?

-Et bien oui il me semble en effet que certaines fenêtres comportaient des pancartes que j'avais tendance à croire placées à mon intention...

-Il en est ainsi pour tout un chacun...

-Le texte en était toutefois peu engageant ou au mieux énigmatique...Videz vos poches...Reprenez votre fouille...Touche pas à tes doubles...Mangez-vous la, elle ressortira bien...(N'empêche qu'avec ses questions il mène cette conversation comme un interrogatoire digne de la grande maison. Il m'a même demandé si à une des fenêtres du séminaire au deuxième étage on ne me faisait pas un signe d'avoir à rappliquer ou me montrait ce message : pense à retenir ta cellule ! Curieux car c'était bien le bureau où j'allais être nommé par la suite à l'occasion je crois de mon 6ème échelon et d'un changement de poste qui m'était proposé comme un tout dernier recours, que je ne pouvais pas refuser mais où j'allais il est vrai effectuer un redressement in extremis dans mon travail et surtout dans mon assiduité grâce à la présence inopinée dans l'aile juste en face, celle des Brigades Nationales de Vérif' d'un inspecteur extraordinaire qui avait tout simplement et réellement l'aspect d'un garçonnet de dix ou onze ans, en taille, voix et proportions ! On aurait dit un petit sixième mais il était si sérieux et d'une présence si évidente qu'on en oubliait que son cartable toujours bourré à l'extrême traînait quasiment par terre et qu'il empilaitait des bottins sur sa chaise pour être, au moins vis à vis de ses dossiers, à la hauteur !)

-Vous aviez trouvé sur place ce que vous cherchiez !

-Comment pouviez-vous savoir que j'allais être muté ce bureau d'où effectivement j'avais eu l'impression longtemps avant qu'on me faisait comprendre que j'aurai un jour à occuper cette ancienne cellule de moine ?

-Sachez que je suis depuis toujours un peu comme votre ange gardien chargé d'encadrer votre parcours dans ce labyrinthe de bureaux vers lequel on vous a peut-être orienté à tort...Quand vous avez demandé à tout recommencer depuis le début et que vous avez donc sollicité la reconstitution intégrale de votre carrière, j'ai été nommé restaurateur-juré, choisi au hasard dans un panel de citoyens moyens mais honorables, pour veiller à ce que votre réinsertion ou plutôt votre restauration, se fasse dans les meilleures conditions et ne soit pas trop hasardeuse ou problématique. On devait à tout prix vous éviter à nouveau une installation en sous-sol dans un local à néon et soupirail !

-Les greniers dans les combles avec oeil de boeuf ne m'avaient pas trop réussi non plus...

-Mais les étages intermédiaires semblaient ne pas vous convenir davantage où vous aviez fini par réaliser ce paradoxe d'être aussi absent quand vous y étiez que quand vous n'y étiez pas. Quand on se hasardait à vous installer dans un bureau disons normal, on ne tardait pas à ne plus vous voir du tout...

-Je me vouais à des errances curieuses, insupportables, innommables, sans pareilles. J'avais beau chercher, regarder autour de moi, je n'arrivais pas à retrouver de tels comportements, des aventures aussi insipides et tragiques à la fois. Et malgré ça, comment vous dire, j'avais tout de même l'impression d'être au bureau. C'est comme s'il était en moi et que je n'arrivais pas à m'en défaire. Ces errances hallucinées par des abandons de poste incessants qui me trouvaient déchiré à quelques mètres seulement de la sortie empruntée à rebours et souvent en catimini, voire à croupetons, ne m'en débarrassaient pas !

-Vous les tissiez au contraire en vous chaque fois un peu plus et même dans la vision jaunâtre et fiévreuse d'une sortie de dégrisement dans un commissariat quelconque, vous étiez flatté et même touché, tout en ressortant de votre boîte de fouille votre ceinture et vos lacets, que l' agent qui a déverrouillé votre cellule vous demande très sérieusement avec même une sorte d'appréhension et un vague air de considération à votre égard, un renseignement d'ordre fiscal sur sa situation de famille personnelle ! Le bureau avait passé la nuit au bloc ! Et il en ressortait, il était toujours là ! C'était peut-être comme une histoire d'amour entre nous, mais un amour impossible forcément. Ou non référencé. Non validé. Invalidable.

-Vous êtes bien sûr que ça va ? Rien ne vous tracasse en particulier ? Vous pouvez me le dire...

-(C'est exactement la question que me posait tout le temps ma mère quand à la fin d'une semaine de bureau j'allais voir mes parents le vendredi soir. Je ne devais pas avoir un air très gai et je ne l'ai toujours apparemment pas tellement. Non non ça va très bien maman je t'assure, d'ailleurs je t'ai apporté mon linge, je ne l'ai pas oublié, tu vois...) Non non ça va très bien, je vous assure...

-Parce que si je ne suis pas chargé de vos états d'âme, je peux tout de même vous aider à vous sortir d'une mauvaise passe, ou simplement d'une de ces périodes d'ennui et de doute dont on a parfois du mal à s'extirper...

-Non mais je voudrais savoir pourquoi ces fameuses pancartes de fenêtres semblaient parfois cibler mes préoccupations les plus intimes...

-Oh vous savez vous y lisiez surtout ce que vous y mettiez vous-même car leur existence réelle est douteuse...

-Comment se fait-il alors que j'en ai vu plusieurs par terre et à maintes reprises...Elles semblaient bien réelles et craquaient sous les pas.

-Oui certains en refermant leurs fenêtres ou en les ouvrant trop fortement, provoquent leur chute jusque sur le trottoir tout simplement. D'où le vent parfois les pousse ou les fait voler jusque sur la place même où vous sembliez vous trouver lorsque... Quoi, vous avez l'air étonné...

-Je m'étonne que ces annonceurs, puisqu'il faut bien les nommer ainsi, fixent leurs pancartes à l'extérieur de la vitre et non à l'intérieur, ce qui aurait des conséquences moins fâcheuses en cas d'adhésion défectueuse, au lieu qu'autrement, tout le monde est susceptible d'être au courant, à commencer par l'intéressé lui-même au cas où il n'aurait pas remarqué ces textes drolatiques qui lui sont pourtant incontestablement destinés comme il ne tarde pas à s'en apercevoir même s'il les repousse parfois du pied sans avoir l'air de les voir et encore moins d'en avoir pris connaissance...Comment n'aurais-je pas pu lire des formules comme "Aide, appui et protection" et "Au nom du Peuple français" juste avant de marcher dessus comme si de rien n'était...

-Ces formules, vous les aviez avec vous, elles figuraient sur votre carte professionnelle, une "commission d'emploi" !

-En tout cas cela prouve que je n'avais pas eu des visions et que ces affiches étaient rudement bien documentées même si on cherchait peut-être simplement à se moquer de moi.

-Mais non je vous dis, sur ce genre d'affichettes on y lit tout ce qu'on veut, et la moindre tendance à la persécution y trouve sa pitance tout comme les sujets à l'infatuation ou au contentement de soi. Vous avez vous-même plaqué, projeté sur des bouts de carton qui traînaient par terre ces formules grandiloquentes qui s'attachent à l'exercice de votre fonction et qui vous ont toujours posé problème, les ayant interprétées dans un sens qu'elles n'avaient pas, c'est à dire survalorisées et considérées comme instituées à votre seule et unique intention.

-Il est vrai qu'en fin de compte je me suis surtout demandé comment j'avais pu bénéficier d'une telle faveur et en quoi elle se justifiait. Et si ce n'était pas seulement par la réussite à un concours qui n'avait rien à voir avec l'exercice réelle de la fonction pas plus que les quelques mois passés à l'ENI où dans une ambiance assez estudiantine et relativement détendue j'avais tout de même passé mon temps à envisager tous les échappatoires encore possibles pour ne pas intégrer définitivement une carrière qui m'apparaissait de plus en plus problématique voire dangereuse.

-Vous partiez je crois le plus souvent possible ramasser des petits cailloux couleur de soufre sur les pentes volcaniques de la région des Puys si je m'abuse ? Sur le Puy-de-Dôme lui-même me semble-t-il, on ne se refusait rien !

-J'étais juste au pied à Clermont-Ferrand où je commençais aussi dans le même temps à fréquenter les bistrots ou les petits restos avec le collègue de la chambre d'à côté que j'emmenais aussi dans ma voiture à la récolte des minéraux que le club de géologie de l'école nous avait préparée dans les moindres détails. Tourne à gauche, ça brille par là-bas, c'est du mica à tous les coups ! On avait des petits sacs en plastique...

-Dites donc, si ça vous fait rien, j'aimerais savoir où on en est là parce que j'ai encore quelques fiches à remplir vous concernant, du moins celles que j'ai pu sauver du désastre avant que la porte ne se referme. J'en avais pris tout un bac et puis il m'a glissé des mains quand j'ai trébuché dans l'escalier, la lumière s'est éteinte tout d'un coup, c'en était fini de la rigueur des grands bureaux à laquelle j'étais pourtant habitué. C'était un très beau bac que j'avais presque entièrement rempli avec des notoriétés, des dépenses ostensibles, des insuffisances, des discordances employeur/employé, des signes extérieurs, des bulletins orphelins, des matrices individuelles...

-Que du beau linge quoi !

-Il y avait une harmonie secrète dans tout ce boîtier. En en soulevant le couvercle on avait l'impression d'une épouvantable pagaille car aucune fiche n'était à la même taille, certaines en cavalier sur d'autres dont les couleurs ne concordaient pas, et puis on s'y habituait, on expérimentait l'avantage des recherches au hasard, la première tirée est la bonne...

-Cela me dit quelque chose mais il est vrai que l'arrangement des mots donne parfois lieu à des interprétations diverses et aléatoires là encore dont on n'arrive pas toujours à se dépêtrer. Que voulez-vous dire par là ?

-Allez savoir. Non votre perplexité rejoint la mienne car en dehors de ce fichier que je ne reverrai probablement jamais et dont j'ai déjà fait mon deuil, je vous vois là, je vois parfois ailleurs, je vous vois souvent un peu partout mais je n'arrive toujours pas à savoir si vous allez encore au bureau ou non. Je sais que vous aviez repris il y a un certain temps mais qu'ayant à nouveau disparu depuis lors on vous avait proposé une espèce de poste itinérant ou plus exactement une sorte de diffraction polyvalente de votre fonction aboutissant au fait pratique que pouviez vous installer où vous vouliez pour y accomplir ce qui vous paraissait nécessaire ou plaisant. Vous aviez je crois opter pour les salles d'attente...

-Oui les salles d'attente des professions libérales, surtout celles des médecins et des avocats...

-Où vous vous installiez comme si de rien n'était, comme si vous vous trouviez dans votre bureau...

-Grâce à un écritoire portatif que je me suspendais au cou à la façon autrefois des ouvreuses de cinéma qui à l'entracte vendaient des confiseries en se plantant au pied de l'écran ou en arpentant la salle accompagnées à chaque pas d'un petit crissement d'osier.

-A la différence que vous vous pouviez vous asseoir et n'y manquiez pas puisque même en cas d'affluence, vous aviez le droit, stipulé par la convention, souterraine mais valide un temps, dite des bureaux ambulants, de faire se lever de son siège pour vous le donner toute personne présente dans toute salle d'attente quels que soient son âge, son sexe ou son état de santé ! Pas vrai ?

-Oui même dans les gares et les aéroports où je travaillais assez souvent ayant alors à chaque instant des envies terribles de claquer mon pupitre et, sans m'en débarrasser, de courir monter dans le premier train ou avion en partance pour aller travailler encore plus loin, toujours plus ambulant, plus lointain quoi !

-Mais vous êtes resté pour vous sentir l'élément initiateur d'une vague qui du coup s'est mise à envahir les salles d'attente du pays et comme chaque salle ne pouvait accueillir qu'un seul ambulant à la fois, cela en fit des salons de toubib ou d'avocats qui eurent vite chacun un représentant de cette curieuse catégorie de fonctionnaires ambulants dont le nombre, contre toute attente, ne faisait que croître...

-Je vous rappelle que notre équipement, et notre règlement statutaire, nous autorisaient également à pratiquer ce qu'ils appelaient l'ambulance urbaine. Travailler tout en marchant dans les rues !

-Ou peut-être suburbaine tellement vous sembliez plutôt emprunter les souterrains et arpenter au mieux les demi-sous-sols plus ou moins éclairés et ventilés pour cheminer en effectuant très sérieusement votre tâche...

-Je n'étais pas très à l'aise en surface. Les gens n'étaient pas encore habitués et je me retrouvais parfois accompagné d'une nuée de gosses chahuteurs ou de groupes d'ahuris qui paraissaient vouloir m'indiquer la direction de Charenton ou qui cherchaient à me faire cavaler pour voir si ça sautait, si ça tenait le coup, pour observer le roulis des crayons. C'est du moins ce que je m'imaginais. De toute façon, je n'ai pas ambulé très longtemps, ayant vite réintégré les salles d'attente qui me paraissaient d'un usage plus confortable et d'un avenir plus prometteur...

-Jusqu'à ce que le système s'écroule sous le poids des aficionados! Il en vint des mille et des cents, il n'y eut bientôt plus assez de salles d'attente même en comptant les dispensaires et les parloirs de couvents et l'on dut autoriser la présence de plusieurs ambulants dans une même salle. Pour vous ce fut l'horreur, le retour de l'ambiance des vrais bureaux. Songez qu'il y eut bientôt dans ces salles plus de fonctionnaires installés à demeure que de patients ou de clients attendant simplement leur tour ! Toutefois dans la vôtre s'il ne vint s'installer finalement qu'un seul de ces collègues à pupitre, ce fut je crois pour vous encore pire...

-Mais oui il s'était installé dans la bergère juste en face de mon fauteuil et ne cessait de me regarder. Comme la hauteur du couvercle de mon attirail ne me permettait pas d'échapper durablement, et dans des conditions de confort acceptables, à sa goinfrerie oculaire, je décidai de réintégrer les vrais bureaux même conditionnés en demi-jour ou quart-de-jour, même en soupente à oeil-de-boeuf ou dans un sous-sol à côté du pilon !

-Vous aviez hâte de rentrer au bercail, je comprends ça, après une telle errance, même statutairement corrélée ! A nouveau dans du renfermé et du poussiéreux peut-être, mais tellement plus tranquille !

-Comment savoir si on vit normalement ou pas ? Ce qui est le mieux pour soi ? Ce qui en même temps embête le moins les autres ?

-Quitte à ne rien faire vous avez préféré que ce soit derechef sous un toit en quelque sorte familial ou disons familier et où pour vous les niches n'ont rien de fiscal ou si peu mais autorisent des séjours oscillant entre une tranquillité rêveuse et de bon aloi, et un isolement tragique dont on n'est pas sûr de pouvoir sortir un jour, bref votre cher bureau...

-C'est exact, il me plaisait bien et lorsqu'on y frappait à la porte si je suais à grosses gouttes au moment où j'arrivais enfin à dire entrez, c'est que je redoutais à chaque fois que ce fût quelque pékin rencontré ça et là au cours de mes soirées nocturnes brûlantes et en chute libre, des compagnons du trou noir en quelque sorte.

-Tous les gens qui vous côtoyaient à l'extérieur n'avaient pas une mauvaise opinion de vous. Au contraire, tenez par exemple ce type qui prenait souvent le même train que vous le matin : je me souviens très bien de ce charmant prtit jeune homme qui avait l'air sérieux et sûrement très réfléchi car il passait son temps plongé dans le journal Le Monde qui semblait l'absorber jusqu'à parfois l'endormir un peu mais il se ressaisissait vite tenant à nouveau très haut le quotidien derrière lequel disparaissait alors son visage pour tout le reste du trajet !

-Tout journal est également comme une petite cloison portative, un paravent anodin derrière lequel oui je cachais ce faux air sérieux constipé qui s'impose malgré moi face aux gens, et peut-être même aussi mon col cravaté ou encore ma barbe naissante, éternellement désespérément naissante...

-J'observe qu'elle s'est muée, depuis cette aube frileuse, en une vraie barbichette façon bouc et grisonnante...

-C'est affreux, je me suis donc à la longue, contre toute attente et presque à rebrousse-poil, moi aussi finalement bonhommisé !

-Entre le bonhomme et la bonne femme, exactement. C'est vraiment monsieur ou madame...

-C'est la mention que je trouve sur le courrier du syndic de mon immeuble, et c'est sûrement la bonne formule puisque malgré mes objurgations d'avoir à remettre simplement monsieur comme avant, je reçois toujours les charges à payer et les appels de fonds sous cette double civilité qui toutefois par le "ou" semble me donner le choix entre l'une et l'autre. C'est monsieur "et" madame qui au fond serait plus tragique car on ne pourrait pas l'expliquer comme l'autre formule tout simplement par l'androgynie de mon prénom ! Mais à la réflexion, la bivalence du "et" serait peut-être préférable à cette ambiguïté du "ou" censée juste ménager la susceptibilité du destinataire appelé monsieur si c'est une dame ou madame si c'est un monsieur ? Dans mon cas c'est peut-être tout à fait voulu et réfléchi, et du coup peut-être l'idéal. Quand je pense que j'ai failli être désagréable pour exiger qu'on rétablisse illico  ma civilité telle figure sur mes papiers et mon état civil ! Je reviens de loin...

-Vous faites bien des histoires pour pas grand-chose. Ces quiproquos, ces fluctuations du genre, qui n'ont rien à voir avec celles de la fesse, sont monnaie courante au pays des postiers et des syndics d'immeubles...parfois

-Cet homme dans mon train dont vous me parliez, ne lisait-il pas lui toujours l'Equipe ?

-Oui si vous voulez, ou plus exactement il lisait l'Equipe et le Figaro, au début tantôt l'un, tantôt l'autre, et pour finir les deux en même temps !

-Un bivalent lui aussi ! Je me rappelle très bien, je jetais parfois un oeil craintif par-dessus mon paravent pour savoir où il en était dans son besogneux mélange car ses deux journaux finissaient souvent comme insérés, intriqués l'un dans l'autre au point qu'une page de l'un était suivie par une de l'autre et réciproquement. Il passait du sport à la politique et inversement sans en perdre une miette d'un côté comme de l'autre. A la fin, juste avant Pont de l'Alma où il descendait, on était bien obligé de constater que, pendant les quelques secondes qui lui restaient, il lisait les deux simultanément ! Un vrai quantique non ?

-Quand on pense que maintenant les gens ne lisent presque plus de journaux. C'était un enragé de la feuille de choux comme on ne risque plus d'en voir encore beaucoup, dans le train ou ailleurs, lire de la sorte !

-C'était un lecteur à double vue, à double voie... Je suis sûr que si on avait regardé dans les poches de son manteau, on aurait trouvé à gauche des petits biscuits salés, à droite les mêmes, sucrés !

-Le mieux c'est quand on le voit arriver dans le wagon avec une casquette qu'il enlève pour s'asseoir et lire ses deux canards et, juste avant l'Alma, se lever pour descendre, un chapeau sur la tête !

-Je me demandais où vous aviez bien pu trouver tout ça...Maintenant je le sais.

-Et oui chez vous tout simplement...Rien de mieux pour connaître quelqu'un et savoir ce qu'il a fait, ce qu'il a vu, par où il est pssé !

-Oui seulement voilà, le gars à la casquette et au chapeau, c'est dans un rêve que je l'ai rencontré, je ne l'ai jamais vu en réalité. Les pages deux quotidiens intriqués, c'est des ailes d'Hypnos qu'elles se sont détachées. Je n'ai fait que les recueillir, les assembler classées en alternance, sans le faire vraiment et avec une grande difficulté en raison d'un engourdissement insurmontable, peut-être aussi à cause d'une certaine lourdeur du papier...

-Oui c'est sûrement exact. Je n'avais pa réussi à faire apparaître les rubans bleu ou rose qui sont si importantes pour savoir si on a affaire à un souvenir véritable ou simplement à des traces de rêves...

-Vous ne maîtrisez toujours pas vraiment ces phénomènes qui vous permettent de...

-J'ai pourtant déjà obtenu de fameux résultats, avec vous en particulier...

-Retrouvez des souvenirs que moi-même j'ai perdu ou n'arrive pas à retrouver tout à fait, vous savez lorsqu'un doute subsiste par exemple sur l'endroit où ça s'est passé et même à quelle époque ! C'était en été, c'est toujours visible, ces couleurs kodachrome qu'on ne trouve plus  que dans les anciens catalogues Photo-Plait, elles sont encore là ou pas très loin, mais en quelle année ? En quelle année ? Vous ne pourriez pas regarder encore, chercher encore, faire jouer tous ces mécanismes qui m'échappent mais qui ont l'air de vous inspirer de ces conduites virtuoses qui font penser aux exploits de la formule 1, vous avez une machine qui me rappelle les tableaux de bord des bolides du Mans des années cinquante qu'on ne voyait pourtant pas à la radio mais ue j'ai dû imaginer. Elle est sûrement par là dans un coin, vous pourriez peut-être vous en servir, non ?

-J'ai dans mon débarras divers systèmes sans doute encore valides mais dont je n'envisage plus de me servir...

-Vous devriez peut-être les numériser, ça se fait beaucoup vous savez...Vous auriez un nouvel aperçu des choses. Vous ne reconnaîtriez plus vos vieilles affaires !

-Si vous voulez, je vous les donne, vous en ferez ce que bon vous semblera. Certaines machines sont sûrement encore manoeuvrables, il y a parfois beaucoup de manettes, des sortes d'interrupteurs aussi, je ne sais plus exactement. Oh vous savez le tout tient facilement dans un petit sac, ce n'est pas le bout du monde ni la mer à boire...Vous l'emporterez peut-être sans même vous en apercevoir...

-S'il y a des voyants de couleurs qui clignotent, je ne dis pas non...

-Oui, il y en a aussi.

-Vous croyez qu'après ça, après tout ça quoi, là-bas, de l'autre côté, on se rencontre encore, on se voit toujours ?

-Oui certainement on se voit toujours, mais moins souvent. Si vous vous avez connu le grand couloir de l'immeuble du Patio à la madeleine où était installée autrefois la DSF de Paris-Ouest, presque toujours désert mais où il était possible d'apercevoir dans une semi-obscurité de purgatoire et un craquement de vieux plancher, passer quelqu'un, de temps en temps avec un dossier à la main...

-Sûrement le mien ! Combien de fois étant convoqué au Personnel à la suite d'un de mes retours d'on ne savait où, l'ai-je vu transporté de la sorte  par l'adjoint du directeur qui allait le porter à son chef pour qu'il le regarde un peu avant de me recevoir ! Si c'était toujours le même, j'ignorais s'il se souvenait encorracine cubique e ou savait seulement que j'étais plus ou moins, au début en tout cas, un protégé de Baudrier son homologue à la puissance trois, le chef de tout le Personnel des Finances, bureau rue de Rivoli ! Mais je me demandais surtout si "le mari d'Arlette", à la longue savait toujours qui j'étais, s'il ne me confondait pas avec un autre, avec l'autre, celui que j'étais devenu ou si peut-être déjà depuis longtemps, il ne connaissait plus ni l'un ni l'autre...

-Mais à chaque fois, vous ressortiez  de chez votre petit directeur, feignant la tremblotte (car il n'était pour vous que la racine cubique du mari d'Arlette), revigoré par l'étonnante longévité de l'indulgence qu'on semblait s'évertuer à vous témoigner au fil de vos  manquements et insuffisances, pour tout dire des disparitions dont vous reveniez plus ou moins penaud et repentant  mais toujours prêt à tout reprendre à zéro, c'est à dire à ouvrir pour de bon un nouveau tableau de chasse ! Seulement vous m'aviez l'air d'un piètre chasseur, vous ne tiriez pas souvent si j'ose m'exprimer ainsi...

-Pour me donner une contenance je changeais sans arrêt mon fusil d'épaule...Et puis je ne voulais faire que des redressements comment dire, irréprochables, parfaitement justifiés...Je ne voulais pas prononcer des redressements sur une base imaginaire ou juste probable et donnant lieu à des impositions que mon successeur aurait été obligé de dégrever, son tableau de chasse à lui consistant à ressusciter la plupart des perdreaux et des cailles restés un temps pendus à leur crochet dans la vitrine finalement peu glorieuse de son prédécesseur !Exactement ce m'était justement tombé sur le dos en arrivant à mon premier poste en début de carrière : une pile d'impositions bidonnées (des junkies comme à la bourse) qui ne courent pas très longtemps avant de s'effondrer. Et c'est moi qui ai dû les achever. C'est vite fait, me disait tous les jours le jeune collègue inspecteur en m'apportant la nouvelle pile que les services de l'assiette avait fait refluer. Il avait l'air de trouver que je ne mettais pas assez d'ardeur à la tâche lui qui établissait au même rythme des rôles supplémentaires plantureux, s'étant  tout de suite réservé les gros contribuables aux dossiers maigrichons ! Moi je creusais ma tombe, lui faisait grimper le taux de sa prime de rendement à 200% !

-Vous revisitez votre carrière un peu comme bon vous semble car c'est une vision un peu sombre. J'ai une image où on vous voit compter vos billets à même l'enveloppe qui paraissait bien garnie en liasses, d'autant que c'étaient toujours des billets neufs venant comme vous ne le saviez pas à l'époque, directement de la Banque de France, sur les fonds dits secrets de la République.

-Jusqu'à ce qu'elle soit payée en chèque et donc rendue imposable de ce seul fait alors qu'elle l'avait toujours été. De toute façon je n'ai jamais dépassé les 40% de la quote-part, montant minium institué, plancher des minables ou des feignants. Mais je ne songeais pas à me plaindre, trouvant au contraire ce taux incompressible tout à fait épatant puisqu'il avait l'air d'attester de ma participation à un certain rendement. 

-Vous ressassez toujours vos vieilles rengaines, des couplets qui pourtant auraient dû perdre tout intérêt pour vous depuis longtemps... Vous ne pouvez pas vous empêcher de vous rouler encore dans la boue de vos mauvais souvenirs et tant qu'elle n'aura pas séché, je crains bien que vous vous livriez sans retenue à ce plaisir ambigu qui est l'apanage des masochistes ! Aussi, comme dans les lycées d'autrefois je vais vous mettre en retenue et vous demander de bien vouloir sécher non pas les cours mais le court-bouillon maléfique et graisseux dont vous aimez à vous éclabousser quand d'autres s'en gobergent sans faire d'histoires !

-C'est parce qu'il me fait peur avec tous ses yeux. Je ne sais jamais dans lequel le regarder, aussi j'en élimine toujours le plus possible pour que sa vue se simplifie et puisse rencontrer la mienne ! Mais je n'y arrive jamais, il en renaît toujours...

-Ecoutez, je ne vais pas y aller par quatre chemins. Il me reste surtout à savoir ce que vous faisiez au juste lorsque vous n'étiez pas à votre poste par intermittence certes mais sur des années et des années. Il a fallu en décrocher des calendriers, en supprimer des agendas! Vous parlez d'errance à la recherche d'on ne sait trop quoi autour du bassin des Tuileries ou dans des petits cinémas à côtoyer des gens douteux ou au mieux inattendus car effectivement une reconnaissance fine d'images anciennes a livré la figure indubitable, malgré ses lunettes noires, d'Henri de Montherlant semblant attendre dans une sorte de vestibule enveloppé d'une espèce de moirure lumineuse provenant peut-être d'un écran...

-En tout cas, dans ce drôle d'endroit j'avais fait la connaissance d'un étudiant en médecine qui me trouvait charmant, d'un charme rare qu'il avait qualifié d'indéfinissable et qui n'aurait appartenu qu'à moi. A peine assis dans la salle pour regarder ensemble le péplum en cours, il me prend la main, l'appuie sur son sexe que je sens allongé et dur sous son pantalon. Dès qu'il enlève sa main, je retire la mienne, toutefois sans m'en aller, réprimant de justesse une envie de m'éclipser. Je me sentais surtout vexé. J'avais beau être plus jeune que lui, j'avais eu le sentiment qu'il inversait les rôles. Il m'avait pris pour un petit garçon alors que moi aussi je pouvais lui en remontrer au moins autant et même davantage. J'avais eu très envie de lui faire sentir moi aussi de quel bois je me chauffais. A cette époque pas si lointaine de mon inconsistance et de ma candeur stupidement arrogante, j'avais l'orgueil très mal placé !

-Mais vous avez gardé votre calme et votre pudeur en ne considérant chez cet énergumène que le côté "étudiant en médecine" qui au-delà de tout vous fascinait et peut-être davantage encore après cet incident disons inattendu.

-Mais oui je me suis dit que pour une fois que je rencontrais quelqu'un d'intéressant dans des conditions pareilles il eut été stupide de ma part de le laisser tomber parce qu'il avait fait preuve à mon égard d'un empressement un peu déplacé ou plutôt trop bien placé ! Sur un ultime "Salutatoi Caïus Gracchus! ", nous sortîmes de ce petit cinéma pour aller prendre un café dans un bistrot de la rue de la Gaîté...

-Il me parla avec un certain intérêt de sa médecine dont il effectuait la 5ème année semblait-il. J'étais à l'époque en 1ère année de Maths-Physique à Jussieu sous le doyen Zamansky dont je suivais le cours d'Analyse et qui avait donné son nom à l'immense tour dédiée aux laboratoires de chimie et de sciences naturelles. Plus tard, elle fut surtout connue pour son taux d'amiante ahurissant, son concepteur ayant cru bien faire en ne lésinant pas Pur la protection incendie. J'essayais de lui en mettre plein la vue en lui parlant également de madame Lumbroso-Bader ma prof' de Physique qui non seulement elle aussi était l'auteur du manuel de 1ére année mais qui passait ni plus ni moins pour être à l'origine, par ses recherches sur la résonance magnétique nucléaire, de la création du scanner cérébral et du processus médical associé appelé IRM ! Il en a profité pour me dire qu'il comptait bien sitôt son diplôme en poche pour filer aux Etats Unis se spécialiser sur le cerveau justement.

-Vous aviez fait mouche !

-C'est curieux parce que je ne l'ai jamais revu mais des années et des années après en y repensant j'ai l'impression d'avoir alors vécu, l'espace d'une demi-journée à peine, un des meilleurs moments de mon existence et des plus pleins. Vous voyez on ne peut pas pousser l'inconsistance plus loin.

-Tout est dans le souvenir que vous vous en êtes fait, des bribes conservées au hasard qu'il vous suffit d'assembler à chaque fois dans l' ordre qui vous convient le mieux et dans la couleur qui vous paraît être celle de l'époque. Tous nos souvenirs, nous les réinventons à chaque fois. Ils peuvent être globalement exacts ou au contraire seul un détail est authentique. De toute façon comment le savoir ? Dans votre cas, je pense que c'est assez bien remis au point même si de toute évidence ce n'est pas souvent avec la focale d'origine que s'opère la restauration ! Elle est soit très longue soit très courte. La focale moyenne de la vision originelle est perdue. Vous la remplacez tantôt par le super téléobjectif du dénicheur d'oiseaux tantôt par le très grand angle qu'on utilise pour agrandir les pièces d'un appartement trop exigu.

-C'est donc une restauration ! L'original n'est plus disponible. Il n' y aurait pas reconstitution tout de même, ou pire, recréation avec des éléments préformatés, préfabriqués ? Pour une vision à ce compte-là entièrement factice !

-Vous savez que tout cela se fait essentiellement malgré vous et même à votre insu, pendant votre sommeil par exemple, un sommeil sans rêve !

-Parce qu'enfin la plupart de mes souvenirs ont une lueur d'authenticité indubitable. Ces petits cinémas par exemple ont bien existé et tels que je les revois dans ma tête. Il doit y avoir un moyen de le savoir, par exemple aller sur place, il doit bien en rester quelque chose.

-Non, il n'en reste rien. Ils ont tous été rasés sauf un ou deux peut-être, transformés en supérettes ou en fast-food! Allez vous y retrouver! Allez seulement repérer l'emplacement possible de l'écran !

-Cela vaudrait la peine d'essayer. Il me semble que je serais capable de le retrouver cet écran où régnait l'image et derrière lequel on restait parfois à se contenter des dialogues et de la musique en attendant quelque chose de mieux, mais quoi au juste, la fin probablement pour retrouver la salle, regarder la publicité puis affronter une nième fois la projection du film en essayant de tenir le plus longtemps possible afin de revenir derrière l'écran dans le couloir vers la sortie pour y fumer ou y faire les cent pas en rêvassant...

-A votre film probablement. Le Sahara en scope et en couleurs quoi, avec vous au milieu à fuir on ne sait quoi en compagnie d'un jeune garçon à l'existence hypothétique et du reste visible seulement par intermittence...ou d'un seul coup place de la Concorde achetant une glace à un marchand italien garé devant l'entrée des Tuileries et son grand bassin où il va s'asseoir pour manger sa glace et regarder les petits bateaux...C'est d'un ennui mortel ! Et on ne sait jamais si c'est le début ou la fin...

-C'est justement la question qui se serait posée tout au long du film. Et c'est faute d'avoir trouvé un scénario suffisamment embrouillé et incompréhensible que je n'ai pas donné suite. Il est impossible de ne rien signifier, de raconter n'importe quoi...On a beau faire, on retombe toujours sur des poncifs ou des thèmes cent fois traités...

-Vous avez tout de même finalement tourné "Joseph pour Paris" si je ne m'abuse.

-Une bluette à côté de ce que je voulais faire et plutôt une commande puisque Paris était le sujet imposé par le Caméra-Club des Finances, dont j'avais l'horreur de faire partie, pour son concours annuel de fin d'année...

-L'horreur peut-être mais l'avantage tout de même. Vous aviez une carte de plus avec quoi vous faire valoir par-ci par-là ou juste donner le change car ous aviez tendance à penser que la carte fait l'homme.

-Effectivement il n'y avait guère que cela pour me donner l'impression d'être un peu quelque chose tellement je me sentais insignifiant et sans consistance à première vue, d'une immaturité flagrante, toujours à la recherche au moins d'une apparente mise à la hauteur à défaut d'une authentique conformité...

-Vous voulez que je vous dise ? Tous vos problèmes venaient tout simplement du fait que vous n'osiez pas traiter le vrai sujet qui vous tenait réellement à coeur, qui vous obsédait même plutôt. Vous vous répandiez en circonvolutions, en à peu près, en je ne sais pas au juste de quoi il s'agit alors que vous le saviez très bien. Mais voilà vous manquiez de courage, de détermination...

-Je ne voulais offenser personne, mes proches ou mes collègues, mes voisins qui me regardaient déjà assez curieusement comme ça ou même pas du tout ûisqu'il m'arrivait de ne pas sortir plutôt que de devoir les croiser dans l'escalier ou passer au milieu d'une de ces discussions qui n'en finissaient plus. Habitant au premier je rêvais d'une corde qui attachée au radiateur de ma chambre m'aurait permis de descendre tranquillement en rappel jusqu'à la pelouse juste en bas. Je pensais surtout avec admiration au peintre Pontormo qui parait-il solutionnait de cette manière lui aussi ses problèmes de timidité avec son entourage.

-Oui mais dites-moi, à propos de timidité, vous avez bien surveillé les réfectoires du Lycée Hoche où vous étiez vous-même encore élève l'année précédente ? Pourquoi cela ?

-Et bien justement ce renversement de situation m'avait plu. Je n'essayais d'ailleurs pas de faire vraiment preuve d'autorité, trouvant déjà sidérant d'être chargé de la cérémonie quotidienne de l'appel d'après le grand registre noir que j'avais vu tenu auparavant par des sbires infiniment plus imposants que moi qui suis pourtant assez grand mais qui à cette époque surtout présentais une charmante mollesse doublé d'une androgynie que mes cheveux longs accentuaient encore. Toutefois comme  pour faire une moyenne, je portais à l'époque comme tout le monde ces jeans très près du corps qui mettaient tellement en valeur l'entrejambe masculin qu'on les appelait des moule-bites et qu'il m'arrivait parfois d'être gêné par mon image dans une vitre ou par les regards curieusement appuyés de la secrétaire du surgé et du surgé lui-même qui semblaient me suggér à quel point dans mon cas le surnom vulgaire mais explicite de ce vêtement était approprié. Mais c'était la mode en cette rentrée qui suivait mai 68. Je n'y pouvais rien et me pliais du reste sans difficultés à son côté provocateur qui me permettait sans en avoir l'air de mettre un point sur un i !

-Bonne gestion de votre quant-à-soi, vous étiez en révolte à votre façon, vous aviez choisi pour toute brutalité celle supposée de vos pantalons serrés comme dans la chanson ! On n'est pas plus opportuniste mais vous aviez vos raisons sans doute de vous croire rebelle...

-Il me disait que je n'avais pas l'air d'un foudre de guerre. Il faut dire que c'était un ancien d'Indochine et qu'il était d'une grande prudence dans l'exercice de sa fonction car avant de gifler un élève il lui demandait toujours ce que faisait son père. Au fond je crois qu'il m'aimait bien quand même et sans doute m'estimait-il un peu aussi car il m'avait un temps chargé de la grande permanence, certes du petit lycée, mais avec tout de même quelquefois quatre-vingts élèves de la sixième à la troisième en face de moi ! Ma méthode consistait d'abord à étaler sur mon bureau le gros manuel d'Analyse mathématique de Zamansky ouvert à la page où il y avait le plus d'intégrales et de lettres grecques. Mais cela ne me suffisait pas car je trouvais le moyen de fanfaronner dans les allées que j'arpentais les mains dans les poches avec l'air suffisant ou blasé que devait, estimais-je, me conférer mes dix-huit ans et une délégaon rectorale de pion pourtant ressentie comme usurpée, face à ces moins de quinze ans dont certains et peut-être la plupart, étaient sans doute déjà plus mûrs que moi...Mais je l'ignorais à cette époque de mes dix-huit ans gringalets et mollassons...

-Mollassons mais serrés si j'ai bien compris...Ah j'ai quelque chose là qui peut vous intéresser. On vous voit penché dans le fossé au bas d'un bâtiment probablement à Hoche justement, il fait nuit, des fenêtres aux étages sont allumées, vous semblez chercher quelque chose, par terre, non ?

-Oui je reconnais parfaitement, c'est le bâtiment de l'internat. J'étais descendu récupérer le cahier d'appel qu'un élève avait jeté par la fenêtre juste avant mon arrivée...

-C'est assez peu commun tout de même...

-Sans doute mais n'oubliez pas que nous sortions à peine du mois de mai et que les gestes de cette nature n'étaient pas rares chez les plus jeunes qui voulaient poursuivre les actions entreprises par leurs aînés au Boul'Mich ou ailleurs. Et comme c'étaient des internes, ne pouvant sortir pour déterrer des pavés, ils lançaient ce qu'ils avaient sous la main, choisissant plutôt le symbolique que le douloureux ! 

-Mais vous n'étiez pas maître d'internat, comment se fait-il que vous vous occupiez d'internes ?

-Moi-même cela m'a étonne car je suis bien dans le fossé du grand bâtiment de l'internat et les fenêtres allumées sont celles des études des internes et il fait nuit, c'est le soir, peut-être même après le dîner et pour un petit maître qui ne surveillait que les demi-pensionnaires, il était bien tard.  Mais vous voyez les surveillants de toute catégorie avaient coutume en cas de besoin de se remplacer les uns les autres ce qui permettait même à certains d'effectuer des heures supplémentaires. J'y avais souvent recours pas tellement pour arrondir mes fins de moi que pour pouvoir rester au bahut le plus longtemps et surtout le plus tard possible. Ce fut le cas ce soir-là, je me souviens très bien de cette étude des premières ou certains avaient le même âge que moi. Il y avait même le neveu de mon ancienne prof' de physique tandis que j'avais au petit lycée, son fils, le petit Marin, en sixième lui seulement. Mon émotion était à son comble qui se changeait assez vite en nervosité et en besoin de fanfaronner ou de faire le fou-fou. C'est pourquoi l'incident du cahier d'appel m'avait fourni le prétexte inattendu pour ressortir me calmer un peu en allant le chercher moi-même dans les douves du château de Caylus ! 

-Vous remarquerez que ce souvenir précis s'est attaché quelques bribes provenant ici tout simplement d'un film que vous aviez vu dans votre enfance, assez peu de temps auparavant donc, et probablement du Bossu avec Jean Marais et Bourvil. Dans les douves de ce château un personnage se faisait assassiner au clair de lune, son petit enfant dans les bras. Déjà je parie que la lune brillait aussi sur vos recherches inespérées dans le noir de ce petit fossé de rien du tout mais qui avait pour vous une valeur symbolique bien supérieure.

-Oui la lune brillait ce soir-là, c'est exact. Je la vois encore se refléter dans une vitre du réfectoire des sixièmes !

-Quant à l'enfant...

-Et bien figurez-vous que malgré l'heure passée du repas et la lumière éteinte, mais ans doute à cause de l'astre de la nuit, je vis clairement, tout seul au milieu du réfectoire un enfant assis sur une chaise qui semblait me regarder...

-Tiens donc, de mieux en mieux. Mais vous auriez dû arrêter cette recherche humiliante que vous vous étiez infligée et aller voir qui était ce garçon. Vous qui parliez de vous rencontrer vous-même...

-Vous croyez que...Oh non je n'aurais jamais fait une chose pareille. Si on m'avait trouvé seul avec cet enfant, même la lumière allumée, on aurait pensé qu'il m'y attendait lui ayant sans doute donné rendez-vous ! Et puis quoi, si la curiosité, l'attrait de l'improbable, du jamais vu, de l'inédit l'avait emporté, je n'aurais pas été long à m'apercevoir que ce n'était pas moi !

-Vous savez les autres n'auraient sans doute pas vu de différence. Ce n'est pas une question d'âge, c'est une question de genre ! Et il y en a trois : le masculin, le féminin et l'enfantin... Malheureux ! Imbécile ! C'était peut-être l'amour de votre vie !

-J'ai déjà entendu ça quelque part...Probablement dans un film, un film mental, un film mental nocturne, oui c'est ça, un rêve ! Seulement alors si je l'ai trouvé dans un de mes rêves, puis-je être considéré pour autant comme l'auteur de cette phrase surtout si ce n'est pas moi qui la prononce dans le rêve puisque c'est vous ?

-Votre question m'est pénible, il faut que j'aille prendre un peu l'air, consulter la jurisprudence en la matière, le droit canon des rêves, cela existe bien pourtant...Il me semble que même un opuscule ferait l'affaire...Si je ne trouve rien, je vous ferai signe. Je ne m'éloigne pas trop pour plus de sûreté. Vous, restez dans l'axe, comme ça je vous surveille en même temps, bien que je n'y sois pas tenu vous savez, mais une sorte de garde à vue symbolique me paraît s'imposer...N'oubliez pas qu'au cours des vraies, certains prévenus n'arrivent pas à voir leur avocat, soi-disant demandé, jamais arriver, vous c'est l'inverse vous n'avez qu'une sorte d'avocat volontaire et bénévole devant vous et pas de policier. Vous avouerez qu'on vous mitonne des situations aux petits oignons !

-Je dois dire que je me débrouille pas mal oui. Je pensais ne pas avoir de chance dans la vie mais cette soirée, aux bons soins de votre bienveillante seigneurie, me prouve avantageusement le contraire...

-Je l'ai !... ma bienveillance consiste simplement à revenir aux sources de la garde à vue qui consiste à garder non pas pour contraindre à un questionnement plus ou moins insipide ou justifié mais, comme son nom voudrait pourtant l'indiquer, pour voir ! Pour regarder !

-Et mettre en garde tout simplement ! J'ai compris grâce à vous la signification profonde de ces choses qu'on utilise à tort et à travers sans qu'on puisse en deviner le moindre mérite. D'abord avertir d'avoir à avancer précautionneusement sur tout terrain quel qu'il soit ! Et vous reconnaîtrez qu'il n'y a pas besoin de vingt-quatre heures pour ça...

-Dans votre cas, avancer sur le dos de la ficelle et non par en dessous comme vous semblez quelquefois vouloir le faire et vous méfier du qu'en dira-t-on, les gens étant à l'affût de tout, le plus souvent malgré eux, n'ayant pas grand-chose d'autre à bignoler...Montrez-vous sans vous montrer, quand vous avez envie de l'ouvrir, fermez-là, je parle de votre porte bien entendu. Achetez Le Parisien, ça fait mieux que Le Monde, à la rigueur Le Hérisson, s'il existe toujours. Avec votre Monde, vous allez passer pour un sournois. Laissez dépasser L'Equipe d'une de vos poches, une fois de temps en temps ça suffira, un même exemplaire faisant longtemps l'affaire, vous n'allez pas vous ruiner pour ces gens qui peut-être ne vous regardent jamais, qui ont d'autres chats à fouetter.

-Ce sont des gens à chats, c'est exact. Ils n'en ont pas toujours et pourtant...

-Oui et bien ne restez pas plus longtemps dans des endroits pareils. Vous ne rêviez pas de grands espaces à un moment ? Résultat vous vous cachez du soleil et des vôtres, toujours à vouloir donner le change, à rédiger sans fin un certificat de conformité qui n'a cours nulle part et qu'heureusement, finalement, vous gardez , pour vous...

-J'en souligne les passages les plus importants avant de me lancer...

-Non moi je crois que vous avez dû entendre dans un film que  le meilleur moyen de se faire repérer quand on est recherché, c'est de se cacher. Peut-être si on est recherché, mais vous ne l'êtes pas ! Il y a dans votre comportement une absurdité sidérante...

-Les étoiles et les chandelles c'est un peu la même chose, j'en voyais parfois trente six et de toutes les couleurs ! En réalité je ne savais plus quoi faire pour passer inaperçu mais aux yeux de tout le monde. C'est peut-être ce que les psychanalystes appellent l'orgueil de la névrose.

-Oui et bien vos fiches me reviennent de partout, vous n'aurez peut-être pas à vous déplacer pour me les rapporter...

-Tant mieux, vos anciens bureaux m'ont l'air plutôt mal famés...

-Ils ne l'étaient pas autant à l'époque de ma jeunesse. Je vous signale que ce sont aussi les vôtres et que vous n'étiez pas si vieux au début vous non plus. Mais bien sûr le temps n'a pas passé pareillement pour vous. C'est dans un perpétuel guingois que vous avez, si on peut dire, cheminer...Comment peut-on jamais se tirer d'affaire de cette manière ? Vous aviez des bouffées d'optimisme qui vous portaient un temps vers les autres.

-Je voulais alors leur raconter, étant encore jeune et facétieux, tous mes projets pour l'existence et comment je comptais bien m'en sortir malgré tous mes handicaps. Je mettais surtout en avant mon attrait à rencontrer mon double mais un double enfantin et qui donc à douze ans aurait pu me représenter dans un film que je projetais ou plus exactement que je projetais de réaliser...

-Attendez voir, vous avez reçu par deux fois un certain Denis Manuel...

-Des Denis Manuel, il y en a des pages dans l'annuaire !

-Oui mais celui-là était comédien et avait joué entre autre dans "Le deuxième souffle" de Jean-Pierre Melville avant d'incarner Voltaire jeune dans une importante série à la télévision...

-Oui je me souviens, il était visiteur des prisons aussi et il avait écrit un livre de témoignage sur le sujet, qu'il m'avait apporté contre des renseignements sur la fiscalité des droits d'auteur...

-Vous auriez pu lui demander de jouer dans votre film.

-Je n'en avais pas le droit, je n'étais qu'un petit fonctionnaire certes membre du Caméra-Club des Finances mais qui avait déjà assez de mal à se persuader qu'il détenait réellement ne serait-ce qu'une infime partie de la puissance publique, comme l'attestait pourtant sa carte de fonction, pour se confronter au vrai métier de la pellicule ! Cela dit il devait m'avoir à la bonne car il est revenu me voir peu de temps après pour me faire part du succès de son livre qui marchait plutôt bien mais qu'il craignait du coup que ses droits d'auteur ne fassent exploser sa feuille d'impôts en le propulsant d'un coup vers les plus hautes tranches du barème. Je l'ai alors entretenu de la possibilité qui lui revenait de solliciter l'année prochaine l'étalement de son revenu exceptionnel. Il sembla attribuer cet aménagement quasi-miraculeux à ma seule bienveillance et peut-être même en raison de mon habituel air penaud ou préoccupé, un peu honteux, à une propension à me montrer ouvert à tout arrangement avec le contribuable. Pour le dissuader d'une telle hypothèse (sans doute inexistante d'ailleurs) je me levai pour aller extraire de mon armoire un des gros classeurs du Mémento Francis Lefebvre en six volumes que je déposais aussitôt sur mon bureau avec ce bruit lourd et métallique qui trahissait non seulement la solidité de l'ouvrage mais surtout la hauteur et la rigueur du règlement dont  j'allais me prévaloir et que je n'hésiterai pas, une fois extirpé de sa lourde reliure, à lui mettre carrément sous le nez...

-Avait-il toujours son chapeau de gangster comme dans le film ?

-Non pas du tout. Il avait au contraire un air plutôt romantique, presque délicat, un parler gentil, au bord de zeuzeuter, avec une grande douceur dans le regard...Tout le contraire de son personnage dans le film en question, avec cette mine faussement patibulaire et des yeux se voulant menaçants.

-C'est peut-être que vous l'impressionniez...

-Certainement pas. Je crois qu'il me rendait en partie la gentillesse naturelle que je lui avais manifestée en ne cachant pas l'émotion de voir devant moi une figure que de toute évidence j'avais reconnue tout de suite pour l'avoir appréciée et peut-être admirée au cinéma et à la télévision. Mais j'ai eu aussi cette curieuse impression qu'en venant me voir il poursuivait, certainement à son insu, sa tâche de visiteur de prisons !

-Toujours votre propension à vous enfermer quelque part, à vous livrer sans défense à l'auto-internement ! A vous persuader qu'on vous veut toujours cerné de murs, asservi à des cloisons, acagnardé dans des cloisonnements !

-Il y a des cloisons amovibles !

-Mais qui, comme les poissons volants, ne constituent pas la majorité de l'espèce... Alors, comment cela s'est-il terminé ?

-J'ai repris nettement le dessus en lui disant qu'il ne s'en fasse pas trop pour les règles fiscales, que de toute façon pour son cas comme pour tous les autres, la situation est toujours en fin de compte à l'appréciation du contrôleur qui juge au mieux des intérêts de tous la voie à suivre pour toute imposition. Il ne l'a pas ramenée, il a chaussé, au moins dans ma tête, tout comme j'avais été y chercher le classeur,  son chapeau de truand et il est reparti comme il était venu. Visiteur de prisons ! Il avait visité sans le savoir un drôle de détenu...

-Magnifique ! Vous êtes magnifique de courtoisie revêche ou tortueuse, de faux-semblants alambiqués ! Et après ça ?

-Je me sentais tout chose. J'ai regardé pour de bon dans le petit mémento fiscal qui était en permanence sur mon bureau, les références exactes concernant l'étalement des revenus. Moi qui à chaque redressement tenais toujours à rspecter la règle impérative d'avoir à justifier la reprise envisagée par la mention précise, sur la notification pour le contribuable, de l'article du Code Général des Impôts concerné par l'imposition, je m'en voulais d'avoir dû paraître finalement plutôt cynique ou un rien léger aux yeux de mon illustre pékin  !J'aurais mieux fait d'aller chercher pour de bon le gros Lefèbvre et après avoir essayé, peut-être en vain, de l'ouvrir et d'en extirper la page adéquate, lui donner au moins une idée de l'austérité et de la rigueur inhérentes à la haute fonction d'agent du fisc.

-Bref vous vous sentiez encore une fois fouetté aux orties et toujours par vous-même ! Pourquoi cette pratique obstinée ?

-Parce que c'était celle qui me donnait le plus de courage pour entreprendre mes escapades, pour réussir mes évasions! Et ce jour-là en particulier. J'ignore si les préoccupations sociales et humaines de l'assujetti un peu hors norme qui venait de me rendre visite y furent réellement pour quelque chose mais je ne pus m'empêcher d'y voir le signe d'une inversion maligne du cours de ma journée. Et ce signe me commandait une fois de plus de quitter immédiatement mon bureau pour m'enfuir au plus vite et contre toute attente vers, plutôt que des rivages, les ravages délicieux des excès de l'imagination engendrés par ceux de la boisson et à peine alourdis par ceux de la grande bouffe...

-Etant donnés la pertinence abusive et le faciès à la fois apeuré et prétentieux que vous présentez dans le même temps, je vais devoir reprendre la transcription simultanée, scrupuleuse et la plus fidèle possible, de vos propos...

-Je croyais bien que c'était déjà fait ! Depuis longtemps ! Que notiez-vous au juste sur vos petits papiers pendant que je pérorais tant et si bien, tentant de suivre au mieux ce fil tendu entre ma soif d'absurde et ce besoin irrépressible de paraître sérieux quand même ?

-Tenez un passage au hasard, sur cette fiche-là qui n'est ni la première ni la dernière du paquet, ou de la souche, vous voyez bien que je ne cherche pas à vous influencer, je me tiens à l'écart des extrêmes. Quand vous me parliez, il y a déjà longtemps de cela, oui je notais vos propos, disons l'essentiel, comme ici par exemple, je lis, ton assuré, péremptoire, voire emporté :  "Les entreprises qui sont en mesure de suivre directement en comptabilité chacun des objets dont elles font le commerce, sous réserve d'apporter les justificatifs nécessaires, ces entreprises peuvent acquitter la taxe sur la différence entre le prix de vente et le prix d'achat de chacune des marchandises composant  leur stock."

-Oui je reconnais mon style, ma façon de dire les choses, ce léger bégaiement sur un mot pour lui donner de l'importance, mais tout cela n'était pas de ma spécialité, je ne me suis jamais occupé d'entreprises. C'était un automatisme alors, un besoin de parler...

-Une subite improvisation sur un sujet inadéquat afin de vous monter en graine, de noyer un poisson quelconque...

-Je pars d'un mot que je ne connais pas et tous les autres s'enchaînent automatiquement... Le fait qu'un jour ce premier mot ait été un terme de fiscalité a donc en grande partie déterminé le choix de mon existence et toutes ses dead-ends aussi il faut bien le dire...

-Ce ne furent donc que des impasses depuis le début n'est-ce pas, c'est bien cela ?

-Oui et pourtant présentées comme de larges avenues claires et dégagées... On m'avait assuré que depuis un rond-point ensoleillé il me suffirait d'en choisir une et de la remonter à pied tranquillement par son large trottoir bien fréquenté, très aéré et entraînant, et ce sur une distance d'environ un kilomètre, jusqu'à atteindre un ancien petit cinéma désaffecté que je reconnaîtrais pour l'avoir fréquenté souvent le jeudi après-midi quand j'étais petit...

-Oui effectivement c'était engageant mais peut-on entamer une carrière administrative de cette façon ? Que se passait-il après ? Il y avait bien quelque chose d'autre sur cette avenue, une porte à pousser peut-être, non ? Un couloir où s'engager pour rejoindre tout au bout un bureau, un tout petit bureau esseulé mais prêt, sous la lumière jaune de sa lampe mystérieusement branchée, à accueillir, simplement pensive et rêveuse, une âme cherchant refuge ?

-Non pas encore malgré un couloir oui, mais qui était celui du métro en bas d'une bouche à même l'avenue. Car à partir de là j'avais droit, comme il était stipulé sur ma feuille de route que je tenais bien en main, d'emprunter la voie métropolitaine pour avancer un peu dans ma longue remontée de cette avenue qui devait me conduire à l'orée d'une vie sinon passionnante du moins bien structurée et très sérieuse. C'est en tout cas à la mention "il y a même un côté notabilisant dans cette fonction " que je décidai de m'engager dans la voie qu'on m'avait dite royale de l'Administration d'Etat. Mais il fallait d'abord y aller, se présenter, commencer à remuer quelques papiers et si possible les bons. On m'avait dit que j'avais tous les atouts en main en la personne fort distinguée et très brillante d'un cousin par alliance de ma mère, déjà parvenu lui, dans cette administration, au plus haut niveau ou s'en approchant peu ou prou. La protection affectionnée  de ce haut fonctionnaire était au début mes principales qualité et compétence et le resta finalement tout au long de ma pénible carrière. Mais pour commencer je veillai à ne pas manquer la station par où je devais remonter à la surface et reprendre ma route sur cette avenue interminable au bout de laquelle... Mais  j'appréhendais tout de même de m'y engager à nouveau...

-Ah tiens, pourquoi ça ? Cette grande voie lumineuse juste au-dessus, à deux pas d'escaliers, le parfait symbole de ce que vous pouviez faire de votre vie. On ne pouvait pas rêver analogie plus parfaite. Je parie qu'elle s'appelait de la Victoire ou du Soleil Levant ! Des Grandes Envolées ! Alors, en haut de l'escalator par lequel vous remontiez d'un sous-sol dangereux mais vite maîtrisé, ce grand ciel bleu à nouveau non ? Vous l'avez bien retrouvé ?

-Oui si vous voulez, mais il me sembla que tout au bout de l'immense voie urbaine, encore lumineuse et joyeuse, le ciel se... comment dire, s'obscurcir, tout au fond, derrière les Cheminées Rouges dont l'arrière-plan presque noir faisait ressortir la couleur écarlate comme si un grand malheur allait se produire !

-Bigre ! Comme vous y allez ! Un grand malheur! Des grands malheurs il s'en produit tout le temps et puis ça dépend du point de vue auquel on se place. Mais dites- moi, les Cheminées Rouges, vous connaissez ce coin ? C'est comme un grand quartier aux confins des dernières demeures et des usines du temps jadis...Il y reste encore des bureaux, un ancien Centre de chez nous qui je crois ne s'occupe plus que des matrices individuelles, des culots en partance et des repris du pilon... Est-ce que par hasard vous y auriez aussi travaillé ?

-Aux Cheminées Rouges je n'y ai fait qu'un temps autrefois, il y a bien longtemps. Je ne me souviens que de mes promenades à midi dans le petit centre ville où une minuscule agence de voyages me faisait beaucoup rêver et dans laquelle une jeune employée rêveuse semblait n'attendre que moi, que je pousse une fois sa porte au lieu de toujours passer devant comme de rien n'était, comme si je n'aimais pas les palmiers et les grandes dunes du Sahara, et les petits ports de la Grèce ou en Italie l'ancienne région des Etrusques...Alors que je ne voyais qu'elle et que je finissais par la connaître sans la connaître et sans même avoir besoin de la regarder...

-J'ai ici le double du texte de l'annonce que vous aviez fait passer dans un petit journal de Boulogne pour trouver ce jeune garçon bien sous tout rapport pour tourner dans votre film..

-Oui quelques mères de famille, ou des grandes soeurs, qui croyaient que je faisais vraiment du cinéma, m'avaient amené, leur planche à roulettes sous le bras, des petits gars sympathiques mais qui ne me plaisaient pas plus que ça...

-Agent des Finances recherche pour court-métrage sur la p. à r.  garçon 10-12 ans,  morphologie adéquate, dynamique et stable. Et c'était bien le texte exactement non ?

-Sans doute mais j'aurais dû ajouter moins timide et plus entreprenant que le réalisateur !

-Vous n'aviez pas très envie de faire ce film. Vous auriez voulu en faire un autre...

-Bah oui, plus personnel quoi...

Mais aussi moins compatible avec la structure en trompe-l'oeil de votre tire-bouchonnage rapidementé goupillé entre la rue des Bons Enfants, la rue de Rivoli et la rue de Silly où était votre studio d'habitation,, du reste à deux pas, dans la même rue, des studios, professionnels ceux-là, dits de Boulogne. C'était à se prendre la tête...

-Je devais manier moi-même la caméra, c'était ma seule consolation ! Une vieille Paillard 16 à manivelle, celle de mon père du reste avec une tourelle d'objectifs ! Trois focales ! Je portais volontiers en plus, autour du cou, une cellule photoélectrique pour mesurer partout les photons de la lumière ambiante. On ne savait pas, des fois que je me mettrais à tourner ou simplement à vouloir m'y mettre, à oser dire ce que je voulais faire en réalité...

-C'était une rencontre improbable alors, pour une tâche impossible, vouée à l'échec de toute façon. C'est au mois d'août que vous deviez tourner cela je crois, à cause de la chaleur je pense et des belles couleurs...

-Chaudes, précisément. Je rêvais de Mexichrome, vous savez comme sur les cartes postales des années cinquante. L'enfant aurait porté un tee-shirt rouge un peu ample sur un bermuda-jean effrangé, un peu serré...Aurait-on vu ses genoux ? Je ne sais plus où s'arrêtaient les bermudas à l'époque...L'effilochage aurait-il été au-dessous ou au dessous du genou ?

-Cher ami, parmi les plus saugrenus ou peut-être les plus distraits,  pour le savoir il vous suffirait de repasser le film même à l'envers car je vous rappelle que vous l'avez bien finalement tourné et qu'il a même été projeté ne serait-ce qu'une fois, certes dans un cadre qui n'est peut-être pas La Mecque du cinéma mais qui comptait à l'époque parmi les plus distingués de la République et de son Administration...

-S'il a été tourné et projeté, alors où sont les bobines ?

-Je ne sais pas au juste. A un moment, sans doute déjà longtemps après le soir de la fameuse projection, vous avez tenté de parcourir les endroits où il était plausible qu'elle eût pu se trouver pour y avoir atterri on ne sait trop comment ni par qui ou par quoi.!

-On m'avait signalé une grande boîte ronde argentée qui ne semblait pas contenir du chocolat et qu'un morceau de sparadrap d'un seul tenant entourait entièrement, en empêchant l'ouverture. J'ai dû téléphoner pour en savoir davantage, si on pouvait me l'apporter ou même me dire où je pourrais aller la prendre, me la faire envoyer. Mais on m'a répondu que j'avais sûrement rêvé car ce qu'on avait trouvé dans un endroit désert avait été presque tout de suite emporté par quelqu'un qui semblait en avoir grand besoin, ou y tenir beaucoup, mais que de toute façon ça ne ressemblait vraiment pas à une boîte de film de cinéma !

-Et vous n'aviez plus, une fois encore, qu'à tout recommencer ! La rue de Silly comme domicile pour ectoplasme avec pompe à whisky et retours de cauchemars, le Centre des Impôts de Jean-Jaurès de temps en temps avec la cravate des jours de réception, le Caméra-Club des Bons Enfants pratiquement jamais, et surtout remettre la main sur ce gosse qui ondulait à merveille sur sa planche dans les rues de Paris à la recherche d'on ne sait quoi sinon de se montrer principalement et que justement vous aviez si bien couché sur la pellicule de votre...

-Effectivement, je l'ai fait, et cette pellicule je sais où elle est ! Elle est dans ma chambre, entre l'armoire et le mur où je l'ai fait glisser sans le vouloir un jour en rangeant le haut du meuble où je l'avais remisée, n'arrivant plus depuis longtemps à seulement penser à l'ouvrir pour en dérouler ne serait-ce que les deux premiers mètres et savoir si tout de même quelques images encore intactes pourraient  faire illusion au point de me redonner l'envie de...

-Non non, vous l'aviez fait glisser volontairement, avouez-le !

-Bah oui quand j'ai entendu ces pas dans l'escalier, j'ai pensé qu'on venait peut-être pour me la voler ou l'investiguer par je ne savais trop quel vilain procédé comme ces succions à même la gélatine sur la pelloche pour en tester le degré de conservation et celui moins connu de la résistance réelle de ses perforations. J'en avais des suées !

-Si on venait chez vous pour le regarder, ne serait-ce que pour y jeter un coup d'oeil, vous aviez tout à y gagner allons !

-Mais oui, aussi quand j'ai entendu que ça montait plus haut, que ce n'était pas pour moi, j'ai essayé de la rattraper, je suis remonté sur l'escabeau pour juger du niveau exact où sa chute libre l'avait conduite, mais en éclairant les profondeurs d'un rayon de loupiote du boîtier Wonder de la cuisine, je n'ai pu que constater l'impossibilité absolue de pouvoir jamais dans un bref délai récupérer le fameux boîtier et sa bobine.

-Une armoire, aussi lourde soit-elle, peut-être tirée tout de même...

-Celle-ci a les pieds encastrés dans le parquet de dalami où se sont formées autour de chacun d'eux, les fixant à demeure, comme des empreintes d'éléphants. Il faudrait d'abord la soulever mais comment? C'est une ancienne armoire d'origine rurale en bois massif. Ceci expliquant sans doute la grande difficulté où je me trouve au sujet de cette oeuvre indicible et surannée avant même d'avoir d'avoir fait un semblant de carrière ! Et surtout, désormais comme définitivement irrécupérable...

-Cachée en somme. Ecoutez, moi je veux bien vous payer l'entreprise de déménagement qui vous tirera très rapidement d'embarras en tirznt justement et le plus facilement du monde, ce soi-disant pachyderme qui, j'en suis convaincu, n'est qu'un meuble de famille comme un autre!

-Non n'y touchez pas ! Vous ignorez ce qui s'y trouve exactement caché derrière n'ayant pas eu suffisamment de temps ni de courage pour vous l'expliquer et puis le dalami est une espèce de lave noirâtre qui vous prend à la gorge !

-Vous m'expliquerez tout ça une prochaine fois. Je n'ai plus le temps, je dois partir à présent.

-Vous reverrai-je un jour ? Ce ton sentencieux tout à coup, cette superbe, ce panache d'ombre sur votre tête...On dirait vraiment que vous partez pour toujours !

-Pourtant je ne vais pas loin, juste à côté. Mais par contre il est tout de même exact que je risque bien d'en avoir pour pas mal de temps, ne me souvenant pas au juste de la cause réelle qui m'appelle dans un endroit ambigu, ambivalent. Des sortes de bureaux justement mais impossible de savoir s'ils sont du domaine public ou privé...

-Ils sont peut-être les deux, ambidextres alors, comme moi, qui peux faire feu des deux mains à la fois...

-Par précaution je fais la part des choses et des mesures, je divise tout par deux !

-Il ne va pas vous rester grand-chose, à moins que vous ayez des réserves cachées, du répondant comme on dit, que vous soyez un faux maigre prêt à dévoiler votre atout véritable d'une ouverture subite de chemise ou de pantalon...

-Dans ces milieux mi-chèvre mi-chou il vaut mieux faire bonne mesure et leur signifier que l'eau tiède n'est pas la demie somme de l'eau chaude et de l'eau froide et que vous, par exemple, vous pouvez produire les deux en même temps mais séparément !

-C'est l'autre privilège, moins connu, de l'ambidextre ! ...Mais ces bureaux existent vraiment ? Comment en sont rétribués les employés ? Ont-ils le droit de sortir à des heures convenues ou décident-ils eux-mêmes d'une sorte de forfait d'heures mensuelles ou hebdomadaires qu'ils s'efforceront de respecter avec la possibilité d'échanger avec les collègues sauf s'ils ne venaient jamais, ce qui serait rédhibitoire dans un milieu où généralement la ponctualité est, avec l'assiduité, la grande vertu et pour la plupart, la seule chance de réussir à monter un petit peu à se faire connaître...

-Regardez, leurs tickets de cantine sont blancs et noirs. On ne sait pas comment les poinçonner !

-Ils sont donc de validité permanente, je sais c'était ainsi à Cheminées Rouges et aussi à Bons Enfants...Du coup on ne s'en sert jamais et on ne va pas à la cantine ou on n'y va plus. La cantine était pour moi assez souvent un véritable supplice, ne trouvant de réconfort et une certaine force de survie dans le seul fait de me raccrocher à la trotteuse de l'horloge qui oui indéniablement allait tout de même dans le bon sens et donc me permettait d'espérer une fin de repas suffisamment rapide pour me permettre de sortir aussitôt faire tous mes tours dehors, m'égayer le plus loin possible dans le quartier et même jusqu'à en tutoyer la limite avec cette envie titanesque de la franchir pour changer complètement d'horizon, envie à laquelle j'arrivais à résister par miracle mais le retour désenchanté qui s'ensuivait était surtout ressenti comme une lâcheté de ma part et très peu comme l'acte de vertu républicaine d'un agent de l'Etat qui devait mériter l'aide, l'appui et la protection de sa hiérarchie, du moins tels que prévus statutairement et en fin de compte plus redoutés qu'autre chose.

-Dans ces cas-là, de soumission in extremis et peu glorieuse à l'horloge, vous repreniez donc toujours à temps...

-Oui les seuls, aussi, avant que ça me reprenne, je filais tout droit dans mon bureau pour m'y enfermer et, si aucun péquin de contribuable ne venait perturber mes plans par un besoin inopiné de m'exposer une situation fiscale embrouillée, préparer tranquillement ma prochaine escapade...

-L'attirance du vide, du rien du tout, chez vous est prégnante. Une sorte d'auto-formatage au néant vous résume, vous structure. Vous aviez tout pour réussir, une bonne situation, solide et renforcée par une bienveillance que vous avez usée et fini par faire s'estomper puis disparaître au profit d'un grand no man's land administratif où les locaux convenant à votre cas très particulier se sont vite amenuisés puis ont carrément fait défaut. Vous passiez d'un vasistas à un soupirail pour éclairer le cadre poussiéreux où vous vous laissiez confiner par une hiérarchie finissant par trouver insolite votre complaisance pour cette mise à l'écart qui tenait de l'enfermement...

-C'était peut-être que pour une fois je ne m'enfermais pas moi-même ! Mais vous avez oublié l'oeil-de-boeuf derrière lequel je me sentais très bien et qui éclairait mon local, ni cave ni grenier, beaucoup mieux que dans certaines pièces de vraies bureaux. J'apercevais dans le ciel venant, tout près de mon oeil, des drones ! Et qui pourtant n'existaient pas encore, à des années avant d'être inventés! Les aurais-je imaginés le premier ou ai-je eu la berlue de quelque grosses libellules qui remontaient du Jardin des Plantes certes très éloigné mais bien dans la direction de mes regards rêveurs, de mes yeux comme opacifiés. C'est ainsi qu'il nous est parfois donné d'entrevoir l'avenir. A force de ne rien faire d'autre qu'attendre la sortie, j'ai dû avoir une vision. Un besoin de m'éclipser trop longtemps contrarié m'aura joué un tour...

-J'ai là une fiche qui a dû tomber, alors qu'il était transporté par un inspecteur de la direction, du dossier personnel d'un agent, je n'arrive pas à savoir lequel..."A ma connaissance, on n'a jamais constaté un tel différentiel entre le niveau de carrière (grade et échelon) atteint  par le susnommé et les niveaux d'infantilisme et de somnambulisme dont l'intéressé peut dans le même temps se targuer. C'est sûrement un record en la matière et bien entendu un inédit absolu dans notre grande Administration."...Vous ne voyez pas qui ça peut être ? Je ne sais pas moi, parmi vos collègues par exemple...Ne me dites pas que vous pensez qu'il ne peut s'agir que de vous !...Comment, c'est vous? C'est bien vous ? Vous êtes sûr ? Alors, pourquoi de tels records, pourquoi cette carrière en eau de boudin ? Je ne sais pas moi, vous ne pouviez pas profiter de votre haute protection pour passer au choix devant tout le monde, être rapporté comme faiseur d'étincelles et grand manieur de redressements tel un d'Artagnan de la Finance Publique ou un super moujik de la tonsure fiscale et du ratissage  patrimonial !

-J'ai fait de mon mieux pour éviter tout ça...Mais j'ignorais qu'une telle fin allait survenir, que j'allais vous trouver, ou vous retrouver, sur mon chemin. Il est des cauchemars redondants ! A renouvellement automatique. Notez qu'à présent je ne sais plus au juste si je vous ai déjà rencontré ou pas. Je vous ai vu certainement oui, dans mes rêves ou dans mes lueurs d'espoir...ou entre deux bistrots de la rue de Rivoli sous les arcades bondées de touristes les mains pleines de fichus ? Etes-vous celui qui doit me sauver de tout et pour commencer, de moi-même ?

-Je n'irais pas jusque-là! Mais à force de vous suivre comme ça un peu partout sans oser me montrer vraiment ni surtout vous contacter j'ai rassemblé me semble-t-il quelques éléments sur vous et surtout votre vie personnelle car au bureau vous étiez tout simplement plus inconnaissable que le réel voilé dans la théorie des trous noirs. Aussi ai-je dû biaiser pour vous approcher de temps à autre un tant soit peu..

-C'était vous sur le bateau pour l'Irlande une fois ! Devant l'ampleur de la houle et son croisement avec la mer du vent, vous calculiez la hauteur des pyramides d'eau qui s'élevaient à l'intersection des deux flots tempétueux...

-Oui je faisais semblant, j'avais sorti ma petite calculette pour faire plus vrai. Je m'étais embarqué au tout dernier moment, entageant de na pas arriver à connaître la raison de vos multiples allers-retours entre Le Havre et l'Irlande où à peine débarqué pour vider quelques verres au pub au-dessus du port, vous remontiez sur le bateau...

-Oui c'était généralement au retour que ça bougeait le plus. Les grosses mers venant généralement du sud-ouest, au retour, de nuit, le ferry les prenait presque de face pour des mouvements de butée et de tangage qui justifiaient largement les sangles qui sur les couchettes du dessus permettaient de s'y maintenir sans pour autant atténuer les formidables montées et descentes du navire qui valent toutes les montagnes russes des foires à empoignes du monde, surtout si comme moi on choisit la cabine située le plus possible à l'avant, là où entend non seulement toutes les structures vibrer mais le bruit même de l'étrave percutant les lames...Mais vous où étiez-vous passé alors ?

-Oh mon vieil ami et collègue, j'ai eu le mal de mer de ma vie ! J'ai vite rejoint ma cabine pour une nuit épouvantable à même le sol car je ne tenais pas sur la couchette et avais l'impression d'être moins malade carrément par terre, entre deux flaques de...bref vous voyez un peu! Pas d'accalmie de toute la nuit mais heureusement aux premières lueurs dès le Cap Land's End doublé cela alla nettement mieux et pour le reste du voyage du reste assez rapide j'avais retrouvé tout mon aplomb...Voilà où j'étais passé !

-(C'est faux ! Ça ne s'était pas du tout passé comme ça...Donc ce n'était pas lui ! Je me souviens parfaitement des conditions de cette traversée : cette fois-là l'état de la mer, très exceptionnel, avait contraint le navire au milieu de la nuit à faire demi-tour pour venir se mettre à l'abri dans la baie de Torquay où nous sommes restés à l'ancre, parmi d'autres navires, près de vingt heures à attendre que le vent mugisse un peu moins fort sur une mer calme, juste ridée par les rafales. Nous eûmes donc droit à trois repas supplémentaires aux frais de la compagnie et ce n'étaient pas les hamburgers surgelés qui leur manquaient ! Et l'autre, le vrai, l'ingénieur avec sa calculette à évaluer les lames et leur impact sur les bateaux ? Encore dans sa cabine à récupérer il me semble car je le revis un peu avant l'arrivée à Rosslare et non au Havre car le cap Land's End on avait bien essayé de le doubler mais dans l'autre sens ! Car ce n'était pas un retour mais un aller pour l'Irlande ! Qu'est-ce que c'est que ce mic-mac ? Car il n'a pas pu inventer ce type qui m'avait parlé sur le bateau et qu'il pensait connaître au point de pouvoir prétendre que c'était lui. Et cela a semblé marcher mais il n'avait pas dû visionner mon film neuronal jusqu'au bout.  En tout cas une conclusion s'impose : il peut me voir de l'intérieur, il peut voir ce que je vois en dedans. Dans "Science et Vie" j'avais appris que lire dans les pensées d'autrui et en extraire les images,  cela serait possible un jour mais je ne pensais pas que ça viendrait aussi vite. Il a dû suivre une formation accélérée et tout à fait hors norme ! Et si je suis la cause de la haute technicité de cette enquête ou de cette étude, cela est très inquiétant. Pour quel motif ? Oh bien sûr suffisamment de choses m'échappent dans ce syndrome douteux pour que je puisse passer allègrement ce détail et même pour que j'enchaîne sur une douce promenade alentour car ce n'est pas ce qui doit manquer par ici ! Il n'y a sûrement pas que des vieux bureaux en ruine que personne ne craint plus, je vais me renseigner...En attendant, ne rien lui dire, ne rien laisser paraître de ma découverte ou disons de ma forte suspicion concernant des méthodes assez peu conventionnelles et peut-être même inédites... Vous n'auriez pas une carte de la région avec les principales curiosités à voir ou à visiter?

-Visitez-vous vous-même et si ce n'est pas trop sombre, vous verrez une vraie curiosité...

-Je vous laisse ce soin cher ami... Il semble que vous en sachiez plus que moi là-dessus... Je me demande si vous fouillez ou farfouillez pour mener à bien vos investigations...

-Je vous connais comme ma poche, je n'ai pas besoin de trifouiller bien longtemps pour savoir s'il y a anguille sous roche ou non...

-Les anguilles se rétractent parfois pour emprunter des voies plus étroites mais plus délectables...

-Et provoquer de grandes souffrances !

-Pas que des souffrances, monsieur le juge des mets frelatés et des vins bouchonnés...

-J'ai une carte sur mesure me semble-t-il tout exprès pour vous, ce sont d'anciennes formules à mi-chemin entre l'incarcération de force et l'isolement de contrainte par faveur...Vous n'auriez qu'à choisir mais cela me semble non seulement prématuré mais certainement hors de  propos et à moins que vous ne teniez absolument à passer à table tout de suite à cause d'une petite faim-faim, je ne vois aucune raison de nous attarder plus longtemps dans un domaine aussi saumâtre et disons-le franco de porc, puisque ce n'est tout de même pas joli-joli, si peu envisageable pour une personne telle que vous...

-Mais vous en êtes une autre cher interlocuteur biface et donc peut-être bisexuel par là même...

-Il m'arrive de bigloter, de bidouiller, de biseauter, de bifurquer à un carrefour, c'est probablement ce que vous voulez dire, car on n'a pas encore révélé, à ce jour, me semble-t-il, la bisexualité universelle...

-A propos de sexe, formaté, déviant ou déjà normalisé, au lycée je ne passais pas aux yeux de certains camarades pour particulièrement précoce ni même encore tout à fait, en première, déniaisé. Mon voisin en cours d'histoire prenait lui son plaisir à m'asticoter en me disant par exemple : ils en mettent du temps pour faire pipi, hein Momotte, les monsieur dans les toilettes sous l'avenue de Saint-Cloud ! Je faisais semblant de ne pas comprendre ce qu'il me disait. En réalité, pour aller prendre mon bus, je passais tous les jours devant ces pissotières en sous-sol dans l'escalier desquelles s'engageaient de temps en temps des messieurs d'aspect tranquille qui il est vrai semblaient en accélérer la fréquentation, comme pris d'envies à répétition, aux alentours des heures de sorties du lycée, du reste à deux pas...N'y allant jamais, une fois je décidais d'y descendre. Il y faisait sombre, l'ampoule bien visible au plafond ne fonctionnait pas. Je me positionnais au milieu, les deux places aux extrémités me paraissant occupées. Effectivement un type de chaque côté. J'avais l'impression qu'ils me regardaient par intermittence et surtout qu'ils n'en finissaient pas de se l'égoutter avec de grands balancements de haut en bas ou même sur les côtés, suivis d'une agitation du poignet significative ! Ayant fini je me tournai pour quitter ma place et trouvai me barrant presque le chemin mon voisin de droite me faisant face et ne me cachant rien des efforts douteux qu'il faisait pour rentrer son appendice dont la taille et la raideur nullement dissimulées trahissaient soit une crise aigue de priapisme soit une mise en scène impudique jouée exprès à mon intention ! Dans l'escalier je m'aperçus assez vite qu'il ne remontait pas derrière moi, sûrement  tout empêtré encore avec son machin impossible à rentrer ! Il semblait faire sincèrement des efforts, plaquant son engin vers le bas qui alors lui échappait pour se redresser brutalement presque à la verticale. J'ai bien vu, rien que le temps de le contourner, ça s'est produit deux fois, il n'avait vraiment pas de chance. Surtout avec moi parce que j'ai réussi à ne lui témoigner qu'une royale indifférence. Pourtant je n'en menais pas large, en proie à une émotion inédite qui tenait surtout au fait qu'un homme pour la première fois me témoignait ce genre d'intérêt que je n'arrivais pas bien à comprendre et face à son attitude à la fois grotesque et choquante, j'oscillais intérieurement moi-même entre la répulsion et un trouble difficile à préciser mais peut-être en rapport avec un grand dérangement du monde qui me concernerait aussi plus tard...Vous ne voyez pas ce que je veux dire ?

-Pardonnez-moi mais j'étais en train de relire un chapitre de la Recherche du temps perdu car vos histoires de pissotières m'ennuient et je dirais même plus me navrent...

-Ah tant mieux, moi qui ai horreur qu'on m'écoute quand je raconte ce genre de souvenirs qui moi-même m'indisposent un peu mais que je ne peux m'empêcher de me ressasser à l'envi par un mécanisme que les psychologues de bistrot qualifieraient sûrement de masturbatoire... Bref j'ai attendu un moment dans la contre-allée devant les vitrines du Printemps que le type sorte de cette tasse diabolique. Ce qui ne tarda pas à se produire. Je vis un homme en imperméable raglan bleu marine et aux cheveux lisses gominés avec une raie, l'ensemble me faisant penser je ne sais pourquoi à un représentant de commerce ou à un inspecteur de la RATP. Il semblait associer à part égale le sérieux et la bonhomie. Oui un bonhomme comme un autre que je vis se diriger d'un pas tranquille vers une voiture de type berline familiale à bord de laquelle il s'éclipsa non sans que j'aie pu voir qu'il était immatriculé dans les Hauts-de-Seine. Il n'était pas du coin ! Cela ne m'étonna qu'à moitié car je ne voyais pas un versaillais venir se tripoter de la sorte dans les latrines municipales. En quoi je me trompais un peu car plus tard quand j'eus ma voiture et la possibilité de sortir le soir dans une ville réputée sans âme qui vive passé huit heures, je pus constater que cela devait dépendre des endroits car Place du Marché Notre-Dame par exemple j'observai à ma grande surprise un ballet d'ombres assez fourni en silhouettes exclisivement masculines animer tout le pourtour et les à-côtés  et dont le point d'arrivée et de ressortie n'était rien d'autre, à côté du marchand de journaux, que les latrines de la place plongées dans le noir là encore et où je n'osais me risquer malgré une évidente curiosité. Certains remontaient par le passage vers l'avenue de Saint-Cloud pour descendre dans les fameuses toilettes en sous-sol où dans la journée les collégiens étaient tout bonnement agressés par le biais d'exhibitions aussi intempestives que déplacées et même de propositions qui n'étaient pas sans rapport avec la chanson de Gainsbourg de l'époque (chantée par France Gall) qui vantait les mérites des sucettes à l'anis ! Puis ils ressortaient pour se rendre à nouveau Place du Marché. Mais le souffle me manqua un peu quand dans la silhouette haute comme trois pommes, qui n'était pas celle d'un très jeune garçon, je reconnus le tenancier d'une civette rue de la Paroisse et qui faisait l'admiration de mon père à chaque fois qu'il venait acheter ses cigarettes. Le commerçant était en effet entouré de deux petites vendeuses assez mignonnes et sexy. Malgré sa petite taille, on se disait voilà un homme qui sait y faire et qui ne doit pas s'embêter d'autant qu'il n'était pas marié. J'avais surtout remarqué une chose c'est qu'en rendant la monnaie à mon père, il n'arrêtait pas de me regarder moi. Comme je n'étais qu'en quatrième je ne comprenais pas bien pourquoi mais avec le recul et sa présence dans le ballet des ombres  de la Place, à passer d'une pissotière à l'autre, je fus bien forcé de comprendre que ses deux poupées dans son magasin c'était surtout pour donner le change et cacher sa vraie nature qui exigeait des rencontres nocturnes d'un tout autre genre...Mais était-ce bien sûr ? N'était-il pas plus complexe que ça ? On peut être comme ça et autrement en même temps, ou bien par alternance, comme ça la nuit et autrement dans la journée. N'importe, je ne me voyais vraiment pas rapporter tout ça à mon père, je préférais le laisser à sa vision exclusivement diurne et bon chic bon genre de la ville. Et si je n'avais pas vu en plein midi devant la gare Rive Gauche quatre gardiens à képi descendre d'un fourgon arrivé en urgence pour se précipiter dans les urinoirs du sous-sol de la Gare des bus pleine de scolaires à cette heure-là, je n'aurais pas soupçonné que le nocturne et le saumâtre des lieux d'aisance régnaient aussi sous le soleil, avec là-bas en bas sans doute aussi cette odeur ammoniaquée souvent mêlée, allez savoir pourquoi, comme d'un relent de noisette...

-A l'ombre des jeunes filles en fleurs, je me régale. Continuez, continuez il me reste encore une ou deux pages je crois...

-Oh vous savez quand je suis retourné un soir au ballet des ombres et que j'ai cru y voir cette fois-ci le maire de Versailles en personne, je me suis demandé si le whisky que je commençais à ingurgiter et particulièrement ce soir-là pensant me donner du courage, n'avait pas induit chez moi des hallucinations. Mais quelque temps après je rencontrai à Paris un ancien copain de Versailles qui me dit inopinément en parlant du premier magistrat de la commune : tu sais qu'il ne loge pas à la Mairie, il habite chez sa mère rue des Réservoirs. En plus on dit qu'il est un peu spécial, tu vois ce que je veux dire...Ce n'était donc pas un cauchemar ! Je décidai de ne plus me mêler de ça, de laisser les ombres aux ombres !Ce n'est pas étonnant si quelque temps après toutes les toilettes publiques libres disparurent d'un seul coup remplacées un temps par les toilettes automatiques mais on ne tenait pas à beaucoup dans celles-là et puis leur bip n'avait vraiment rien de nocturne...Une sorte d'isoloir avec un sas pour porte d'entrée. Comment font les ombres à présent ? Que sont-elles devenues ? Il faudrait que j'aille voir tout de même. Je m'y étais comme attaché...Certaines ressortaient par deux et se faufilaient pour descendre la rue de la Paroisse ou monter dans une voiture qui ne redémarrait pas forcément tout de suite. Et il n'y avait pas de smartphones à l'époque, ce n'était donc pas pour consulter des e-mails ou une page facebook ! Il y avait autre chose...Comment s'appelait-il déjà ce maire de l'époque ? Il avait le même nom que celui qui a assassiné Louis XV (ou tenté de le faire) dans son carrosse, c'est un prénom  aussi, ça me reviendra sûrement...Damien !

- Alors comme ça on traque la jaquette flottante, les forçats de la veuve poignet, réciproque ou non, les turlutes-éclairs dans le noir ! Strictement anonymes ! Avec les ampoules redévissées chaque soir, on peut dans le meilleur des cas choisir une vague silhouette, une corpulence mais un âge précis, à quinze ou vingt ans près c'est le maximum !

-Je me demandais pourquoi ils repartaient rarement à deux et presque toujours seuls, tout se passait à l'intérieur alors, c'est bien ça ?

-Et puis vous savez il y avait beaucoup d'hétéros là-dedans et des gens mariés qui venaient goûter à des plaisirs que leurs bonnes femmes ne pouvaient pas leur donner. Prodiguées ou reçues, ce n'étaient que des petites gâteries mais délicieuses et que dans les années soixante peu d'hommes obtenaient de leurs épouses.

-C'est donc pour ça que j'avais cru reconnaître un ou deux commerçants dont les femmes tenaient généralement la caisse.  Et je comprends pourquoi tout devait se passer très vite et rester anonyme, toute ampoule dans la tasse dévissée...Il y avait un vendeur du Palais du Vêtement où on m'avait acheté pour ma rentrée en quatrièmième une veste et un pantalon qu'il fallait retoucher et dont il n'arrêtait pas de soulever l'entre-jambes en me demandant si je portais à droite ou à gauche et en lissant avec son pouce dressé la braguett e qui faisait une bosse. Pour atténuer ça il faut en relâcher un peu sur les hanches me dit-il en finissant par me lâcher la grappe. J'avais les hanches un peu trop larges et le paquet un peu trop gros. Le début de contradictions qui ne feraient que s'amplifier car j'allais continuer de grandir et de m'agrandir. D'autant  que ce n'était que le début du "près du corps" et qu'on allait voir ce qu'on allait voir. J'eus droit à un cadeau promotionnel, le dernier 45-tours des Chaussettes Noires avec Eddy Mitchell. La leçon de twist ! Au dos il y avait un diplôme de twister de 1ère classe présigné de Claude Moine auquel il suffisait, après la centième écoute du disque, d'ajouter son nom pour en être détenteur en toute légalité......

-Oh ne souriez pas, c'est probablement ainsi que vous avez intégré les Finances Publiques, il ne faut pas vous faire d'illusions ! Vous n'avez pas signé quelque chose à un moment donné ?

-Si, plusieurs  fois même et là aussi présigné de grandes huiles !

-Et bien voilà, et vous n'avez eu qu'à découper le papillon et à vous installer dans un bureau en attendant de voir venir...

-Et c'est pour ça que je me demandais ce que je faisais là...

-Vous pensiez à un jeu, à une sorte de happening, c'était en réalité le début de l'enfermement, des rêves sans fin et sans nom !

-Mais était-ce bien la réalité ?

-C'était celle que vous aviez choisie. Vous pensiez que cette qualité de fonctionnaire des Finances assermenté vous servirait de faire-valoir, vous hausserait un peu dans votre propre estime et quant aux autres, vous alliez pouvoir donner le change, vous targuer de préoccupations ! -

-Alors que je ne pensais qu'à sillonner les routes, un gamin à côté de moi...

-Votre fameux double enfantin qui, si vous l'aviez trouvé, vous aurait probablement apporté plus d'ennuis que de gloire...

-J'ai cru l'avoir trouvé à deux reprises et puis à chaque fois au bout de quelque temps il a disparu, ou bien il avait changé. C'était la perfection, il était au sommet de quelque chose, était fait pour moi, du sur mesure, et puis patatras, un autre revient à sa place prétendant être le même !

-C'est l'effet bien connu des grandes vacances, au retour on ne se connaît plus, on ne se reconnaît plus !

-Normalement cela demande des années et des années pour qu'un visage, une silhouette, un genre, soient à ce point changés !

-Il n'y a que les idiots qui ne changent pas et puis ils n'avaient que faire de rester une éternité devant votre caméra qu'au demeurant personne  n'a jamais vue...

-Elle était dans ma tête.. Vous qui étudiez les images cérébrales et leur stockage dans les neurones vous savez parfaitement que le cerveau est la caméra la plus perfectionnée, qu'elle a ses ralentis, ses accélérés, que son cinéma sur commande est permanent et qu'on peut toujours revenir en arrière. Vous voyez qu'il n'est peut-être pas trop tard pour sortir quelque séquences de derrière les fagots...Vous pourriez peut-être vous en charger. Faites-le pour moi car c'est probablement la seule façon de prouver ma bonne foi dans cette affaire et même de montrer que des sortes de tournages avaient bien eu lieu...Si vous ne m'y voyez pas moi, vous y verrez sûrement des enfants en pagaille pris sous toutes les coutures, dans des poses surprenantes, toutes celles déjà que j'ai pu apercevoir au Trocadéro haut lieu du skate-board et des contorsions admirables que ce sport exige de ses jeunes adeptes qui au mois de juillet offraient parfois au soleil leurs corps dénudés jusqu'au maillot de bain !

-Ce ne sont pas les images dont je raffole le plus mais si j'en trouve je vous les mettrai de côté. Elles sont classées un peu comme dans des tiroirs vous savez c'est aussi simple que ça, seulement les étiquettes sont souvent collées à l'envers, allez vous y retrouver !

-Comme celles de mon grand-père ! Et pendant une bonne partie de la projection on avait tous plus ou moins la tête à l'envers mais alors nous jouissions énormément des couleurs sans doute par compensation et aussi parce qu'elles étaient très belles, l'Italie des années cinquante, vous pensez, une sorte de Mexichrome permanent, on aurait dit des cartes postales !

-Je n'aurai jamais eu une mission plus difficile à accomplir. Je ne dispose d'aucune base sérieuse. Vos images sont rares et déconcertantes...

-Vous n'osez pas les regarder en face. Vous craignez toujours de tomber sur des choses horribles.

-Bah, on ne sait pas très bien ce qu'on voit, il faut sans cesse interpréter... C'est bougé, c'est toujours comme bougé exprès, si bien qu'on ne sait pas si ce sont des cheminées devenues serpents ou des autoportraits phalliques !

-Un même esprit parfois les imprègne... Mes autoportraits comme vous dites sont assez flatteurs mais nullement arrangés. Ce bougé artistique est surtout destiné à les faire passer, étant donnée la raideur du sujet, et si le terme n'est pas trop redondant, en contrebande...Il vaut mieux qu'on ne reconnaisse pas vraiment l'objet de toutes les convoitises, le joystick de tous les fantasmes...

-Ne me dites pas que ce sont des rêves d'enfant !

-De petit garçon si, peut-être. Ce seraient alors des visions de ce qui l'attend  plus tard...

-Pauvre gosse, il y a de quoi avoir peur, c'est un cauchemar !

-Ils aiment pourtant voir des grosses bêtes au cinéma ! Ils aiment avoir peur, c'est archi connu. Moi je m'y emploie avec ce dont je dispose, les pouvoirs fantasmagoriques des anamorphoses...

-N'importe, ce ne sont pas des trucs à laisser voir à tout le monde et encore moins à mettre entre toutes les mains...

-Je ne les ai pas souvent montrés. Ils sont toujours dan mes cartons. Mais je me souviens des nuits de feu passées à en effectuer les tirages, à en peaufiner les bougés pour rendre la chose présentable c'est à dire indéterminée...

-Comme le sexe des anges !

-Vous ne croyez pas si bien dire... J'attends l'invention d'un moyen technique permettant de diffuser ses photos au monde entier en appuyant juste sur un bouton et sans sortir de chez soi. Ce serait une sorte de télévision universelle reliant tous les gens qui tour à tour diffuseraient leur propre programme et regarderaient ceux des autres....Et surtout avec ce système  on n'aurait plus besoin d'intermédiaires, de plaire d'abord à Pierre, Paul, Jacques avant de pouvoir entreprendre la moindre activité un peu créative et personnelle, ou concrétiser sur-le-champ un besoin vital de s'exprimer tout à fait librement, même pour ne rien dire ! 

-Le rêve en tout genre est permis mais attention aux pollutions nocturnes ! Vous risquez d'attendre longtemps ce genre d'appareillage ! Et puis enfin par où fera-t-on passer tous les fils ? S'il y a échange universel ils devront être multipliés à l'infini et à moins d'emprunter tout simplement ceux du téléphone, je ne vois vraiment pas comment faire... Mais vous voyez un titre possible pour une tel réseau de communication ?

-Je pense à  "Des souris et des hommes", allez savoir pourquoi...

-C'est à n'en pas douter la prémonition d'une grande et belle invention qui viendra littéralement à votre secours comme si elle avait été faite pour vous.. Un beau matin, vous vous réveillerez connecté au monde entier !

-Je ne vais donc rien faire d'ici là sinon attendre, avec une certaine anxiété mais la paix dans l'âme, ma connexion ! Pourvu que ce ne soit pas une vue de l'esprit ! Cela me paraît trop beau pour être vrai...

-En attendant cet heureux évènement, il serait judicieux de faire le point sur ce que vous avez vécu jusqu'ici et d'en tirer toutes les leçons aux fins d'une nouvelle feuille de route qui cette fois-ci ne vous conduira pas à zigzaguer tout le temps comme précédemment.

-Je vois une route bien droite et plane, je m'y engage et aussitôt elle devient tortueuse et toue en montées et en descentes !

-Vous êtes voué aux montagnes russes, c'est le syndrome des indécis et des perplexes ou des fuyards !

-Je ne vois que la perplexité pour expliquer l'ondulation permanente de ma route. Car si je fuyais, je serais revenu depuis longtemps à mon point de départ, or je ne sais toujours pas d'où je suis parti !

-Vous abusez de vous-même, voilà d'où viennent vos atermoiements et vos fausses pudeurs !...Ah mais je m'aperçois que je ne vous ai jamais demandé vos documents de base, vous savez, livret de famille, extrait d'acte de naissance, diplômes, domiciles successifs, lieux de vacances habituels, établissements scolaires, séjours linguistiques, première éjaculation, orientation sexuelle ou technique masturbatoire, plat préféré, film culte, poison coutumier, montagne de référence,  etc etc..

-Cela tombe très bien, tous ces documents se trouvent certainement encore réunis dans une petite mallette toujours dans l'appartement familial où je me rends de temps à autre pour en assurer la conservation la plus stricte au point qu'en plus de vingt ans je n'en ai pas changé le moindre bibelot ou plus petit papier de place. Je vous l'apporterai le plus tôt possible et vous pourrez constater que ces précieux documents se trouvent encore probablement dans l'ordre où les avait rangés ma mère qui avait prévu de longue date qu'on me les demanderait un jour dans l'optique d'une procédure très rare et très supérieure même si pour moi elle reste encore à préciser et sans être tout à fait convaincu que c'est bien de moi qu'il s'agit, m'enfin...

-Parfait, je prends note avec satisfaction de vos bonnes dispositions et de l'incertitude foncière où semble vous plonger la moindre réflexion au sujet de votre présence sur Terre et de l'errance incompréhensible de cette dernière à travers le firmament...

-Vous pensez que cette appréciation pourrait m'être utile dans mon dossier ou dans l'esprit du conciliateur des causes perdues d'avance ?

-Patience, vous n'êtes encore qu'au tout début de votre lente remontée et chercher à vous agripper à une racine qui dépasse le long de la pente dans l'espoir de vous hisser plus vite ne pourrait que vous nuire et retarder votre hypothétique retour en grâce...

-On m'avait dit qu'il était assuré, m'enfin. Je n'ai pas réussi à retrouver le bureau où l'on m'avait assuré cela, que tout serait annulé, lissé puis revu et pour finir ré-emboîté en recommençant depuis l'origine, à un rythme peu accéléré, très proche du temps initial, comme si je le revivais pour de bon à nouveau mais sous une couleur différente, comme arrangée, arrangeante ! Sous un ciel de rêve !

-Je me demande dans quels bureaux vous vous êtes encore fourvoyé. ce n'était sûrement pas le bon.

-Arrivé au tout dernier étage d'un grand bâtiment administratif de bureaux apparemment spécialisés, il n'y avait plus que deux portes. J'ai frappé à celle de droite. Comme on ne répondait pas je suis entré pour au moins me préparer à recevoir le fonctionnaire qui probablement n'allait pas tarder. Je trouvai dans cette inattendue inversion des rôles une sorte d'excitation salutaire. Comment allais je le recevoir? M'asseoir dans son fauteuil c'était peut-être beaucoup. Au bout d'un moment comme personne ne venait j'ai quitté la chaise du visiteur pour me mettre derrière le bureau. Après tout ça aurait très bien pu être ma place et en tout cas c'était la même administration, je reconnaissais les imprimés et les coups de tampons aux endroits similaires pour un même intitulé de service ou très approchant... Et même jusqu'à la signature manuscrite du document qui était du même style et même si semblable qu'elle aurait très bien pu être la mienne...

-Et qui était la vôtre assurément.

-Vous croyez ?

-Je pense que c'est un de vos nombreux retours de nulle part in extremis et mettant fin à une absence si longue que vous ne reconnaissez plus votre bureau ou qu'on vous en a changé pour un plus petit au dernier étage que vous venez de me raconter. Ce bureau n'était-il pas justement situé au dernier étage ?

-C'était peut-être un rêve. Et puis je vous l'ai dit, il y en avait deux. Qu'aurais-je trouvé si j'avais frappé à celui de gauche ? Rien ne dit qu'il aurait été ouvert et puis enfin je ne pouvais pas me trouver dans deux bureaux à la fois ! Non le mien était encore ailleurs, plus haut encore peut-être...

-Dans les combles, oui c'est possible, vous auriez dû monter plus haut... Dans ces cas-là vous n'aviez déjà plus droit qu'à une petite table sous une lucarne...

-Comment n'y ai-je pas pensé au lieu de redescendre stupidement et dans quel désarroi ? Par dessus le marché dans l'escalier j'ai croisé un type qui m'a dit connaître un amour exaltant et rare mais qui se demandait si c'était une grande et belle chose ou une terrible maladie ! Il me déclara aussi souffrir d'une double imposition qui nécessitait un dégrèvement d'urgence. Je l'ai aiguillé vers les archives et leur escalier en colimaçon !Le temps qu'il s'en dépêtre j'aurai dissipé mon propre embarras ai-je pensé. Et je ne me trompais pas puisque, arrivé au premier, je n'ai eu qu'à suivre le petit chemin de mon bureau que j'ai tout de suite reconnu, il longeait le patio toujours rempli de ses plantes exotiques et débouchait sur le petit hall qui servait d'entrée à l'ORDOC que je contournai sans me faire voir. Et la traversée de l'immense couloir qui me restait à parcourir pour atteindre mon bureau dont je distinguais la porte minuscule tout au bout serait une partie de plaisir car on n'y rencontrait jamais qui que ce soit...C'était le couloir aux échos où je pouvais en chantonnant à peine faire résonner haut et fort des standards américains par Frank Sinatra pour moi seul ! Et j'avais le temps de changer de titres facilement deux trois fois tellement mon espace-temps semblait s'allonger !

-C'est le boudinement des petits espaces, vous faisiez jouer sans le savoir cette propriété relativiste du reste peu connue.

-Ce qui faisait qu'arrivé enfin à mon bureau je ne savais jamais combien de temps j'avais mis ni surtout quelle heure il était au juste ayant laissé toutes mes montres en dépôt dans des bistrots ou des bars impossibles à localiser.

-Mais à ce moment-là vous étiez à la pointe extrême du temps, vous seul étiez vraiment à l'heure, vous étiez l'heure !

-L'horloge parlante alors, car je n'arrivais pas à me départir pour autant de cette manie de marmonner pour essayer de trouver des excuses à mes perpétuels tournicotages des horaires...Je me mettais à réciter ceux du bureau mais aussi de mes trains du matin et du soir, également ceux des  cinémas Les 3 Murat, 14 juillet Beaugrenelle et des Saint-Lazare Pasquier où j'avais vu "Coup de torchon" je ne sais plus combien de fois !Mais me prouver que je les connaissais parfaitement ne faisait qu'aggraver mon sentiment de culpabilité de ne pas arriver à fonctionner un plus en accord avec la pendule. Il faut dire qu'à midi, dans ce self de Montparnasse où je mangeais souvent, de la place où j'étais je voyais bien une  horloge mais elle tournait à l'envers, le temps semblait reculer, les aiguilles n'avaient plus leur bon sens !

-Elles n'étaient peut-être pas les seules !

-C'est ce que j'ai cru en voyant ce prodige pour la première fois. Et si je n'ai pas trop tardé à m'apercevoir que bien sûr je ne voyais de cette pendule que son image inversée dans une glace en face de moi, je n'en ai pas changé de place pour autant. Cette dernière m'était de toute évidence symboliquement dédiée en vertu de mon orientation temporelle singulièrement rétrograde surtout aux heures de reprise des bureaux !

-Vous aviez trouvé votre place sinon dans la société, du moins dans ce substitut de cantine sans collègues.

-Vous avouerez que cet endroit avait tout du rêve ! Et qu'il y avait de quoi s'y éterniser... Du reste, inversée ou pas, je finissais par ne plus regarder la pendule et à seulement ressentir le plus possible le temps s'écouler à l'envers en moi... Et ça marchait, je rajeunissais effectivement! On le sent vite ça et puis quand l'heure de midi revient à la dernière de la matinée, il se passe quelque chose de palpable, on y croit pour de bon ! J'ai attendu qu'il soit carrément dix heures pour ressortir et de fait il n'y avait plus personne dans le self ou plus exactement, il n'y avait encore personne, par contre on garnissait déjà les tables de leurs ménagères à cure-dents, on connaît les usages boulevard du Montparnasse !

-Vous étiez chez vous dans cet espace-temps en décalage !

-Seulement au bout d'un moment sur le trottoir j'ai bien senti que le phénomène n'allait pas durer, qu'il commençait à être au bord de s'inverser, qu'on me tirait par la manche et que je ne savais pas d'où ça venait... Déjà par ci par là, on me regardait à nouveau bizarrement...

-Tous les passants redevenaient des collègues potentiels, mieux, carrément des sosies quelquefois, et ils se retournaient car ils voyaient ben que je recommençais à avoir peur, que j'allais toujours dans la mauvaise direction alors que les aiguilles de la grande horloge au-dessus  de la station de taxi tournaient à nouveau dans le sens habituel et immuable au point de faire référence quand on est déboussolé et qu'on cherche à savoir si le vent vire ou revient, dans quel sens tourne la girouette.

-La girouette donne l'heure du vent !

-Il y a des horloges éoliennes dont les aiguilles ne tournent que s'il fait du vent !

-Ce n'est pourtant pas le vent qui les active. Je le sais, j'en ai eu une dans ma salle à manger. Au contraire les courants d'air les perturbent. Si on ouvre en grand les fenêtres, il faut les mettre sous une housse. Elles puisent leur énergie ailleurs...

-Dans l'air du temps probablement... Bon, c'est pas tout ça, il faut que je trie encore quelques photos...Ce sont des portraits, certains sont très suggestifs et ne sont donc probablement pas très ressemblants, du reste ils tirent souvent la langue d'une manière obscène ou provocatrice. Celles-là je les mets de côté pour un autre usage. Il se peut que le vôtre soit dedans. En fait, c'est le vôtre que je recherche... Il doit s'y trouver...

-Pourvu que je ne tire pas la langue ! Je ne me souviens pas de mon attitude la dernière fois qu'on m'a pris en photo...

-Vous voulez voir des langues tirées ? J'en ai tout un carton là... J'ose pas les déchirer, ça peut toujours servir...mais ça tient de la place !

-Vous auriez pu ne garder que les langues...J'ai des ciseaux je crois dans la poche de mon blouson mais où est mon blouson ?

-Je n'arrive pas à savoir d'où cette manie a pu venir ni quand elle a commencé, ni même si elle est toujours en cours. Ce sont celles tirées de côté qui m'inquiètent le plus.

-Vous êtes capable de juger les  gens sur ce seul détail... Il me semble que je la tirerais vers le haut moi, que je l'ai peut-être tirée vers le haut si j'ai été pris bien entendu...

-On se prend soi-même, ce sont des selfies ! Avez-vous seulement de quoi en faire ? Savez-vous seulement de quoi il s'agit ? J'en doute un peu vue l'époque où vous demeurez !

--Je sais retourner un appareil dans ma direction et appuyer sur le déclencheur. Nul besoin de tirer la langue pour ça ! Les vieilles boîtes Kodak égalent vos nouveautés et sont toujours en service...Je me sers de la même depuis près de cinquante ans !

-Je vais vérifier si dans tout le lot restant ne figurent pas des petits tirages carrés aux bords déchiquetés, marques d'une époque qui n'est plus la nôtre ! Je ne pourrai pas tolérer une chose pareille, que vous y tiriez la langue ou non ! Et quand bien même vous vous découvririez un pouvoir disruptif, je ne pourrais pas vous laisser continuer.

-Je mettrai, à l'occasion d'un nouvel autoportrait de commande ou spontané, les doigts de ma main gauche en révolver et ceux de ma main droite en cornes de taureau. On verra bien qui aura le dernier mot...

-J'aurai peut-être du mal à regarder votre photo en face mais je vous tiendrai tête quand même d'une façon ou d'une autre !

-Il vous suffirait d'en mettre deux en ciseaux au-dessus du tirage pour être quitte...

-Les deux doigts en ciseaux mais bien sûr, ça coupe court à tout ! J'ignorais cette possibilité. Je me demande d'où tout cela peut bien venir et surtout à qui ces singeries obscènes sont réellement destinées.Tout le monde en reçoit peu ou prou à un moment ou à un autre. Pas un bureau n'est épargné.

-Si, le mien. Je n'en ai jamais reçu moi.

-Ce serait évidemment de nature à vous rendre suspect si je ne vous savais pas en dehors des circuits de distribution de quelque nature que ce soit dans cette maison qui se révèle toutefois être un peu du diable, ce qui du coup me ramène un peu à vous...

-C'est à votre un peu que je me raccroche pour ne pas sombrer une fois de plus dans le désespoir et ma sournoise mélancolie habituels...Vous n'aurez donc jamais pitié de mes abattis ! Du diable ! Je vous demande un peu...

-C'est aussi à votre un peu qu'à mon tour je me raccroche, et qui me permet donc de ne pas répondre à une question insuffisamment formulée.

-Je vous proposerai donc à la place une réponse. Heureusement il y en a des toutes prêtes et qui peuvent servir quelle que soit la question. Comme par exemple je ne suis ici pour personne ou encore le bureau ferme à seize heures ou même le bureau est toujours fermé, inoccupé, vide, sans une chaise, sans une carte postale !

-J'ai la vôtre ! Elle venait bien du Maroc et vous était effectivement adressée. La teneur n'en est pas fiscale du tout. Une sorte d'amitié un peu enfantine faite de boucles brunes et de petits bracelets de perles noirs et rouges qu'ils font jouer volontiers là-bas en secouant le poignet à tout bout de champ pour produire, avec une queue qui s'en échappe, une sorte de tic-tac qui finit par être agaçant ! Je sais, j'y suis allé moi aussi...

-Ah vous voyez bien que vous me suivez ! C'est vrai je n'ai pas songé un instant que c'était un tic-tac d'horloge, de celle qui intérieurement déjà m'intimait l'ordre de repartir car il était temps d'arrêter les délices solaires et lunaires qu'on alterne volontiers là-bas me retrouver  dans une succession qui paraît ne jamais devoir finir. De là-bas comme mon bureau me paraissait petit, encore plus petit qu'en réalité ! Plus petit que minuscule c'est difficile de l'imaginer, d'autant que je n'étais pas sûr de sa localisation exacte. Sous quel toit, dans quelle cave à rebus allais-je encore me retrouver ? J'avais déjà une semaine de retard ! J'allais encore descendre d'un niveau ! Au pilon probablement...Les vieux dossiers,  avec leurs pattes de mouche et leurs documents sépias, dont on se débarrasse valent bien les plus récents. J'en sauverais bien quelques uns au passage moi si j'en avais la force et le maintien suffisamment guindé pour me donner l'air et l'impression de le faire sur ordre alors qu'on ne m'adresse plus la parole depuis longtemps...

-Je ne vais sans doute pas tardé à recevoir le vôtre de dossier et donc à savoir ce qu'on vous reproche exactement. C'est énervant à la longue de ne pas avoir la moindre idée sur le sujet. Mais à priori je trouve que votre parcours est dans l'ensemble globalement positif.

-C'est ce que disait Georges Marchais du bilan néostalinien de la Russie de l'époque je crois, merci pour la formule ! Je suis très touché...

-Je ne sais rien de vous, il me fallait trouver une analogie passe-partout, ne vous formalisez pas.

-Je suis quand même désappointé, je pensais que vous me connaissiez un peu malgré tout, avec toutes ces fiches et vos rapports circonstanciés...

-Qui n'ont jamais tracé de vous qu'un portrait estompé, pour tout dire inconsistant et dont les seuls éléments crédibles sont contradictoires !

-C'est l'inconvénient habituel avec les bivalents. Ils aiment les baies vitrées et les lucarnes, la mer et la montagne, le couscous et le pot-au-feu, le sucré et le salé, la tarte aux pommes et les crêpes Suzette, le soleil et la lune, le cru et le cuit, l'anglais et le français, le mondialisme et l'esprit de clocher, les huîtres et les escargots...

-Ca va, ça va, j'ai compris vous êtes peut-être bi quelque chose mais vous ne m'aurez pas par le flou et l'indétermination...

-Ce qu'il faut savoir c'est le rythme avec lequel ils passent de l'un à l'autre. Il y a un peu de flou au passage peut-être mais bien vite ils sont à l'autre pôle de leur moi, et les voilà à nouveau ferrés à glace.

-Oui ce sont des bipolaires quoi, c'est charmant. Je sais qu'un des pôles est un peu moins froid que l'autre mais pour ma part je préfère les latitudes tempérées...

-Mais c'est une image, une simple image, on peut pas la toucher, c'est une idée...

-Les images ça m'amusait quand j'étais petit, j'ai passé l'âge...

-Bien souvent je me demande ce qui peut vous amuser vous...

-Vous regarder passer avec ce déhanchement prétentieux et ridicule.

-J'ai une jambe plus courte que l'autre et une scoliose dans le bas étage, ajoutez à cela un gros paquet qui me gêne horriblement et vous saurez pourquoi je me sens le plus souvent ridicule moi-même...

-Mais non ça ne se voit pas du tout, inutile d'en parler. quant au gros paquet mettez de la ficelle autour et portez le à part...

-Je ne sais plus si je porte à droite ou à gauche...Peut-être bien au milieu finalement...

-D'où cette fausse arrogance très certainement et cette gêne aussi...J'irai voir où vous habitez, je monterai chez vous quand vous n'y serez pas, ça ne doit pas être joli joli...

-J'habite chez mes parents. Oh bien sûr ils ne sont plus là depuis longtemps mais n'empêche que j'habite quand même toujours chez eux. Grâce à mon côté ado attardé, post-ado comme on dit maintenant, ça ne se voit pas trop. Je me fais encore un peu illusion le temps de passer devant ma glace....

-Effet des miroirs teintés dans les salles de bains. On ne s'y voit pas le moindre cheveu gris...Laissez-moi vous regarder...mettez-vous dans la lumière du jour un peu mieux, ici elle est naturelle, elle vient d'une sorte de source à l'extérieur, au-dessus d'un bois...voilà et puisque vous ne vous voyez pas tel que vous êtes, laissez-moi vous dire moi qui vous vois tel que vous êtes réellement...vous avez les cheveux gris, tout gris et ils commencent à blanchir !

-Je croyais bien que le blanchiment était prohibé, c'est très ennuyeux. D'un autre côté on me verra mieux le soir lorsque je descendrai ma poubelle dans les caves...Il y fait si sombre. Je n'arrive plus à trouver le bouton de la minuterie qui autrefois brillait d'une couleur jaunâtre qui depuis s'est éteinte...Je ne suis déjà pas rassuré,  si en plus je me mets à avoir les cheveux blancs, je ne pourrai pas tenir longtemps dans ces conditions...Vous pensez qu'ils blanchiront vite ? Et même qu'ils blanchiront ?

-Pourquoi ne faites-vous pas installer un dévaloir dans votre cuisine? Vous n'auriez plus besoin de descendre, vos détritus descendraient sans vous !

-Comment voulez-vous que je fasse entreprendre de tels travaux, il me faudrait d'abord soumettre ce projet à l'assemblée des copropriétaires. A condition qu'une majorité soit d'accord pour financer l'installation de cette gaine descendante qui n'aurait rien de miraculeux ! Car on ne peut pas tout jeter par un vide-ordure...Je me souviens il y en avait un chez ma tante à Genève et bien il fallait tout de même descendre la poubelle tous les soirs. J'aimais bien la descendre après le dîner aux derniers rayons du soleil qui se cachait derrière le Jura, mais j'étais petit et je ne craignais pas encore les caves, les autres et le vie en général ! Et puis rue Vermont prendre l'ascenseur me plaisait car il n'était pas au milieu de l'escalier comme chez mon grand-père mais entièrement fermé et caché dans une gaine bien à lui où il ne faisait presque pas de bruit...

-Les ascenseurs les plus séduisants sont sûrement les monte-personnes à une place avec renvoi automatique de l'engin qui ne permet pas de papoter dans l'habitacle qui n'est qu'une étroite plateforme munie d'une sorte de tube-poignée mais qui autorise de longues prises de langues au sein des groupes que ne manquent pas de former les gens, parfois de simples visiteurs, qui attendent souvent durablement leur tour...

-Pourquoi ne prennent-ils pas l'escalier ça irait plus vite ?

-L'escalier est réservé à ceux qui ne parlent pas...

-Cela ne résout pas le mystère du monde et ne fait que l'épaissir...Le curieux agencement de ces parties communes contribue à diviser les gens, à isoler un peu plus les esseulés, à eux l'escalier quoi !

-Mais non pas du tout...Ce petit monte-personne s'élève le long de l'escalier à la vitesse pedibus. Autrement dit, des conversations peuvent très facilement se nouer entre un passager de la petite cabine à ficelle et un pékin lui aussi solitaire qui du coup en oublie sa réserve habituelle, et se met fréquemment à parler très volontiers et même, comme pour rattraper un retard qui lui pèse, à déblatérer !

-Deviennent-ils chameaux pour la peine ? On croit rêver ! Vous n'avez rien d'autre à me proposer en matière d'immobilier ? Je voudrais des choses solides et concrètes qui puissent tenir le coup. Je cherche à déménager et je ne sais pas comment m'y prendre...Je me demande si un bon coup de torchon et un laquage du dalami ne seraient pas plus judicieux, ne me feraient pas la même impression...

-Commencez par dépoussiérer, lessiver un bon coup et faire vos vitres, vous y verrez plus clair et n'aurez plus envie de partir batifoler je ne sais où !

-Mes vitres, ça fait plus de vingt ans que je ne les ai pas faites, vous croyez que je peux encore les nettoyer ? J'ai peur qu'elles tombent !

-Faites venir un artisan spécialisé, il vérifiera d'abord vos châssis. Après quoi vous pourrez les ouvrir...

-Vous me croyez sans doute installé dans un pays anglo-saxon mais de toute manière châssis ou battants, je n'ouvrirai sans doute mes vieilles fenêtres que lorsque je pourrai à nouveau m'en approcher, et depuis le temps j'ai peur qu'elles soient bloquées. Et préférant ne pas le savoir, je vais donc remettre à une époque ultérieure la joie de revoir un ciel pur et sans tache depuis chez moi. Il y a ce bahut juste devant et entre les deux toutes sortes de vieux appareils qui ne marchent plus mais que je n'ai pas eu le courage de descendre à la cave car on ne le peut plus sans être accusé de chercher à encombrer gravement les parties communes...

-Pour ce qui est de vos vieux appareils je vais vous indiquer un brocanteur qui vous en débarrassera ou plus exactement comme je n'ai pas son téléphone ni son adresse, je vais vous donner un moyen mnémotechnique qui vous permettra de le rejoindre où que vous vous trouviez dans la région, à condition toutefois qu'il n'y ait pas de brouillard mais ça...Vous connaissez la Pyramide à Fontainebleau ?

-Non. Mais expliquez-moi, je trouverai sûrement, ça ne doit pas être très difficile, elle doit se voir de loin. Et puis j'en ai déjà entendu parler, dans un film me semble-t-il, ça ne peut que m'aider...Les papiers du bahut sont bien en règle au moins ? Je ne voudrais pas qu'il ait d'histoires en venant chercher mes ustensiles. S'il est arrêté en route, je vais me faire un mauvais sang du diable. Je préférerais prendre un autre chemin et même tenez, carrément un autre brocanteur. Il ne me paraît pas sûr celui-là avec cette pyramide et puis d'où viendrait-il au juste par là ? Il doit y avoir des chemins plus directs quand même pour venir chez moi ! Je préfère, tout compte fait, garder mes vieux appareils, et ma fenêtre fermée pour le moment...

-Comme vous voudrez mais je vous signale que c'est vous qui deviez vous déplacer. Enfin, pour ce qui vous concerne plus généralement, je vais m'en tenir à mes fiches, celles que j'ai déjà pu réunir en un paquet non négligeable plus celles qui finiront bien par arriver en provenance de ces services qui gardent traces de toute action, toute démarche, tout changement ayant concerné de près ou de loin dans sa carrière, n'importe quel fonctionnaire d'Etat ou d'un territoire quelconque fût-il occupé ou assiégé.

-Ce fut peut-être mon cas, j'ai retrouvé dans une de mes vieilles poches, de ces monnaies émises dans une ville pendant un siège et qui sont dites obsidionales, très recherchées par les numismates. Mais l'étant moi-même à mes heures perdues, je me demande si je ne les ai pas tout simplement achetées chez un marchand de la rue Vivienne dans un état proche du coma éthylique et par conséquent sans pouvoir m'en souvenir le moins du monde.

-C'est tout de même une indication et si j'ignore en quoi elle pourra me servir, je la note cependant. Je vous signale que d'ici peu tous les comas éthyliques, enregistrés ou non, seront disponibles pour tout un chacun, qu'il en ait été victime ou pas, et ce à partir de n'importe quel lieu dans le mode en appuyant simplement sur un bouton.

-Pourvu que les miens ne soient pas tous disponibles de cette façon, il y en a trop. Ce ne sera pas plausible, il faudrait établir une sorte de filtre pour moi tout seul ou des redirections. Pourra-t-on configurer au sein de ce mécanisme des redirections aléatoires à des fins de répartitions plus équitables, plus homogènes, de ces soirées trous noirs qu'on incline plutôt à ne pas comptabiliser ?

-Oh je suppose qu'un système de crédit de points permettra de se délester d'un surplus jugé exorbitant au profit d'une nuée de pékins à travers le monde dont le niveau d'indice ordurier individuel montera à peine et dont la variation passera même inaperçue, mais détendez-vous, tout cela va demander encore longtemps avant  de fonctionner effectivement... Je crois que les immenses câbles sous la mer que cela nécessite ne sont pas encore conçus ! Vous avez beau temps de vous faire du mouron pour de vieilles turpitudes irrécupérables qui de toute façon n'intéressent plus personne...

-Je vais tout de même me renseigner au sujet de ces câbles sous la mer mais c'est surtout parce que la technique m'intéresse vous savez. La technique et même le technologique. Il y encore tant de progrès à suivre, à constater. J'ai été agent de constatation, il en reste sûrement quelque chose...

-Et on se demande encore comment une telle chose a été possible, on croit rêver...

-Il y a des rêves plus doux, c'était un cauchemar ! J'étais pris dans une sorte de piège qui avait toutes les apparences d'une maison solide et confortable où j'étais assuré de demeurer à vie avec des avantages et des prérogatives qui ne collaient en rien avec ma nature essentiellement émotive et masochiste, fuyante ou arrogante, et dont les statuts afférents impliquaient des qualités et compétences que je ne possédais pas ou d'une manière très furtive et en grande partie contrefaite.

-Toujours à vous tirer le portrait ! Je suis d'accord avec masochiste tant vous aimez vous débiner mais pour le reste, c'est trop compliqué ! Vous ne savez pas vous voir. Vous jouez dans je ne sais quel film qui n'est pas le vôtre. Si c'est de l'autofiction, revoyez le scénario, le scénar' comme on dit dans ce que vous croyez être votre milieu. Revoyez tout, vous vous verrez mieux ! Les plans sur vous sont trop nombreux et beaucoup trop rapprochés. Vous ne montrez de vous que ce qui vous intéresse et ce qui paraît-il est très au-dessus de la moyenne ? A l'aune de quoi mesurez-vous cela et d'abord, de quoi s'agit-il exactement ? Montrez-moi votre truc, car il y en a un, ça se voit...

-C'est vrai, et je m'y prends mal pour le mettre en valeur. Il est à la fois visible et caché. Je vais m'efforcer de remédier à cette indétermination assez consternante je le reconnais...Réduire ce paquet d'ondes pour le faire exister !

-Votre orgueil est surtout mal placé. Et votre style pour me parler fait très ministère et si vous n'avez plus depuis belle lurette votre parapluie j'en perçois encore le vent des moulinets...

-C'est pour ne plus mouliner que j'ai dû m'en séparer. Michel Tournier avait eu l'air de trouver, mais je l'ai compris bien des années après, en me disant que je faisais très ministère des finances avec cet accessoire, qu'il était sans doute précisément tout ce que j'avais de ministériel ou même de financier eu égard à mon look naturel sous-jacent.

-Quand vous aurez fini de vous refaire en noir et blanc, de vous autogaspiller par des analyses douteuses et des sous-entendus interprétés à posteriori  par des jugements tardifs sur des faits prescrits depuis longtemps, nous pourrons peut-être en revenir à des choses plus pratiques concernant votre cas qui croyez-moi n'est pas simple et que j'ai bien souvent eu envie de laisser choir...

-Curieux comme votre fauteuil paraît s'éloigner. Au début c'était imperceptible et puis je vous assure que c'est à présent significatif, tangible. La distance qui nous sépare s'est visiblement accrue et peut-être même continue-t-elle à croître, à s'apprécier ! Il me semble même que sans avoir quitté la pièce, votre taille paraît indiquer un éloignement supérieur à la dimension de votre logis ! En avez-vous poussé les murs sans les déplacer vraiment ou bien ? Jusqu'où pensez-vous pouvoir vous éloigner encore de la sorte ? Est-ce une illusion ? Vos petits gâteaux étaient-ils au gingembre ? Répondez-moi, c'est troublant, revenez un peu juste une seconde...

-Cessez de noyer le poisson ! Vous racontez ces histoires pour tenter d'échapper à ces bouffées de regrets douloureuses qui vous viennent dès  que vous vous mettez à penser à vos parents et à ces terribles soucis et chagrins que vous leur avez causés sans être pleinement responsable mais en n'ayant pas fait grand-chose non plus pour tenter d'y remédier ou au moins de les atténuer. Du coup vous voyez les gens s'éloigner de vous car vous les croyez conscients de votre déroute intérieure... Est-ce que je me trompe ? Regardez, je n'ai pas bougé.

-Mais oui c'est exact. Je constate que les pieds de votre fauteuil ne sont pas sortis des petits ronds que j'avais eu soin de tracer tout autour en arrivant, avec cette vague idée qu'un éloignement inexplicable de votre siège allait peut-être se produire...

-Et c'est peut-être ce qui l'a empêché de se produire !

-A force de penser tout le temps à ma drôle de carrière qui elle aussi s'éloigne, se rapproche, me récupère au passage, me jette à nouveau, me reprend, me rejette encore, passe tout près de moi sans me voir semblant me signifier que cette fois c'est fini et bien fini, mais je l'entends dans mon dos qui rigole comme d'une bonne blague, c'est donc qu'elle n'est pas vraiment fâchée puisqu'elle continue à se moquer de moi gentiment et qu'elle va donc encore une fois vouloir me récupérer pour mon plus grand malheur, j'en perds un peu le sens commun et toute notion de stabilité.

-Cessez de retricoter votre carrière sans arrêt, il vous manquera toujours un bout pour faire tenir l'ensemble, s'il a jamais vraiment tenu ! Cette carrière, comme toute votre vie du reste, est une sorte de capilotade effrénée dont le seul mérite que vous puissiez en retirer est d'en être sorti vivant !

-Oui mais dans quel état ! Je ne me reconnais que difficultueusement. Mes cheveux ont grisonné et avec cette peau assez fripée, on dirait plutôt une vieille bonne femme. Je dois faire très attention avant de me regarder dans la glace. Penser à me prévenir que je vais rencontrer quelqu'un d'autre ! J'ai dû changer de genre, sans le vouloir et sans m'en apercevoir. Est-ce seulement l'âge qui a produit cela ? On dirait plutôt que j'ai traversé les couloirs de la honte !

-Alors il s'agit probablement  de ce couloir qui reliait les secteurs d'assiette aux inspections spécialisées des vérificateurs que vous empruntiez souvent dans l'espoir toujours déçu d'échapper à votre sort de contrôleur de secteurs perpétuellement en proie aux jacasseries permanentes des agents qui se demandaient ce qu'elles feraient à manger le soir ou si vous seriez jamais concerné par le rapprochement familial des époux...

-A Boulogne, oui je me souviens...Je n'en menais pas large. Vous croyez que ça peut venir de là ? Encore du temps perdu pour rien alors. Non l'intitulé de ce service dans l'autre bâtiment me plaisait, mieux me subjuguait, me donnait l'impression qu'il s'y passait des choses hors du commun, que les tâches y étaient suffisamment énigmatiques pour susciter l'intérêt sans qu'il soit besoin d'approfondir davantage, que faire partie de ce service suffisait...

-Un autre monde au bout du couloir, quoi.

-L'autre monde, celui que je cherchais depuis longtemps. J'ai cru l'avoir trouvé quand j'ai vu en sortir un jour ou plutôt un soir en fin de journée tout au bout du couloir un inspecteur-vérificateur enfant !

-Comment savez-vous que c'était un enfant ? A cette distance...

-Son cartable touchait presque presque le sol !

-A mon avis c'est encore un exemple de votre autoscopie ! Je vous l'ai déjà dit, vous en êtes de toute évidence affligé !

-Mais il était haut comme trois pommes !

-Le pire c'est que vous ne vous reconnaissez pas. C'est une autoscopie sans les traits du visage, une autoscopie de genre ! De posture ! De maniérisme...

-Il avait des toutes petites mains !

-Qu'est-ce que je vous disais !

-Il se tenait toujours droit et même très digne pour un enfant, presque hautain, même si pour suivre ses collègues dans le couloir, il devait par instants courir un peu ou sautiller !

-Vous aussi quand vous suivez des gens...

-Pour mieux prendre la tangente oui, pour leur échapper ! Heureusement en général ils ne me couraient pas après...

-Je suis content de voir qu'en employant l'imparfait vous signifiez clairement que tout ça n'a plus cours et appartient définitivement au passé bien révolu qui vous voyait en proie à une errance à la fois pathétique et entêtée dans ce monde des bureaux qui vont ont conduit au bord de l'aliénation...une aliénation disons chantonnante !

-Peut-être mais j'ai parfois l'impression que vous voulez m'y fourrer encore une fois !

-On pourrait faire à nouveau un essai...non ? Reprendre votre poste comme si de rien n'était...

-Mais c'est un vrai cauchemar ce que vous me dites. Je ne me vois pas me présenter à nouveau par la grande porte si majestueuse et cheminer nonchalamment comme s'il ne s'était rien passé, vers un bureau dont je ne sais même pas s'il existe toujours, si mon ancien service lui-même est à présent répertorié ailleurs que dans l'historique des services publics supprimés ou reconvertis...

-Mais non, oubliez la grande porte qui du reste n'est vraiment grande que dans votre souvenir car c'était une porte dérobée. De toute façon, je vous ai trouvé un moyen d'entrer tout à fait épatant et inédit, sur mesure... Vous connaissez l'Ile Saint-Louis ?

-Oui mais je n'y ai jamais été en poste !

-C'est pourtant par là que vous passerez pour retrouver vos pénates bureaucratiques. Par contre il faudra y aller en  métro. Vous descendrez à Pont-Marie, traverserez le pont en question. Vous déboucherez sur le quai de Bourbon que vous parcourrez jusqu'au numéro, allons bon je ne me souviens plus du numéro, peu importe. Vous verrez assez vite une porte plutôt petite sans rien de particulier mais qui devrait vous rappeler   quelque chose. C'est là qu'il faudra entrer, c'est censé être toujours ouvert mais pour plus de sûreté j'en ai obtenu la clé, la voici. En regardant  du côté de la Seine, vous y verrez peut-être une gondole, ce sera simplement dû au fait qu'en cet endroit précis on a aussi Venise à Paris. N'en tenez pas compte, rentrez dans le petit immeuble en question où vous verrez tout de suite la base d'un petit escalier. Vous ne serez pas intimidé, c'est un tout petit escalier en colimaçon ! On ne peut monter qu'à une personne, ça vous va ?

-Et si quelqu'un descend ?

-Il n'y aura personne d'autre, que ce soit pour monter ou pour descendre...

-C'est haut ?

-Ce n'est pas la Tour Eiffel mais si tu lèves la tête tu apercevras tout en haut une lucarne laissant voir le ciel de Paris qui te guidera tout au long de ta progression vers ce sommet...Quand tu l'auras atteint, ne regarde surtout pas en bas, tu aurais le vertige et cela augmenterait le léger mal au coeur que tu auras sans doute car vers la fin l'escalier bouge un peu, oscille légèrement comme la Tour elle-même les jours de grand vent ! Tu as remarqué, je te tutoie. C'est malgré moi et sans doute dû au fait que là-haut, tu seras redevenu un enfant...

-Celui que j'ai été ou un autre ?

-Tenez, si vous vous ennuyez en montant voici une petite BD de poche, ce n'est pas à proprement parler pour enfants car certains passages sont assez érotiques, un péplum de gare comme on en achetait quelquefois avant de prendre le train. Cela peut vous distraire en chemin ou maintenir vos sens en éveil car l'essentiel au cours d'un tel cheminement est de ne pas s'endormir...

-C'est si long que ça ? J'ai l'impression que c'est bien compliqué ou disons inhabituel pour ne pas dire insolite. Je me demande si vous ne me cachez pas quelque chose. Quant aux petites BD porno de gare j'en lisais déjà quand j'étais gamin ou disons très jeune...On y voyait Hercule éjaculer, si je m'en souviens ! Où voulez-vous en venir exactement ?

-Une fois arrivé en haut, la lumière tombant de la petite lucarne des jours anciens 

                

     

           

      

                                                 

                                  

                    

 

 

 

 

 

       

                         

            

                       

                                

          

     

                       

                                              

                                                                 

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