TOM REG            "Mini-contes drolatiques ou insolites"

 

 Tom Reg a passé une grande partie de sa vie à consigner dans des petits carnets des idées de nouvelles, de romans, de scénarios, de pièces radiophoniques, de photos...  pensant les reprendre plus tard, une fois libéré des bureaux  (ses fameux drôles de bureaux)... Cela ne s'est pas produit, mais il se retrouve avec un nombre considérable de ces carnets qu'il avait fini, faute de s'être jamais vraiment résolu à les montrer à qui que ce soit, et comme définitivement  vaincu par la timidité et l'autodérision, par reléguer au fin fond d'un placard. Aussi a-t-il saisi avec satisfaction l'opportunité qui lui est faite , de présenter ici, modestement, le contenu de ses fameux petits carnets...(*)

  Ces textes ne sont en aucun cas proposés comme une œuvre aboutie mais comme un matériau brut, présentés souvent comme ils furent écrits, sans beaucoup de retouches à part des corrections basiques et une vague mise en ordre. Toutefois, certains de ces textes présentent un caractère plus achevé ou plus dense et peuvent peut-être faire figure en eux-mêmes de mini-contes ou de micro-nouvelles. Mais ce sera au lecteur d'en décider... 

N-B : Ayant souvent été prévus à des fins de pièces radiophoniques, la plupart de ces textes ont été déposés à la SACD (Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques) de la rue Ballu à Paris.   

"Ecris, écris!...A la fin, parmi des tonnes de papiers bons à jeter, une ligne sera sauvée, peut-être..."    (Dino Buzzati)

(*) Nous tenterons d'en dire un peu plus sur ce Tom-Reg assez secret et un peu mystérieux (vous avez dit étrange?(°) ("comme tout le monde" dirait-il) et qu'il n'est pas facile de cerner ou de définir...Par exemple, il y a peu de photos de lui où il ne soit guère plus qu'une ombre dans le lointain ou une sorte de silhouette brumeuse dans un renfoncement...Mais nous essaierons d'en montrer quelques unes un jour...

  (°) Toutefois d'une étrangeté pas si insolite que cela, voire peu manifeste, procédant surtout d'oscillations internes de sa personnalité, du reste connues de lui seul qui les fait surtout passer dans ses écrits (ses "trucs" comme lui disait une amie qui, un moment nécessiteuse, avait dû taper ses textes et,  plutôt classique, s'en était montrée un peu perplexe, n'aimant sans doute pas trop être déroutée...)
 

 

  TOM REG    "Mini-contes drolatiques ou déroutants"     page 1 
n°1              Un drôle de nuage  (ou Le soulagement)

           Un personnage habitant seul depuis des années au sommet d'une montagne, guette la venue d'un nuage qui revient périodiquement sous la même forme, d'ailleurs quelconque mais qu'il reconnaît de loin. Ce nuage traverse parfois tout seul le ciel bleu d'un beau jour d'été, semble s'attarder un peu au-dessus de sa maison (sans jamais lui cacher le soleil cependant et en tournant parfois même autour!)

            Quelquefois, il passe majestueux, escorté d'autres nuages plus petits dont il semble avoir la garde... En hiver, au sein des ciels les plus sombres, il le reconnaît encore. Et même la nuit car il ne passe que les nuits de pleine lune ou avec un ciel d'orage et en palpitant !

             Un jour, il ne le vit plus, plus du tout. Alors le personnage éprouva un grand soulagement : il allait enfin pouvoir redescendre vivre dans la plaine... 

 

n°2            Le rescapé   ( ou  Le sel au restaurant )

            Un ancien timide, après avoir réussi à se débarrasser de son complexe, revient voir, dix ans après, un vieil ami, à l'époque aussi timide que lui. Aurait-t-il également changé?

             Il semble que non. Après un coup de fil pour se rappeler à son souvenir, il s'aperçoit que l'autre a toujours les mêmes appréhensions,  préventions ou précautions d'usage, parfois excessives jusqu'au grotesque.

              D'ailleurs, où se rencontrer ?  Dans quel café suffisamment calme où il n'y ait pas de vis à vis, pas de glaces aux murs car l'autre a toujours peur de sa propre image, d'autant qu'il a perdu ses lunettes noires sans lesquelles il n'ose guère sortir ou se regarder en face...

               L'ancien timide raconte ce qu'il est devenu, ce qu'il a entrepris, tout ce qu'il sait faire à présent ! L'autre est subjugué...Comment  peut-on, sans la moindre appréhension, descendre prendre son courrier dans sa boîte aux lettres,  aller acheter une baguette en bas de chez soi,  ouvrir sa fenêtre, ou même tout simplement sortir de son lit le matin ? Tout cela sans la moindre émotion ?  Mais finalement est-ce qu'une telle insouciance, une telle indifférence  ne rendraient  pas la vie fade, monotone? Est-ce qu'arrêter l'autobus d'un simple geste deviendrait sans héroïsme et juste demander le sel au restaurant se ferait-il sans emballement ?

                Au moment où l'autre va lui révéler le secret de sa guérison et à coup sûr le moyen d'en faire autant, notre toujours timide, notre rescapé, se retourne brusquement, se regarde droit dans la glace et les yeux dans les yeux avec lui-même, se dit solennel et à voix haute : "Mon vieux, je ne prendrai plus jamais l'autobus et j'adopte de suite le régime sans sel ! "  Et retrouvant ses lunettes noires au fond de sa poche, il se les remet crânement sur le nez.

 

n°3              Juste au-dessus ( ou  Le versant d'en face)

                Deux jeunes d'une colonie de vacances, à la montagne, décident de fuguer pour voir de plus près le versant d'en face où tout leur semble attirant  et où il doit se passer des choses extraordinaires à l'inverse de l'atmosphère inerte et triste régnant autour de leur chalet... Et puis surtout monter jusqu'en haut de cet autre versant pour voir ce qu'il y a de l'autre côté !

                 Après être descendu jusqu'au fond de la vallée, ils  commencent à gravir l'autre pente. Au fur et à mesure de leur ascension, leur enthousiasme décroît vite : comme ce décor est quelconque, ces chalets, ces granges tout à fait les mêmes qu'en face, ces sapins rien d'extraordinaire, ces ombres des ombres... les gens tout comme là-bas, tristounets et regardant de côté, guignants, brinquebalants... Et ces rochers aux formes si étranges vues de loin,  de près se révèlent quelconques...Même les nuages n'ont plus rien de spécial ! Ce n'était pas la peine de prendre autant de risques pour si peu...

                 Au moment de redescendre, ils regardent le versant d'en face, le leur, celui où ils séjournent. Et alors là, ils sont sidérés! Ils voient, juste au-dessus de leur chalet, derrière les quelques sapins qui leur cachent habituellement le sommet et où ils ne vont jamais, un élément inconnu, une vague structure ou l'entrée de quelque chose...

                 Les revoilà au bas de la pente de leur chalet qu'ils se mettent à gravir d'un bon pas car ils ont bien l'intention d'aller faire un tour au-dessus avant le soir..."Qu'est-ce que c'est au juste?"..."J'sais pas, on verra..."

                 Mais voilà que l'un deux se retourne et montre le versant d'en face à présent derrière eux, celui de la déception, qu'ils viennent de quitter :

                           -" Regarde!...On ne l'a pas vu ça!...Nous ne sommes pas montés assez haut!...

                           -  Quoi? Mais qu'est-ce que tu fais?...Où vas-tu?... Arrête!...Tu redescends?...Tu y retournes maintenant ?

                           - Oui je voudrais voir ça tout de suite et puis surtout je préfère regarder ce qui est au-dessus de chez nous d'en face !... Tu ne viens pas ? Tu ne peux plus rentrer, il va bientôt faire nuit !

                           - Bon, si tu veux, allons voir ça...

                           - Vois-tu, ce qui est drôle, c'est que ces deux choses inconnues, l'une juste au-dessus de notre chalet, l'autre là au-dessus de nous tout à l'heure, et qu'on n'avait jamais vues ni l'une ni l'autre, on va peut-être les découvrir en même temps toutes les deux, l'une n'étant apparemment pas visible sans l'autre !  Cela bien sûr s'il fait encore assez clair...

                            - C'est peut-être lumineux... " 

 

n°4               Passent avec l'ange  ( ou  Les deux étudiants )

                  Deux étudiants passent chaque jour devant la fontaine Saint-Michel. L'un d'eux la voit toujours différente, persuadé que tel ou tel détail a changé durant la nuit et même que la position de l'ange n'est pas immuable, qu'il bougerait. L'autre est perplexe et fait effort pour tenter de constater quelque changement d'un jour sur l'autre...

n°5               Général et particulier ( ou L'emploi de la vie )

                  L'un semble expliquer à l'autre qu'il vit mal parce qu'il n'a pas le sens de la périodicité : il fait certaines choses trop souvent, d'autres pas assez...aucune de ses actions n'étant accomplie sur le bon rythme!  Tu changes de voiture tous les combien?...Malheureux!...Et de résidence?....Malheureux!...Et de chaussures?...Malheureux!....Et de coupe de cheveux?....Malheureux!...Ton lit de place?....Malheureux!...De peau?...Malheureux!...De mentalité?...Malheureux!....D'esprit?...D'existence?....

                  Il essaie donc de lui établir un emploi de la vie idéal, de lui trouver, pour chaque chose qui compte, son rythme général et particulier...

 

n°6                Chez les grands lunaires  ( ou  L'alignement infini )

                  Un oncle entraîne son neveu dans une sorte d'expédition culturelle à travers le Paris des grands professeurs et des savants, regroupés en une espèce de réseau occulte mais implanté dans le quotidien souvent le plus banal.

                   Ainsi vont-ils d'immeubles en immeubles, d'appartements en appartements (certains d'entre eux communiquent en longues files et on les traverse sans que leurs occupants prêtent attention à vous, un peu comme dans un train on traverse des wagons pour se rendre à la voiture-restaurant...)

                   Et ils visitent des savants de classes de plus en plus élevées et qui ont des visions du monde de plus en plus complexes, étonnantes....Ainsi, il y a plusieurs lunes, très nombreuses, mais nous n'en voyons qu'une car les autres se cachent derrière la lune principale, en permanence alignées,  par ordre de taille décroissante, dans l'ombre de leur grande sœur...Certains pensent même que leur nombre est infini !

 

n°7               Trouvés et retrouvés  ( ou L'âme perdue )

                 Deux personnes se rencontrent dans un bureau d'Objets Trouvés et sont très dépitées car l'une ne se souvient plus de la date de la perte, l'autre de l'endroit...renseignements demandés sur la fiche que l'on doit remplir. (Et puis il y a curieusement deux guichets, "Objets Trouvés" et "Objets Retrouvés" !)

                  Survient un troisième lascar, abasourdi, car lui ne se souvient pas...de ce qu'il a perdu! "Tout ce que je sais, c'est que c'est quelque chose que j'ai déjà perdu et retrouvé une fois, mais quoi ?" Un homme avisé lui apprend qu'il a de la chance car il est en ce cas un client pour le 2ème guichet,"Objets Retrouvés" et même qu'en donnant simplement son nom, on lui dira ce qu'il a perdu une seconde fois, grâce à une technique informatique infaillible appelée "Mise en parallèle des ordinateurs"...

                   Enfin arrive un ultime personnage, complètement effondré, car il sait que ce qu'il a perdu ne sera jamais rapporté par quiconque dans ce service ni même jamais considéré comme un objet perdu..."Ah je me traîne messieurs-dames, à vos pieds, à mes pieds, de dépit et de découragement!....C'est comme si j'avais perdu mon âme..."

 

n°8               Infinitude  (ou Laissez passer Achille)

                   Un homme approchant la cinquantaine n'a encore jamais rien achevé de ce qu'il avait commencé, ni conduit quoi que ce soit à son terme, dans aucun domaine...

                    Il fait le récit de sa tragique infinitude un soir de réveillon de fin d'année, dans un petit hôtel à la montagne en Suisse...Parviendra-t-il à terminer son récit ?... A finir l'année?...De sa propre vie,  pourra-t-il même aller jusqu'au bout?...Saura-t-il faire fi du plus déroutant des paradoxes ? N' aura-t-il pas toujours une autre limite à franchir, un nouvel intervalle à parcourir, sans jamais pouvoir empêcher Achille, pourtant lui-même rattrapé par sa tortue, de le dépasser ? Et de continuer à cheminer  jusqu'à ce que la flèche immobile de Zénon le transperce sans pour autant l'arrêter ?

 

n°9              De l'adulte-enfant à l'enfant-adulte ( ou Les vieux tickets )

                  Un personnage effacé, d'allure plus que modeste,  passe-muraille, comme toujours inquiété par son ombre (quand il y en a une au tableau il croit que c'est la sienne), cachant son infantilisme sous une espèce de fausse dignité ou d'engoncement, végète dans son quartier où l'on a pour lui au mieux de la condescendance, la plupart hésitant entre mépris et pitié...

                   Un jour, il rencontre un homme qui déclare très bien le connaître, sans doute le seul à être au courant de sa véritable personnalité qui est à l'opposé de celle qu'il laisse entrevoir...Il se déclare prêt à le mettre enfin en valeur, à l'aider à révéler tous ses talents  et compétences en redevenant simplement lui-même...

                   C'est  un ancien moniteur du home d'enfants où il passait ses mois de juillet. "Vous étiez un enfant extraordinaire...Depuis, je n'ai cessé de vous suivre, de loin en secret...Mais il était temps d'intervenir, de vous ramener chez vous, sur votre rive, chez les vôtres...  Le seul moyen de vous sortir de ce gouffre de médiocrité où vous vous êtes laissé glisser au fil des ans et des bureaux de demi-jour ou même de renfoncement, finissant même descendeur dans un Silo d'archives,  est de redevenir cet enfant, oui, exactement  l'enfant que vous étiez...Il faut recommencer depuis le début et sans tarder...D'abord votre école maternelle...Allons-y!...Voici les tickets du vieux tramway que vous preniez pour vous y rendre. Vous les reconnaissez?...Bien sûr et pour moi ils sont toujours valables!...C'est le principal, mais tout de même il était temps que j'intervienne non ?

 

n°10               Un vrai passionné ( ou Lugubre et pignocheur )

                   Dans une société où toute passion est considérée comme une maladie prise en charge par l'Etat, un fonctionnaire vérifie, au cas par cas, que les troubles présentés relèvent bien d'une authentique passion...Il doit faire la différence entre la vraie passion (caractéristiques?) et la simple lubie, la bizarrerie joyeuse, l'excentricité sautillante...

                    Il tombe sur un dossier qui le laisse tout à fait perplexe, un cas tout ce qu'il y a d'ambigu..."En trente ans de carrière, je n'ai jamais été aussi dubitatif...Dites-moi, qu'est-ce qui vous passionne au juste? Vous êtes perpétuellement avachi, vous vous traînez avec toujours cet air lugubre, vous pignochez, tout semble vous dégoûter..."

 

n°11              Du pain, non?  ( ou Rester sur sa faim)

                    Quand il se rend dans un magasin, un bureau, un office quelconque, il finit par oublier le but de sa démarche pour ne plus penser qu'à une seule chose : que va se faire à manger pour son repas du soir, le vendeur, l'employé ou le préposé qui est en face de lui ?

                     Il ne peut  pas quitter les lieux sans qu'on l'ait renseigné sur ce point précis. Aussi  cette impérieuse nécessité le conduit-elle parfois jusqu'au grotesque ou au tragique...

                     D'autant qu'assez souvent il n'obtient pas son renseignement et alors il reste tellement sur sa faim, que le soir, finalement rentré chez lui, il est incapable de manger quoi que ce soit !

 

n°12               Echappements ( ou  Les Brusselles )      

                     Chaque jour, il se met à ne plus aimer des éléments de son existence, que pourtant jusque-là il appréciait ou supportait tant bien que mal : les arbres, les vélos, les chaises, les bureaux (tous, qu'ils soient  de demi-jour, de renfoncement, paillés ou même pentus et à hublots), les cheveux, les chevaux, les mains gauches, les stylos à plume, les plumes, les steaks tartares, les autobus, les fourmis (les solitaires surtout qui avaient l'air de s'être perdues et qu'il aimait tant autrefois, qu'il suivait un moment penché au-dessus d'elles et qu'à l'aide d'une brindille ou seulement en imagination, dans le train au-dessus des bas-côtés défilant à toute allure, il faisait voyager en avion!), les courants d'air, l'air...

                      Au début, une seule chose par jour cesse de l'agréer, puis deux,  trois, le rythme s'accélère...

                      - "Tu as faim, tu veux des Brusselles mon chou ? Il m'en reste tout un fond de boîte au frigo !  

                      -  Non, merci ma bien bonne, je ne les aime plus depuis trois jours déjà!..."

                      Puis viennent les lieux, les personnes, les idées, les croyances...Chaque soir, il dresse le bilan de ce qu'il a cessé (définitivement?) d'aimer au cours de la journée et l'ajoute à sa liste déjà longue ...Un jour sa femme la parcourt et avec une grande tristesse lui dit :

                       - "Mais alors, tout  va finir par t'échapper ?...

                       - Non ma grande et douce, c'est moi qui trouve enfin la force d'échapper à toutes ces emprises qui ne sont rien d'autre que des addictions stupides au quotidien ! "       

                 

n°13              La dernière bamboche (  ou  Happy hours )                       

                      Ayant choisi de dilapider le magot que lui avait laissé sa tante ( afin qu'il  ait le temps de choisir un bon métier et de quoi "voir venir"), un fêtard invétéré en arrive à sa dernière soirée, c'est à dire qu'il lui reste juste de quoi se payer une dernière bamboche...

                      Il fait le récit de son curieux début dans la vie  à  son voisin de table... Pendant des années, il aura passé ses journées à visiter des musées, à aller au cinéma, à se promener, regarder les sorties de lycées ou de bureaux, les petits voiliers dans les clapots du bassin des Tuileries, en attendant les "happy hours" des bars et des brasseries... Pendant quinze ans, Paris n'aura été pour lui qu'un grand rêvoir-promenoir. (En réalité il "regarde venir" depuis plus de vingt-cinq ans ! Trente ans même si on compte vraiment bien ! C'est à dire qu'il s'apprête à essayer encore de commencer sa vie,  à l'âge où généralement on la finit ! On prend sa retraite !)

                       - "Et alors pendant tout ce temps, vous n'avez rien vu venir ?    

                       - A l'instant, à l'instant seulement..."

               

n°14             Bruits et bruitages ( ou Au milieu d'un pré fleuri )  (Plutôt radiophonique)

                     Commentaires de deux personnages auxquels semblent parvenir, comme en direct,  l'univers sonore au quotidien d'un troisième personnage. (Ne surtout pas donner d'explication plausible, du genre "on a placé un micro-émetteur dans la doublure de sa veste, ce sont des espions qui se surveillent" etc...)

                      Les deux premiers semblent préoccupés par la nécessité  de savoir ce que peut bien être en train de faire l'autre (dont on n'entend au reste jamais la voix mais donc uniquement l'environnement sonore), et surtout si ces bruits qui leur parviennent sont "vrais" ou "faux"...

                      Ils émettent  chacun des hypothèses, parfois fort différentes sur ce que peut bien signifier tel bruit, son contexte, sa nature réelle et, dans la mesure où il leur semble "vrai" (et pas seulement plausible comme semblerait parfois s'en contenter le deuxième), s'il est  plutôt "inquiétant" ou au contraire "rassurant". Certains leur semblent grotesques, comme improbables, les laissant stupéfaits malgré un caractère anodin...Que fait-il ?  Où est-il ?  etc...Loin? Près?...Les fait-il pour lui-même?  S'écoute-t-il?...Ce grincement ne masque-t-il pas quelque chose...et puis par quoi est-il produit?...Et là ce bruit de train...Est-il dans le train?...mais alors pourquoi entend-on la mer?...Il aura baissé la vitre du compartiment alors que le train longe de très près le rivage, à un endroit où on ne pourrait même pas  glisser une route entre les deux!...J'ai vu cela en Italie...Mais ces applaudissements?... et comme d'un large public me semble-t-il ! Et en même temps, très distincts, ces bourdonnements d'insectes comme au beau milieu d'un pré fleuri à la montagne en été !...Et ces bruits de friture et de persil qu'on hache...On entend tout!

n°15             Pluvieux et ensoleillé  (ou Les doubles qui tombent)

                        Par un dimanche après-midi pluvieux et ensoleillé (le baromètre est sur "Variable"), un contribuable (s'il pouvait vraiment contribuer à quelque chose, comme il le ferait volontiers!) tente de remplir sa déclaration de revenus...

                        Au fur et à mesure qu'il aborde les différentes rubriques de l'imprimé, des souvenirs de l'année passée lui reviennent en mémoire...des petits détails du quotidien ou des évènements plus importants...

                        Après chaque averse, il voit par la fenêtre, des déclarations tomber des étages du dessus, une ou deux comme ça, tranquillement dans le premier rayon de retour du soleil...

                         Que fait-il au juste? Quelle est la nature de ses revenus? S'agit-il de revenus ? Mais d'où reviennent-ils ?  Et la nature précise de son activité ? ("Je remarque des couleurs, j'écoute des bruits..." avait-il répondu une fois à son Contrôleur des Impôts! )

                          Dans quelle catégorie dois-je me mettre déjà? J'étais allé me renseigner au Centre un jour de "réception".  Elle ne savait pas non plus au juste, la contrôlette, petite et menue comme une écolière. Après m'avoir demandé : "Qu'est-ce que vous faites exactement?" et sans même attendre ma réponse qui du reste n'est pas venue, elle avait cherché un bon moment puis refermé son Pratique...Rien non plus dans le Mémento... ni dans le gros Lefèbvre (ses bras frêles ne maniaient qu'avec beaucoup de peine ces énormes classeurs aux couvertures blindées de bois et de fer où toute la science fiscale y était comme mystérieusement cadenassée, cloîtrée). Il me semble qu'elle avait tout de même murmuré dans un ultime essoufflement :  "Divers" peut-être, ou  "Différés"...J'étais en réalité du tiroir fourre-tout !

                          Les déclarations qui tombent, des doubles sûrement...

 

n°16             Angélophilie, angélomanie? ( ou  Les aime-t-il ou pas?)

                          Un personnage connaît tous les anges de la peinture  figurant dans tous les musées du monde (en même temps que dans d'humbles églises).

                          Il leur rend visite régulièrement, se parant alors de grosses moustaches et d'une fausse barbe....En fait, il a organisé sa vie autour de cette passion...   (Sorte d'angélophilie ambulatoire et marmonneuse, mais les aime-t-il vraiment?...Car alors pourquoi les épier d'un œil de chauve-souris ? Se placer de telle sorte devant la toile qu'ils finissent par sur-briller, devenir négatifs et  disparaître ? ..."L'ange et la chauve-souris", n'était-ce pas du reste le titre qu'il avait envisagé pour son grand roman ? 

 

n°17              Priorité à l'emploi du temps ( ou Le Grand Tout )

                           Une jeune femme visite différentes adresses où elle distribue des emplois du temps à des gens qui s'ennuient parce qu'ils ne savent pas quoi faire ou alors dans quel ordre le faire et par quoi commencer...

                           "A telle heure, lisez  tel livre...à telles autres, classez  vos papiers, mangez des confiseries, , changez un meuble de place, imaginez vous un pouvoir ou une grâce quelconques, sortez faire un tour, rentrez pour une sieste, voyez votre courrier,  parlez à un voisin, passez l'aspirateur, chantonnez  à  la fenêtre, faites un trou dans le mur, changez de tête...   " 

                             Tous ces citoyens paraissent enchantés, rassurés, qu'on leur dise ce qu'ils ont à faire, cela les épanouit de consulter leur "emploi" du temps...car sans cela, que feraient-ils, que trouveraient-ils bien le moyen d'entreprendre sans risquer de se tromper? Alors qu'avec les emplois du temps du "Grand Tout" qui a décidé de faire de l'emploi du temps une priorité absolue, leur avenir est assuré !  Et quels chaleureux slogans : "Employer son temps, c'est s'employer soi-même!...Soyez votre propre patron, mais surtout faites bien tout ce qu'on vous dit ! ...Chaque emploi de soi est étudié, adapté à chaque individu "...

 

n°18           Qui perd dure ! (  ou Gaffes en tout genre )

                             Un personnage dont les bévues, les gaffes en tout genre, les maladresses, les erreurs, les échecs, se révèlent petit à petit, pour un deuxième personnage qui est amené à l'étudier, comme les effets d'une névrose d'échec, d'un masochisme même...

                             (En fait, il est, du coup et malgré lui, et au plus profond de son marasme apparent, toujours "gagnant", jubilatoire, stimulé, gonflé à bloc...Vous pensez, un jour, il avait entendu à la radio un auteur dire "le succès est vulgaire" et ce n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd ! Et puis à la longue, comme pour se consoler ou se rassurer, il a fini par se persuader  que s'il agissait de la sorte contre ses intérêts ou son image, c'était pour satisfaire en lui le goût mystérieux et aristocratique de déplaire...En tout cas, il échoue depuis longtemps et s'il échoue depuis longtemps, c'est qu'il dure !...Donc, c.q.f.d. : qui "perd dure" et qui perdure continue, s'attache, s'arrime, tient bon, s'ancre au plus solide bas-fond qu'il s'efforce juste de faire remonter un peu de temps à autre pour l'illusion ou le comique !  

 

n°19         Orbites obscures  ( ou  La mouche de vanité )

                              Un homme d'âge mûr fréquente les cafés aux abords des lycées...Il lie conversation avec des jeunes garçons de seize-dix sept ans et leur propose de se faire un peu d'argent de poche simplement en l'accompagnant à une exposition qui se tient au Petit Palais sur les "Vanités", genre pictural très en vogue au 17ème siècle, mettant en scène le funèbre et le macabre (têtes de mort, squelettes, cadavres...) ainsi que des symboles de la futilité et de la précarité des choses de la vie (sabliers, bougies, dés à jouer...) et de se laisser prendre en photo à côté de certaines toiles...

                               Au cours de la visite, il leur tient un discours dérangeant , démoralisant, sur la vie. Il leur suggère en particulier de méditer sur l'obscurité des orbites des crânes où se cache selon lui le grand secret...

                               Dans le même temps, on peut lire dans la presse que depuis quelques jours, nombre d'adolescents se sont suicidés ou ont commis des violations de sépultures même si, le plus souvent, en imagination...Ce personnage serait-il détenteur du terrible pouvoir de communiquer aux âmes jeunes et sensibles l'obsession de la mort ?

                              "...Regarde ce crâne à demi-déterré au pied de la Croix...Une mouche y est apposée..."  

                                Mais les adolescents ont tendance à s'attarder devant les vanités "à figures"  : les Madeleine (des pseudo-Vénus !) dont l'extase confine à l'orgasme  et dont les charmes habilement dévoilés sont équivoques et font oublier la leçon de morale...Aussi s'empresse-t-il de les détourner de ces toiles pour les entraîner à nouveau vers les "natures mortes"...

                                Il excelle à faire naître chez eux un sentiment de culpabilité et de dégoût  vis à vis d'eux-mêmes et de leur propre corps..."L'être humain a une apparence répugnante...Et la sexualité ! Quelle infamie ! Tu n'as pas honte d'avoir un sexe ?...On ne voit que lui ! Devant toute cette abjection, dis-toi bien qu'il n'y a pas de rédemption possible en dehors de la mort... Songe bien à ceci : l'Homme est le seul être vivant qui puisse se donner volontairement la mort...Le suicide est le grand progrès de la Nature dont on se doit de profiter pour échapper à l'avilissement où notre condition nous mène tout droit...La naissance est un fourvoiement... La preuve, peu de temps après, tout le monde disparaît pour un monde meilleur...Tout ici bas n'est qu'illusion morbide, trompe-l'œil ! ...Tiens, viens voir une toile de Mathias Withoos ,  spécialisé dans les cimetières à minuit...

                                Après chaque visite, il consigne avec minutie les réactions des jeunes gens et le degré de "réussite" de son entreprise (estimé d'après différents critères).

                                Mais avec l'un d'entre eux, il tombe (si on peut dire) sur un os...Ce garçon lui réplique crânement que l'esthétique de ces toiles dément l'enseignement macabre de leur apparente philosophie.  "J'éprouve devant elles plus d'exaltation que de crainte..."   A quoi, dépité, il tente de répondre à ce réfractaire : "Tu finiras par voir toi aussi que nous ne sommes sur Terre que pour savourer le plaisir de nous supprimer à temps..."

                      (Lequel des deux l'emportera ? En ce domaine, en quoi consiste la victoire ou la défaite ?)  

 

n°20           Tête d'épingle et soucoupe (ou L'averse ambiguë )

                                Deux personnages sont assis chacun à une terrasse de café de chaque côté d'une rue. Ils se connaissent mais ne peuvent pas se voir vraiment car l'un est ébloui par le soleil et l'autre par le même soleil mais reflété dans une glace du café d'en face justement... Ils lisent l'un un livre, l'autre le journal.

                                Il faisait beau mais il semble qu'il commence à pleuvoir car un parapluie s'ouvre dans la rue et des occupants des terrasses se lèvent avec leurs tasses à la main...

                                 Un peu plus tard, dans la galerie marchande attenante, les deux se rencontrent...

                                    -"Tu as vu ça, quel déluge !    

                                    - Oui, il a commencé à pleuvoir...mais c'était des petites gouttes non ?...  

                                    - Ah du côté où j'étais il en tombait des larges comme des soucoupes...J'ai pris la première sur mon journal, tiens, tu peux voir elle y est encore...  

                                     - Non, en face, des gouttes minuscules au contraire... J'ai vu la première tomber sur mon livre, une tête d'épingle! D'ailleurs j'aurais pu rester mais c'était mon heure... 

                                - Moi aussi c'était mon heure et si on peut dire ça tombait bien...!  Tout de même c'est extraordinaire qu'une averse puisse être si différente d'un trottoir à  celui d'en face !...Mais dis-moi ça fait  combien de temps qu'on ne s'était pas vu ? Deux mois, trois mois?...  

                                - Trois ou quatre ans je crois !   

                                - Mais alors ce n'était pas toi ?...Ce n'était pas vous !

                                - Peut-être, je ne sais plus...Je sais que je ressemble à quelqu'un, on me l'a souvent dit, mais je ne sais plus à qui..."

                                 Au bout de la galerie, ils se séparent comme s'ils ne se connaissaient pas et ne s'étaient jamais rencontrés... L'un prend l'escalator qui monte vers une galerie claire et animée avec un toit de verre ensoleillé, l'autre celui qui descend vers un sous-sol désert de parkings obscurs et de néons blafards...

                                  

 n°21           La Dent d'Oche-2222m   ( ou Deux ans pour rien )

                                Le premier vient de passer deux heures dans la ville où il s'était arrêté par hasard le temps de changer de train. Le deuxième la quitte après y avoir vécu deux ans. Au buffet de la gare, voisins de table, ils échangent quelques mots.

                                 Le second se flatte de connaître maintenant cette ville comme sa poche et tout ce qui en fait l'âme ou ce qui lui donne sa couleur...Par exemple il connaît l'agent immobilier le plus efficace et le plus compétent de la région. Mais le premier pense en lui-même que lui aussi malgré le peu de temps dont il a disposé, a su trouver l'essentiel du lieu...

                                  C'est qu'il l'avait remarquée tout de suite, avant même d' arriver, par la fenêtre du wagon... de l'autre côté, juste en face, sur l'autre rive du lac...et il ne la quitta plus des yeux.  En montant vers la cathédrale par les petites rues de la vieille ville, il n'avait qu'à se retourner pour la voir  émerger au-dessus des toits ou s'encadrer magnifiquement entre deux maisons...Après un coup d'œil à la carte, adossé à l'édifice religieux, se redisant son nom (peu connu et amusant) et son altitude, il la regarda tout le reste du temps...La Dent d'Oche-2222m... Quelle dent ! La plus belle du monde !

                                 Aussi fut-il abasourdi  en s'apercevant  que l'autre, après deux années passées ici, et qui prétendait connaître le génie du lieu,  ne savait pas le nom de cette montagne, ni son altitude...Ni le nom, ni l'altitude!...

                                      

n°22            Exobiographie  ( ou Sa petite personne )

                                Un homme ayant vécu pendant un certain temps une relation d'amitié un peu distante avec un écrivain , se décide enfin à acheter la biographie qui vient d'être consacrée au romancier...

                                Et son appréhension est réelle, car que va-t-il découvrir au juste ? D'abord y parle-t-on de lui ?  Ferait-on allusion à sa petite personne ? Et à son  grand étonnement, il découvre effectivement dans ce livre des éléments de ses relations avec le romancier  et des détails  dont il ne garde pas toujours un souvenir aussi précis. Mieux, certaines lignes de ces pages présentent des projets qu'ils avaient eus un moment, mais n'ayant jamais abouti, comme s'étant vraiment concrétisés ! Plus tout un ensemble de faits et d'anecdotes auxquels il se trouve associé et dont l'une d'elles aurait même inspiré à l'auteur  son plus célèbre roman ! Notre ami, un peu envahi par une satisfaction vaniteuse, mais fort estomaqué, s'accroche désespérément à l'idée que cela  ne s'est pas produit...

                                Est-ce une exagération ou une erreur du biographe ? Une aberration  du romancier dont la mémoire aurait flanché ? Et si c'était  sa mémoire à lui qui lui jouait des tours ? Si, à l'inverse du mécanisme habituel, elle avait   minimisé, tronqué, enlaidi les choses ? Peut-être, et pour une raison mystérieuse, ne se souvient-il pas de ce qui est relaté dans le livre alors même qu'il l'aurait effectivement vécu... 

                                Comment savoir ? Peut-être est-ce l'occasion, après toutes ces années, de tenter de renouer...Il a bien toujours son numéro de téléphone...Oui, il va l'appeler ! Il l'appelle...

 

n°23              Timide comme une éclaircie  ( ou Les nuages reviennent )

                              Un jeune homme émotif et  timide, trouve chez un pharmacien le prospectus d'un médicament contre le stress et le manque de confiance en soi...Il décide d'essayer le traitement...

                              Après quelques semaines d'utilisation, le voilà un autre homme (et même peut-être un homme tout court et non plus cette omelette baveuse ne trouvant que la force d'exagérer son ridicule, pensant ainsi l'atténuer ou faire croire qu'il le maîtrise ou même le joue!)...Il se retrouve (avec le beau rôle) dans des situations qu'il n'aurait jamais imaginées...Et il arrive à garder un air naturel un peu partout ! Par exemple, il n'a plus besoin de simuler la colère ou l'agressivité mal contrôlée pour pouvoir aborder le kiosque à journaux, ni l'égarement du génie par des plissements d'yeux assortis de marmottages ( "On dirait que tu récites ta prière" lui avait dit un jour sa tante qui l'avait du reste emmené tout de suite sous le jet d'eau de Genève) pour passer simplement devant le gardien de son immeuble...(Et surtout, il ne fait plus semblant d'avoir peur et de se sauver à toutes jambes,  de se cacher derrière une voiture ou de se plaquer contre un mur en apercevant sa voisine de palier!) Tout va bien à présent, il n'a plus besoin de ces subterfuges excentriques pour survivre au quotidien...pour l'appréhender sans appréhensions ! Quelle aubaine, quelle éclaircie !...

                              Seulement, par hasard, en jetant la boîte de comprimés vide, il voit que la durée du traitement est strictement limitée et ne saurait être prolongée...Alors, est-il guéri ou artificiellement et momentanément "aidé" ?  Déjà les nuages reviennent....Il ne va tout de même pas imiter le peintre de la Renaissance, Pontormo, qui avait accoutumé de sortir de chez lui par la fenêtre à l'aide d'une échelle pour éviter ses voisins dans l'escalier!...Non! ...Ou changer encore de démarche pour que de loin le soir on ne le reconnaisse pas quand il rentre?...Non! ...Ressortir ses capuchons?...Non! ...Ses vieilles capuches?...Non!...Refaire le monde?!...

                    

 n°24             La ligne inhumaine (  ou  Une très lente rotation ) 

                             Dans une région désertique, une sorte de ligne téléphonique humaine s'est constituée au sortir d'une cabine où un homme semble répéter des paroles qui lui sont dites à l'autre bout du fil et ensuite transmises de vive voix par une ribambelle de personnes constituant une file continue depuis la cabine jusqu'à l'horizon..."Faire exactement ce que je dis..."..."Faire exactement ce que je dis..."..."Faire exactement..."

                             De quoi s'agit-il ?  De sauver quelqu'un ? Un enfant ?  Un vieillard ? De trouver quelque chose ? Ce qui apparaît comme des instructions est propagé jusqu'à l'horizon derrière ces dunes lointaines où disparaît la file...

                             Certaines instructions semblent contradictoires. On a dû se tromper en cours de route, on aura mal répété ne serait-ce qu'un petit mot de rien du tout et voilà la ligne folle, incompréhensible, un vrai charabia!  Il faut dire que certaines paroles ont besoin d'être dites très fort, presque criées car les maillons humains de cette chaîne très irrégulière sont parfois très espacés. Qui a bien pu mettre en place ce drôle de réseau?  "C'est pas humain"  entend-on souvent à son sujet... A certains endroits, on doit s'époumoner car c'est à peine si on voit le suivant, petit point tout là-bas au milieu du sable,  mais quelquefois murmurer suffit (car les gens se touchent alors, ont été trop serrés)...Et puis le vent qui de toute façon, de près ou de loin, éparpille tout ça !

                             Peut-on, doit-on, modifier spontanément un élément du message devenu incompréhensible ou loufoque ?  Des messages, des débuts de réponses (ou de simples remarques sur le temps qu'il fait ou qu'il fera )  parfois circulent en sens inverse, produisant de curieux télescopages et brouillages que nul ne peut résoudre...S'agit-il de construire quelque chose ? Quelle allure cela va-t-il avoir !

                             Un car de touristes semble  être intervenu, dont les occupants (pour "aider") tentent de s'insérer dans la file, la faisant louvoyer, osciller d'un bout à l'autre...puis après un long moment, si elle s'étire, à nouveau rectiligne, elle parait maintenant animée d'une très lente rotation à la façon d'une aiguille de montre dont la cabine serait l'axe.  Où va-t-on ?

                             Parfois, des individus tenteraient de remonter la chaîne (est-ce une chaîne, une file, une ligne?) comme si en se rapprochant de la source (mais le flot de paroles, au demeurant devenu, à part quelques rémissions, presque inintelligible, ne s'est-il pas  déjà inversé ? ) on allait peut-être enfin savoir de quoi il retourne exactement...

                             

n°25              Fréquences et modulations  (Pièce radiophonique)

                             La  vie  d'un personnage est suggérée, évoquée, uniquement par les bruits accompagnant ses activités. Celles-ci pouvant être quotidiennes, hebdomadaires, mensuelles ou annuelles...

                              Ces bruits sont sous-tendus par un commentaire décrivant les tâches ou les situations auxquelles ils correspondent...

                               Au bout d'un certain temps, le texte est arrêté, on ne conserve que les bruits et ambiances qui continuent à se succéder dans l'ordre habituel avec une grande régularité et une certaine monotonie en liaison avec la vie bien ordonnée, sans surprise, du personnage...

                                Mais petit à petit et au début très lentement, cet ordre imperturbable des tâches évoquées par leur seule ambiance sonore tout au long de l'année, se modifie, avec des répétitions, des inversions, des interversions...Toutefois ce sont globalement toujours les mêmes jusqu'à ce que de nouveaux bruits se manifestent, finissant par remplacer un par un  les anciens !

                                Il s'agit d'évoquer les bouleversements (plus ou moins tragi-comiques) se produisant dans la vie du personnage uniquement par le chamboulement de ses bruits habituels... 

 

n°26                Plastiques souvenirs ( ou  La question fétiche )

                                Une journaliste de l' "Observatoire de la Mémoire" fait une enquête sur les souvenirs, leur acuité, leur rémanence, leurs fluctuations, leurs côtés intermittents (quel spectacle!) Elle s'est comme spécialisée dans les "premières fois" mais pas dans ces circonstances éternellement rabâchées du premier amour, première cigarette, première sortie en boîte, première cuite ...Non pas.

                                Et du reste les questions de Séraphine Pluchet sont souvent assez déconcertantes car plutôt originales et demandant au sondé de porter le faisceau éclairant de sa mémoire en des zones rarement sorties de leurs ténèbres et pour tout dire assez difficiles à débusquer...

                                 Il est vrai que les points d'intérêt de notre observatrice concernant l'âme humaine peuvent paraître bien minimalistes ou même futiles...Mais elle n'a pas sa pareille pour trouver la question qui va provoquer le questionné à  farfouiller dans les plus improbables recoins de sa souvenance, d'en tirer tous les fils, d'en extirper in extremis des évènements au bord de s'effacer définitivement, et comme à l'extrême limite de leur plasticité...

                                  -"Vous souvenez-vous de la première fois où, seul dans votre chambre d'enfant, avant de vous endormir, c'est vous qui avez éteint la lumière et non vos parents ?...où vous avez croisé une connaissance dans la rue ? ...où vous avez dit "Je m'excuse" ?....où vous avez pensé "Je m'en veux" ? ...où  vous avez fait semblant de ne pas voir quelqu'un ?...où vous avez pris l'air narquois? ... l'air détaché ?...où vous avez perdu une montre ?... une dent ?...où il faisait plus chaud dehors qu'à l'intérieur ?..."

                                  Et elle termine toujours ses interrogatoires par sa question fétiche :

                                  -" Gardez-vous souvenir de la première fois où vous avez fait l'enfant ?... Et si oui, quel âge aviez-vous ? "

                                 

n°27    Cyclopéen  ( ou Les infrastructures )                                

                                    Deux personnes d'un groupe de touristes paraissant visiter une ville se posent des questions quant à la pertinence, voire la crédibilité des propos tenus par  leur guide....

                                     C'est qu'en effet, dans cette agglomération moderne aux infrastructures de haute technicité, on leur demande d'observer dans certains endroits,  certes effleurant à peine  mais bien réels,  des objets archéologiques !

                                      -"Vous voyez messieurs-dames, là, entre le mur de ce pressing et le fumigateur du fast-food voisin, émergeant à peine d'à travers le sol, une sorte de racloir qui aurait perdu ses plumes ou ses poils, en forme de croissant : c'est le cimier d'un casque de gladiateur ! N'approchez pas, il est rouillé et vous pourriez vous blesser, car bien qu'ayant perdu ses poils ou ses plumes, il coupe encore !  Venez messieurs-dames, quittons cet endroit malsain pour un autre beaucoup plus intéressant...

                                      -"Tu as vu quelque chose toi ?    

                                      - ...Non rien du tout!... "

                                     Un endroit remarquable où l'on voit poindre, soulevant déjà la cahute du gardien du square, la pierre gigantesque d'un ancien mur cyclopéen !    

 

n°28              Déconvenues  ( ou Les moues )

                                 Deux personnages assez semblables, tous les deux très solitaires, ne parlant guère à leur entourage, et du coup passant leur temps à se demander ce qu'on peut bien penser d'eux, vont vivre simultanément une même expérience, précisément la révélation de l'opinion du voisinage à  leur égard....

                                 Et cette  dernière est très différente, sinon opposée, selon le cas. L'un s'aperçoit qu'on lui porte une estime certaine, voire de la sympathie et même de l'affection! L'autre apprend que la simple évocation de son nom provoque trouble et irritation, en tout cas souvent  de la gêne ou des moues significatives...

                                 Et ils sont tous les deux aussi surpris l'un que l'autre par cette révélation. Le premier pensait qu'on ne pouvait pas le piffer et n'avait du reste jamais osé dire ne serait-ce que bonjour, de peur qu'on ne lui réponde pas...Le second au contraire était persuadé que malgré son mutisme et ses airs fuyants ou vachards, on lui conservait un sentiment amical peut-être parce qu'on devinait en lui, croyait-il, les  pensées favorables, et même parfois admiratives, qu'en réalité et contre toute apparence il nourrissait en secret à l'égard de ses voisins...Exactement à l'inverse du premier, le bien-aimé, qui lui n'arrêtait pas de les critiquer ou de s'en plaindre amèrement en son for intérieur et de leur vouer en lui-même un souverain mépris...

                                 Pourquoi les choses sont-elles si mal faites ? Ces réputations à rebours des valeurs humaines réelles des deux compères ! C'est le contraire qui aurait dû se produire!...   Les deux vont se rencontrer et on assiste à leur conversation...Et finalement, ils seraient aussi déçus, désappointés l'un que l'autre, et même désespérés, l'honni à tort comme l'apprécié par erreur, profondément malheureux tous deux devant l'impuissance où ils se sentiraient de ne jamais pouvoir rien y changer...

                                     -"Ils m'aiment, mais je ne les aime pas !

                                     -"Et moi, ils ne m'aiment pas mais je les aime bien !  

                                     -" En vérité c'est parce qu'ils ne nous connaissent pas suffisamment ni l'un ni l'autre et le drame c'est qu'il ne pourra jamais en être autrement !  "

                           

n°29             Plus vrai que vrai  ( ou Soleil et pluie battante )

                                 Michel Vortan, suite à son exploit d'aventures exotiques remarquables, a entrepris une tournée de conférences pour relater par le menu les circonstances de sa prouesse...Une prouesse telle qu'on a sérieusement mis en doute la véracité de son récit...

                                 Nullement découragé, il a peaufiné son texte, choisissant de soigner particulièrement les détails.  Mais, curieusement, et bien qu'ils fussent tout à fait nets dans son souvenir, à chaque conférence, il ne peut s'empêcher au dernier moment, de les changer, de les modifier en profondeur et même lorsque cela est possible, de les inverser purement et simplement....

                                 Ainsi, d'une conférence à l'autre, le temps qu'il faisait lors de son  illustre performance, peut  passer du grand soleil à la pluie battante...les arbres rabougris ou au contraire majestueux, le sol gris et caillouteux ou  paré d'une douce pelouse émeraude....Il finit par rajouter toutes sortes de détails pour en avoir encore plus à changer au fil de son parcours...

                                 Il faut dire qu'il a été pratiquement  poussé à cela par la réaction même de son auditoire...Partout, à la fin de ses conférences les gens viennent le voir pour lui faire part de leur admiration pour sa science du détail vécu et magistralement évoqué..."C'est à cela, à tous ces détails que l'on sent la véracité de vos propos, que l'on est convaincu de votre sincérité...Avec vous, monsieur Vortan, c'est plus vrai que vrai ! "

 

n°30                L'œil de la nuit ( ou Les pincettes de dix heures)

                                L'appeler, oui, mais à quelle heure ? A six heures, il regardera les actualités à la télévision... A sept heures,  débouchera son  flacon de ritournelles...A huit heures, c'est lui qui sera bouché... A neuf, on ne pourra plus rien en tirer, sauf des fils de son veston...A dix heures, il regrettera qu'on ne le prenne pas avec des pincettes... A onze, il aura fermé l'œil de la nuit !

 

n°31              Partir cloîtré (ou L'œil du volet)

              Voir page 2 

 

 

 TOM REG   "Mini-contes suburbains et lunaires" 

 

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